Les Journées cinématographiques de Carthage et la « guerre de libération cinématographique » (1966-1972)
- Par Morgan Corriou
Pages 294 à 317
Citer cet article
- CORRIOU, Morgan,
- Corriou, Morgan.
- Corriou, M.
https://doi.org/10.3917/afcul.101.0294
Citer cet article
- Corriou, M.
- Corriou, Morgan.
- CORRIOU, Morgan,
https://doi.org/10.3917/afcul.101.0294
Notes
-
[1]
Sous la direction de Chedli Klibi (Al-Šādilī al-Qulaybī), secrétaire d'État aux Affaires culturelles et à l'information, la Tunisie annonce une politique volontariste en termes de cinéma. L'État n'hésite pas à envoyer quelques jeunes talents étudier le cinéma à l'étranger. Mais le premier long-métrage de fiction, L'Aube (Al-Fagr de Omar Khlifi, 35 mm, noir et blanc), n'est tourné qu'en 1966.
-
[2]
Ci-après FTCC et FTCA.
-
[3]
Cette étude repose sur une série d'entretiens ainsi que sur les précieux recueils de programmes et d'articles de presse conservés au département des Arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France.
-
[4]
Ainsi, dans la France des années 1920, l'un des principaux soucis des premiers cinéphiles fut la création de salles spécialisées répondant à leurs strictes exigences (cf. Gauthier 1999).
-
[5]
Selon les fameuses lignes d'Alfred Sauvy (1952, 14).
-
[6]
À la première session des JCC, la sortie des Russes arrivent (The Russians Are Coming, film de Norman Jewison, 1966) est ainsi annoncée : « pour la première fois depuis longtemps au [sic] même temps qu'à Paris ».
-
[7]
Dans son premier éditorial, la rédaction du jeune Charit Cinema (1972, 1) évoque « le poison de Ringo, Maciste, Bond ».
-
[8]
À titre de comparaison, l'arrêté résidentiel du 31 décembre 1946 adaptant les accords Blum-Byrnes à la Tunisie contraignait les exploitants à consacrer un minimum de trois à six semaines par semestre (en fonction de la catégorie des salles) à la projection de films français (Corriou, 2015, 179-182).
-
[9]
Décret n° 64-125 du 29 avril 1964 réglementant la composition, le rôle et le fonctionnement de la commission de contrôle des films cinématographiques.
-
[10]
Cf. Corriou 2008, 263-276.
-
[11]
Souligné par nous.
-
[12]
La fiche de sélection rédigée par la commission doit comprendre une « analyse technique et critique du film visionné » (article 5).
-
[13]
Le texte législatif entre en résonnance avec l'expérience menée dans le Sfax des années 1950 par Tahar Cheriaa, Pierre Germain et Nouri Zanzouri sous le nom des « conseils des trois ». Les trois enseignants livrent chaque semaine des critiques très succinctes des films projetés dans les cinémas de la ville qu'ils affichent dans la vitrine de pharmaciens membres du ciné-club Louis-Lumière. Très vite, l'initiative prend de l'ampleur et les exploitants des salles eux-mêmes acceptent d'afficher ces conseils (Tahar Cheriaa interrogé par Morgan Corriou,, 2010, 167).
-
[14]
Décret n° 64-409 du 16 décembre 1964, modifiant le décret n° 64-125 du 29 avril 1964 réglementant la composition, le rôle et le fonctionnement de la commission de contrôle des films cinématographiques.
-
[15]
« Je pensais pas, je ne savais pas que c'était interdit à ce point, moi. [...] J'étais de la plus totale bonne foi quand, dans un arrêté ministériel, [...] j'ai proposé qu'on sélectionne [les films]. [...] Le jour du jugement dernier est arrivé... d'où il est arrivé ? de l'ambassade des États-Unis en Tunisie. Et chez qui ? chez le ministre des Affaires étrangères [...] Note verbale à son excellence monsieur le ministre des Affaires étrangères de la Tunisie avec les hommages je sais pas quoi... et il avise qu'un arrêté du ministère de la culture de la République tunisienne, paru au Journal officiel numéro tant et tant, stipule dans l'article 1 alinéa b [...] une action qui se trouve incompatible avec l'exportation des films américains sur le territoire » (entretien avec Tahar Cheriaa, Ezzahra, 31 juillet 2008).
-
[16]
Tahar Cheriaa relate ainsi l'entrevue qu'il a avec Chedli Klibi et Francis h. Russell, ambassadeur des États-Unis en Tunisie : « Je me rappelle, avec un sourire [Russell me dit] : “Monsieur Cheriaa, [...] vous ne semblez pas totalement convaincu, je vous assure que je ne vous [...] demande pas [de retirer le deuxième alinéa du premier article], ce serait bien une solution, mais je vous assure que je vous la demande pas.” Aussi cynique ! “Vous n'êtes pas convaincu, je vois que... Mais je vous assure, monsieur Cheriaa, que...” et trois mois après, sur pression de Bibi [Habib Bourguiba Jr., alors ministre des Affaires étrangères], etc., [...] le fameux petit b a été enlevé... » (entretien du 31 juillet 2008, Ezzahra). Alors qu'il raconte ses souvenirs de l'épisode, plusieurs lapsus l'amènent à confondre les États-Unis et l'ancienne puissance coloniale française, témoignant de la vive humiliation que le directeur du cinéma ressentit en 1964 : « Je téléphone au service de la résidence générale, pardon, de l'ambassade américaine » ou encore « [Russel] lui dit : Monsieur Klibi, vous savez certainement à quel point la Tunisie est notre alliée, notre protégée, mâ qâlš [il n'a pas dit] protégée mais notre alliée ».
-
[17]
Bulletin d'information, 3 décembre 1966, n° 1.
-
[18]
Il participe aux deuxièmes Rencontres de Nawadi Cinéma en mars 1966. Il est membre du premier jury des JCC quelques mois plus tard.
-
[19]
Témoignage de Hethili Chaouache (Tahar Cheriaa – À l'ombre du baobab de Mohamed Challouf, Tunisie, 2014, documentaire, 70 min).
-
[20]
Cf. Corriou à paraître.
-
[21]
Le Parti communiste tunisien est interdit depuis 1963.
-
[22]
“The police are everywhere, watching against leftist turmoil, and after the 1970 [1968] film festival here, it appears that its head [Tahar Cheriaa] spent six months in jail. This year, all films shown were censored first.” (Bachmann 1973, 49).
-
[23]
Selon une expression de Néjib Ayed, secrétaire général et président de la FTCC entre 1973 et 1979 (Khélil 2002, 409).
-
[24]
Cf. Gimello-Mesplomb 2014.
-
[25]
« À vrai dire, je suis très déçu par mon film. Croyez que je porte l'entière responsabilité. Il aurait fallu éviter la scène de la maladie des deux gosses. Et puis, j'ai constaté que Mouna Saâd riait un peu trop lors de la danse. Je conviens de dire que ce film est un monumental ratage. » (L'Action, 11 décembre 1966).
-
[26]
Cf. Layerle 2008.
-
[27]
Règlement général, IIIe partie, article premier.
-
[28]
La Noire de... d'Ousmane Sembène, France : Sénégal, 1966.
-
[29]
Cf. Simon 2011.
-
[30]
Cf. Durteste 2004, 29-46.
-
[31]
Tahar Cheriaa – À l'ombre du baobab de Mohamed Challouf, Tunisie, 2014, documentaire, 70 min.
-
[32]
Cité par Bourguiba 2013, fol. 577.
-
[33]
Mostra internazionale del nuovo cinema di Pisaro.
-
[34]
De man die zijn haar kort liet knippen d'André Delvaux, Belgique, 1966.
-
[35]
Der junge Törless de Volker Schlöndorff, République fédérale d'Allemagne : France, 1966.
-
[36]
Le Tanit d'argent est accordé à Premier cri de Jaromil Jireš (Křik, Tchécoslovaquie, 1964).
-
[37]
Al-Ihtiyâr, Égypte, 1970
-
[38]
Bâb al-Hadîd, Égypte, 1958.
-
[39]
Cf. l'Interview d'Ousmane Sembène interrogé par Férid Boughedir pour L'Action le 13 décembre 1966 : « Nous ne pouvons pas encore nous permettre le luxe de faire de l'art pour l'art. [...] L'Africain a encore trop de choses à dire ».
-
[40]
Ibid.
-
[41]
Boughedir 2005.
-
[42]
Al-Mahdû'ûn de Tawfiq Saleh, Égypte : Syrie, 1972.
-
[43]
Sambizanga de Sarah Maldoror, Angola : République du Congo : France, 1972
-
[44]
Sur la stratégie de la MPEAA, cf. Mingant 2010.
-
[45]
« Aucune société de production, aucun producteur d'aucun pays africain ou arabe n'adhère à la FIAPF. [...] il n'y a donc aucun intérêt aux Journées cinématographiques de Carthage d'adhérer au règlement de la FIAPF. C'est un non-sens absolu, si l'on considère le festival en soi et si l'on veut respecter son règlement et ses objectifs déclarés. » (Tahar Cheriaa interviewé par Dora Bouzid 1972).
-
[46]
Cheriaa 1978.
-
[47]
Loi n° 69-12 du 24 janvier 1969, relative à l'attribution du monopole de l'importation et de la distribution des films.
-
[48]
Cheriaa 1978. Le texte, publié en 1978, a été écrit en 1974.
-
[49]
« J'étais moi-même l'objet d'une plainte très grave, directement adressée au président Bourguiba. Et on a voulu à ce moment-là me faire passer pour communiste de vieille date. [...] “c'est le seul qui a pu faire des arrêtés dans le Journal officiel de la République selon ses vœux et ses manigances de communiste”... Autrement dit, j'étais le seul communiste du monde et de Tunisie à pouvoir avoir berné la République entière jusque dans son Journal officiel... il y avait de quoi rire, si ce n'est pas allé jusqu'à ce point de gravité. [...] ils sont venus me prendre dans mon bureau, à la Kasbah. Je passe deux jours d'interrogatoire au premier Ministre, chez Ladgham, et le troisième jour je suis transféré directement à la prison. C'est-à-dire je n'ai revu ni la maison, ni mes enfants, etc., depuis ce coup de téléphone de Bourguiba. [...] épisode plutôt... Non pas triste, mais en fait c'est rocambolesque. C'est un épisode tout à fait rocambolesque... J'en sors sans aucun mandat d'arrêt. Je ne suis suivi par aucun juge d'instruction. Je reste six mois. Je sors de la même façon. On vient me prévenir “Monsieur, voici votre paquet, des affaires qu'on a laissées dans la greffe de la prison, vous êtes libre”. » (entretien avec Tahar Cheriaa, Ezzahra, 31 juillet 2008).
-
[50]
Cf. C. Dupré 2012.
-
[51]
Al-Fahhâm, Algérie, 1972.
-
[52]
Chedli Klibi assume pleinement cette spécificité dans son discours inaugural de 1966 : « plutôt que de souligner le progrès et le développement de la production, comme c'est le cas dans les pays évolués, [les festivals] peuvent dans les pays en voie de développement donner le signal de l'essor et d'une production accrue. »
-
[53]
Guy Hennebelle exprime son inquiétude dans L'Action en novembre 1974 : « en ce qui me concerne, je souhaite ardemment que les futures sessions restent fidèles à la ligne qui avait été définie par le fondateur du festival de Carthage, Tahar Chériaa. Je suis certain de ne pas généraliser abusivement quand je dis que c'est avec regret et inquiétude que l'on a appris à l'étranger qu'il ne faisait plus partie désormais du comité directeur de la manifestation ».
UNE DÉCENNIE APRÈS L'INDÉPENDANCE, la Tunisie attend encore l'éclosion de son industrie cinématographique. La déception pointe dans un pays marqué par la tradition cinéphile française, alors que la massification de l'enseignement attire dans les ciné-clubs un public plus large et plus diversifié, mais tout aussi avide de pellicules. À l'échelle de l'Afrique même, la contestation gronde contre le monopole des grandes sociétés de distribution françaises et anglo-saxonnes, considéré comme un reliquat de la période coloniale. La naissance des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) en 1966 s'inscrit dans ce contexte de « guerre de libération cinématographique », (Hennebelle 1975). Nous souhaitons mettre ici l'accent sur la période 1966- 1972, années déterminantes dans la définition du nouveau festival, années tournantes dans l'histoire contemporaine de la Tunisie. Une telle délimitation chronologique a nécessairement sa part d'arbitraire. Ainsi, 1978 est souvent considéré comme une date rupture, avec la création d'un marché du film, l'invitation de stars égyptiennes, l'exacerbation des tensions entre organisateurs et associations cinéphiles (Fédération tunisienne des ciné-clubs et Fédération tunisienne des cinéastes amateurs). Pour autant, la personnalité charismatique de Tahar Cheriaa (1927-2010), président de la FTCC, directeur du Cinéma dans le jeune secrétariat d'État aux Affaires culturelles et à l'Information et principal artisan des JCC, assure une unité certaine aux quatre premières sessions…
Cet article est en accès conditionnel
Acheter cet article
2,00 €