Article de revue

Ad directionem ingenii

Pages 5 à 7

Citer cet article


  • Brian, É.
(2002). Ad directionem ingenii. Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142(1), 5-7. https://doi.org/10.3917/arss.141.0005.

  • Brian, Éric.
« Ad directionem ingenii ». Actes de la recherche en sciences sociales, 2002/1 n° 141-142, 2002. p.5-7. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2002-1-page-5?lang=fr.

  • BRIAN, Éric,
2002. Ad directionem ingenii. Actes de la recherche en sciences sociales, 2002/1 n° 141-142, p.5-7. DOI : 10.3917/arss.141.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2002-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/arss.141.0005


Notes

  • [1]
    Descartes écrivit les Regulae ad directionem ingenii, soit les «règles pour la conduite de l’esprit (dans la recherche de la vérité)», plusieurs années avant la parution du Discours de la Méthode (1637). Leur impression fut posthume.
  • [2]
    Les principaux repères pour l’étude de l’ouvrage et la restitution de son titre en français sont: René Descartes, Regulae ad directionem ingenii dans les Œuvres de Descartes (Éd. Charles Adam et Paul Tannery sous les auspices du ministère de l’Instruction publique), Paris, Cerf, 1908, tome X; Regulae ad directionem ingenii, Paris, Vrin, 1931 (texte de l’éd. C. Adam et P. Tannery; notice par Henri Gouthier); Regulae ad directionem ingenii = Règles pour la direction de l’esprit, Paris, Boivin, 1933 (éd. et trad. par Georges Le Roy); Regulae ad directionem ingenii, La Haye, Nijhoff, 1966 (éd. Giovanni Crapulli); Index des «Regulae ad directionem ingenii» de René Descartes, Rome, Edizione dell’Ateneo, 1976 (éd. Jean-Robert Armogathe, Jean-Luc Marion, Giovanni Crapulli).

1On peut entendre aujourd’hui l’expression « étude des sciences » de deux manières : l’une évoque le temps consacré à l’astreinte de la recherche, l’autre désigne l’enquête de sciences sociales conduite vers les sciences elles-mêmes. Force est de constater que dans l’ambiguïté des termes, la raison se perd. Et le recours à l’expression anglaise « science studies » n’est pas plus clair. Il y a en effet comme un tour de charlatan à agiter devant des étudiants de maîtrise ou recently postgraduated, à peine introduits au cursus d’une des principales disciplines qu’offre l’université (mathématique, physique, biologie, philosophie, histoire, sociologie) l’espoir de tenir le fin mot sur la science une fois initiés au B.A.-BA d’un domaine annoncé comme nouveau : l’étude des sciences, voire la sociologie des sciences. La perspective paraît réconfortante pour qui s’intéresse aux sciences sans prendre les risques de leur épreuve : on peut rester tout contre, garder secrète sa fascination, et espérer faire profession du commentaire des sciences en cultivant l’illusion qu’on n’est pas dupe face à l’empire de la technologie, des institutions scientifiques et de leurs conditions économiques et politiques. La nécessaire division sociale, c’est-à-dire notamment économique et scientifique, du travail scientifique, perçue dès Condorcet, méditée par Auguste Comte, assumée par Max Weber, aurait-elle induit, à la fin du xxe siècle, une classe nouvelle de petits maîtres dont la mission serait de former des cohortes de candidats à la demi-habileté, tous à la merci de la prochaine mode du commentaire spécialisé dont on peut annoncer dès aujourd’hui qu’elle aura pour mot clé « cognition »? À lire dans les débats de la dernière décennie les produits de la science war ou de l’« affaire Sokal », on est en droit de le craindre. Faut-il en rire ? Oui, de ce rire dont Foucault voulait qu’il fût nietzschéen, loin du misérable écho qu’il peut engendrer, ce ricanement nerveux du petit porteur de science – sociale ou non –, floué à ses propres yeux, déniaisé peut-être, mais en tout cas impuissant.

2Les temps de critique des sciences qui sont les nôtres sont loin d’être nouveaux. Depuis les dernières décennies du xixe siècle, les développements techniques nourrissent le scepticisme à l’égard du travail de la pensée. Au début du xxe siècle, les philosophes stigmatisaient l’empire de la matière, ce qui en conduisit un grand nombre de la critique du matérialisme à la revendication d’une des multiples formes du spiritualisme, et quelques-uns de manière plus heureuse vers l’étude de l’histoire des sciences. C’est précisément contre les ravages du lieu commun qu’Émile Durkheim invite les jeunes philosophes, professeurs de lycée, à se mettre à l’école de la science afin qu’ils ne perdent pas de vue l’horizon rationaliste. Aujourd’hui, le même texte dit à ceux qui espèrent trouver dans la sociologie un argument d’autorité antiscientifique qu’ils ont une bien curieuse conception de la sociologie. Il rappellera aussi à ceux qui, partageant avec les précédents le déni de la sociologie mais certes plus cohérents dans leur mépris à l’égard de la vulgate sociologique contemporaine, que le geste de fondation sociologique est gouverné par le souci de science. De même, en 1917, les étudiants auxquels s’adresse Max Weber étaient tellement désorientés par la besogne concrète de la science, si éloignée des images d’Épinal du savant et du charme des professions libérales auxquelles ouvrait l’Université d’alors, que, le mépris de classe aidant, ils voyaient dans le laboratoire l’image de l’usine. Et Weber de répondre que ce serait méconnaître l’un et l’autre, leçon de sociologie qui porte encore aujourd’hui, tant le présupposé qu’il vise est courant dans la littérature d’étude des sciences.

3Mais les étudiants de cette génération trouvèrent en Martin Heidegger celui qui devait conforter leur première intuition et réserver la pensée à la philosophie qu’il entendait refonder, cela au détriment des sciences rendues à l’essor de la technologie. Nombre de travaux actuels partent de là, en connaissance de cause ou non. C’est au fond une division du travail bien commode. Au philosophe ira l’étude de la pensée dont le territoire serait les sciences et la philosophie jusqu’aux premières décennies du xxe siècle, et la seule philosophie après l’entre-deux-guerres. La position offrira l’avantage de réserver un terrain d’enquête et de ménager les scientifiques contemporains sans entrer dans leur sanctuaire. Elle présentera cependant une véritable difficulté : il faudra qualifier la transition d’une période à l’autre. Au sociologue, au science studist, restera la science plus récente, celle des calculs trop compliqués que de toutes façons on mettra de côté et surtout celle des grandes organisations, industrielles, économiques et scientifiques, bref la big science, et ce choix donnera l’illusion d’avoir un gros objet sur lequel tout restera à faire. Voici une sociologie spontanée partagée par bon nombre de philosophes et de sociologues à l’occasion ratiocinée, mais en tout cas entretenue par l’état courant des rapports de force entre les protagonistes du champ spécialisé. Elle entretient de faux problèmes et oblitère des objets effectivement nouveaux. Ce petit arrangement en effet donne une nouvelle jeunesse aux vieilles lunes des historiographies internalistes (l’histoire des problèmes) et externalistes (l’histoire de la vie scientifique) en les renforçant par le jeu d’un découpage chronologique. À ce titre, sous sa forme routinisée, il constitue une régression à l’égard des travaux qui visent, pour chaque époque, à traiter ensemble les dispositifs conceptuels et leurs conditions de possibilité de tous ordres, théoriques, intellectuelles, culturelles, institutionnelles et économiques. Enfin, il conduit à se méprendre radicalement sur l’échelle des objets d’histoire des sciences. Il laisse par exemple dans l’ombre le fait qu’un écrit de mathématique, de physique, de chimie ou de médecine aux xviie et xviiie siècles met directement en jeu, aussi bien pour des raisons théoriques qu’institutionnelles, l’État et l’Église, instances on ne peut plus big. Il escamote, pour les sciences contemporaines, ce constat qui ne date pas d’hier et que chacun connaît dès qu’il est impliqué dans des luttes scientifiques : elles se résolvent aussi, toutes ressources confondues, dans un sanctuaire – un champ très spécialisé – relativement autonome peuplé par quelques protagonistes, étant entendu que l’issue du conflit peut passer par la destruction du sanctuaire et la liquidation de son autonomie relative. Pouvait-on éviter cet heideggérisme de commodité ? Peut-être les recherches sur les sciences devaient-elles en passer par là ? La lecture de l’historien Lucien Febvre dans son introduction au volume de l’Encyclopédie française qui traite de la physique, dès 1950, pouvait procurer une piste pour s’en affranchir. Bien informé qu’il était des rapports entre la physique nouvelle et ses commentateurs, mais sans imaginer bien sûr ce qu’il en est aujourd’hui, Febvre justifiait la démarche suivie pour la préparation de l’ouvrage. Oui, la physique du xxe siècle – disons plus généralement la science du xxe siècle – dresse face au non-spécialiste contemporain, informé ou non, une véritable barrière de potentiel. Non, on ne la franchira pas en tenant la main d’un spécialiste du commentaire de la science. Oui, il faut aller chercher les guides indispensables parmi les scientifiques eux-mêmes. Lu aujourd’hui, ce texte issu de la plume d’un historien dit : finissons-en avec les arrangements entre commentateurs, qui procurent à chacun l’illusion du dernier mot en entretenant le rituel des conflits entre les genres de commentaires. Les enquêtes sur les sciences doivent résister à l’épreuve des sciences mêmes : philosophes, prenons au sérieux le travail de la pensée dans les sciences actuelles ; sociologues, mettons à l’épreuve les critères de science qui sont consolidés dans l’exercice de cette discipline.

4Voilà pourquoi, dans le labyrinthe des commentaires des sciences, où cheminent les philosophes, les historiens et les sociologues, il n’est pas inutile aujourd’hui de contribuer à donner quelques repères d’orientation : des règles pour la conduite de l’esprit selon la formule cartésienne [2], ou bien, jouant avec les mots latins, l’indication de chemins qui mènent au génie du lieu de l’enquête, celui des sciences, c’est-à-dire à la science même.


Date de mise en ligne : 01/12/2010

https://doi.org/10.3917/arss.141.0005