Jean-Marc LACHAUD, Que peut (malgré tout) l’art ? Paris, L’Harmattan, 2015, 161 pages
Pages 177p à 202p
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/amx.060.0177p
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/amx.060.0177p
1 Jean-Marc Lachaud, depuis plusieurs années, propose un authentique regard critique sur les complexes rapports entre art et politique, dans ses travaux Pour une critique partisane (Paris, L’Harmattan, 2010) ou dans son essai intitulé Art et aliénation (Paris, Presses Universitaires de France, 2012), ainsi que dans de nombreuses contributions et articles, qui témoignent ainsi de son rôle de critique engagé d’un point de vue marxiste.
2 Avec Que peut (malgré tout) l’art ? Jean-Marc Lachaud nous offre des pages qui vibrent en de multiples correspondances, au sens où Walter Benjamin les envisage comme une « donnée de la remémoration » et « comme la possibilité pour l’individu de renouer avec une expérience (‘préhistorique’) d’avant la rupture ». L’intérêt de l’ouvrage est de questionner la potentialité émancipatrice, sinon révolutionnaire, des productions de l’art, suspendues entre désir révolutionnaire et pratique aliénante ; cela va des avant-gardes historiques qui se déploient dans un contexte révolutionnaire (voir les belles interprétations de l’art poétique de Maïakovski par l’auteur, qui les approche en tant que poésie de la révolution) à celles des années 1960-1970, qui font politiquement sens parce qu’il s’agit de réaffirmer avec force la « part négatrice » de l’art et le « grand refus » marcusien, jusqu’aux formes de « résistance » ou « connivence » de certaines pratiques artistiques et littéraires qui de nos jours peuvent succomber aux attraits du « tournant éthique de l’esthétique », selon la définition de Jacques Rancière, ou qui se déclinent dans différents modèles problématiques de l’« obsession du réel ». Jean-Marc Lachaud esquisse alors une intéressante topographie : « de l’art militant », voire révolutionnaire, « de l’art résistant », voire émancipant, « de l’art compassionnel », voire de soumission, « de l’art et de l’assistanat social », voire de la re-pacification du conflit social, selon un principe de performativité qui, selon Marc Jimenez, « est parvenu à annihiler l’utopie, cette subversion du réel, que tout œuvre pourtant recèle en secret ». Cette « cartographie cognitive » renvoie à la pensée de Fredric Jameson, lorsque celui-ci tente de penser « l’évolution culturelle du capitalisme tardif dialectiquement, comme une catastrophe et un progrès tout à la fois ».
3 Une des caractéristiques majeures du capitalisme tardif est en effet d’atténuer ou de faire disparaître de ses expressions idéologiques toute possibilité d’utilisation de la catégorie de médiation, ainsi que la dimension et le sens même du mouvement historique. Autrement dit, pour paraphraser Franco Fortini, le saut historique entre les avant-gardes héroïques et notre actualité est le saut d’une phase « ouverte » de l’expression (et de la lutte sociale) vers une phase « fermée ». Si l’on ne tombe pas dans l’erreur de lier immédiatement – avec son pendant inévitable magique-mystique – praxis et théorétique (c’est la critique qu’adresse Georg Lukács aux avant-gardes), on devrait pouvoir reconnaître non seulement que le discours poétique et artistique est autre que celui de la pratique politique, mais que le premier ne niera ni ne détruira rien en tant que tel, dès lors que ses négations se recomposent dans une forme, l’inévitable « œuvre ». En fait, le pouvoir de négation et la présence critique de œuvre, sa capacité (selon Alain Badiou) ou son efficacité (selon Jean-Marc Lachaud), sa puissance perturbatrice à l’encontre des idéologies dominantes, ne résident pas tellement dans la contestation immédiate de l’existant et du banal – dans la mesure où elle continue à se positionner continuellement en fonction de la contestation, de la négation (« à se nourrir d’actualité », disait Fortini), dans une réalité sociale, un habitat culturel du capitalisme avancé, qui en réalité la dépasse, et ne laisse aucune marge à la « révolte » d’artistes et d’écrivains). L’œuvre d’art rebelle ne revendique pas seulement le pouvoir de briser des schémas formels déchus, mais elle agit malgré tout dans le monde en exhibant son caractère de profonde inactualité, ouvrant des passages vers un éventuel non-encore là. Dans ce sens, même la plus humble et profanée des œuvres d’art peut apparaître comme un artifice « chargé de valeurs », qui fait toujours allusion à un possible qui non seulement n’est jamais identique au possible-advenir du politique mais qui souvent lui est intempestif.
4 Alessia J. MAGLIACANE