« Le peuple veut la chute du régime »
Situations et issues révolutionnaires lors des occupations de la place de la Kasbah à Tunis, 2011
- Par Choukri Hmed
Pages 72 à 91
Citer cet article
- HMED, Choukri,
- Hmed, Choukri.
- Hmed, C.
https://doi.org/10.3917/arss.211.0072
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- Hmed, C.
- Hmed, Choukri.
- HMED, Choukri,
https://doi.org/10.3917/arss.211.0072
Notes
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[1]
Parmi les publications récentes, y compris sous une forme provisoire, voir Juan Cole, The New Arabs. How the Millenial Generation Is Changing the Middle East, New York, Simon & Schuster, 2014 ; Jack A. Goldstone, Revolutions. A Very Short Introduction, New York, Oxford University Press, 2014, p. 117-130 ; Ted R. Gurr, “Introduction to the fortieth anniversary paperbak edition”, Why Men Rebel, Boulder/Londres, Paradigm Publishers, 2011 [1970], p. 9-19.
-
[2]
Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, Reading, Addison-Wesley, 1978, p. 189-222.
-
[3]
Anthony Oberschall, Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs (NJ), Prentice-Hall, 1973, p. 242-283.
-
[4]
Choukri Hmed, « Réseaux dormants, contingence et structures. Genèses de la révolution tunisienne », Revue française de science politique, 62(5-6), 2012, p. 797-820.
-
[5]
Un mouvement dit de la « Kasbah 3 », organisé le 1er avril 2011, n’a pu avoir lieu, suite à une répression sans précédent et une démobilisation importante.
-
[6]
Rares sont également les documentaristes à s’être saisis de l’événement, à l’exception de Adnan Meddeb (On the Road, 2011) ou de Rafik Omrani (Fallegas 2011, 2012). Un documentaire en ligne a récemment été réalisé par l’équipe du blog Nawaat, « Kasbah 1 & 2. Des tentes dressées sur le marbre », 2015, www.youtube.com/watch?v=IqPMx36WRUI.
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[7]
Voir notamment parmi la bibliographie pléthorique : Manuel Castells, Networks of Outrage and Hope. Social Movements in the Internet Age, Cambridge, Polity Press, 2012 ; Yves Gonzales-Quijano, Arabités numériques. Le printemps du Web arabe, Paris, Sindbad, 2012 ; Romain Lecomte, « Au-delà du mythe de la “révolution 2.0”. Le rôle des “médias sociaux” dans la révolte tunisienne », in Amin Allal et Thomas Pierret (dir.), Au cœur des révoltes arabes. Devenir révolutionnaires, Paris, Armand Colin, 2013, p. 161-180.
-
[8]
Gilbert Achcar, « Acteurs et paramètres de la révolution », in Gilbert Achcar, Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, Paris, Sindbad/Actes Sud, 2013, p. 169-209 ; Michael Lieckefett, « La Haute Instance et les élections en Tunisie : du consensus au “pacte politique” ? », Confluences Méditerranée, 82, 2012, p. 133-144 ; Sami Zemni, “The extraordinary politics of the Tunisian revolution : the process of constitution making”, Mediterranean Politics, 20(1), 2015, p. 1-17.
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[9]
Béatrice Hibou, « Tunisie. Économie politique et morale d’un mouvement social », Politique africaine, 121, 2011, p. 5-22 ; Alia Gana, « Aux origines rurales et agricoles de la Révolution tunisienne », Maghreb-Machrek, 215, 2013, p. 57-80.
-
[10]
Michel Dobry, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de Sciences Po, 2009 [1986] ; William H. Sewell Jr., « Trois temporalités : vers une sociologie événementielle », in Marc Bessin, Claire Bidart et Michel Grossetti (dir.), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La Découverte, 2010, p. 109-146 ; Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Fillieule, « Pour une sociologie des situations révolutionnaires. Retour sur les révoltes arabes », Revue française de science politique, 62(5-6), 2012, p. 767-796.
-
[11]
Pierre Bourdieu, Homo academicus, Paris, Minuit, 1984, p. 209-250.
-
[12]
M. Dobry, op. cit.
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[13]
Richard Banegas, « Les transitions démocratiques : mobilisations collectives et fluidité politique », Cultures & Conflits, 12, 1993, p. 105-140 et en particulier p. 109.
-
[14]
Nous avons observé la seconde occupation de la place de la Kasbah entre le 20 et le 25 février 2011 et y avons mené plusieurs entretiens ou discussions informelles. Nous avons ensuite rencontré une vingtaine de ses organisateurs et des participants à Menzel Bouzaïane, à Sidi Bouzid et dans les villes environnantes entre avril et décembre 2011. L’enquête a été complétée par des entretiens avec des députés, des blogueurs, des hauts fonctionnaires et des responsables de partis politiques entre 2012 et 2015. Tous les noms ont été anonymisés.
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[15]
Charles Kurzman, The Unthinkable Revolution in Iran, Cambridge/Londres, Harvard University Press, 2004, p. 166.
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[16]
Javier Auyero, « L’espace des luttes. Topographie des mobilisations collectives », Actes de la recherche en sciences sociales, 160, 2005, p. 122-132 ; Choukri Hmed, « Des mouvements sociaux “sur une tête d’épingle” ? Le rôle de l’espace physique dans le processus contestataire à partir de l’exemple des mobilisations dans les foyers de travailleurs migrants », Politix, 84, 2008, p. 145-165 ; Choukri Hmed, « Espace géographique et mouvements sociaux », in Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Cécile Péchu (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 220-227.
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[17]
À propos de cette journée du 14 janvier et de la fuite du président de la République, on dispose à l’heure d’aujourd’hui d’essais de non-spécialistes et de récits de journalistes, dont les versions diffèrent sensiblement. Voir notamment Pierre Puchot, La Révolution confisquée. Enquête sur la transition démocratique en Tunisie, Paris, Sindbad, 2012, p. 21-66 ; et, pour une interprétation opposée : El Kasbah, « Le 14 janvier : où est la vérité ? », Fragments de révolution, Tunis, Simpact, 2014, p. 145-168.
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[18]
Amin Allal, « Trajectoires “révolutionnaires” en Tunisie. Processus de radicalisations politiques 2007-2011 », Revue française de science politique, 62(5-6), 2012, p. 821-841.
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[19]
Sur le rôle de l’UGTT dans l’histoire contemporaine de la Tunisie, et notamment lors de la période dite révolutionnaire, voir Hèla Yousfi, L’UGTT, une passion tunisienne. Enquête sur les syndicalistes en révolution (2011-2014), Paris, Karthala, 2015.
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[20]
« Ministre démissionnaire, Hassine Dimassi explique sa décision », Le Monde, 19 janvier 2011 ; « En Tunisie, la rue demande le départ de tous les responsables du RCD », Le Monde, 20 janvier 2011.
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[21]
Source : Institut national de la statistique, Tunis.
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[22]
Eugene Rogan décrit bien les conditions d’émergence, de diffusion et de déclin du nationalisme arabe ainsi que sa rhétorique politique en Égypte, au Liban, en Irak et en Syrie au cours des décennies 1950-1960 : Eugene Rogan, The Arabs. A History, New York, Basic Books, 2009, chap. 10 et 11. Pour une approche génétique du nationalisme arabe, on se reportera à Rashid Khalidi, Lisa Anderson, Muhammad Muslih et Reeva S. Simon (éds), The Origins of Arab Nationalism, New York, Columbia University Press, 1991. Concernant les nationalistes arabes en Tunisie, voir Michaël Béchir Ayari, « S’engager en régime autoritaire. Gauchistes et islamistes dans la Tunisie indépendante », thèse de doctorat en science politique, Université Paul Cézanne–Aix-Marseille 3, IEP d’Aix-en-Provence, 2009.
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[23]
Les gouvernorats de l’intérieur et, en premier lieu, ceux du centre-ouest comme Sidi Bouzid, sont au cours des années 1990, parmi les plus touchés par l’émigration (interne ou vers l’étranger, Libye en tête). Comme le fait remarquer Abdelkarim Daoud, « entre 1999 et 2004, les régions intérieures enregistrèrent 38,9 % des départs et 14,4 % des arrivées de l’ensemble du pays. Durant cette période, le centre-ouest enregistra le solde migratoire négatif le plus important par rapport aux autres régions intérieures », voir Abdelkarim Daoud, « La révolution tunisienne de janvier 2011 : une lecture par les déséquilibres du territoire », EchoGéo [en ligne : echogeo.revues.org/12612], Sur le Vif, mis en ligne le 23 septembre 2011, consulté le 11 décembre 2013, p. 8.
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[24]
Sur la fracture régionale tunisienne, voir notamment Amor Belhedi, « Les disparités spatiales en Tunisie, état des lieux et enjeux », Revue Méditerranée, 91(1-2), 1999, p. 63-72. Cette discrimination à fondement territorial fait partie du discours d’État, spécifiquement celui de Habib Bourguiba, comme le montre Jean-Philippe Bras, « L’autre Tunisie de Bourguiba : les ombres du Sud », in Michel Camau et Vincent Geisser (dir.), Habib Bourguiba. La trace et l’héritage, Paris, Karthala, 2004, p. 295-309.
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[25]
M. B. Ayari, op. cit., p. 39.
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[26]
Entretien, Mounir Hamdi, 32 ans, militant UGTT, santé publique, sur la place de la Kasbah, Tunis, 21 février 2011.
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[27]
Jean-François Bayart, Achille Mbembe et Comi Toulabor, Le Politique par le bas en Afrique noire, Paris, Karthala, 2008.
-
[28]
Richard Hoggart, 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Paris, Seuil, 2013 [1991], p. 248.
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[29]
Ces solidarités ne sont pas forcément de type tribal, mais bien plutôt organiques au sens durkheimien. Sur ce point nous rejoignons les remarques d’Abdelkarim Daoud, qui note que « la lecture faisant référence aux survivances tribales ravivées par le déclenchement de la révolution mérite néanmoins d’être approfondie et nuancée. En effet, l’insertion, même relative, des régions intérieures dans l’économie de marché durant les quatre dernières décennies, a généré un individualisme qui a pris progressivement le pas sur les solidarités tribales et familiales. Si ces solidarités ont longtemps estompé le chômage et la pauvreté, la révolution les a remis au grand jour », voir A. Daoud, art. cit., p. 10.
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[30]
Alia Gana note ainsi que, dans le cas des agriculteurs, « la faiblesse, voire l’absence d’organisations représentatives des intérêts des producteurs agricoles, en particulier des plus petits d’entre eux, n’a pas permis de relayer auprès des décideurs les revendications sociales croissantes autour de la terre et de l’eau », voir A. Gana, art. cit., p. 64.
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[31]
François Siino, « L’université tunisienne banalisée. Mise à niveau libérale et dépolitisation », Annuaire de l’Afrique du Nord, Paris, CNRS Éd., 2002, p. 187-200.
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[32]
C. Hmed, « Réseaux dormants, contingence et structures… », art. cit.
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[33]
Anthony Oberschall, Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs (NJ), Prentice-Hall, 1973, p. 118 sq.
-
[34]
Comme le fait remarquer le sociologue Richard Lachmann, des « mobilisations de masse se produisent plus souvent au cours de périodes de conflit entre élites, inhabituellement intense », voir Richard Lachmann, « Agents of revolution. Elite conflicts and mass mobilization from the Medici to Yeltsin », in John Foran (éd.), Theorizing Revolutions, Londres/New York, Routledge, 1997, p. 73.
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[35]
Sur le contexte de vide sécuritaire dans le cas égyptien, voir Enrique Klaus, « Égypte : la révolution du 25 janvier en contrechamp. Chronique des “comités populaires” d’al-Manyal au Caire », Revue marocaine des sciences politiques et sociales, 4, 2012, p. 119-145.
-
[36]
Commission nationale d’investigation sur les dépassements et les violences (Tunis), Rapport final, avril 2012.
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[37]
Entretien, Mounir Salloum, secrétaire général du bureau local de l’enseignement primaire de l’UGTT à Menzel Bouzaïane, inspecteur de l’enseignement primaire, 49 ans, Menzel Bouzaïane, 21 avril 2011.
-
[38]
L’Ordre exige la constitution d’un gouvernement de salut national excluant la participation de « membres appartenant au RCD », réclame l’expropriation des biens de Ben Ali et sa famille et appelle à une réforme de la justice (Communiqué de l’Ordre des avocats, 18 janvier 2011). Sur l’action des avocats pendant les situations révolutionnaires tunisiennes, voir Éric Gobe, Les Avocats en Tunisie de la colonisation à la révolution (1883-2011). Sociohistoire d’une profession politique, Tunis/Paris, IRMC-Karthala, 2013, p. 295-308 et sa contribution à ce numéro.
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[39]
Communiqué du Syndicat général de l’Enseignement secondaire de l’UGTT, « Défendons la révolution de notre peuple/la révolution de la liberté », archives privées militantes, 17 janvier 2011.
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[40]
Communiqué du Syndicat général de l’Enseignement secondaire de l’UGTT, « Défendons la révolution de notre peuple/la révolution de la liberté », archives privées militantes, 22 janvier 2011.
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[41]
Communiqué de l’URT de Tozeur, archives privées militantes, 19 janvier 2011.
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[42]
Larbi Chouikha, La Difficile Transformation des médias. Des années de l’indépendance à la veille des élections de 2014, Tunis, Finzi, 2015.
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[43]
Olivier Fillieule, « Des marées aux inondations », in A. Allal et T. Pierret (dir.), op. cit., p. 299.
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[44]
Voir les schémas nationaux d’aménagement du territoire de 1985 et, surtout, de 1996 reproduits dans A. Daoud, art. cit., p. 5 et 7.
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[45]
Ainsi en 2003, lors de la guerre en Irak, en 2006, à l’occasion de la guerre au Liban, lors de la guerre contre Gaza en 2008-2009 et régulièrement, le 30 mars, à l’occasion de la journée de la Terre.
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[46]
Entretien, Mohamed Sinaoui, professeur de théâtre, 42 ans, fils d’agriculteurs, Regueb, 17 septembre 2011.
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[47]
Entretien, Mourad Achraf, lycéen, 19 ans, fils d’instituteurs, Menzel Bouzaïane, 23 avril 2011.
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[48]
Entretiens informels avec Mounir Stambouli et Skander Aouididi, 23 et 22 ans, diplômés de lettres arabes au chômage, fils de petits agriculteurs, place de la Kasbah, Tunis, 21 février 2011.
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[49]
Sur l’occupation de la place Tahrir du 25 janvier au 11 février 2011, voir notamment Youssef El Chazli, « Sur les sentiers de la révolution. Comment des Égyptiens “dépolitisés” sont-ils devenus révolutionnaires ? », Revue française de science politique, 62(5-6), 2012, p. 843-865 ; Atef Said, “We ought to be here. Historicizing space and mobilization in Tahrir Square”, International Sociology, 30(4), 2015, p. 348-366.
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[50]
F. Siino, op. cit.
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[51]
Des vidéos sont postées au départ de Menzel Bouzaïane (www.youtube.com/watch?v=HctGOs6GyQ4#t=49) et tout au long du parcours (voir ici l’arrivée de la caravane à Kairouan : www.youtube.com/watch?v=ksMj1xdnWHw).
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[52]
Entretien, Chafik Amor, 44 ans, enseignant d’arabe dans le secondaire, adhérent à l’UGTT, Menzel Bouzaïane, 26 juillet 2011.
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[53]
Olivier Fillieule et Patricia Roux (dir.), Le Sexe du militantisme, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.
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[54]
Voir également sur ce point Louise Meuriot, « Le processus révolutionnaire tunisien et les évolutions structurelles et identitaires des engagements partisans. Le cas des jeunes du Front populaire », mémoire de master 2 recherche en science politique, Paris, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, 2014.
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[55]
Le chiffre est repris par l’AFP, voir « Arrivée à Tunis de la “caravane de la libération” », Le Monde, 23 janvier 2011.
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[56]
Nizar Hajbi, « Pour la volonté du peuple, pour la démocratie », La Presse de Tunisie, 25 janvier 2011.
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[57]
Martina Avanza et Gilles Laferté, « Dépasser la “construction des identités” ? Identification, image sociale, appartenance », Genèses, 61, 2005, p. 134-152.
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[58]
Entretien, Fawzi Abdennebi, 23 ans, chômeur, diplômé de sociologie, fils d’agriculteurs, Menzel Bouzaïane, 24 juillet 2011.
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[59]
Comme le montrent des photographies prises le 24 janvier 2011 que des participants à la Caravane de la liberté m’ont transmises. Voir également Dégage. La révolution tunisienne, livre-témoignage 17 décembre 2010-14 janvier 2011, Tunis/Asnières-sur-Seine, Alif Éd./Éd. du Layeur, 2011.
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[60]
Sur l’organisation de la parole lors de la seconde occupation, voir Choukri Hmed, « “Si le peuple un jour aspire à vivre, le destin se doit de répondre”. Apprendre à devenir révolutionnaire en Tunisie », Les Temps modernes, 664, 2011, p. 4-20.
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[61]
Boris Gobille, Mai 68, Paris, La Découverte, 2008, p. 76, souligné par l’auteur.
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[62]
Voir par exemple Benjamin Stora, Le 89 arabe. Réflexions sur les révolutions en cours, Paris, Stock, 2011, p. 39-40.
-
[63]
Sara M. Evans et Harry C. Boyte, Free Spaces. The Sources of Democratic Change in America, Chicago, Chicago University Press, 1992.
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[64]
Olivier Schwartz, Le Monde privé des ouvriers, Paris, PUF, 2012 [1990], p. 31.
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[65]
Le terme « clochard » [« clushâr »] a, en arabe tunisien, une autre signification que celle de marginal des rues. Il vise plus largement les célibataires, faiblement instruits, chômeurs ou précaires, souvent alcooliques et parfois toxicomanes, qui fréquentent assidûment les cafés. C’est généralement un synonyme de « voyou » ou « d’oisif ».
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[66]
Entretien, Hakim Ben Amor, fils d’agriculteurs, place de la Kasbah, Tunis, 23 février 2011.
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[67]
Entretien, Mourad Achraf, 19 ans, lycéen, Menzel Bouzaïane, 22 avril 2011.
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[68]
Dépêche TAP, 28 février 2011.
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[69]
Un processus similaire est observé dans le cas du Yémen à la fin du mois de janvier 2011, comme le montre Marine Poirier, « De la place de la Libération (al-Tahrir) à la place du Changement (al-Taghyir) : transformations des espaces et expressions du politique au Yémen », in A. Allal et T. Pierret (dir.), op. cit., p. 31-51.
-
[70]
Nicolas Mariot, Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1888-2002, Paris, Belin, 2006, p. 21.
-
[71]
Un constat similaire peut être dressé, mutatis mutandis, pour l’Égypte de 2011. Voir notamment Maha Abdelrahman, Egypt’s Long Revolution. Protest Movements and Uprisings, New York, Routledge, 2015, p. 92.
-
[72]
Lisa Anderson, The State and Social Transformation in Tunisia and Libya, 1830-1980, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1986.
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[73]
Misagh Parsa, Social Origins of the Iranian Revolution, New Brunswick (NJ)/Londres, Rutgers University Press, 1989.
-
[74]
« Trois ans et demi après l’obtention du diplôme, le salaire mensuel net moyen perçu par l’ensemble des salariés (secteurs privé et public) est d’environ 550 dinars. L’écart en faveur du secteur public est de 35 % (625 dinars contre 461 dinars dans le privé en moyenne) et perdure pour la plupart des types de diplômes » (République tunisienne, Dynamique de l’emploi et adéquation de la formation parmi les diplômés universitaires, 2009, p. 7).
-
[75]
Entretien, Ahmed Labidi, place de la Kasbah, Tunis, 22 février 2011.
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[76]
Commission nationale d’investigation sur les dépassements et les violences (Tunis), Rapport final, avril 2012, p. 375-378. Les huit morts sont de jeunes élèves et ouvriers, âgés de 17 à 27 ans, tués par les balles de la police dans les environs de l’avenue Habib Bourguiba à Tunis, le jour de la manifestation du 25 février 2011 et le lendemain.
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[77]
Choukri Hmed, « Répression d’État et situation révolutionnaire en Tunisie (2010-2011) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 128, 2015, p. 77-90 ; Béatrice Hibou, La Force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006.
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[78]
« Plomb dans le corps, ils témoignent », La Presse de Tunisie, 28 janvier 2011.
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[79]
Entretien avec un ministre du second gouvernement provisoire, Tunis, 2 mars 2012.
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[80]
Communiqué du Syndicat de l’Enseignement de base, UGTT, 22 janvier 2011.
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[81]
International Crisis Group, Soulèvements populaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient : la voie tunisienne, rapport Moyen-Orient/Afrique du Nord, 106, Tunis/Bruxelles, 28 avril 2011, p. 18.
-
[82]
Entretiens informels et observation, place de la Kasbah, Tunis, 24 février 2011.
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[83]
Journal de terrain, place de la Kasbah, Tunis, 22 février 2011.
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[84]
M. Lieckefett, art. cit.
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[85]
Les événements de la Kasbah n’ont été reconnus par la plus haute institution de l’État qu’en juin 2014 sans être toutefois nommés explicitement : l’Assemblée nationale constituante a ainsi adopté une proposition de loi dont l’article 1 stipule que les auteurs « des actes commis pour la réalisation de la révolution et de son succès sur la période s’étendant entre le 17 décembre 2010 et le 28 février 2011 » (soit la fin de la seconde occupation de la Kasbah) bénéficient de l’amnistie générale (Dépêche TAP, 3 juin 2014).
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[86]
Pour une exception dans le cas tunisien, voir Déborah Perez, « Être député en situation révolutionnaire. La fabrique du politique à l’Assemblée nationale constituante tunisienne », mémoire de master 2 recherche en études politiques, Paris, EHESS, 2013.
-
[87]
Nader Sohrabi, “Historicizing revolutions : constitutional revolutions in the Ottoman Empire, Iran and Russia, 1905-1908”, American Journal of Sociology, 100(6), 1995, p. 1383-1447.
-
[88]
François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.
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[89]
Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Paris, Albin Michel, 1997.
-
[90]
Un rapport de l’International Crisis Group montre que les structures de la police politique sont loin d’avoir disparu en 2015, voir International Crisis Group, Réforme et stratégie sécuritaire en Tunisie, rapport Moyen-Orient/Afrique du Nord, 161, Tunis/Bruxelles, 23 juillet 2015.
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[91]
R. Lachmann, op. cit., p. 93.
-
[92]
Verta Taylor, « La continuité des mouvements sociaux. La mise en veille du mouvement des femmes », in Olivier Fillieule (dir.), Le Désengagement militant, Paris, Belin, 2005 [1989], p. 229-250.
-
[93]
Albert O. Hirschman, Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983.
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[94]
Cet article a bénéficié du soutien de l’Idex portant la référence ANR-10-IDEX-0001-02 PSL.
1La chronologie officielle de ce qu’on nomme communément la révolution tunisienne de 2010-2011 retient habituellement trois tournants : le 17 décembre 2010, jour de l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, évalué rétrospectivement comme l’élément déclencheur ; le 14 janvier 2011, qui a vu la fuite de l’ex-président de la République Zine el Abidine Ben Ali et de sa famille en Arabie saoudite, précipitant le changement de régime ; et le 23 octobre 2011, date de l’élection des députés à l’Assemblée nationale constituante, marquée par l’accession au pouvoir d’une coalition dirigée par les islamistes d’Ennahda. La plupart des monographies et des ouvrages de synthèse déjà disponibles tendent à reprendre à leur compte cette chronologie et à laisser de côté l’étude du processus dynamique et complexe qui a pu, en moins de dix mois, faire passer la Tunisie de la révolution aux élections [1]. Ce passage, qui s’apparente à une énigme, n’est réductible ni à la mise en œuvre par les élites politiques (nationales et internationales) d’une formule de « transition démocratique » prête à l’emploi, ni à une simple confiscation du pouvoir au détriment des groupes politiques les plus radicaux. Sa pleine compréhension sociologique nécessite plutôt d’appréhender de quoi sont faites les situations révolutionnaires, autrement dit ces conjonctures exceptionnelles au cours desquelles on observe une scission entre des formes concurrentes de légitimité, l’émergence et la structuration d’une force d’opposition qui revendique un pouvoir sur l’État [2] mais également le relâchement du contrôle social [3].
2Parmi les épisodes contestataires de grande ampleur qui ont pesé sur le cours de la crise tunisienne, on n’a pas assez insisté sur le fait que la première situation révolutionnaire (17 décembre 2010-14 janvier 2011) se distinguait clairement de la seconde (15 janvier-27 février 2011). Alors que la première de ces deux conjonctures a vu se structurer un mouvement de protestation progressivement multisectoriel qui a abouti au départ du dictateur [4], celle qui l’a suivie s’est achevée par la démission d’un gouvernement provisoire composé de ministres issus de l’ère Ben Ali, la dissolution des anciennes institutions du régime autoritaire (Chambre des députés, Chambre des conseillers, police politique) ainsi que du parti-État – le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) – et, surtout, l’annonce de la tenue d’élections libres en vue de l’adoption d’une nouvelle constitution. C’est au cours et à l’issue de deux épisodes contestataires majeurs que se sont dessinés ces changements historiques de premier plan. Entre le 23 et le 29 janvier (soit sept jours) puis entre le 20 février et le 3 mars 2011 (douze jours), des groupes protestataires venus des régions dites « intérieures » et ralliés par des collectifs tunisois ont organisé deux occupations successives de la place du Gouvernement à la Kasbah, au cœur de la médina de Tunis, appelées respectivement et rétrospectivement « Kasbah 1 » et « Kasbah 2 » (ou « Protestation du départ », « i‘tisâm al-rahîl », pour la seconde) [5]. La centralité de ces événements, qui ont bouleversé l’équilibre des pouvoirs par l’immixtion soudaine et durable de collectifs majoritairement non organisés et non partisans sur une petite place au cœur de la capitale, n’a d’égale que son absence ou sa sous-représentation dans les rares – et précieux – travaux sociologiques ou de science politique d’ores et déjà disponibles sur la révolution tunisienne [6]. Outre qu’ils se concentrent, comme on l’a dit, sur les événements les plus spectaculaires, ces travaux focalisent davantage sur le rôle des réseaux sociaux et de l’internet [7], sur la place des élites politiques, et notamment des islamistes [8], sur l’importance des sociétés civiles ou encore sur l’incidence des frustrations relatives – dans ses multiples variantes [9] – dans la dynamique révolutionnaire.
3S’il est certes nécessaire d’identifier les différents facteurs, causes ou caractéristiques structurels des crises politiques et des révolutions, ces derniers ne peuvent être agis ni actualisés que par des hommes et des femmes « en chair et en os ». Tenter l’explication de l’avènement d’une situation révolutionnaire comporte toujours le risque d’enfermer l’analyse dans l’imputation causaliste, autrement dit de « confondre les choses de la logique et la logique des choses », et d’empêcher ainsi toute réflexion sur l’événement et ce qui s’y passe [10]. Or c’est d’abord par l’unification des temps sociaux qu’elle produit qu’une situation devient potentiellement révolutionnaire [11]. La synchronisation des temps propres aux différents groupes mobilisés représente une dimension majeure de la crise, qui a pour moteur et pour effet de faire perdre leur autonomie relative à chacun des secteurs pris dans la conjoncture critique [12]. Décrire et ethnographier cette synchronisation et ces processus d’unification des espaces nécessite de rester attentif au caractère idiosyncrasique de l’événement, mais également à ses conditions sociales de possibilité – communes à d’autres situations critiques – comme à « l’état conjoncturel des rapports sociaux » [13]. C’est la ligne que l’on voudrait suivre dans cet article. Car si l’événement conduit à rompre avec les routines sociales cardinales – i.e. temporelles et spatiales – au profit d’innovations protestataires et de transformations durables des champs, il convient de déceler sociologiquement ce qui relève, dans le moment trouble de la remise en cause du régime et du vacillement des institutions, de la permanence des rapports sociaux et, inversement, de leur bouleversement. Une enquête de terrain menée au cours de l’année 2011, par observation in situ et entretiens auprès des organisateurs des deux occupations de la place, de ses membres mais aussi de ses détracteurs [14], permet d’esquisser des réponses à la question centrale que soulève ce défi : pourquoi et comment la remise en cause du régime, que traduit l’expression célèbre « le peuple veut la chute du régime » (al-sha‘b yurîd isqât al-nidhâm), a-t-elle pu être réalisée et mise en forme dans l’espace restreint de la place de la Kasbah, durant près de trois semaines ? Dit autrement, de quelle manière l’unification du temps et de l’espace publics a-t-elle pu émerger de ce qui n’est, au départ, qu’une initiative isolée et limitée à quelques collectifs militants éloignés de la capitale ?
4La description de ces deux événements, au plus près des comportements et des représentations des agents, n’est possible que si elle restitue l’ensemble des soubassements sociaux qui les rendent réalisables et intelligibles. Elle exige pour cela de laisser de côté les tentatives d’explication et de recherche des causes et, plutôt que de chercher à « nager à contre-courant, […] de se laisser porter par lui » [15]. Dans le cadre d’une telle analyse, il faut souligner que l’espace géographique ne se réduit pas à un rôle de réceptacle ni même à celui d’arène des mobilisations et protestations qui mettent en cause la légitimité du régime politique et de ses représentants légaux [16]. On montrera que l’espace physique protestataire, disputé aux usages légitimes et légaux imposés par les gouvernants, permet tout autant qu’il met en scène l’unification progressive des espaces sociaux qui y sont représentés. L’espace physique autorise et matérialise la synchronisation de l’action de groupes sociaux différents (syndicalistes, jeunes chômeurs diplômés ou non, familles de victimes, professionnels de la politique, militants partisans, etc.). Il est également le théâtre de la désobjectivation des institutions, qui est aussi, comme on le verra, une désobjectivation matérielle et physique : celles-ci perdent temporairement leur fonction assignée tout comme le sens et la symbolique qui y sont déposés. Enfin, les deux occupations de la Kasbah se caractérisent, comme c’est le cas d’autres occupations de ce type, par la perte d’identificateurs sociaux au profit d’autres : la non-revendication de l’appartenance régionale au profit d’une appartenance nationale produit, dans ce contexte particulier, des effets surrégénérateurs de mobilisation.
5Afin d’entrer dans la fabrique de la dynamique protestataire, on reviendra dans un premier temps sur les conditions sociales de possibilité de la « Caravane de la liberté » que ses instigateurs, aux trajectoires et aux capitaux spécifiques, pensent comme un moyen de renverser définitivement le pouvoir central en ce mois de janvier 2011. Ce mouvement contribue à unifier les espaces (politique et social) local et national tout en adoptant un mode d’action ancien, mais qu’ils revisitent à l’occasion de l’événement. On montrera ensuite de quelle manière se structure pratiquement « l’espace libre » de la place de la Kasbah, au moyen d’une ethnographie resserrée de l’événement protestataire. On terminera enfin en élucidant la genèse de la revendication de l’Assemblée constituante, en prenant soin d’identifier les organisations politiques et syndicales porteuses de ce grief et d’analyser le rôle des collectifs protestataires dans le succès de cette issue révolutionnaire.
« Marcher sur Tunis pour faire tomber le régime » : aux origines d’une stratégie révolutionnaire
6La fuite de l’ex-président Ben Ali et de sa famille à bord de l’avion présidentiel TS-IOO le 14 janvier 2011 vers 17 h 30 en direction de Djeddah en Arabie saoudite prend de court l’ensemble des dirigeants et des membres de la classe politique, tout comme les chancelleries étrangères et les Tunisiens eux-mêmes [17]. Pour autant, la manifestation d’ampleur inédite qui se déroule devant le ministère de l’Intérieur avenue Habib Bourguiba à Tunis – la première de ce type dans la capitale depuis l’immolation de Mohamed Bouazizi –, au cri de « Dégage », « RCD out » et de « Game over » [18], ainsi que la répression qui s’en est suivie n’engendrent pas un vide institutionnel. Le Conseil constitutionnel confie dans un premier temps le poste de président de la République au Premier ministre Mohammed Ghannouchi, à ce poste depuis 1999, en vertu de l’article 56 de la Constitution de 1959. Le lendemain, le 15 janvier 2011, alors que le départ de Ben Ali semble confirmé, il met en œuvre l’article 57 de la même Constitution qui confie cette fois-ci la présidence au président de la Chambre des députés, Fouad Mebazaa. Mohammed Ghannouchi, ainsi conforté dans son poste, forme un gouvernement provisoire comprenant majoritairement des membres du parti-État, au sein duquel entrent quelques figures de l’opposition légale (Parti des démocrates progressistes et Ettajdid, ex-parti communiste) et de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT, syndicat unique) [19]. Ces derniers se rétractent finalement quelques jours plus tard pour protester contre la présence des premiers [20]. C’est à la suite de cette décision qu’à partir du 15 janvier, dans la région de Sidi Bouzid, au centre de la Tunisie, des militants politiques et syndicaux principalement issus de l’extrême gauche et actifs lors de la première situation révolutionnaire, décident de « monter à Tunis » pour forcer les autorités à « entendre la voix du peuple », « en finir avec le RCD » et « poursuivre la révolution ».
Espace local, espace national
7Un collectif d’une vingtaine de personnes se réunit dans la bourgade de Menzel Bouzaïane – 6 100 habitants au 1er janvier 2012 [21] –, à une soixantaine de kilomètres au sud de Sidi Bouzid et à 250 kilomètres de Tunis [voir carte 1, p. 79], pour réfléchir à la meilleure stratégie « pour faire tomber le régime » (« isqât al-nidhâm »). Ce petit groupe rassemble des individus dont la socialisation politique et militante commune a été d’autant plus intense qu’elle s’est déroulée dans un régime autoritaire, habitué à surveiller, à prévenir et à punir leurs moindres faits et gestes. Enseignants du secondaire et du primaire, adhérents de l’UGTT, en opposition avec le bureau exécutif dont ils jugent la ligne trop « bureaucratique » – autrement dit trop conciliante avec le pouvoir –, chômeurs diplômés (de sociologie et de lettres, pour l’essentiel) mais aussi lycéens politisés constituent le noyau dur de ces militants d’obédience trotskyste, marxiste-léniniste et nationaliste arabe (baasistes et nassériens). La rhétorique révolutionnaire et le recours à l’action directe font partie de leur phraséologie commune [22]. Une grande partie de ces hommes et de ces femmes partagent un passé forgé par des expériences de résistance à l’autoritarisme, de protestation catégorielle – dans le cas des syndicalistes – ou plus généralement politique (via leur participation à des manifestations contre le pouvoir d’État). Chômeurs (diplômés ou non), petits fonctionnaires de l’Éducation nationale ou de la Santé, élèves ou étudiants, ils connaissent tous, à des degrés divers, des trajectoires de mobilités géographique et sociale. En effet, à l’occasion de leurs études, de leur carrière militante ou de leur expérience professionnelle, qui les ont conduits comme une grande partie de leurs émules à quitter temporairement leur environnement rural [23], ces enfants de petits agriculteurs ou de petits commerçants ont appris à connaître les « villes de la côte », Sfax et Tunis en tête, et avec elles l’expérience du déclassement, de la stigmatisation et de la discrimination sociales [24]. Ces expériences, greffées à celles de la marginalisation économique, ont contribué à nourrir chez eux un ressentiment envers les citadins (al-baldiyya), les bourgeois (al-burjwâziyya) et, avant toute chose, les sahéliens (al-swâhliyya).
Itinéraire de la Caravane de la liberté, 22 janvier 2011
Itinéraire de la Caravane de la liberté, 22 janvier 2011
Cette haine du Sahélien (en référence aux habitants du Sahel, autrement dit les régions côtières autour des villes de Sousse et de Monastir, historiquement « villes du pouvoir ») s’est vérifiée tout au long de l’enquête de terrain, mes interlocuteurs faisant toujours précéder leur offre de parole d’une question sur mes origines, ma ville de naissance et mon patronyme, certains ajoutant même : « si tu avais été sahélien, on ne t’aurait jamais adressé la parole ». Michaël Béchir Ayari propose à ce sujet de coupler, dans le cas précis de la Tunisie post-indépendance, les origines sociales aux origines géographiques au sens où, pour lui, le « régionalisme renvoie à des fondements socioéconomiques “réels” et à une représentation “idéelle” qui donnent lieu à des formes de solidarité familiales et régionales répondant à une logique clientéliste » [25].
9Des quadragénaires à l’emploi sécurisé, bien qu’endettés, se retrouvent mêlés, par l’expérience militante et syndicale passée mais aussi et surtout par le vécu commun « tout à fait incroyable » [26] des manifestations et des affrontements nocturnes avec la police près d’un mois durant, à des sortes de cadets sociaux [27] qui conjuguent un ethos de la rue [28] avec la détention d’un petit capital culturel. Plus encore, ils partagent l’expérience de la segmentation : que ce soit à Menzel Bouzaïane, à Sidi Bouzid ou encore à Kasserine, ils sont nombreux à ne plus disposer d’organes de représentation qui leur assureraient un accès au pouvoir, tout en développant des formes labiles et précaires de solidarité [29]. Cet état de fait, que l’on retrouve dans le cas des agriculteurs [30], des étudiants [31], et significativement des enseignants [32], est comme on le sait particulièrement propice à l’émergence de situations protestataires [33].
Effervescence collective, effondrement de l’État et ouverture des possibles
10À un moment où l’enthousiasme mais également la panique provoqués par la fuite de l’ex-président sont à leur comble, les membres de ce petit groupe jugent possible et souhaitable une action directe et inédite. Cette perception de la réalité est permise tout à la fois par l’effondrement rapide bien que partiel des institutions centrales de l’État autoritaire – à leur tête, le ministère de l’Intérieur et le RCD – mais également par les divergences internes des partis politiques, lesquels expriment publiquement leurs hésitations quant à leur soutien au gouvernement provisoire [34]. En dépit de l’état d’urgence – qui interdit tout rassemblement – et du couvre-feu imposés par Ben Ali avant son départ, le climat de « vide » sécuritaire [35] et les hésitations institutionnelles leur paraissent propices au lancement de ce qu’ils choisissent d’appeler une « Caravane de la liberté » (« qâfilat al-hurriyya »). L’idée défendue par les militants les plus chevronnés du collectif est de partir de Menzel Bouzaïane et de rejoindre la capitale en agglomérant d’autres participants contactés par téléphone et via Facebook sur la route. Le nom de la caravane renvoie, selon ses instigateurs, à une forme de réparation historique visant à « rétablir la vérité » et à redonner aux « régions de l’intérieur » leur place dans l’histoire de ce qu’ils nomment déjà la révolution et, au-delà, dans l’histoire nationale, dont ils s’estiment exclus. En ce sens, le terme « liberté » (« hurriyya »), aux multiples connotations idéologiques et tout récemment popularisé par l’un des slogans les plus repris dans les manifestations (« Travail, liberté, dignité nationale », « shughl, hurriyya, karâma wataniyya »), permet à de nombreux autres collectifs militants de se l’approprier sans qu’un accord explicite ne soit nécessaire sur le contenu politique à donner à ce vocable.
11Certes, les jours qui suivent la fuite de Ben Ali représentent, dans toute la Tunisie, une période trouble au cours de laquelle de nombreuses exactions sont commises. Les figures et institutions du régime autoritaire sont directement attaquées par les populations, ce qui a pour effet de multiplier les scènes de panique. À Monastir ou à Gafsa, des mutineries ont lieu et une centaine de prisonniers trouvent la mort quand plus d’une dizaine de milliers d’autres prennent la fuite [36]. Les rumeurs quant à la présence de milices dirigées par les nervis du « régime déchu », accusées notamment de terroriser les habitants, d’incendier des postes de police et d’empoisonner l’eau potable parcourent la Toile. Ce qui est perçu par les groupes politisés comme l’effondrement aussi rapide qu’inattendu du régime autoritaire contribue à ouvrir leur champ des pensables et des possibles. Dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, comme ailleurs, se multiplient les attaques et les incendies de bâtiments publics, comme les commissariats de police, les recettes des Finances, les municipalités, les tribunaux et, surtout, les anciennes cellules du RCD. Ces attaques surviennent à la suite du maintien au gouvernement des ministres de Ben Ali, alors que les manifestations et protestations dénoncent la répression et la corruption dont serait responsable le parti-État.
« Les 15, 16 et 17 janvier, il y a eu des choses marquantes qui se sont passées ici [dans le gouvernorat de Sidi Bouzid], et qui n’avaient pas eu lieu avant la fuite du [président] “déchu” : par exemple, l’incendie de la cellule du RCD. Mais il y a aussi la fédération du RCD qui a brûlé avec les archives, c’était des jeunes chauffés à blanc qu’on ne pouvait plus arrêter [37]. »
13Le 18 janvier, à la suite de la rétractation de ses « ministrables », la puissante centrale syndicale UGTT, via l’instance administrative nationale, exige de Mohammed Ghannouchi, le Premier ministre et membre du comité central du RCD, que tous les cadres de l’ancien régime soient écartés du premier gouvernement provisoire. Le même jour, l’Ordre des avocats formule les mêmes exigences dans un communiqué [38]. La centrale exprime en réalité cette exigence sous la pression de nombreuses unions syndicales régionales et de syndicats sectoriels – à l’instar des puissants syndicats généraux de l’Enseignement primaire et de l’Enseignement secondaire – qui appellent, dans divers secteurs, à la grève générale et reconductible, mais également à la constitution d’une Assemblée constituante.
Le 17 janvier 2011, le syndicat général de l’Enseignement secondaire publie un communiqué, par la voix de son secrétaire général Sami Tahri que l’on peut classer à l’extrême gauche nationaliste arabe (Parti des patriotes démocrates, ou Watad), dans lequel il dénonce la participation de ministres issus de l’UGTT dans le premier gouvernement provisoire de Mohammed Ghannouchi, exige « la formation d’un gouvernement “d’union nationale” qui exclut les symboles de la corruption issus des gouvernements précédents afin de gérer les affaires courantes » et appelle notamment à la « constitution d’une assemblée qui rédige une nouvelle constitution, révise la loi électorale et tous les règlements y afférant, garantisse la séparation des pouvoirs et celle des partis et de l’État » [39]. Quelques jours plus tard, dans un communiqué adressé aux élèves et aux enseignants, le même syndicat général réitère la même revendication – « la chute de ce gouvernement nommé » –, exige « la constitution d’un gouvernement qui ne soit pas composé de ministres de l’ancien régime et appartenant à l’ancien parti au pouvoir » et appelle à la grève le 24 janvier [40]. Des unions régionales, à l’instar de l’Union régionale du travail de Tozeur (sud-ouest) [41], décrètent la grève générale dans plusieurs villes de Tunisie.
15Dans le même temps, la presse écrite et surtout audiovisuelle, tout entière acquise au pouvoir et étroitement contrôlée par ce dernier [42], continue à saluer l’action du Premier ministre et à minimiser la portée du mouvement protestataire émergent. Même si les organes du RCD – Al Hurriyya en arabe et Le Renouveau en français – ont cessé de paraître dès le 15 janvier, les quotidiens nationaux et la première chaîne de télévision publique, rebaptisée « Nationale 1 » dans les jours qui suivent la fuite de Ben Ali, diffusent des messages qui ont pour effet d’entretenir la peur d’un chaos généralisé et concentrent exclusivement leurs informations aux faits divers et à la sphère institutionnelle. C’est en réaction à ce qu’ils considèrent comme un « black-out médiatique » que de nombreux militants à Menzel Bouzaïane et à Sidi Bouzid entendent « attirer le regard » sur leur ville, se « faire entendre » [voir photographie (haut), p. 85], « dénoncer la présence des profiteurs et des voleurs du RCD » dans le gouvernement de transition et en viennent au constat que « les manifestations et les sit-in ne suffisent pas ».
Faire fi des distances géographiques et sociales
16L’idée de la caravane et de l’occupation des lieux du pouvoir à Tunis émerge progressivement des premières discussions organisées dans le local de la section mais aussi au domicile de certains militants. Le campement apparaît en effet comme un mode d’action « à la fois très disruptif symboliquement et bien ajusté aux contraintes posées par la répression » [43]. La forme « caravane », action collective qui associe marcheurs mais aussi véhicules, camions, bicyclettes et cyclomoteurs, est un mode d’action popularisé dans les années 2000 par les militants de l’UGTT, et particulièrement les nationalistes arabes, à travers les différentes caravanes de solidarité et caravanes de médicaments organisées en soutien aux luttes du peuple palestinien et très souvent interdites ou contrées par le pouvoir en place. Sa réalisation, par la connexion des échelles locale et nationale qu’elle met en scène et la réappropriation matérielle et symbolique de l’espace à travers la marche à pied, brise en outre un schéma socio-politique d’aménagement du territoire qui a eu pour effet, depuis l’indépendance, d’écarter et d’isoler la région du centre-ouest, celle de Sidi Bouzid en particulier, des grands axes de transport et des projets de développement agricole et industriel [44]. Plusieurs militants, encouragés par des lycéens qui n’ont pas repris les cours en raison des circonstances exceptionnelles de ce mois de janvier 2011, pensent que c’est en occupant directement les lieux du pouvoir et en bravant la répression qu’ils réussiront à le faire tomber. La section de l’UGTT à Menzel Bouzaïane est connue depuis une dizaine d’années pour ses positions radicales et ses actions coup de poing, qui lui ont déjà valu d’être l’objet d’une surveillance particulière tant par le ministère de l’Intérieur que par la centrale syndicale [45].
17L’idée de « marcher sur Tunis », en passant par Regueb, Kairouan et Sousse [voir carte 1, ci-contre], ne fait pourtant pas l’unanimité dès le départ. Certains, comme ce jeune enseignant de théâtre au lycée de Regueb (40 kilomètres de Sidi Bouzid), affilié au Parti communiste ouvrier de Tunisie (PCOT, interdit sous Ben Ali), jugent au contraire qu’il « faut se battre sur place, que la révolution a remis au centre les régions de l’intérieur, et que c’est de ces régions qu’il faut s’organiser et faire tomber le pouvoir, sans chercher à aller le combattre sous ses fenêtres » [46]. Cette position, certes minoritaire, explique que tout au long de l’occupation de la place de la Kasbah, des manifestations et sit-in locaux continuent de se tenir à Gafsa, à Sfax ou à Sidi Bouzid. La plupart des militants hésitent sur le lieu précis de l’occupation, tout en écartant formellement le palais de Carthage, déserté par le président de la République et impropre à l’occupation, tout comme l’avenue Habib Bourguiba, en plein centre-ville, trop ouverte et surveillée. Ils jettent leur dévolu sur la place du Gouvernement à la Kasbah, en bordure de la médina, laquelle abrite le Premier ministère et possède des caractéristiques topographiques qui, à l’inverse du palais présidentiel de Carthage, en font un espace sûr.
18Le choix est à la fois pragmatique et symbolique, ainsi que l’exprime ce lycéen, neveu du premier « martyr » tombé le 24 décembre 2010 à Menzel Bouzaïane, qui a participé à la « Caravane de la liberté » et à la « protestation du Départ » :
« Le symbole du pouvoir c’est la Kasbah. Le Premier ministère ! C’était une course pour nous pour voir celui qui arrive le premier, parce qu’on avait peur que notre idée soit volée. Toutes les idées ont été volées. Comme par exemple, la date du 14 janvier comme jour de la révolution [au lieu du 17 décembre 2010], ou encore la “révolution du jasmin”. Il ne s’agit pas de jasmin, c’est plutôt la révolution des cailloux (al-hajar), de la liberté (al-hurriya), de la dignité (al-karâma), de la famine (al-jû‘) mais pas le jasmin [47]. »
20Lors de l’occupation de la Kasbah 2, à la fin du mois de février 2011, deux jeunes diplômés-chômeurs de la région de Sidi Bouzid rappellent les raisons pour lesquelles ils sont « montés à Tunis » :
Skander : « Ben c’est ça, et puis après [les gens du pouvoir] parlent de la “révolution du 14 janvier”…
Mounir : Mais qui est-ce qui a fait en sorte qu’on l’inscrive à cette date ? C’est les médias tunisiens. Au début, ils ont même essayé de l’appeler la “révolution du jasmin”, alors que c’était la révolution de la dignité. Ce n’est que parce que d’autres pays arabes, sur Al-Jazira j’avais vu ça, on leur a dit, comment vous pouvez appeler une telle révolution “révolution du jasmin” ? Alors ils l’ont changé… Mais par contre, changer le 17 décembre en 14 janvier, c’est pas possible, c’est pas possible. Et moi, si je rencontre n’importe quelle caméra de télé, n’importe quel journaliste, je leur dirais : “c’est vous les premiers qui avez volé notre révolution. Vous osez enlever la date du 17 décembre ?”… Vous êtes les médias de la honte [48] ! »
22La place du Gouvernement n’est pourtant, à l’inverse de la place Tahrir au Caire occupée quasiment au même moment [49], qu’une placette aux dimensions fort réduites : sa superficie ne dépasse pas les 85 mètres de long sur 40 mètres de large, soit approximativement 3 400 m2, autrement dit le cinquième de la place des Vosges à Paris et le quatorzième de la place Tahrir. Elle est en réalité particulièrement adaptée à une occupation que ses instigateurs jugent « modeste » et dont ils craignent l’échec et la répression féroce ; sa taille réduite permet de donner une visibilité accrue à ce que d’aucuns anticipent comme « un petit nombre de protestataires » (« mu‘tasimûn »). De part et d’autre de la petite place s’élèvent les somptueux bâtiments de Dâr al-Bayy, le palais du bey de Tunis devenu palais du Gouvernement depuis le XVIIe siècle puis Premier ministère, mais également ceux du secrétariat général du Gouvernement et du ministère des Finances. Topographiquement, la place du Gouvernement a pour caractéristique de faire la jonction entre le quartier des souks à l’est (la petite rue de la Kasbah amène tout droit, de l’autre côté de la médina sur environ 600 mètres, à la Porte de France ou Bab Bhar, extrémité ouest de l’avenue Habib Bourguiba), et celui des institutions centrales et des ministères régaliens – à l’exclusion notoire de l’Intérieur – à l’ouest [voir carte 2, ci-contre]. Vers le nord-ouest, la rue Bab Banât abrite en effet le ministère de la Justice, celui de l’Éducation nationale, le Tribunal de première instance et la Maison de l’avocat, que connaissent bien les militants pour les avoir fréquentés à l’occasion de leur métier d’enseignant, de leur recherche d’emploi… ou des exactions commises par le pouvoir. Vers le sud-est descend, en direction de Bab Jazîra, la rue Bab Manâra, où se dresse le ministère de la Défense nationale. Face à la place du Gouvernement, en remontant vers l’ouest, s’étend une large esplanade (de 20 000 m2 environ) dominée par l’imposante et rutilante mairie de Tunis, érigée à la fin des années 1990. À une centaine de mètres, toujours en direction de l’ouest, on peut apercevoir le bâtiment « années 1960 » de la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis (appelée « 9 Avril », du nom du boulevard éponyme), que nombre de ces militants connaissent, ont fréquentée ou projettent d’intégrer, et où certains y ont fait leurs premières armes dans les années 1980 et 1990 [50]. Beaucoup ont également en tête que la place de la Kasbah fut, jusqu’aux années 1990, dominée par le siège du RCD et de son ancêtre le Parti socialiste destourien (PSD), avant que celui-ci ne soit transféré à l’entrée de l’avenue Mohamed V, à quelques centaines de mètres des locaux du ministère de l’Intérieur. Ils n’ignorent pas non plus que la grande esplanade carrelée située face à la place du Gouvernement entre la mairie de Tunis, le célèbre collège Sadiki et le ministère de la Défense nationale peut accueillir, en cas de besoin, des cortèges plus nombreux de protestataires. Leur connaissance intime des lieux, mais aussi la proximité de l’hôpital Aziza Othmana qui jouxte les bâtiments du Premier ministère (et qui servira de zone de repli lors des assauts policiers), font pencher la balance en faveur de l’occupation directe de la petite place.
Quartier de la Kasbah à Tunis
Quartier de la Kasbah à Tunis
Structurations et unification de l’espace protestataire
23Le départ de la caravane de la ville de Menzel Bouzaïane le 22 janvier 2011, au nom de « Du pain et de l’eau, mais pas du RCD » (« khubz u mâ, wa-l tajammu‘ lâ »), est loin de se faire en fanfare : d’une part, comme on l’a dit, nombreux sont ceux qui pensent que « déserter le local » pour « faire du national » est une mauvaise stratégie, qui éloigne les militants de la pureté de l’engagement et du berceau de la révolution. D’autre part, les organisateurs essuient les quolibets et moqueries de la part d’habitants ou d’adversaires politiques qui ne voient dans leur initiative qu’une manifestation jusqu’au-boutiste imaginée par des « illuminés » et des « irresponsables ». Nombre de protagonistes expriment ainsi un mois après l’événement, à l’occasion d’entretiens, le désarroi qu’ils ressentent au moment du départ le samedi 22 janvier 2011 au matin, couplé à un enthousiasme débordant. Contrairement à toute attente, le collectif agrège au fur et à mesure de son passage dans les villes du parcours un nombre sans cesse croissant de personnes, des hommes dans leur écrasante majorité, militants de longue date dans des organisations d’extrême gauche ou dans des syndicats étudiants, jeunes ayant participé aux échauffourées avec les forces de l’ordre, proches parents de martyrs ou de blessés lors de la première situation révolutionnaire, ou blessés eux-mêmes [51]. Des militaires leur ouvrent même la voie. Certains sympathisants du mouvement prêtent leur véhicule, qu’ils revêtent du drapeau national, d’autres leur cyclomoteur ou leur bicyclette, d’autres encore font des dons d’argent ou en nature :
La division sexuelle des tâches militantes, qui organise durablement les activités des groupes contestataires [53], est ponctuellement suspendue à l’occasion de la caravane et de l’occupation. Certes, la marche à pied, diurne et nocturne, comme la perspective d’occuper la place du Gouvernement et d’y dormir a pour effet de décourager les femmes – y compris les militantes de gauche – à participer à la caravane. Cependant, tant l’observation que les entretiens montrent que celles-ci constituent une part non négligeable des protestataires présents sur la place tout au long des deux occupations [54].« C’était assez incroyable. On passait dans des petites villes où certains d’entre nous avaient un ou deux contacts, mais grâce aux réseaux sociaux qui ont popularisé l’action, pas mal de gens étaient au courant et nous soutenaient ; ils nous disaient “Oui, il faut faire tomber le RCD, il faut tous les faire partir, la révolution n’est pas terminée”. Alors il y en a qui nous ont donné des couvertures, d’autres ont fait des choses qu’ils ne feraient pas en temps ordinaire, comme ce monsieur qui avait une station essence à Meknassy et qui nous a offert le plein pour pas mal de voitures qui partaient avec nous [52]. »
Faire de la place du Gouvernement un espace libre
24L’arrivée de la caravane dans l’agglomération de Tunis à l’aube du dimanche 23 janvier survient au lendemain d’un regroupement sur l’avenue Habib Bourguiba pour commémorer la mémoire des « martyrs ». Elle est filmée par des membres du collectif et diffusée sur la Toile : le groupe peut être estimé à un millier de personnes environ. Selon La Presse du 24 janvier 2011, reprenant une dépêche de l’agence officielle Tunis Afrique Presse (TAP), la « Caravane de la liberté […] comptait initialement environ mille manifestants, hommes et femmes, venus des villages et villes du gouvernorat de Sidi Bouzid, d’où étaient parties les protestations populaires qui ont suivi l’immolation par le feu du jeune Mohamed Bouazizi » [55]. Le lendemain, le même organe de presse parle de « 3 000 manifestants » [56]. La capitale est alors, comme l’ensemble des villes, des villages et des axes de circulation du territoire national, vidée de toute présence policière ; les manifestants ont ainsi l’impression inédite « d’entrer dans une ville quasiment déserte ». Arrivés sur la place de la Kasbah gardée par quelques soldats, les protestataires investissent les balcons couverts du ministère des Finances et le terre-plein central bordé de ficus, quand d’autres s’adossent aux murs du secrétariat général du Gouvernement ou fabriquent des tentes de fortune le long des barrières métalliques dressées par l’armée pour protéger l’entrée du Premier ministère. Au fur et à mesure de l’arrivée quotidienne des groupes de militants et de sympathisants en provenance de Kasserine, Thala, Kairouan ou Gafsa (centre et sud-ouest tunisiens), les différents collectifs protestataires se répartissent en différents lieux de la petite place, selon un principe d’appartenance locale : ici, ce sont les « libres de Meknassy », là, la « jeunesse de Thala », là encore le « Regueb libre », et ainsi de suite. Cette structuration spatiale atteste qu’en l’absence de liens socialisateurs antérieurs à l’événement et fondés sur l’appartenance idéologique, politique ou syndicale, c’est bien l’appartenance géographique qui représente le premier support de l’identification [57] dans la Tunisie post Ben Ali. Ce ressort identificatoire est d’autant plus efficace qu’il prend forme dans un contexte troublé qui contraint les individus à se questionner non seulement sur ce qu’ils font mais également sur ce qu’ils sont. Presque incrédule, Fawzi se souvient par exemple de ces moments « de folie » collective :
« On ne savait pas où on était. Pour la plupart d’entre nous, la Kasbah on ne connaissait pas. Même Tunis, il y avait des mecs pour qui c’était la première fois ! On découvrait la médina, ces ministères et ces endroits dont on entendait parler ; et on découvrait aussi les gens avec qui on avait marché pendant 300 kilomètres… Alors on se demandait des fois ce qu’on faisait là ? Comment on avait fait pour y arriver aussi facilement ? C’était extraordinaire. Alors on chantait, on dansait, parfois toute la nuit. On se relayait pour dormir. Il faisait très froid, et on dormait à même le sol. C’était extraordinaire, ça nous a tous tourneboulés (dawwakhnâ) [58]. »
26L’espace de la place du Gouvernement se constitue dès le premier jour comme une agora dans laquelle des petits groupes se forment au gré des discussions et de l’affluence des badauds, attirés par l’atmosphère « bon enfant » de cet événement inédit et que leurs routines spatiales amènent à traverser la place. Les murs se couvrent petit à petit de feuilles A4, de banderoles en tissu et de graffitis sur lesquels on peut lire : « À bas le RCD », « Je suis Tunisien et je suis libre », « Dieu bénisse les martyrs », « Certes, nous allons mourir, mais nous éliminerons la répression de notre terre »…, ou encore « Le peuple veut une Assemblée constituante » [59]. De tous les souvenirs qui affleurent dans les discussions rétrospectives ou menées pendant la seconde occupation, ce sont bien ceux d’une parole libérée et le sentiment de « pouvoir tout dire », « tout remettre en cause » qui sont les plus forts chez les enquêtés. L’organisation de la parole publique – clamée, déclamée, écrite, griffonnée, chantée, prise, reprise, hurlée ou seulement susurrée – entre les protagonistes de la place devient la marque essentielle de ces moments de liesse collective, tant lors de la Kasbah 1 que de la Kasbah 2 [60]. Car, comme le rappelle Boris Gobille dans son analyse de Mai 68, en ces conjonctures critiques, la prise de parole est un « enjeu révolutionnaire par excellence » qui remet en cause les fondements mêmes de la domination qui s’inscrit dans le langage : « Elle est une offensive directe contre la division sociale du travail qui, dans les sociétés différenciées, affecte chacun à un rôle, un statut et une fonction spécifiques et lui impose d’y consentir, que ce soit pour s’en contenter (du côté des “dominés”) ou pour en profiter (du côté des “dominants”) [61]. » En ce sens, l’occupation physique de la place n’est pas seulement une (ré-)appropriation citoyenne, conforme à l’image médiatisée des places révolutionnaires arabes nettoyées par des manifestants civiques, célébrés par les journalistes et les historiens [62]. L’occupation transgressive matérialise et symbolise en réalité la présence, par effraction, des groupes défavorisés au cœur même des institutions régaliennes et leur prétention à peser sur le cours de l’histoire. Ils parviennent ainsi, le temps de la mobilisation, à construire un « espace libre » (free space) [63] au sein duquel les individus retrouvent une forme d’autonomie, partiellement à l’abri des regards et des intrusions de « l’extérieur » – les cliques du pouvoir, les hommes politiques, les organisations structurées, le parti-État, la police : la place devient cet espace propre aux classes populaires, i.e. « un espace de libre jeu, ou de libre rapport à soi pour le sujet ». Situé à la frontière du privé et du public, le territoire rendu libre fait ainsi partie de ces « “lieux de l’autonomie”, où s’exprime un vœu de réparation de soi, d’auto-appartenance, de libre désir » [64].
27L’irruption des « gueux » et des « clochards » [65] dans une des parties les plus prestigieuses de la médina arabe, au cœur de la ville, l’exposition à ciel ouvert de leur vie quotidienne – matérialisée par les tentes, les abris, les matelas, les repas, etc. – dans l’espace de la ville, contribuent à banaliser la révolte et la protestation en l’inscrivant dans le commun et le proche. Cette nature duale de l’espace protestataire de la Kasbah constitue, dans ses deux versions successives, un support d’identification puissant auprès des membres des classes populaires et moyennes urbanisées, interloqués comme on a pu l’observer par le spectacle inédit du campement, dans un pays où les institutions sont bouleversées. Nombre de ces visiteurs sont en effet originaires des régions représentées sur l’espace de la place et retrouvent, comme Hakim, 44 ans et employé à la mairie de Tunis, des membres éloignés de leur famille avec lesquels ils « parlent politique » alors même qu’ils les connaissent à peine :
« Cette ambiance, tous ces gens, ces tentes, ces chansons, c’était extraordinaire. Quand je m’en souviens… Je passe par la place quotidiennement pour me rendre à mon travail. Et après la chute de Ben Ali, c’était devenu dangereux, la Kasbah. On parlait de braquages, d’agressions, de vols… Et quand les gens sont arrivés de Sidi Bouzid la première fois [à l’occasion de la Kasbah 1], ils avaient dressé des tentes avec les noms des régions d’où ils venaient. C’est là que j’ai retrouvé des jeunes cousins de Regueb avec lesquels je n’avais plus de contact. C’était super de les voir sur cette place, se battre pour nos droits, et relever la tête des pauvres ploucs (g‘âr) comme on nous appelle ici à Tunis, en faisant ce coup de force. Du coup, les jours qui ont suivi, on est venus les soutenir avec ma femme et mes deux fils. On est resté tout le temps de l’occupation (i‘tisâm), et après on a même décidé d’aller les retrouver à Regueb [66]. »
Dé-régionaliser le mouvement
29La seconde occupation est décidée à la mi-février par les collectifs militants proches du Parti communiste ouvrier de Tunisie et des sections syndicales de base de l’enseignement secondaire, à la suite de la violente répression par les forces de l’ordre au matin du 27 janvier et les jours qui suivent. Les occupants sont en effet délogés manu militari par des policiers qui n’hésitent pas à tirer des bombes lacrymogènes sur la petite place, à arrêter les manifestants dans les ruelles adjacentes et à les molester violemment. La décision d’organiser une « Protestation du départ » (I‘tisâm al-Rahîl) intervient de surcroît comme une réaction à ce que d’aucuns considèrent comme une « trahison » : la reconduite, fin janvier, d’un certain nombre de ministres et en particulier Mohammed Ghannouchi, dont les groupes militants mais également l’UGTT ou l’Ordre des avocats réclament la tête. L’ambiance de la place retrouvée et réinvestie avec l’aval de la centrale syndicale – qui ne participe toujours pas au gouvernement provisoire –, si elle n’est pas exempte d’une certaine tension, est nettement plus festive que lors de la première occupation : galvanisés par ce qu’ils considèrent comme une première réussite – « on a réussi à avoir la tête de douze ministres, ça s’est jamais vu ça ! » [67], les manifestants se donnent cette fois-ci comme revendications des demandes plus ouvertement liées au champ politique. Reproduites sur des banderoles plastifiées aux lettres imprimées, elles tranchent dans la forme et sur le fond avec celles proclamées lors de la Kasbah 1. Alors que lors de la première occupation dominaient les panonceaux de bois ou de carton quand ce n’étaient pas des feuilles volantes griffonnées à la main, la présence de banderoles plastifiées (« Le peuple veut la chute du régime » ; « Le peuple veut une Assemblée constituante », etc.) est incontestablement le signe de la présence d’organisations, sans qu’il nous ait été possible de les identifier avec certitude – certains enquêtés citant le parti islamiste Ennahda, d’autres l’Ordre des avocats, d’autres encore l’UGTT.
30Surtout, la différence centrale entre la première occupation et la seconde est la disparition ou l’atténuation du caractère régional de la protestation. Échaudés par une couverture médiatique stigmatisant leur mouvement comme un « mouvement de gueux », de jeunes agités radicaux, violents et éloignés de toute civilisation, les organisateurs de la Kasbah 1 décident cette fois-ci, aidés par leurs connaissances et leurs appuis au sein de certaines sections syndicales, de mieux organiser l’occupation et de contrer par tous les moyens l’image chaotique, violente et « tribale » (au sens de « régionale ») du mouvement. Cette image, véhiculée par la presse écrite et audiovisuelle, est également reproduite par un rassemblement concurrent à Tunis, qui prend le nom d’« Al-Qubba » (la Coupole), célèbre stade couvert situé dans le quartier chic d’El Menzah à Tunis. Lancé le 28 février 2011 par des chefs d’entreprises, des médecins, des avocats et quelques syndicalistes en rupture de ban avec la centrale, ce rassemblement fustige le désordre public et la radicalité des occupants de la Kasbah, le rôle du syndicat et notamment de son secrétaire général Abdesselem Jrad dans la multiplication des grèves, et appelle au « retour au travail » [68].
31De manière significative, les logiques des regroupements sur la place sont moins celles de l’appartenance locale ou régionale ; les banderoles comme les slogans reproduits sur les murs taisent cette appartenance ou la minimisent, quand ils ne la dénoncent pas purement et simplement [voir photographie (bas), ci-contre]. La mise en scène de l’occupation comme événement national et non plus comme la « montée à Tunis des défavorisés extra-muros » est favorisée par une organisation sensiblement plus formelle [69]. D’une part, des commissions (lijân) sont créées au sein du collectif des protestataires (commission de l’information ; commission de l’organisation), qui accréditent des responsables – sur la base de l’interconnaissance et en essayant d’éliminer les « infiltrés » (al-mundassûn) – au moyen de badges reconnaissables. D’autre part, le périmètre de la place est relativement sécurisé : les entrées et sorties sont contrôlées de façon plus ou moins régulière et rigoureuse aux différentes heures de la journée et de la nuit par des jeunes vêtus de T-shirts blancs à la manière des comités de surveillance des quartiers mis en place après la fuite de Ben Ali. À l’intérieur, les cercles de discussion ou les attroupements autour d’un orateur ou d’un chanteur improvisé, souvent revêtu du drapeau national, se déroulent de façon quasi ininterrompue, douze jours durant. Sans qu’on puisse inférer de l’observation de la liesse – laquelle, on le sait, « existe en tant qu’institution préexistante à ses réalisations » [70] – des croyances propres aux individus, force est de constater que son actualisation continue dans un contexte où les régimes autoritaires environnants vacillent – comme la Libye de Kadhafi ou l’Égypte de Moubarak – contribue à faire circuler des revendications politiques qui ne sont plus appropriées par leurs seuls instigateurs. Du fait de la configuration de l’occupation et de l’impossibilité de contrôler intégralement la parole publique comme le déroulement des événements, cette circulation échappe partiellement aux initiateurs de la protestation et confère à cette dernière une apparence de spontanéité et de rupture avec la politique instituée, particulièrement mobilisatrice dans ce contexte.
Demande d’État et revendication constitutionnelle
32Les deux occupations successives de la Kasbah de Tunis, en mettant en scène l’unité nationale progressivement délestée de ses attributs régionaux ou régionalistes, ont vu émerger deux revendications centrales : une demande d’État et une nouvelle constitution. Ces deux demandes viennent d’une certaine manière combler le manque d’idéologie mais aussi de leadership propre à des mouvements dont sont partiellement absentes les organisations partisanes et qui ambitionnent de mobiliser au-delà des franges politisées et habituées à la protestation [71].
Défier l’État sous ses fenêtres
33La Tunisie fait partie de ces États autoritaires fortement centralisés dont l’intervention dans l’allocation des ressources et la répartition des revenus est centrale, condition qui accroît la politisation de l’accumulation du capital comme celle de la bureaucratie [72] et, en retour, fait de l’État une cible privilégiée des contestataires, comme dans le cas de la révolution iranienne de 1979 analysé par Misagh Parsa [73]. Cette considération macrosociologique est directement observable micro-sociologiquement. Pour les jeunes (et les moins jeunes) participants aux deux occupations de la place de la Kasbah, l’État est à la fois le pourvoyeur de l’accès à la richesse, l’agent de redistribution par excellence, et la « citadelle » (al-qal‘a) à abattre et à prendre. Cette vision n’est pas seulement celle de militants marxistes (trotskystes ou nationalistes arabes bercés de socialisme et de collectivisme), qu’ils soient chevronnés ou apprentis-activistes, elle est aussi et peut-être surtout celle de petits fonctionnaires d’État et de futurs petits fonctionnaires pour lesquels l’emploi public représente la panacée. Deux enquêtes longitudinales réalisées en 2005 et 2007 par le ministère de l’Emploi et de l’Insertion professionnelle des jeunes et la Banque mondiale auprès d’une cohorte représentative de diplômés de l’année 2004 ont montré en effet qu’en Tunisie, le secteur public était le secteur le plus pourvoyeur d’emplois et que les salaires y étaient plus élevés que dans le privé [74]. C’est ce qui explique que, pour ce « maîtrisard » en arabe fils de petits agriculteurs de Thala (centre-ouest), âgé de 33 ans au moment de l’enquête :
Occuper le cœur de l’État, son « noyau » (al-samîm), est non seulement un mode d’action protestataire que les militants et leurs sympathisants, amis, camarades, collègues ou élèves, expérimentent dans un contexte trouble et incertain – « on ne savait pas si on allait être accueilli par des chiens et des fourgons de police (bâga) ou par des youyous » –, c’est aussi pour eux le seul interlocuteur qu’ils connaissent bien, la seule institution qui, littéralement, les fait vivre et les fait rêver. Il s’agit, pour la plupart des manifestants, de « se faire entendre des grands » en se rapprochant le plus possible d’eux, au risque de se faire déloger et réprimer par les forces de l’ordre. C’est d’ailleurs ce qui se passe au cours et à l’issue des deux occupations, principalement de la seconde, causant au total 8 morts et 76 blessés selon le rapport officiel de la commission d’enquête sur les dépassements et les violences [76]. La répression est très largement anticipée par ceux dont la carrière militante, qu’elle ait débuté dans les années 1970, 1980 ou 1990 ou, comme pour une bonne part d’entre eux, en 2010-2011, est émaillée par les rapports tumultueux et violents avec les différents corps de police et de gendarmerie, mais aussi toute la myriade d’indicateurs et de « mouchards » qui peuplent administrations, entreprises, lycées, cafés et autres lieux de sociabilité [77]. Ils ne sont ainsi pas surpris d’avoir été menacés par un groupe d’individus armés au péage de Mornag, à une vingtaine de kilomètres de Tunis, les enjoignant de rebrousser chemin [78]. Leur surprise est d’autant plus grande lorsque, au matin du dimanche 23 janvier 2011, ils sont accueillis par des militants tunisois à l’entrée sud de la capitale, lesquels leur apprennent que la place de la Kasbah n’est gardée que par l’armée et qu’aucun policier ne s’y trouve. Selon certaines de nos sources, le Premier ministre aurait alors choisi, sur les conseils de dirigeants de l’UGTT qui soutiennent le mouvement d’occupation, de transférer temporairement ses bureaux dans la banlieue de Tunis. Le siège du Premier ministère sis place de la Kasbah serait alors vide de ses occupants [79], ce qu’ignorent les manifestants tout au long de l’occupation.« [Le] rêve c’est de devenir fonctionnaire, tu vois. C’est pas seulement parce qu’on a la sécurité de l’emploi, mais parce que t’es quand même mieux payé et là où on est, à Thala, t’as pas le choix : c’est soit agriculteur, la misère quoi, tu bosses du matin au soir pour gagner deux sous (zûz sûrdî) que tu dépenses en cigarettes et cafés ; soit tu deviens fonctionnaire (muwazzaf) et, oui d’accord, c’est pas la belle vie, mais au moins tu peux assurer quelque chose de concret et de régulier à ta famille [75]. »
Vers l’Assemblée constituante
34Cette revendication, on l’a vu, s’exprime dès les premiers jours de l’occupation de janvier 2011 ; elle est notamment portée par les syndicats de base de l’enseignement primaire à l’UGTT [80], dont beaucoup d’adhérents siègent sur la place du Gouvernement. Elle n’est pourtant au départ qu’une demande parmi d’autres, ou plus précisément un moyen concret et audible de « mettre à bas le régime », de renverser ses institutions et les sources de sa domination à la fois sociale, économique et politique. Les organisateurs de l’occupation les plus diplômés considèrent en effet le régime de Ben Ali (1987-2011) comme ayant dévoyé l’usage des mots et du droit, et notamment du texte suprême de 1959. C’est par l’imposition d’une autre forme de contrat social, via la force de leur mouvement, que devraient s’effondrer toutes les institutions de « l’ancien régime » (al-nidhâm al-bâ’id) incarné par le gouvernement provisoire, le RCD, la Chambre des députés et la Chambre des conseillers.
35Si elle n’est qu’une demande parmi d’autres dans les deux versions successives du campement, elle constitue en revanche une revendication centrale des principales organisations politiques du pays, partisanes et syndicales, et ce au-delà de leurs oppositions. En effet, dès le 11 février – soit dans l’intervalle entre la Kasbah 1 et la Kasbah 2 –, un Conseil national de protection de la révolution est créé, dont les institutions fondatrices sont l’UGTT et l’Ordre des avocats mais également le parti islamiste Ennahda, le Front démocratique pour le travail et les libertés (social-démocrate) et le Front du 14 janvier (extrême gauche). Cette nouvelle instance, qui revendique le pouvoir décisionnel, se voit contestée par des organisations des droits de l’homme qui remettent en cause sa transparence [81]. Mais au-delà de ces divergences, un accord tacite se noue entre partisans de la continuité institutionnelle et partisans de la rupture radicale avec le passé : tant les caciques de l’ancien régime – qui pensent pouvoir mobiliser l’appareil d’État à leur profit – que les leaders de l’opposition légale – attirés par les possibilités d’occuper enfin des postes de pouvoir – et que les organisations plus radicales – qui voient dans l’Assemblée constituante un moyen définitif de rompre avec le passé tout en comblant un « vide institutionnel » – se rallient sans accord explicite autour de la revendication constitutionnelle à la fin du mois de février 2011.
36Toutes ces organisations du champ politique institué – quand bien même certaines sont tout juste sorties de la clandestinité ou de l’activité illégale, comme le PCOT ou Ennahda – entretiennent des relations complexes avec le mouvement protestataire de la Kasbah. Les occupants, malgré leur hétérogénéité, portent en effet les mêmes revendications et font de l’appel à l’Assemblée constituante leur fer de lance lors de la manifestation dite « du million » du 25 février, au cours de laquelle plus de 100 000 manifestants se regroupent sur l’esplanade de la Mairie de Tunis. De nombreux sympathisants du parti Ennahda, des partis d’extrême gauche ou des partis sociaux-démocrates sont en effet présents sur la place, et nous en avons rencontré certains au cours de l’enquête. Mais l’injonction qui leur est faite de ne pas mettre en avant leur étiquette partisane [82] – corollaire de l’injonction à la « dé-régionalisation » du mouvement – contribue à crédibiliser la revendication de rupture radicale avec le passé que constitue la demande de l’Assemblée constituante auprès d’un public plus large, largement sceptique vis-à-vis des organisations partisanes.
Le cercle de discussion auquel j’assiste ce mardi 22 février 2011 au matin sur les marches du ministère des Finances réunit une vingtaine de personnes. Parmi elles, deux avocates, deux jeunes au keffieh palestinien rouge, un enseignant du secondaire et trois adolescents qui ont visiblement passé la nuit sur la place. Certains d’entre eux mobilisent parfaitement les schèmes de classement et la terminologie politique. Le thème de la discussion est « qui va nous représenter ? ». Les protagonistes prennent successivement la parole sans élever la voix, conformément à la demande expresse qui leur est faite par une jeune fille du comité d’organisation. Ils passent en revue les régimes politiques (parlementaire, présidentiel) et les modes d’élection concurrents (scrutin proportionnel, scrutin majoritaire, uninominal, de liste, etc.), dans une visée pédagogique, mais pas seulement. De petits groupes les rejoignent au fur et à mesure de la discussion, ce qui a pour effet de galvaniser les orateurs et de raffermir les oppositions, notamment entre les partisans du régime parlementaire et du régime présidentiel. Mais le consensus implicite, qui semble échapper aux protagonistes, est bien là : la nécessité sans cesse réaffirmée, par des voix parfois concurrentes, de procéder aux élections pour l’Assemblée constituante, qui est présentée tout au long du débat informel comme la « seule solution qui vaille le coup » et qui « pourra nous sortir de la mainmise actuelle du parti-État sur nos vies et celles de nos concitoyens » [83].
38Le 27 février 2011, soit deux jours après la manifestation « du million » et une série de violentes échauffourées tout autour de la médina de Tunis, Mohammed Ghannouchi démissionne de son poste de Premier ministre. Le 3 mars, Béji Caïd Essebsi, ancien ministre de Bourguiba chargé de l’Intérieur et président de la Chambre des députés sous Ben Ali, le remplace en annonçant la tenue d’élections libres pour une Assemblée constituante prévues au cours de l’été. Dans la foulée, le Conseil national de protection de la révolution se transforme en haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, dont les membres cooptés – certains d’entre eux ont participé aux mouvements de la Kasbah – sont chargés de préparer le code électoral et d’organiser le futur scrutin [84]. La place du Gouvernement est évacuée et le campement levé, entre cris de joie saluant ce dénouement révolutionnaire et appels à rester vigilants face au retour possible du RCD.
39Outre qu’elle contribue à arracher des événements fondateurs à l’amnésie collective [85], l’enquête ethnographique permet de renseigner plus finement, i.e. en les sociologisant, les mécanismes complexes et conflictuels de « constitution-making ». Ces derniers sont généralement confinés par les spécialistes aux salles de conférences et aux assemblées représentatives, ainsi qu’à leurs auteurs présumés, plus souvent issus des classes dominantes quand ce n’est pas des professions juridiques [86]. Les révolutions constitutionnelles ne sont pas, comme Nader Sohrabi peut le laisser penser [87], l’œuvre des seuls constitutionnalistes et hommes de loi. Elles constituent au contraire des processus contingents modelés par les régimes d’historicité [88] propres à des groupes aux positions différentes dans l’espace social, au sein desquels ils prennent sens et forme et qui lui donnent des significations parfois divergentes voire antagonistes. L’intuition de Timothy Tackett quant à l’indétermination du processus révolutionnaire, que celui-ci applique aux seuls députés pour des raisons d’accès aux sources [89], peut ainsi être étendue aux groupes moins favorisés : ces derniers sont tout autant le produit de la situation révolutionnaire qu’ils ne contribuent à la créer. On a montré que la scission entre sources concurrentes de légitimité, bien qu’elle naisse incontestablement durant la période précédant la fuite de Ben Ali, ne parvient à s’exprimer et à se structurer véritablement qu’au cours des deux épisodes de l’occupation de la place de la Kasbah, autrement dit lors de la seconde situation révolutionnaire. Ce n’est qu’à l’occasion de ces deux événements protestataires inédits que l’action collective et coordonnée de groupes hétérogènes reçoit, au moment où s’effondrent partiellement le parti-État et son réseau de surveillance et de répression [90], l’appui des puissantes organisations militantes et politiques comme celui de groupes sociaux divers, la petite bourgeoisie intellectuelle en déclassement étant sans doute le groupe le plus représenté. La revendication constitutionnaliste fonctionne dès lors comme un slogan fédérateur minimaliste et négatif. Elle constitue en effet pour ces groupes et organisations la solution institutionnelle la moins risquée et renvoie, pour une large partie d’entre eux, à un refus de l’ordre établi et du retour à la domination du parti-État historique.
40Pour autant, il serait fallacieux de laisser penser que le seul espace physique de la place de la Kasbah permet de réaliser tout à la fois la jonction jusqu’ici improbable entre des groupes sociaux que tout oppose et le ralliement d’organisations partisanes et syndicales influentes. Notre propos était de montrer qu’en prenant au sérieux les techniques d’organisation sociale des groupes protestataires dans leur hétérogénéité, leur expression localisée et leur temporalité, il était possible de reconstruire non seulement l’espace des positions mais également de comprendre le modus operandi de la synchronisation. L’issue majeure de ces deux épisodes révolutionnaires – l’annonce de la tenue d’élections pour une Assemblée constituante – confirme ainsi le constat plus général établi à propos des révolutions selon lequel « les non-élites sont davantage en mesure de maintenir leur lutte et d’atteindre leurs buts lorsqu’elles sont capables de trouver une élite disposant d’une forte position structurelle avec laquelle elles peuvent s’allier » [91]. Certes, cette alliance objective reste ponctuelle et n’interdit pas, loin s’en faut, l’instrumentalisation ultérieure des premières par les secondes. Mais elle advient cependant à la faveur d’un contexte d’incertitude radicale et de désobjectivation des institutions, qui autorise la synchronisation des temps sociaux ainsi que des compromis politiques historiques.
41La réalisation de cette issue révolutionnaire signe, au demeurant, la fin temporaire de la mobilisation des réseaux dormants [92] dans le processus protestataire et représente l’achèvement d’un cycle de mobilisation. En effet, l’organisation de structures politiques radicales – organisations terroristes exclues – en dehors de la protection de l’UGTT est pour un temps condamnée à l’échec. Surtout, l’épuisement tendanciel de l’efficacité des structures et des réseaux dormants est précipité par l’irruption durable des partis dans le champ politique, lequel se ferme au fur et à mesure de l’entrée dans la campagne électorale, organisée au cours de l’été 2011. La légalisation des principaux partis interdits sous Ben Ali comme Ennahda, le Congrès pour la République ou le Parti des travailleurs (ex-PCOT) et l’organisation de la campagne en vue de l’élection des députés à l’Assemblée constituante précipite la marginalisation, le repli dans la sphère du « malheur privé » (pour détourner une expression célèbre d’Albert Hirschman [93]), le désengagement ou encore la cooptation – mais non la disparition – d’une grande partie de celles et ceux qui ont milité et se sont mobilisés pour l’imposition de cet enjeu. Face à la clôture du champ politique s’ouvre alors une nouvelle phase de repli des plus radicaux, autrement dit des plus enclins à agir « dans la rue », dont une des formes devient la mobilisation contre le parti islamiste, vainqueur aux élections d’octobre 2011, et contre ses alliés [94].