Un trafiquant de chair à l'œuvre : passion, pouvoir et profit dans l'économie de la boxe professionnelle
- Par Loïc Wacquant
Pages 71 à 83
Citer cet article
- WACQUANT, Loïc,
- Wacquant, Loïc.
- Wacquant, L.
https://doi.org/10.3917/amx.041.0071
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- Wacquant, L.
- Wacquant, Loïc.
- WACQUANT, Loïc,
https://doi.org/10.3917/amx.041.0071
Notes
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[1]
Version adaptée d’un article initialement publié dans Theory and Society, n° 26, février 1998, pp. 1-42. La traduction et l’adaptation ont été réalisées par Etienne Ollion et revues par l’auteur.
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[2]
La notion de « complexe corps-esprit » est tirée de J. Dewey, Experience and Nature, Chicago, Open Court, 1929. Pour plus de détails sur la fabrique de l’homo pugilisticus, voir L. Wacquant, « La fabrique de la cogne », Quasimodo, n°7, Printemps 2003, pp. 181-201.
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[3]
À l’instar de Pierre Bourdieu, qui utilise Gustave Flaubert, nomothète du cosmos littéraire moderne, comme analyseur pratique de la structure et de la logique du champ artistique naissant au XIXe siècle (P. Bourdieu, Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Éditions du Seuil, 1992).
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[4]
J. T. Sammons, Beyond the Ring : The Role of Boxing in American Society, Urbana, University of Illinois Press, 1988, p. 254.
-
[5]
CA. V. Cicourel, Cognitive Sociology, New York, Free Press, 1973, p. 99-140.
-
[6]
Geertz, « The Bazaar Economy. Information and Search in Peasant Marketing », Supplement to the American Economic Review, n° 68, mai 1968, pp. 230-231.
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[7]
La distinction entre cliques symbiotiques et parasitaires est empruntée au livre classique de Melville Dalton, Men Who Manage. Fusions of Feeling and Theory in Administration, New York, Wiley, 1959 (voir le chapitre III).
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[8]
M. Mauss, « La cohésion sociale dans les sociétés polysegmentaires », in Œuvres, vol. 3, Cohésion sociale et divisions de la sociologie (1931), Paris, Minuit, 1968, p. 19.
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[9]
V. Zelizer, « Making Multiple Monies », in Swedberg (dir.), Explorations in Economic Sociology, p. 197; J. Parry et M. Bloch (dir.), Money and the Morality of Exchange, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.
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[10]
Luce R. Duncan et Raiffa, Howard, Games and Decisions, New-York, Wiley, 1957.
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[11]
K. Marx, Manuscrits de 1844, Paris, GF-Flammarion, 1996, p. 210.
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[12]
E. Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, Paris, Éditions de Minuit,1973.
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[13]
T. Brenner et B. Nagler, Only the ring was square, New Jersey, Prenctice Hall,1981, p. 22.
1C’est encore un doux euphémisme que de présenter la boxe professionnelle comme une activité sordide à la réputation désastreuse : il suffit, pour s’en convaincre, de noter la réprobation unanime dont elle fait l’objet, y compris parmi ceux qui en vivent. L’industrie de la cogne n’est rien d’autre qu’un « marigot qui revendique le nom de sport », selon l’expression d’Howard Cosell, présentateur sportif vedette des années 1970. La quasi totalité des boxeurs professionnels, entraîneurs, managers et promoteurs admettent spontanément qu’ils se livrent à une activité basée sur la manipulation, l’arnaque et la tromperie, qui n’est qu’est un « marché à viande » où le fort survit en dévorant et en se défaussant sur les faibles. Pourtant, malgré la force et l’omniprésence de ces images, il n’existe à ce jour aucune étude empirique qui s’attache à montrer comment une telle économie, fondée sur la méfiance, la duplicité et l’attente collective de la transgression, parvient à exister.
2Cet article est le fruit d’une ethnographie du monde de la boxe professionnelle, en tant qu’art corporel (sous-)prolétaire au sein du ghetto noir américain. Il s’appuie sur trois ans d’enquête, menée dans une salle de sport du South Side de Chicago. Au cours de ce travail de terrain intensif, j’ai appris à boxer, officié comme sparring-partner et comme homme de coin pour mes camarades de club. Et, tout au long de mon apprentissage au Woodlawn Boys Club, une salle réputée que dirigeait un entraîneur « de la vieille école » qui m’a pris sous son aile et est devenu une sorte de père adoptif, j’ai tenu un journal ethnographique dans lequel j’ai consigné en détail toutes les actions, événements et transactions qui forment l’univers pugilistique. J’ai aussi accumulé les récits de vie des amis avec lesquels je m’entraînais, réalisé des entretiens approfondis avec les différents agents types du Noble art (combattants, hommes de coin, managers, promoteurs, arbitres, officiels, etc.) et consulté une large gamme de sources historiques et documentaires. En prenant pour objet un segment particulier de la boxe professionnelle aux États-Unis, cet article cherche à rendre compte avec précision de la structure socio-symbolique et du fonctionnement concret du marché pugilistique, en l’examinant à travers le prisme des activités et des représentations ordinaires d’un de ses opérateurs les plus controversés : le matchmaker.
3Espace particulier où les transactions ont pour objet corps, souffrance et argent, ce secteur, situé à l’intersection de la prostitution, des arts du spectacle, de l’engagement militaire et de l’économie informelle de la rue, présente deux versants bien distincts. Du côté de l’offre, il convient de rendre compte du processus de fabrication de l’homo pugilisticus, soit la production d’un homme de scène : la constitution du boxeur individuel comme praticien compétent qui possède à la fois la capacité et l’envie de combattre, doté de l’habitus pugilistique requis, c’est-à-dire du « complexe corps-esprit » [2] façonné selon les exigences physiques, morales, émotionnelles et temporelles du métier. Du côté de la demande, il nous faut mettre en lumière la structure du champ pugilistique, en particulier l’organisation de spectacles à but lucratif, la logique propre des carrières des boxeurs et leurs déterminants, ainsi que les mécanismes de production de la valeur et de distribution des flux de profits économiques et symboliques qui en résultent.
4Un agent a la charge d’assurer, de façon très concrète, la rencontre entre l’offre et la demande. Il s’agit du matchmaker: un « trafiquant de chair » et un « mac » (pimp) selon les détracteurs du Noble art; un honnête « homme d’affaire pareil aux autres » à ses yeux et aux yeux de ses congénères. Disséquer le métier de matchmaker est riche d’enseignements sur l’économie de la boxe professionnelle, car l’hybride social qu’il est, mi-expert pugilistique mi-marchand, fait de lui une sorte de miniature faite homme du cosmos pugilistique. Le matchmaker est celui qui y effectue la conversion mutuelle et facilite l’accumulation du capital pugilistique et du capital économique. Il réconcilie en pratique, par sa personne et ses actions, les deux logiques contradictoires dont l’entremêlement rugueux et dissonant gouverne ce commerce sans pitié : la logique des habiletés corporelles et celle de l’argent, la technique et la boutique, la bravoure « chaude » des rings et la démarche « froide » des affaires. Le matchmaker concentre sur lui et en lui les forces antinomiques qui traversent le monde cruel et cru de la boxe professionnelle et, de ce fait, il peut servir d’analyseur vivant de leur tressage [3].
« JE SUIS COMME QUELQU’UN QUI ACHÈTE OU VEND DES ACTIONS »
5Dans le Midwest, la plupart des combats ont lieu dans de vieux cinémas, sur des parkings de restaurant ou dans des gymnases de lycée. Ils sont initiés et financés par les managers de boxeurs locaux en quête de revenus et d’expérience pour leurs poulains. Généralement, ils montent ces spectacles sous couvert de la licence possédée par une entreprise de spectacle de façade et louent les services d’une personne qui fait office de matchmaker et d’organisateur. Le travail du matchmaker consiste à louer des corps pour des spectacles de boxe composés d’une « affiche » (card, le combat de tête, disputé en dix rounds), précédé de un à cinq combats « préliminaires » (undercard, disputés en quatre à huit rounds chacun) qui constituent la « première partie de soirée », et de les apparier de façon satisfaisante, tant du point de vue sportif que financier. Le matchmaker est aussi le maître de cérémonie caché des soirées pugilistiques.
6Prenons Jack : juif d’origine russe, âgé de cinquante ans, titulaire d’une licence de l’université, c’est un ancien propriétaire-gérant d’une chaîne de laveries automatiques. Voilà maintenant quinze ans qu’il est dans le métier et il organise entre trois cents et cinq cents combats chaque année. Il règne sur le marché pugilistique du Grand de Chicago, où son activité principale est de remplir les « premières parties » de spectacles organisés par des promoteurs locaux (ou bien par des managers qui cherchent à faire travailler leurs poulains). Ce qui implique de trouver des rivaux acceptables pour les boxeurs qui vont monter dans le « carré magique » ce soir-là. Jack est aussi un courtier indépendant pour un certain nombre de boxeurs du Midwest et leur manager, c’est-à-dire qu’il promeut ou vend leurs services sur les marchés régionaux, nationaux ou étrangers quand il est contacté par d’autres matchmakers.
7Le portefeuille de tout matchmaker se compose de trois types de combattants. Au sommet, on trouve les « protégés », qu’il faut prendre soin d’opposer à des boxeurs plus faibles afin qu’ils accumulent les victoires qui ouvrent la porte aux combats pour les titres et aux cachets substantiels. Puis viennent les « routiers », des boxeurs capables et aguerris, mais sur qui l’on peut compter pour perdre si on a bien choisi leurs adversaires. Ils servent principalement à construire le palmarès et la carrière des « protégés ». Au bas de l’échelle pugilistique, on trouve ces boxeurs méprisés mais omniprésents que sont les « tocards ». Dépourvus de talent, hors de forme, âgés ou usés, ces boxeurs « lessivés » montent simplement sur le ring pour « toucher leur chèque » et servent de chair à canon et de faire-valoir. Parmi les « tocards », on trouve des « plongeurs », une sous-catégorie de boxeurs connus pour s’effondrer et prétendre subir un KO dès qu’ils sont touchés. On les évite autant que faire se peut, parce qu’ils irritent le public et sont une violation vivante de l’éthique de gladiateur qui régit le métier de la cogne (de fait, leurs cachets peuvent leur être retirés si l’arbitre juge qu’ils n’ont pas combattu selon les règles).
8Quand il cherche des opposants adéquats pour les boxeurs locaux, Jack se livre à une série de négociations croisées avec des matchmakers et des promoteurs qui lui fournissent les corps dont il a besoin et qui recherchent eux-mêmes des adversaires appropriés pour leurs boxeurs :
J’appelle les gens, les gens m’appellent. C’est un réseau. C’est un certain nombre de personnes qui sont les agents des boxeurs en plus d’être des matchmakers ou des promoteurs, comme moi. Et ils recherchent des boxeurs dans d’autres coins... Donc voilà ce que je fais vraiment : je m’assois, je suis presque comme quelqu’un qui vend ou qui achète des actions si tu veux. Ou comme un bookie qui prend des paris sur des chevaux.… J’ai des gens qui ont des besoins, tu as des gens qui ont des besoins, et on essaie de les apparier de sorte que ça marche.
10Concrètement, la journée-type du matchmaker se compose d’une série de négociations téléphoniques en cascade, de rendez-vous personnels, de visites professionnelles et de conversations dans les arrière-salles des gymnases et les snacks des environs. Les outils de travail indispensables de Jack sont le téléphone (il utilise deux lignes, quatre combinés et deux répondeurs), un fax et un grand carnet jaune sur lequel il consigne toutes les informations glanées et les transactions réalisées au fil de la journée.
11Quand il n’est pas à chez lui à travailler depuis son bureau ou qu’il ne traîne pas dans des salles de sport, Jack est en déplacement : il prend la route environ soixante jours par an pour se rendre à des soirées qu’il organise (en totalité ou en partie) dans d’autres villes et, six à huit fois par an, à l’étranger en tant que matchmaker ou producteur-assistant pour un important promoteur sud-américain.
CONTRAINTES ET CLIENTS
12Pour réaliser une affiche réussie, le matchmaker doit prendre en compte et concilier trois séries distinctes de contraintes. Les plus immédiates – qui sont aussi les plus aisément contournées – sont les contraintes bureaucratiques : le matchmaker doit respecter les règles et les règlements officiels de la « Commission de la Boxe » de l’État dans lequel le spectacle a lieu, remplir les documents nécessaires, collationner les certificats médicaux ainsi que documents relatifs au règlement des cachets et s’assurer que les boxeurs et leurs seconds sont dûment licenciés et autorisés à boxer dans l’État. Ces exigences sont facilement satisfaites, ou bien contournées : « En dépit de l’apparence d’un système moderne, bureaucratique de contrôle du sport, la boxe professionnelle se déroule dans des conditions barbares et le contrôle y est faible ou inexistant » [4].
13Viennent ensuite les contraintes économiques : un matchmaker de niveau local ou régional ne doit pas dépasser son budget prévisionnel, s’assurer que les sommes dues sont payées, s’assurer des ventes et les stimuler au besoin par des activités publicitaires ou promotionnelles (donner des interviews à la presse du cru, trouver des sponsors commerciaux dans la mesure du possible) afin de maximiser les rentrées de caisse et les revenus dérivés. Il faut pour cela un bon sens des affaires, puisque le milieu pugilistique est saturé d’incertitude, que l’opportunisme y est rampant et que peu de paramètres y restent constants très longtemps. Le budget d’un match de boxe varie énormément en fonction du niveau, de la réputation et du lieu de la soirée. Les titres mondiaux, organisés par des promoteurs de premier plan dans des casinos de Las Vegas et d’Atlantic City et bénéficiant de la force d’attraction des médias de masse, sont des événements qui se chiffrent en millions de dollars. Un « club show » dans le Midwest est une affaire bien différente : il coûte entre 10 000 et 15 000 dollars et génère en moyenne entre la moitié et les deux tiers de cette somme en revenus. Du fait du maigre public qu’elles attirent, la plupart des soirées de boxe ne sont pas rentables, à moins d’être « subventionnées » par des recettes télévisuelles. Les pertes financières qui en découlent sont absorbées par les promoteurs et les managers qui les organisent (ils les inscrivent ensuite à leurs budgets d’entreprise comme dépenses courantes), et pas par le matchmaker, qui perçoit une somme fixe et/ou un pourcentage des cachets.
14Enfin, le matchmaker doit se plier aux contraintes proprement pugilistiques en appariant les boxeurs selon leurs styles, leurs compétences et leur expérience afin de produire des combats divertissants : « Ce qu’on cherche, c’est à organiser des combats disputés. On ne cherche pas à… on ne veut pas une série de KO au premier round. On ne veut pas six combats… (d’un ton contrarié) le show commence à huit heures, et à 8h50 tu es en route chez toi ». Un adage bien connu dans le milieu dit que « c’est le style qui fait les combats »: un « frappeur » contre un « technicien » ou un « bagarreur » contre un « boxeur en contre » sont censés produire des matchs excitants. Mais l’opposition de deux « boxeurs en contre » a de fortes chances de donner lieu à un combat long et fastidieux, tandis que deux boxeurs au style incongru, portés sur la défense, dotés d’une solide expérience du ring, feront selon toute vraisemblance paraître n’importe quel adversaire mauvais.
15Toutefois, le matchmaker doit dans le même temps protéger le « boxeur maison » et ceux dont la carrière, si elle venait à se développer, engendrerait des revenus significatifs dont il pourrait récolter un pourcentage du fait de sa position. Faire pencher la balance en faveur de ses poulains (ou de ceux du promoteur qui a loué ses services pour qu’il trouve des opposants) va contre le principe qui commande d’organiser des matchs équitables, d’autant que les matchmakers de la partie adversaire cherchent à atteindre des objectifs similaires. Il en résulte très souvent une série de rencontres grossièrement déséquilibrées au cours desquelles des boxeurs aguerris administrent des corrections à des opposants ineptes qui « confondent un crochet et un hameçon ».
16Quand ces différents paramètres entrent en conflit, comme c’est souvent le cas, les considérations financières l’emportent toujours : « La boxe, c’est pas la charité », comme me le rappelait sentencieusement le manager d’un camarade de Woodlawn après l’une de ses rencontres hebdomadaires avec Jack dans l’arrière-salle du gymnase. « Notre boulot, c’est de faire sortir de l’argent de ces combats, on n’est pas là pour une autre raison ». Avoir un type qui « vend des billets » à l’affiche est en fin de compte un souci bien plus pressant que de proposer des combats équitables, même s’il faut pour cela l’opposer à un adversaire sans talent qui « casse pas un œuf ». Trouver des adversaires bon marché et corvéables à merci pour mettre en valeur un combattant local et l’aider à « gonfler » son palmarès prendra toujours le pas sur l’organisation d’un match entre deux boxeurs solides (et d’ailleurs, pourquoi ceux-ci voudraient-ils s’affronter pour « un peu d’argent de poche » seulement ?). C’est pour cette raison que, paradoxalement, des boxeurs médiocres, à court de forme et de combats, ayant subi des séries de défaites interminables, ont plus de facilités à être embauchés que leurs camarades plus qualifiés.
17Du fait de la prime que confère le fait d’être invaincu, un boxeur local à la recherche d’un « combat de mise en forme » avant un match dont l’enjeu financier est important serait inconscient de risquer d’entacher son palmarès en rencontrant un « live opponent » (c’est-à-dire un adversaire moins bon mais capable et ayant de ce fait des chances non nulles de remporter une victoire surprise) quand il peut ne faire qu’une bouchée d’un boxeur « lessivé » qui a passé depuis longtemps l’âge de la retraite. Pour couronner le tout, la plupart des fans de boxe sont des « nazes » qui ne font que peu de différence entre un talentueux gladiateur des rings et un « canasson » ou un bagarreur de rue, alors pourquoi s’en faire ?
18La recherche et l’appariement de boxeurs s’agencent en cascade, une négociation en appelant une autre, la conclusion d’un accord ouvrant la voie à de nouvelles transactions. Les décisions présentent un caractère « indexical » très marqué (au sens de l’ethnométhodologie [5] ), en ce sens que toutes les variables (qui combattre ? où ? quand ? pourquoi ? pour quelle somme ? avec quel risque ?) doivent être appréhendées synthétiquement dans le contexte pragmatique du moment dont elles sont autant d’expressions entremêlées. Les décisions sont tout autant tributaires du passé que tournées vers l’avenir : à la manière d’un bon jouer d’échec, un bon matchmaker est toujours en train de penser stratégiquement au coup à jouer avec deux ou trois combats d’avance et d’envisager les options qu’il s’ouvre ou se ferme lorsqu’il choisit telle ou telle voie.
COLLUSION ET COLLISION
19Outre les petits matchmakers marginaux, qui travaillent seuls, de façon irrégulière et à un niveau exclusivement local (pour compléter les revenus tirés d’une autre activité), et leurs collègues salariés auprès des grands promoteurs (dont les quatre principaux – Don King Promotions, Top Rank dirigé par Bob Arum, Main Events sous la houlette de Shelly Finkel et Lou Duva, et Cedric Cushner – ont un quasi monopole de fait sur le segment supérieur de la boxe professionnelle), il y a actuellement aux États-Unis une douzaine de matchmakers réputés qui exercent au niveau national. Ils se partagent selon une division du travail complexe qui allie collusion et collision, coopération multilatérale et compétition acharnée. Cette douzaine d’opérateurs sont en contact permanent les uns avec les autres et ils s’échangent faveurs et informations selon des processus qui mêlent obligation mutuelle, dépendance et (dis)crédit. Car il en va des matchmakerscomme des vendeurs des « souks » marocains décryptés par Clifford Geertz : « Tout s’appuie en dernier ressort sur la confrontation personnelle d’adversaires intimes. La structure du marchandage est déterminée par le fait qu’il est un moyen de communication développé pour servir les besoins d’hommes à la fois accouplés et ennemis » [6].
20Certains matchmakers sont spécialisés dans l’exportation vers l’Europe de « faire-valoir » adéquats pour des promoteurs continentaux qui cherchent à « construire » leurs poulains en les faisant s’affronter à des boxeurs américains réputés mais largement inoffensifs. Un autre, directeur de la société Aztec Production, basée à Los Angeles, se livre à l’importation massive de combattants mexicains (« un dollar la douzaine »), tandis qu’un collègue vise la « niche ethnique » que constituent les boxeurs Blancs de niveau correct qui sont particulièrement prisés (surtout chez les poids lourds) parce qu’ils sont pratiquement en voie d’extinction. L’essentiel de leur activité principale se concentre toutefois dans une zone géographique bien définie dont ils surveillent la frontière avec autant de vigilance que de défiance. Cela parce qu’une connaissance précise, acquise de première main sur le terrain et fréquemment actualisée des salles de sport, des boxeurs, des managers, des promoteurs et des lieux de rencontre donne au matchmaker du cru un avantage décisif sur ses rivaux potentiels.
21L’idéologie professionnelle veut que les matchmakers forment une « petite fraternité solidaire » et travaillent ensemble sans tiraillements. La réalité est plus complexe et plus ambiguë, chacun essayant de coiffer les autres au poteau et de placer ses boxeurs dans la meilleure situation possible. Dans cette guerre de tous contre tous pour l’information qu’est le commerce des combats, un matchmaker peut à l’occasion couper l’herbe sous le pied d’un rival et lui « voler un combat », ou encore présenter une offre de combat de façon biaisée. Un tel comportement est néanmoins limité par la dépendance généralisée qui arrime les matchmakers les uns aux autres : chacun a besoin de s’assurer d’un minimum de collaboration pour remplir sa commande du jour et tous recherchent et valorisent les informations précises comme les comportements corrects. Ceux qui violent la règle tacitement approuvée de « coopération antagonique » (pour reprendre l’expression heureuse de William Graham Sumner) se retrouvent exclus des échanges. Leur réputation est rapidement ternie par la rumeur, les ragots et les recommandations négatives, et leur part de marché s’en réduit d’autant.
22Ainsi se dessine une configuration organisationnelle hybride, au sein de laquelle les matchmakers de premier rang forment des « cliques symbiotiques » engagées dans des échanges relativement égalitaires empreints de confiance mutuelle, tout en étant reliés aux matchmakers de niveau inférieur dans la hiérarchie pugilistique par des « cliques parasitaires » [7] engagées dans des échanges inégaux marqués par la concussion et l’extorsion. Les relations de connaissance personnelle et d’amitié se combinent avec l’expertise et la maîtrise professionnelles pour déterminer la position de chacun dans cette structure sociale complexe et labile. À la manière des membres d’un circuit d’échanges coutumiers dans une société précapitaliste, les matchmakers sont donc soumis aux normes de réciprocité et de convenance par la structure même des transactions qui les relient dans le temps et dans l’espace. Ce ne sont ni l’autorité, ni les mécanismes aveugles du marché, ni la légitimité qui régulent leurs actions, mais l’entremêlement même de cette circulation sans fin d’informations pugilistiques, de corps (ab)usables et de dollars qui les lie les uns aux autres, de sorte que « les oppositions croisent les cohésions » [8].
« BLOOD MONEY »
23L’argent (son origine, sa destination) est la seconde source majeure de friction, de suspicion et de conflit dans l’économie pugilistique. Rien de surprenant à cela, vu qu’il s’agit en l’occurrence, non pas d’argent « sans odeur », mais bien d’argent souillé, « l’argent du sang » (blood money) issu de la sueur, de la douleur et des larmes, né de la vente, de la mise en péril et parfois même de la ruine de ce bien que les jeunes hommes (sous-)pro-létaires du ghetto valorisent le plus : leur corps martial et viril. Comme dans le cas de la prostitution, son homologue structural de l’autre côté de la frontière de genre, la question de l’argent dans le monde de la boxe professionnelle est dotée d’une forte charge morale. Quoiqu’ils en aient, les agents de l’industrie de la cogne ne traitent guère l’argent comme s’il était « culturellement neutre » et « socialement anonyme » [9].
24Un autre facteur puissant de conflit et de mécontentement est le fait que les transactions financières sont menées sous le manteau. Plus généralement, un lourd voile de secret recouvre les questions financières dans le cosmos pugilistique : même entre eux, les boxeurs, managers et entraîneurs parlent rarement des sommes qu’ils gagnent ou espèrent gagner, ni de qui reçoit combien de qui. Cette situation « d’ignorance pluraliste » nourrit les évaluations erronées et les malentendus, tout particulièrement à propos du rôle et des prérogatives du matchmaker dans les circuits économiques de la boxe professionnelle.
25Le revenu du matchmaker provient de diverses sources qui se cumulent ou se compensent selon leur périodicité et leur recoupement et, ici aussi, la géométrie des paiements est étroitement tributaire du contexte, des personnes et de l’événement. En tant qu’agent, Jack prend 10 % des cachets des boxeurs qu’il loue aux promoteurs (sauf quand le montant total est inférieur à 400 dollars, auquel cas le boxeur en conserve l’intégralité). Quand il embauche des combattants pour une première partie de soirée, les frais de recherche qu’il perçoit sont généralement supportés par le promoteur. Parfois, ce dernier lui octroiera un bonus de quelques centaines de dollars pour aider à boucler une soirée pour laquelle la totalité des cachets atteint entre sept et dix mille dollars.
26Une telle configuration fait que le matchmaker peut facilement s’arranger pour se faire payer des deux côtés. Cette pratique répréhensible, surnommée « double dipping », n’est pas rare et s’avère impossible à vérifier, puisque les boxeurs ne rencontrent jamais les promoteurs en personne et qu’ils ne sont pas informés des sommes globales qui sont versées pour un événement donné. Le double contrat est une autre technique de prélèvement : un matchmaker qui reçoit une offre d’un promoteur peut récrire le contrat en amputant le cachet offert à un boxeur, puis le faire parvenir au manager du combattant, tout en prélevant 10 % sur la nouvelle somme comme c’est de coutume. Là encore, les boxeurs ont peu de chance de détecter ce genre de tour de passe-passe puisqu’il est peu fréquent qu’ils voient leur contrat final avant le soir du combat et qu’en outre, ils prennent rarement le temps de le lire. Les managers affichent la même attitude et n’ont que de rares contacts avec les promoteurs. Mack précise que « tu as affaire à des gens qui souvent, des deux côtés, n’ont aucune idée de ce qu’est le contrat ».
27Même si les matchmakers refusent toujours de donner des chiffres, les estimations de revenus pour un professionnel installé varient entre 100000 et 200000 dollars par an. Ces sommes sont d’autant plus importantes que le matchmaker n’investit jamais son argent personnel dans les circuits commerciaux de la boxe : il reporte risque et coûts sur ses partenaires (promoteurs locaux et managers), tout en comprimant ses frais de fonctionnement : mis à part son temps et son énergie, les principales dépenses de Jack sont ses dépenses de téléphone (environ 500 dollars par mois).
28Quel que soit le montant, il est clair que les matchmakers gagnent beaucoup plus d’argent que les centaines de boxeurs ordinaires qu’ils déploient, ce qui ne va pas sans créer des tensions et des récriminations endémiques. Avec un cachet moyen de 50 dollars par round pour les matchs de première partie de soirée, l’écrasante majorité des pugilistes estiment être passablement sous-payés. Ils se plaignent avec insistance d’être rémunérés en « monnaie de singe » et de « cacahuètes »: « Dans n’importe quel autre État, ils te paient plus qu’à Chicago », ironise un boxeur prometteur après une série de sept victoires d’affilée chez les poids légers. Il ajoute, irrité : « T’as bien quelqu’un qui récupère le magot, qui se le met dans la poche et te donne ce qu’il veut bien te donner, j’t’assure ». À la question « qui profite le plus » du marché de la boxe dans la région de Chicago, 80 % des boxeurs évoquent le promoteur et le matchmaker, loin devant la Commission (10 %), les managers (8 %), et les entraîneurs (2 %): « Les boxeurs touchent rien, celui qui se fait du fric, c’est Jack. Regarde, il est payé juste pour regarder les boxeurs ». Ces déclarations font écho à celle d’un de mes camarades du gym de Woodlawn : « Jack et les autres, ils paient personne. C’est comme si on revenait à l’esclavage : tu touches 100 dollars pour te faire défoncer la cervelle ».
29La lecture que fait le matchmaker des flux monétaires est évidemment bien différente. À l'instar des managers, Jack affirme que les boxeurs sont suffisamment payés vu l’exiguïté du marché local et les risques financiers comme les pertes que subissent les promoteurs. Il objecte avec véhémence que, pour « beaucoup de négociations qu’il mène pour des combats mineurs », il ne touche pas un sou : « Il y a des boxeurs, c’est moi qui leur ai obtenu tous les combats qu’ils ont faits dans toute leur carrière, en tant que matchmaker ou négociateur, et je n’ai jamais touché un centime avec eux, ni jamais rien espéré, ni jamais rien demandé ». Selon lui, l’industrie de la boxe, c’est un « jeu à sommes variables » qui mélange conflit et coopération [10], où chacun a intérêt à coopérer (dans des termes qui sont structurellement biaisés en sa faveur) plutôt que de pleurnicher et de se disputer.
30En retour, l’attitude des boxeurs est pétrie d’ambivalence, conséquence de la position de dépendance dans le système contradictoire de rapports sociaux qui sous-tend l’économie de la boxe. Ils fustigent le « trafiquant de chair », le « mac », le « meneur d’esclaves » de mèche avec des managers sans scrupules prêts à les « vendre pour un dollar » juste pour « se faire un peu de fric ». Pourtant, dans le même mouvement, ils reconnaissent que le matchmaker ne fait que remplir son rôle, qu’il « fait son job et qu’il le fait bien », ce qui ne saurait lui être reproché. À travers la focale hobbésienne individualiste qui est la leur, les combattants sont disposés à disculper Jack, au motif que l’exploitation est « the name of the game » et que les abus « font partie du métier ». « Je pense que t’en as beaucoup, bon, s’ils étaient pas là, tu sais, t’aurais aucune chance », lâche un poids mi-lourd d’une salle du West Side. « Il faut savoir saisir ta chance. T’as une part de chance dans tout ». À quoi un camarade de Woodlawn ajoute : « Oh, ils exploitent les mecs, c’est pas ça la question (avec passion). C’est la vie, ça, c’est ça the American way. (…) Mais s’ils le faisaient pas, quelqu’un d’autre le ferait. En plus, les mecs ils acceptent le deal, tu comprends. Si personne n’accepte, Jack peut pas être matchmaker. Alors bon, la faute, c’est cinquante-cinquante ».
31Vu que, de l’avis général, tout le monde est dans le métier de la boxe pour « se faire du fric », personne ne peut être critiqué pour faire preuve de lucre. De quelque côté que l’on regarde, l’argent s’avère être « le véritable agent de séparation et le véritable agent de réunion » du Noble art. Pour reprendre une autre expression incisive de Marx, il est indéniablement « la force chimique universelle de la société » pugilistique [11].
« T’AIMES PAS TA MAMAN »: ÉMOTION, INCERTITUDE ET SOUILLURE
32« T’aimes pas ta maman si t’es un matchmaker », raille un entraîneur vétéran à qui je demandais les qualités nécessaires pour réussir dans ce métier interlope. « Ouais, tu dois avoir un foutu cœur de pierre quand t’envoies des gars se faire démolir ». De fait, l’ethos de la profession met l’accent sur la neutralité affective, la distance et un profil de sentiments plat, afin d’éviter toute interférence entre les facteurs interpersonnels « chauds » et les « froides » nécessités des affaires.
33Tout comme le boxeur sur et en dehors du ring, le matchmaker doit continuellement exercer un « contrôle des expressions » [12]. Il doit tenir la bride à ses émotions, conserver une distance adéquate avec ses interlocuteurs et éviter de s’attacher aux boxeurs qu’il emploie. Quand il négocie avec des managers, quand il marchande avec des promoteurs, pour maintenir le calme entre deux opposants chahuteurs au moment de la pesée ou pour faire oublier un incident de vestiaire un soir de combats, le matchmaker doit impérativement conserver son sang-froid et sa concentration à chaque instant. Développer la capacité à mener à bien des négociations, même avec des individus qu’il trouve personnellement détestables est une qualité inestimable : « Certains des boxeurs, je trouve que c’est des jeunes gars sympas, je vais essayer de les aider, et c’est sympa de travailler avec eux. Avec d’autres, c’est juste que je m’en fiche de travailler avec eux ou non » affirme Jack. « Je les aime pas, c’est tout. Et rien ne me fera les aimer. Mais ça ne veut pas dire que je ne travaille pas avec eux si la situation exige que je fasse affaire avec eux ».
34Quand Jack se rend à une soirée qu’il a aidé à monter ou à coordonner, c’est pour lui « comme d’aller au bureau, d’aller au travail : je ne suis pas excité et ému de grand-chose de toute façon ». Il se présente d’ailleurs comme « un businessman comme n’importe quel autre ». À l’évidence, son activité se distingue d’autres types de commerce en ceci que « c’est un business où on traite de gens, tu as affaire à des êtres humains – tu n’es pas là à commander cinquante tonnes de marchandises ». Mais, au final, il faut aligner les corps sur le ring et plus il fait défiler de corps, plus il génère d’argent.
« Allez dans n’importe quelle ville d’Amérique où il y a de la boxe, et vous pouvez parier que le matchmaker y est l’homme le plus impopulaire » [13]. La complainte de Teddy Brenner souligne bien que, indépendamment de sa personnalité et de sa moralité, le matchmaker se trouve au point où convergent et se cristallisent tous les courants de suspicion, de défiance et de discrédit qui traversent l’économie de la boxe professionnelle. Parce qu’il est celui qui assure ce qu’Everett C.
Hughes appelait le « sale boulot » de ce commerce, qu’il doit à ce titre supporter la souillure qui entache quiconque fait une marchandise de cet objet sacré entre tous, le corps (masculin et violent), et qu’il gagne sa vie en vendant la souffrance et le sacrifice des membres parmi les plus vulnérables de la société. Aucune manipulation idéologique ne peut redéfinir les tâches et les valeurs de la profession pour effacer l’opprobre qui touche tous ceux qui décident de l’exercer. Il n’y a alors pas d’autre choix que d’apprendre à vivre avec, comme le font tous les entrepreneurs louches de biens matériels et symboliques frelatés qu’évoque Jack dans une comparaison ingénue qui sonne comme une auto-incrimination : « Tu peux rien faire, tu peux pas changer l’opinion des gens (il soupire). Demande aux gens ce qu’ils pensent des hommes politiques et des vendeurs de voitures d’occasion et parfois des télévangélistes : demande aux gens ce qu’ils en pensent, et tu auras des opinions différentes ».