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Annexes. Anthologie de textes méconnus sur l'ordre du Temple

Pages 287 à 323

Citer cet article


  • Claverie, P.-V.
(2014). Annexes. Anthologie de textes méconnus sur l'ordre du Temple. Le Moyen Age, BMA 29(0), 287-323. https://doi.org/10.3917/rma.bma.029.clav.0287.

  • Claverie, Pierre-Vincent.
« Annexes. Anthologie de textes méconnus sur l'ordre du Temple ». Le Moyen Age, 2014/0 BMA 29, 2014. p.287-323. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-BMA-9782807381025-page-287?lang=fr.

  • CLAVERIE, Pierre-Vincent,
2014. Annexes. Anthologie de textes méconnus sur l'ordre du Temple. Le Moyen Age, 2014/0 BMA 29, p.287-323. DOI : 10.3917/rma.bma.029.clav.0287. URL : https://shs.cairn.info/revue-BMA-9782807381025-page-287?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.bma.029.clav.0287


Notes

  • [1]
    Raymond de Poitiers, prince consort d'Antioche de 1136 à 1149.
  • [2]
    Foulques V d'Anjou, roi de Jérusalem de 1131 à 1143 à la suite de son union avec la reine Mélisende.
  • [3]
    Cette assertion semble dépourvue de fondement, les Byzantins n'ayant subjugué selon les auteurs musulmans qu'Al-Atharib et Ma'arrat an-Numān durant leur campagne syrienne d'avril 1138.
  • [4]
    Empereur romain de 306 à 337 et promoteur du christianisme malgré un baptème tardif en 337.
  • [5]
    Il semble que Romain IV Diogène ait perdu cette croix sur le champ de bataille de Mantzikert en 1071.
  • [6]
    Il s'agit d'un frère de Nūr ad-Dīn, qui avait reçu de leur père Zengi la seigneurie de Harrān en Djéziré.
  • [7]
    La moitié de la cité de Panéas venait d'être cédée par Onfroy II de Toron à l'ordre de l'Hôpital.
  • [8]
    Cette région du Golan s'étendait au Moyen Âge entre la vallée de la Houla et le village d'al-Qunaitra.
  • [9]
    Le chroniqueur Richard du Temple confond dans ce passage l'émir de Hamāh et d'Édesse, al-Muzaffar Taqi al-Dīn Umar (1179-1191), avec le fils de Saladin, al-Afdal, qui assura le commandement de l'expédition.
  • [10]
    Raymond III, comte de Tripoli de 1152 à 1187.
  • [11]
    Guy de Lusignan, roi de Jérusalem de 1186 à 1192, puis seigneur de Chypre jusqu'en 1194.
  • [12]
    Les Arabes passaient pour descendre au Moyen Âge des Iduméens établis dans le désert par Ésaü.
  • [13]
    Saladin, alias Salāh ad-Dīn Yūsuf ibn Ayyūb, sultan d'Éypte et Syrie de 1174 à 1193.
  • [14]
    Balian III d'Ibelin, seigneur d'Ibelin de 1170 à 1193 et de Naplouse de 1174 à 1187 à la suite de son mariage avec l'ancienne reine de Jérusalem, Marie Comnène.
  • [15]
    Un chirographe était au Moyen Âge une charte-partie utilisée lors de la signature de contrats ou traités.
  • [16]
    Gérard de Ridefort ou Ruddervoorde, grand maître du Temple de 1184 à 1189.
  • [17]
    Renaud de Châtillon, prince consort d'Antioche de 1153 à 1163 et d'OutreJourdain de 1177 à 1187.
  • [18]
    Il s'agit d'al-'Ādil Sayf ad-Dīn Abū-Bakr qui administrait l'Égypte au nom de Saladin depuis 1186.
  • [19]
    Henry II Plantagenêt, roi d'Angleterre de 1154 à 1189.
  • [20]
    Soit le lundi 3 octobre 1188.
  • [21]
    Soit le mercredi 11 novembre 1187.
  • [22]
    Soit le vendredi 1er janvier 1188.
  • [23]
    Soit le mercredi 30 décembre 1187.
  • [24]
    Par le terme « Babylone », les Latins désignaient aussi bien la ville du Caire que la terre d'Égypte où se dressait cette ancienne forteresse romaine. Le terme Misr affiche, étrangement, la même ambivalence en arabe.
  • [25]
    Louis IX, roi de France de 1226 à 1270, canonisé par la papauté en 1297.
  • [26]
    Robert Ier d'Artois, neuvième fils de Louis VIII de France et de Blanche de Castille, né en 1216.
  • [27]
    Charles d'Anjou, ultime fils de Louis VIII de France, comte d'Anjou et de Provence de 1246 à 1285.
  • [28]
    Guillaume III de Dampierre, comte de Flandre de 1247 à 1251.
  • [29]
    Étoffes de soie utilisées au Moyen Âge pour la confection des gonfanons et étendards.
  • [30]
    Guillaume de Sonnac, grand maître du Temple de 1247 à 1250.
  • [31]
    Richard Plantagenêt, comte de Poitou de 1225 à 1243 et de Cornouailles de 1225 à 1272.
  • [32]
    Mesnie dans le texte.
  • [33]
    Ce nom pourrait être une corruption de la forme arabe al-Malik al-'Ādīl se rapportant au sultan d'Égypte, al-'Ādīl II, disparu en 1248.
  • [34]
    La mention de saint Rufin tient au fait qu'il passait pour le patron des décapités au Moyen Âge avec son compagnon Valère. Tous deux avaient été suppliciés en Picardie sous le règne de l'empereur Maximien Hercule.
  • [35]
    Il s'agit de Renaud de Châtillon, prince consort d'Antioche de 1153 à 1163.
  • [36]
    Sultan seldjoukide de Rūm ou Konya de 1156 à 1192.
  • [37]
    Émir d'Alep de 1146 à 1174 et de Damas à compter de 1156.
  • [38]
    Il s'agit de Bohémond III, prince d'Antioche de 1163 à 1201.
  • [39]
    Raymond III, comte de Tripoli de 1152 à 1187.
  • [40]
    Baudouin IV, roi de Jérusalem de 1174 à 1185.
  • [41]
    Les Ayyoubides utilisaient lors des opérations de siège des mélanges ignés à base de naphte, pariculièrement redoutables (voir ‘Imād ad-Dīn al-Isfahānī, Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin, trad. H. Massé, Paris, 1972, p. 300).
  • [42]
    La princesse de Galilée, Eschive de Bures, était en fait l'épouse de Raymond de Tripoli depuis 1174.
  • [43]
    Mot effacé dans le manuscrit, que l'on peut traduire d'après le contexte en pactum ou « accord » (voir Gregorii Abulpharagii sive Bar-Hebraei chronicon Syriacum, éd. et trad. P. J. Bruns et G. W. Kirsch, t. 1, Leipzig, 1789, p. 409).
  • [44]
    Il faut comprendre Jérusalem, la cité de Tibériade appartenant au comte de Tripoli.
  • [45]
    Renaud de Châtillon, ancien prince consort d'Antioche devenu prince d'Outre-Jourdain en 1177.
  • [46]
    Il s'agit du prince héritier d'Antioche, Raymond († 1199), dont Barhebraeus écorne l'initiale par erreur.
  • [47]
    Rubēn, prince des montagnes de Cilicie de 1175 à 1187.
  • [48]
    Léon II, prince puis roi de Cilicie sous le nom de Léon Ier de 1187 à 1219.
  • [49]
    Cet Ilkhan de Perse, connu pour son hostilité envers l'Égypte mamelouke, s'éteignit le 10 mars 1291.
  • [50]
    Cette formule désigne le maître du Temple, Guillaume de Beaujeu, qui disparut le 18 mai 1291.
  • [51]
    Ce millésime mérite d'être corrigé d'une année, la chute d'Acre ayant eu lieu en mai 1291.
  • [52]
    Al-Ašraf Salāh ad-Dīn Khalīl, sultan mamelouk d'Égypte et de Syrie de 1290 à 1293.
  • [53]
    Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple de 1273 à 1291.
  • [54]
    Jean de Villiers, grand maître de l'Hôpital de 1285 à 1294.
  • [55]
    Nicolas de Hannappes (O.P.), patriarche de Jérusalem de 1288 à 1291.
  • [56]
    Dix selon la version latine du texte.
  • [57]
    Thibaud Gaudin, grand maître du Temple de 1291 à 1292.
  • [58]
    Le texte devrait nous donner « avec défiance », si le traducteur n'avait pas commis un zeugma en confondant les termes cautela et Castilla dans le texte latin qu'il avait sous les yeux.
  • [59]
    Ou mesnie en ancien français.
  • [60]
    Ce surnom turc signifiant la « pierre rouge-brun » se rapporte au commandant de l'expédition, Sayf ad-Dīn Zarrāk al-Mansūrī, qui avait été nommé en remplacement de l'émir Āqūš Qārī, évoqué par al-Maqrīzī. Il mourut à Damas au mois de décembre 1314 (fin Ša'bān 714 A.H.) selon le témoignage du chroniqueur al-Safadi.
  • [61]
    La date du 12 Muharram 702 A.H. nous est livrée par le chroniqueur Ibn Taghrībirdī (1409/1410-1470).
  • [62]
    Sultan mamelouk de 1293 à 1294, de 1299 à 1309 et de 1310 à 1341, date de sa mort.
  • [63]
    Il s'agit du fameux capitaine de guerre qui informait les templiers dans les années 1280 des projets des sultans mamelouks à l'encontre des Francs de Syrie. Il disparut en 1307 A.D. à l'issue d'une carrière bien remplie.

1. Un témoignage byzantin sur les opérations militaires des templiers en Syrie du Nord (1138)

On doit au grammatikos (secrétaire) Jean Kinnamos la rédaction d'une histoire des règnes des empereurs byzantins, Jean II et Manuel Ier Comnène, qui couvre les années 1118 à 1176 de l'ère chrétienne. Son récit de la campagne menée en Syrie du Nord par Jean II en 1138 signale la présence de « frères » du Temple parmi les forces franques coopérant avec les Byzantins afin de reprendre plusieurs villes musulmanes.

1 Entre-temps, Raymond [1] et Baudouin, qui dominait Maraš à l'époque, comme les difficultés réelles ne s'étaient pas encore manifestées, entreprirent de gagner rapidement avec leur armée la Palestine afin d'aider le roi [de Jérusalem] [2] à affronter le danger. En effet, les Sarrasins voisins des Palestiniens assiégeaient ce dernier dans le château de Montferrand, où il s'était réfugié après avoir eu le dessous dans un combat. L'empereur, qui s'était rendu maître d'Anazarbe [en Cilicie], avança jusqu'au château de Vagha. Cela incita les chevaliers de la garnison d'Antioche à se réfugier, une nouvelle fois, à l'intérieur de ses murs. L'armée des Romains (i.e. Byzantins) installa [le 28 août 1137] son camp près du fleuve [Oronte] qui arrose la ville, une fois l'idée du siège de Vagha repoussée.

2 Les Antiochéniens apparurent au début intrépides et confiants dans la force des murs et des autres fortifications. Cela fit traîner en longueur le siège, pendant lequel certains combattants, comme c'est l'usage dans les armées nombreuses, abattirent des vergers voisins, pour ne pas dire limitrophes de la ville, en cueillant des fruits. Ayant entrepris cela sans conseil, plusieurs d'entre eux trouvèrent la mort. La chose ayant été divulguée aux combattants romains venus à leur aide, ils attaquèrent les portes [d'Antioche] dans un grand tumulte, en mettant en fuite plusieurs des leurs (i.e. défenseurs). Les Romains instituèrent cependant un siège si impitoyable que Raymond [de Poitiers] accéda à l'empereur pour le prier à diverses reprises de recevoir la ville sous la condition que l'empereur devienne son seigneur et que lui-même la régisse avec le titre de vicaire selon la formulation qui serait adoptée. Mais il ne transmit aucun de ces projets aux siens, la chose n'ayant pas abouti.

3 Quelques jours étant passés, l'affaire fut exposée devant le conseil de guerre des Romains et Raymond obtint l'acceptation de sa demande. Le reste des troupes latines rejoignirent à partir de ce moment le camp de l'empereur, à commencer par ceux qu'ils appellent les frères (Φρέριοι ou Phrérioi) et qui habitent ces régions. Ils se trouvaient en effet être par là à cette époque. L'empereur Jean ne voulant pas laisser passer une chance aussi considérable, envahit avec les forces dont on a parlé la Syrie supérieure, prit la place de Bizaa selon les lois de la guerre et du droit, avant de la piller. Il emporta un butin considérable qu'il envoya à Antioche avec une foule de captifs sous la conduite de Thomas, homme de naissance indigne, mais élevé parmi les scribes de l'empereur dès l'enfance. Lui-même atteignit entre-temps l'antique et célèbre ville de Berrhoé (Alep). Mais Thomas dès le début de son voyage fut pressé par les ennemis et ne parvint à échapper au danger qu'après avoir abandonné le butin, les prises et les captifs dont il avait la responsabilité.

4 L'empereur parvint à surmonter le manque d'eau qu'il avait constaté en approchant de Berrhoé dans la région environnante. Les châteaux de Hamāh [3] et Kafartab ayant été pris durant sa progression, ce fut le tour de Šaysar – cité riche en biens de toute sorte et en hommes – d'être attaquée. Il la prit à l'issue d'un siège, mais échoua devant la citadelle qu'il s'apprêtait à attaquer de nouveau lorsque des émissaires lui offrirent de l'argent et la promesse de verser dans l'avenir un tribut annuel aux Romains. Telle fut la teneur de cette mission diplomatique. Pourtant l'empereur repoussa l'offre, en espérant parvenir à les vaincre sous peu. Comme il tenta d'autres attaques infructueuses contre la ville et que de nouveaux envoyés se présentèrent à lui, il accepta d'agréer les termes de la proposition. Ils lui remirent de grands présents, dont une croix admirable qui était un cadeau digne de l'empereur. C'était une pierre précieuse de grande taille, qui présentait la forme d'une croix et qui avait perdu une part infime de sa splendeur originelle lors de son élaboration. Bien que son ornementation fût le fait de l'empereur-apôtre (littéralement « l'apôtre parmi les empereurs ») Constantin [4], je ne sais de quelle manière elle était venue aux mains des Sarrasins [5].

5 Source traduite : Jean Kinnamos, Epitome rerum ab Ioanne et Alexio Comnenis gestarum ad fidem codicis Vaticani, éd. A. Meineke, Bonn, 1836, p. 18-20.

2. La première occurrence du Temple et de l'Hôpital dans une chronique arabe (1157)

Abū Ya'lā Hamzah ibn Asad ibn al-Qalānisī est l'auteur d'une importante chronique de la ville de Damas, couvrant les années 1056 à 1160 de l'ère chrétienne. Son récit mentionne plusieurs affrontements avec les Latins établis en Orient après 1099, dont une expédition dans le Golan qui mit les Damascènes aux prises avec des contingents templiers et hospitaliers au printemps 1157. Les Francs y sont qualifiés avec mépris de « polythéistes » en raison de leur attachement au dogme de la Trinité, rejeté par les musulmans.

6 Le mardi 3 du premier mois de Rabī' [de l'année de l'Hégire 552] (16 avril 1157) le seigneur Nūr ad-Dīn – que Dieu prolonge ses jours – prit la route de Baalbek de façon à évaluer sa situation [militaire] et d'assister à la réorganisation des troupes de la garnison. Des rapports de Homs et de Hamāh lui parvinrent à propos d'une expédition des maudits Francs contre ces districts et des manœuvres entreprises afin de les ravager et de les désorganiser : Que Dieu nous concède un renversement de fortune favorable contre eux et jette sans tarder la destruction sur leurs têtes ! […]

7 Le dimanche 15 du premier mois de Rabī' (28 avril) le messager des bonnes nouvelles rapporta de l'armée victorieuse, cantonnée à Ra's al-Mā', l'information que Nuṣrat ad-Dīn Amīr-Mīrān [6] ayant appris que les maudits Francs avaient dépêché un escadron nombreux et bien équipé de leurs meilleurs guerriers à Bāniyās [7] afin de s'en emparer, ce dernier avait marché rapidement contre eux avec l'armée victorieuse. Il fut mentionné qu'ils avaient décompté 700 cavaliers parmi les champions des hospitaliers, des sergents et des templiers, sans compter les piétons. Nuṣrat ad-Dīn les rencontra avant qu'ils n'eussent atteint Bāniyās, mais après que ses défenseurs eurent quitté la place pour les rejoindre. Il leur infligea une défaite cinglante. Il avait posté certains de ses Turcs les plus solides en embuscade à plusieurs endroits et lorsque la bataille commença entre eux et que les musulmans esquissèrent un repli en premier face aux Francs, les hommes embusqués se portèrent contre ces derniers et Dieu dispensa son aide aux musulmans, en la retirant aux polythéistes !

8 Les épées aiguisées s'abattirent sur leurs têtes et leurs cous avec les souffles combinés du destin et de la mort. Les lances infaillibles et les flèches tranchantes eurent raison de leurs corps si bien qu'aucun d'entre eux ne put s'échapper, à l'exception de quelques-uns que le destin avait épargnés et aux cœurs desquels la peur avait donné des ailes. Il n'y eut pas un seul homme dans cette compagnie qui ne fut tué, ou blessé, ou dépouillé, ou fait prisonnier, ou abandonné sur le sol, et un butin incommensurable de chevaux, armes, bêtes, argent et documents tomba entre les mains des musulmans avec un nombre important de prisonniers, sans parler des têtes des tués. Le corps principal de leur infanterie consistant en Francs et en musulmans du Djebel ‘Āmila, qui s'étaient liés à eux, fut passé par l'épée. La bataille eut lieu le vendredi 13 du premier mois de Rabī' (26 avril) et les prisonniers avec les têtes des tués ainsi que l'équipement [pris] atteignirent la capitale le lundi suivant [soit le 29 avril 1157]. Ils furent promenés autour de la cité où une foule nombreuse et une vaste multitude s'assemblèrent pour les voir. Ce fut un jour férié particulièrement gratifiant durant lequel les cœurs des croyants et les confréries des musulmans se réjouirent [de cette victoire].

9 Ce fut une récompense de Dieu – que son nom soit loué – pour la malveillance éhontée des polythéistes à avoir violé leurs serments d'observer une trêve avec le seigneur Nūr ad-Dīn et la rupture de leur engagement en faveur du maintien de la paix, au même titre que leur raid sur les chevaux mis au pâturage et le bétail des marchands et des paysans qui avaient été enclins à utiliser les prés d'al-Ša'rā [8], en se fiant à la sécurité offerte par la trêve, confortée par la signature d'un traité d'amitié. Une partie des prisonniers pris parmi les polythéistes furent envoyés au seigneur Nūr ad-Dīn à Baalbek ; lequel donna des ordres pour leur exécution sans délai. C'est une humiliation pour eux dans la présente vie, même s'ils recevront un châtiment encore plus amer dans la vie à venir, car « ceux qui ont agi avec injustice, sauront avec quel instrument ils seront renversés » (cf. Coran, V, 33).

10 Source traduite : Ibn al-Qālanisī, The Damascus Chronicle of the Crusades, trad. H. A. R. Gibb, Londres, 1932 (rééd. New York, 2002), p. 329-332.

3. Le récit de la bataille de La Fontaine du Cresson selon une chronique contemporaine (1187)

Comment Saladin mit en fuite le maître du Temple et les autres [combattants]

11 Saladin donc attaqua violemment la Palestine, après avoir rassemblé des troupes de combattants. Il envoya en avant l'émir d'Édesse, Manafaradin [9], avec 7 000 Turcs pour massacrer la population de la Terre sainte. Ce Manafaradin, alors qu'il avançait dans la région de Tibériade, se trouva opposé au maître de la milice du Temple, Gérard de Ridefort, et au maître de l'Hôpital, Roger des Moulins. Il mit le premier en fuite et tua le second lors d'un affrontement inopiné. Dans ce combat, comme le petit nombre des nôtres était cerné par une immense armée, il arriva un événement insigne, digne d'être retenu. En effet, un certain templier, chevalier de son état et tourangeau par les origines, qui répondait au nom de Jaquelin de Maillé, par la force de son courage concentrait tous les assauts contre lui. Ses compagnons chevaliers, qui étaient estimés à cinq cents, ayant été pris ou tués, il supporta seul le poids de la bataille entière si bien que cet athlète glorieux brilla pour la loi (i.e. religion) de son Dieu.

12 À la longue, cerné par les bataillons ennemis et privé de toute aide humaine, voyant tant de milliers d'hommes affluer vers lui de chaque côté, il rassembla tout son courage dans un ultime effort et bravement fit face à l'ennemi dans un parfait isolement. Sa vaillance attira l'admiration de ses ennemis ; ils ressentirent de la compassion pour lui et l'incitèrent à se rendre sans arrière-pensée. Lui, cependant, prêtant une oreille sourde à leurs exhortations, n'était pas inquiet de mourir pour le Christ ; mais surpassé par le flot des javelots, des pierres et des lances, plus que réellement vaincu, il finit par être tué, non sans difficulté, et monta au ciel avec la palme du martyre en triomphateur. Sa mort parut plus douce et indolore grâce au cercle de cadavres que le glaive d'un seul homme avait été capable de tracer sur le sol ! Ce fut doux [en effet] pour un tel homme de mourir ainsi, au milieu [du champ de bataille], entouré des impies que sa dextre vaillante avait terrassés. Et parce qu'il avait monté un cheval blanc et combattu ce jour-là dans une armure blanche, les Gentils (i.e. les musulmans) qui savaient que saint Georges avait combattu dans cette livrée jadis, prétendirent avoir tué le chevalier à la blanche armure qui était le champion des chrétiens.

13 Il y avait à l'endroit du combat des chaumes qu'un moissonneur avait laissés, après que les épis eurent été coupés peu de temps auparavant. Les Turcs avaient foulé le sol en si grand nombre et un seul homme leur avait tenu tête si longtemps, que le champ où ils se tenaient avait été réduit en poudre et qu'aucun vestige de la moisson n'y était à présent visible. Il fut rapporté que certains avaient saupoudré les membres du défunt avec de la poussière, qu'ils avaient par la suite placée sur leurs têtes, en pensant retirer de la force de son contact. Un homme plus ardent que les autres, comme la rumeur l'affirme, se déplaça pour couper les parties génitales du défunt et les conserver à des fins de procréation, en espérant que ces organes inanimés puissent produire un héritier d'un courage analogue. Rendu joyeux au possible par la victoire des siens, Saladin nourrit à partir de ce moment de plus grands projets, son esprit étant enflammé par l'ambition d'occuper le royaume [de Jérusalem].

14 Source traduite : Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi, éd. W. Stubbs, Londres, 1864, p. 6-8.

4. Le récit de la bataille de Hattīn selon un libelle contemporain (1187)

De la disposition des corps de bataille

15 Or donc, le vendredi correspondant au troisième jour du mois de juillet [de l'année 1187] ils (i.e. les chrétiens) convergèrent par colonnes, après avoir laissé derrière eux tout ce qui était nécessaire. Le comte de Tripoli [10] venait en tête en raison de sa dignité, les autres occupant sa droite et sa gauche en vertu des règles du pays. Le corps de bataille de la Sainte Croix et celui du roi [de Jérusalem] [11] suivaient, les templiers fermant la marche afin de protéger l'armée suivant l'usage du pays. Ils se mirent à l'abri à Saphorie afin de rejoindre Tibériade, comme cela est dit, et parvinrent au casal de la Maréchalerie qui se situe à trois milles de la cité. Ils furent contenus en ce lieu par l'attaque des ennemis et oppressés au point de ne plus pouvoir avancer. Puisqu'ils devaient traverser des lieux pierreux et arides afin d'atteindre la mer de Galilée, qui était distante d'un mille, le comte [de Tripoli] demanda au roi en ces termes : « Hâtons-nous et traversons ce lieu, que nous puissions avec le peuple trouver notre salut dans les eaux [du lac de Tibériade]. Faute de quoi, nous nous retrouverons dans un grand péril en faisant relâche dans un lieu aride ! » Lequel répondit : « Nous traverserons immédiatement ! »

16 Entre-temps, les Turcs attaquèrent les extrémités de l'armée si durement que les templiers et les autres, qui étaient à l'arrière-garde, ne pouvaient guère le supporter. Les combattants étant promis à la mort, le roi ordonna brusquement de dresser les tentes, les péchés [des chrétiens] l'exigeant. Comme le comte contemplait la situation d'un air songeur, il déclara : « Hélas ! Hélas ! Seigneur Dieu, la guerre est finie, nous sommes livrés à la mort et le pays est perdu ! » Ils s'établirent avec douleur et difficulté et firent relâche dans un lieu aride, où il y eut pendant la nuit plus d'effusion de sang que d'eau. Cette nuit solitaire n'est pas digne d'éloge, car les chrétiens par manque d'eau perdirent leur force [durant son cours]. Qu'elle ne soit pas comptée parmi les nuits de l'année entamée, ni incluse dans les mois comme la lumière des chrétiens fut obscurcie pendant sa durée. Oh, quelle amère demeure ce fut [pour les chrétiens], la mort ne trouvant point de répit dans cette nuit ! Ce fut la maison du déclin et de la soif dans laquelle les chefs d'Israël périclitèrent à cause de leur désir d'eau.

17 Or donc, les fils d'Ésaü [12] entourant le peuple de Dieu incendièrent le désert environnant et accablèrent ceux qui étaient tenaillés par la faim et la soif, durant toute la nuit avec la chaleur du feu, la fumée et des volées de flèches. Oh, quel repos misérable [ils eurent] sur ce long chemin de solitude ! Peut-être ne se sont-ils pas souvenus que les mains de Dieu avaient racheté autrefois Israël du pouvoir des oppresseurs ? Assurément la rédemption des captifs était encore à portée de main du peuple. C'est un arbre salutaire sur lequel est suspendu un serpent d'airain, dont Dieu libère ceux qui méditent après avoir subi ses morsures. Peut-être ne se recueillirent-ils pas et oublièrent-ils de songer à leur condition parce que la nuit obscure de l'infidélité avait capturé leur foi et que l'aveuglement de l'envie monopolisait leur esprit ? Ils furent dispersés, sans être piqués dans le vif. Ils crièrent sans que rien ne fût en mesure de les sauver, puisqu'ils avaient menti au Seigneur comme des fils étrangers, en claudiquant sur ses chemins. C'est pourquoi il n'exauça pas les demandes de ceux qui criaient, car la louange émanant de la bouche d'un pécheur n'a aucun pouvoir de séduction. En effet le Seigneur les alimenta réellement cette nuit-là avec le pain des larmes et les abreuva sans mesure avec le vin de la componction. Il les couvrit du manteau de la tristesse et de la gêne également, en leur infligeant un dur châtiment. [Néanmoins] ils refusèrent la discipline.

Des piétons occis [sur le champ de bataille]

18 Pendant qu'ils étaient humiliés dans ce lieu d'affliction et recouverts par l'ombre de la mort, le jour commença à luire, jour de tribulation et de misère, jour de captivité et de douleur, d'abattement et de perdition ! Le matin étant arrivé, le roi de Syrie [13] laissant la cité de Tibériade derrière lui, monta avec son armée jusqu'à la plaine du champ de bataille afin de combattre contre les chrétiens. Il s'affaira à préparer ce qui devait arriver aux nôtres. Les nôtres donc convergèrent vers ses corps de bataille et se hâtèrent afin de traverser le susdit lieu. Ragaillardis par des stocks d'eau récupérés, ils envahirent [la plaine] avec la plus grande des vigueurs, en attaquant les ennemis. Puis le comte s'élança afin de prendre le contrôle d'un lieu dont les Turcs commençaient à approcher. Comme ils avaient été mis en rangs et organisés en corps de bataille, on ordonna aux fantassins de protéger l'armée en lançant des flèches de manière à ce que les chevaliers puissent affronter avec plus de facilité les ennemis. Ainsi les chevaliers seraient protégés des archers ennemis par les piétons et les piétons [protégés] des attaques des ennemis par les lances des chevaliers. Par cette aide mutuelle, les uns et les autres obtiendraient le salut de la défense.

19 Mais déjà les Sarrasins approchant, les piétons se regroupèrent en une aile pour entreprendre dans une course effrénée l'ascension de la pointe de la montagne, en abandonnant l'armée à son malheur. Le roi, les évêques et les autres [nobles] envoyèrent vers eux le Bois du Seigneur et l'héritage du Christ (i.e. la Vraie Croix), en leur demandant de venir défendre l'armée du Seigneur. Ceux-ci déclarèrent pour toute réponse : « Nous ne viendrons pas, car nous sommes assoiffées au possible et dans l'incapacité de combattre ». Ils (i.e. les chefs) le demandèrent une nouvelle fois et ceux-ci persistèrent dans leur refus de venir d'une manière ou d'une autre. Pendant ce temps-là, les templiers, les hospitaliers et les turcoples combattaient vigoureusement à l'arrière de l'armée, sans pouvoir prendre l'avantage puisque de toutes parts des ennemis innombrables se multipliaient, en lançant des flèches sur les chrétiens et en les blessant. Comme ils n'avançaient presque plus, ils s'adressèrent au roi [de Jérusalem] pour demander de l'aide, disant qu'ils ne pouvaient supporter davantage le poids de la guerre. Le roi aussi et les autres, quand ils virent que les fantassins refusaient de revenir et qu'ils ne pourraient résister longtemps aux flèches des Turcs sans sergents, ordonnèrent de dresser les tentes par la grâce de la Croix du Seigneur afin d'endiguer le flot des Sarrasins et de combattre plus légèrement. Les corps de bataille donc se divisèrent et les combattants descendirent de cheval pour se regrouper confusément et se mélanger çà et là. Puis ceux qui furent avec le comte de Tripoli à l'avant des combats, voyant que le roi, les templiers, les hospitaliers et les autres combattants étaient confus, qu'ils étaient mélangés avec les Turcs et que des barbares les séparaient du roi en compromettant le chemin de retour vers le Bois du Seigneur, d'une voix commune s'exclamèrent : « Que celui qui puisse passer, le fasse, car le combat nous échappe ! » Pendant ce temps les Syriens (i.e. les musulmans) tombèrent sur les chrétiens par vagues de plusieurs milliers, en les accablant de flèches et les tuant.

De la mort de l'évêque d'Acre

20 Entre-temps, l'évêque d'Acre [Rufin], qui portait la Croix du Seigneur, fut blessé à mort en laissant à l'évêque de Lydda le soin de porter la Croix. La multitude des païens fondit alors sur les piétons et les précipita en contrebas du mont escarpé au sommet duquel ils s'étaient réfugiés préalablement. Ils (i.e. les musulmans) dévastèrent l'endroit en tuant les autres [combattants] ou les capturant. Et certains supportèrent dignement une telle mort en s'élevant contre l'orgueil sans limite de l'esprit en vertu de la Croix de l'humilité laissée par le Christ. Puis le comte [de Tripoli], les siens, Balian de Naplouse [14], Renaud de Sidon et les autres Poulains qui chevauchaient en ces lieux, voyant les choses se présenter ainsi et le lieu susmentionné inaccessible aux chevaux, foulèrent aux pieds les chrétiens en faisant un pont à travers un terrain presque plat. Ainsi ils réussirent à traverser des lieux difficiles et pierreux au milieu des leurs (littéralement « sur les leurs »), en fuyant et les Turcs et la Croix [du Seigneur]. De cette manière ils parvinrent à s'enfuir intégralement avec leurs vies.

De la capture de la Sainte Croix, du roi Guy [de Lusignan] et des autres combattants

21 Les Sarrasins affluèrent donc autour du Bois du Seigneur, du roi et des autres combattants, en dévastant l'ensemble. Que dire de plus ? Les Sarrasins eurent le dessus sur les chrétiens et firent d'eux ce qu'ils voulurent. Hélas pour moi ! Que puis-je ajouter d'autre ? Il convient en effet plus de pleurer à l'heure actuelle et de se lamenter que de proférer la moindre parole. Hélas pour moi ! Je dois annoncer avec le dégoût aux lèvres de quelle manière le précieux Bois du Seigneur de notre rédemption fut palpé par les mains maudites des damnés [musulmans]. Malheur à moi d'avoir été obligé de voir durant mon existence une telle misère ! Malheur aussi à la gent pécheresse, au peuple dangereux de l'iniquité, par lequel la foi de tous les chrétiens est blasphémée, chrétiens pour lesquels le Seigneur, une nouvelle fois, a été contraint d'être flagellé et crucifié ! Ô doux et suave Bois [de la Croix], rougi et lavé par le sang du fils de Dieu ! Ô Croix nourricière à laquelle notre salut est attaché, par laquelle le chirographe [15] de la mort est déchiré et la vie perdue prématurément récupérée !

22 À quoi bon vivre, pour moi, maintenant que le Bois de la vie a été dérobé ? En effet, je pense réellement qu'il a été subtilisé puisque la foi de la Croix du fils s'est évanouie et qu'il est impossible de plaire à Dieu sans foi. Malheur à nous, qui avons perdu notre armure à cause de nos péchés ! Le Bois de notre salut a donc été enlevé et emporté avec indignité par des indignes : deux fois hélas ! On ne doit pas s'étonner du fait qu'ils (i.e. les chrétiens) perdirent la substance matérielle de la Sainte Croix par la force des ennemis visibles puisqu'ils avaient déjà perdu leur esprit et leur âme, en manquant sur le plan spirituel d'œuvres emplies de justice. Lamentez-vous de cela, adorateurs de la Croix, pleurez et peignez dans vos cœurs la Vraie Croix par une foi droite et inébranlable. Réconfortez-vous dans l'espoir puisque la Croix n'abandonne pas ceux qui placent leur espoir en elle, sauf si elle se trouve délaissée en premier. Que dire de plus ? La Croix fut prise avec le roi, le maître de la milice du Temple [16], l'évêque de Lydda, le frère du roi [Geoffroy de Lusignan], les templiers, les hospitaliers, le marquis [Guillaume V] de Montferrat, tous les autres étant, soit tués, soit pris. L'armée des chrétiens fut contrite par la mort, la captivité et la fuite misérable, ses ennemis tirant d'elle et se partageant un large butin. Le Seigneur donc humilia son peuple, en inclinant de sa main le calice et en versant le vin de l'amertume jusqu'à la lie. Sa lie, cependant, n'a pas été encore consommée entièrement. Les Sarrasins boivent à présent dans le calice jusqu'au fond la lie de la damnation.

23 De cela le prophète David se lamenta, en disant : « Ton peuple, Seigneur, ils ont humilité, ton héritage ils ont lésé, ta veuve et l'étranger ils ont tués, les orphelins ils ont occis (Psaumes 94, 5-6). Jusqu'où Seigneur iront-ils ? Jusqu'à ce que la fosse soit creusée pour le pécheur et que la justice soit convertie en jugement (Ps 94, 13 et 15). Que quelque chose leur rende enfin leur iniquité et les perde dans leur méchanceté (Ps 7, 17) », ces Sarrasins ! Ô Prophète, que nous dis-tu ? « Vous qui êtes plantés dans la maison du Seigneur et dans ses jardins, fleurissez (Ps 92, 13) ! Venez, encensons le Seigneur, puisque le Seigneur est un grand maître, etc., qu'il ne repousse pas son peuple et n'abandonne pas son héritage (Ps 94, 14) » !

24 Un autre jour également, après avoir tué le prince Renaud de Montréal [17] et exécuté les templiers et les hospitaliers qu'il avait rachetés aux autres Turcs, Saladin manda à la comtesse [Eschive de Tripoli] et aux hommes, qui étaient dans la citadelle de Tibériade, de l'abandonner et d'aller en paix avec le saufconduit qu'ils voudraient. Ce qu'ils firent, la cité ayant été abandonnée. Saladin partit de là, après avoir pourvu d'une garnison le château, pour gagner Saphorie et à l'endroit où les chrétiens avaient l'habitude de résider, le roi de Syrie ordonna de dresser ses tentes. Les chrétiens ayant été vaincus, il s'empara à la fois de la plaine et du lieu qui abritait leurs pavillons. Il demeura ici également quelques jours pour célébrer la joie de la victoire et diviser l'héritage du Christ entre ses chefs et ses émirs néfastes, en assignant à chacun une part distincte. De Saladin et de ses faits de guerre nous ne dirons pas plus, si ce n'est qu'il chemina à travers la Phénicie, pour s'en rendre maître, jusqu'au Nahr al-Kalb (Fleuve du Chien). Nous évoquerons, en revanche, la manière dont son frère Saphadin [18] et les autres [musulmans] envahirent la région de Gaza et de la Philistie.

25 Sources traduite : De expugnatione Terrae Sanctae per Saladinum libellus, dans Radulphi de Coggeshall chronicon anglicanum, éd. J. Stevenson, Londres, 1875, p. 222-228.

5. Lettre mentionnant le premier engagement naval du Temple et de l'Hôpital en Orient (1188)

26 Au très cher seigneur, Henry [19], illustre roi d'Angleterre par la grâce de Dieu ainsi que duc de Normandie et d'Aquitaine de même que comte d'Anjou, frère Thierry, autrefois grand commandeur de la maison du Temple de Jérusalem, salut dans Celui qui octroie aux rois le salut.

27 Sachez que Jérusalem s'est rendue à Saladin avec la forteresse [de la Tour] de David. Les Syriens assurent la garde du [Saint]-Sépulcre jusqu'au quatrième jour suivant la [prochaine] Saint-Michel [20] et Saladin lui-même a autorisé que dix frères hospitaliers demeurent dans la maison de l'Hôpital [de Saint-Jean] afin de veiller sur les malades pendant une année. Les frères de l'Hôpital cantonnés à Beauvoir résistent jusqu'à présent fort bien aux Sarrasins : ils ont triomphé à ce jour de deux caravanes sarrasines, dont la prise leur a permis de récupérer par la force l'ensemble des armes, ustensiles et victuailles qui étaient conservés dans le château de la Fève, avant que les Sarrasins ne le détruisent.

28 On voit résister jusqu'à présent à Saladin le Crac et la cité de Montréal, le château templier de Safed avec le Crac de l'Hôpital (le Crac des Chevaliers), Margat, Château-Blanc ainsi que les terres de Tripoli et d'Antioche. Une fois Jérusalem prise, Saladin a fait déposer la croix qui ornait le Temple du Seigneur et l'a fait porter durant deux jours dans la ville pour qu'on puisse la frapper à loisir. Ensuite, il a fait laver avec de l'eau de rose le Temple du Seigneur au niveau de son entrée et de sa sortie de haut en bas et de bas en haut, avant de faire acclamer à nouveau sa loi (i.e. religion) dans un tumulte incroyable à travers les quatre ailes [du bâtiment].

29 Entre la fête de saint Martin [21] et celle de la circoncision du Christ [22], il a assiégé Tyr avec treize pierrières qui jetaient sur la ville des pierres jour et nuit sans aucune interruption. La veille de la Saint-Sylvestre [23], messire le marquis Conrad [de Montferrat] a disposé des chevaliers et fantassins sur les murailles de la cité, en supervisant l'armement de dix-sept galères et dix embarcations plus petites. Avec l'aide de la maison de l'Hôpital et des frères du Temple, il a affronté les galères de Saladin et en a pris onze, qu'il avait attaquées frontalement. Il a capturé à cette occasion un grand émir d'Alexandrie avec huit autres émirs et tué une multitude de Sarrasins.

30 Le reste des galères de Saladin échappa aux mains des chrétiens pour se réfugier auprès de son armée. Les navires ayant été tirés sur le rivage sur son ordre, Saladin les fit lui-même réduire en cendres et poussières, en y portant le feu. Éprouvé durement par la douleur, il coupa les oreilles et la queue de son cheval, avant de chevaucher à travers toute son armée au vu et au su de tous. Portez-vous bien.

31 Source traduite : Rogerof Howden, Chronica, éd. W. Stubbs, t. 2, Londres, 1868, p. 346-347.

6. Témoignage du patriarche de Jérusalem, Monaco Corbizzi (1197-1202), sur les templiers

32 Les templiers sont de bons chevaliers portant une chlamyde blanche, frappée d'une simple croix rouge, et un étendard bicolore que l'on dit baussant. Ils avancent dans les batailles, bien ordonnés et sans éclat. Allant au combat les premiers, ils attendent leurs adversaires au point d'être les premiers à l'aller et les derniers au retour. Ils attendent toujours l'ordre de commandement de leur maître et ânonnent dévotement ce verset davidique lorsqu'ils ont décidé de partir en guerre après le retentissement du buccin et de l'ordre de marche : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous mais à ton nom rends gloire ! » (Psaumes 115, 1.)

33 Brandissant les lances contre leurs ennemis, ils fondent comme un seul homme sur leurs troupes, le javelot de guerre à la main, et ne songent jamais à revenir avant qu'ils n'aient broyé leurs ennemis entièrement ou qu'ils n'aient trouvé la mort. Revenant les derniers du combat, ils assurent la protection et l'encadrement de la foule des combattants qu'ils envoient en avant. Si l'un d'entre eux tourne le dos à l'ennemi, se comporte de manière peu virile ou porte les armes contre des chrétiens, on le soumet à une dure discipline : il perd le manteau blanc, qui symbolise son appartenance à la chevalerie avec une croix devenue par sa faute ignominieuse.

34 L'intéressé est mis au ban des autres frères et contraint de manger sans nappe, par terre, le temps d'une année. Il n'aura même pas le droit de chasser le chien qui viendra éventuellement le molester [pendant son repas]. Après une année exactement, si son maître et ses frères estiment sa pénitence satisfaisante, on lui rendra sa ceinture initiale de chevalier. Les templiers vraiment suivent une observance rigoureuse de la religion, en obéissant à tous les ordres, renonçant à la propriété, mangeant et se liant collectivement. En outre, ils établissent leur demeure dans des tentes en toutes circonstances.

35 Source traduite : Monacodei Corbizzi (ou corbizzi), Destatu Terrae Sanctae, dans Itinera Hierosolymitana crucesignatorum(saec. XII-XIII), éd. S. De Sandoli, t. 3, Jérusalem, 1982, chap. 2, p. 168.

7. Traduction intégrale de la Chanson de Guillaume Longue-Épée

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Il nous a paru utile de livrer une traduction moderne de cette chanson anglo-normande dépeignant la fraternité d'armes tissée entre les templiers et le comte de Salisbury, Guillaume Longue-Épée II, à La Mansourah (1250). Bien que désireuse de respecter la structure en laisses du récit, cette version a pris le parti de reformuler les phrases, dont le sens était obscurci par des constructions archaïques et des inversions poétiques absconses.

37 Qui voudra entendre [l'histoire] édifiante de deuil et de pitié du bon Guillaume Longue-Épée, le hardi combattant, qui fut occis en Babylone [24] au carême-prenant, lorsqu'il accompagna le roi Louis [25] avec tout son ost très grand ?

38 À un château de Babylone, La Mansourah est nommé, qui toujours en terre païenne sera renommé, à cause du roi qui fut pris dans cette expédition, et des autres chevaliers qui furent de sa maison,

39 Et du comte d'Artois, sire Robert le Fier [26]. Ce fut par son orgueil, tant il fut présomptueux ! Et maints autres écuyers et preux chevaliers y perdirent la vie, beaucoup ayant d'embarras !

40 Et maint homme vaillant y fut tué, dont le bon Guillaume Longue-Épée, le chevalier hardi.

41 Au carême-prenant, [l'an] de l'incarnation 1249 nommément, quand le comte d'Artois dut passer le fleuve entre l'Égypte et Babylone, et avec lui maint homme,

42 Et le maître du Temple avec sa grande puissance, le vaillant comte Guillaume et ses chevaliers assaillirent les logements aux Sarrasins maudits, qui dehors La Mansourah étaient cantonnés.

43 Maint Sarrasin y fut tué. De toutes parts des logements ils furent assaillis ; car les chrétiens les ont atteints et honnis, et de leurs épées tranchantes taillés en pièces tous vifs.

44 De trois mille Sarrasins et cinq cents et plus, à mon avis, qui furent là atteints, nul ne put échapper ; fût-il monté ou à pied, il ne fut si fort et fier, qu'il ne perdit la tête, sans plus de détour,

45 Excepté ceux qui alors étaient entrés dans La Mansourah, château fort, bien garni et très bien approvisionné. Dedans résidait le sultan, qui par Mahomet avait juré qu'il ferait un grand embarras ce jour-là à la chrétienté.

46 L'armée des chrétiens s'est portée en arrière, le maître du Temple, chevalier avec ses frères, et le comte d'Artois déploie sa bannière ; là il voulut demeurer de la même manière.

47 Et le comte Longue-Épée, hardi et preux, et le comte de Provence [27], chevalier téméraire, et le comte de Flandre [28], [et] nombre à pied et à cheval, sont là demeurés tous à se reposer.

48 Ils délacèrent leurs heaumes pour s'éventer, arranger leurs armes, faire manger leurs chevaux ; ils se mettent à l'aise eux-mêmes, ils en avaient grand besoin ; ils avaient tant combattu qu'ils n'ont guère envie de jouer ; ils se concertent à propos de la manière dont ils voudraient agir, s'ils devaient aller en avant ou là demeurer. Pendant ce temps-là ceux qui voulurent gagner, retournèrent à leurs logements, et trouvèrent grand avoir, bien plus que ma langue ne saurait démontrer ;

49 D'or et d'argent ils trouvèrent grande abondance, [à vrai dire] plus qu'ils ne peuvent porter quand il fut pris.

50 Certains conseillèrent sans ambages de demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent plus de monde, qu'ils pussent aller avec plus d'assurance prendre La Mansourah et l'avoir à leur gré ;

51 Car ils avaient durant le jour beaucoup marché, tué et chassé de leurs cantonnements des Sarrasins, en gagnant chevaux et armes, or et argent, et en tuant, découpant et taillant en pièces les Sarrasins. Et s'il plaît à Dieu de gloire, le matin même ils ont envisagé d'aller plus près de La Mansourah. Quand leur monde ils eurent assemblé, le comte d'Artois dit : « De folie vous parlez. Nous ne craignons Sarrasin qui de mère soit né ; nous prendrons le château tout à nos volontés, ou ils seront tués [ceux] qui là seront trouvés. De cette manière nous pouvons tous les avoir. »

52 Alors parla le maître du Temple, le bon chevalier : « Il serait très profitable d'ici demeurer, de nous reposer nous-mêmes, de soigner nos blessés et de permettre à notre sire, le roi, de passer [le fleuve], et de nous loger tous autour de lui, et de toutes parts assiéger le château avec notre armée. Pendant ce temps-là nous pourrons pointer les engins pour abattre les maisons et briser les murs, et prendre le sultan avec sa grande puissance : ni mur, ni maison ne leur sera d'aucun secours, qu'ils ne soient mis en pièces avec des épées d'acier. De cette manière nous pouvons tous les avoir. Nous avons besoin de repos, nous nous sommes dépensés. Mère de Dieu de gloire ! nous avons bien travaillé ; honoré soit le roi Jésus, qui si bien nous a aidés ! Sans lui nous n'eussions rien conquis ; qu'il en soit honoré ! »

53 À quoi rétorqua le comte d'Artois : « Holà, sire templier ! toujours peau de loup vous voulez avec nous porter. Vous deviez par raison avant tous aller [et] donner aux autres exemples de bien travailler. »

54 Le maître du Temple répondit alors courtoisement : « Aucune peau de loup nous ne portons, comme le savent les honnêtes gens. Vous ne serez jamais aussi prêts [que nous], maintenant allez-vous-en : nous serons les premiers [à combattre] comme vous le verrez bientôt. » Le comte Longue-Épée ajouta : « Agissons sagement. Sarrasins sont cruels et sournois et félonnes gens. Le maître dit son avis et très sagement, car il sait beaucoup de guerre et bien il nous apprend. »

55 À quoi répondit le comte d'Artois, qui était très présomptueux : « Un pareil conseiller peut bien être anglais. Nous ne renoncerons pas pour vos paroles, ni pour votre argent, à aller chercher les Sarrasins par terre et par mer. » Le comte Longue-Épée, qui avait été toujours léger, intervint alors. Quand il ouït le mot, son cœur changea du tout au tout : « Tirez-vous maintenant [à l'écart], car je vais monter. Vous ne serez jamais aussi prêts [que moi], je serai le premier de lance et d'épée contre les ennemis fiers. » Ils lacèrent leurs heaumes et leurs chapeaux de fer : La Mansourah ils veulent prendre et avoir du sultan, par le conseil du comte d'Artois qui fut présomptueux.

56 Le maître du Temple éperonne le cheval, et le comte Longue-Épée déplie les cendals [29]. Ils sont les premiers et étaient si vaillants qu'ils entrèrent dans La Mansourah comme dans leur propre logis.

57 Quand ils furent entrés dedans comme ils pouvaient, les Sarrasins gardèrent tous les portes, car tous à La Mansourah veillaient attentivement afin d'occire les chrétiens dans la mesure du possible.

58 Ils laissèrent retomber les portes, très bien gardées, de telle manière qu'ils enfermèrent l'ensemble des chrétiens derrière les murs. Devant eux se trouvait le fleuve profond, long et impétueux ; derrière la porte à coulisse, qui était condamnée sérieusement, et aux alentours des murs de hautes pierres taillées. Les Sarrasins les cernèrent de toute part avec des arcs turcs bandés, des dards empoisonnés, de longues épées en acier fourbi ainsi qu'avec les grosses pierres qu'ils avaient en quantité. Les Sarrasins assénèrent aux nôtres un grand choc.

59 Et les vilains, par groupe de cinq, saisissaient de grosses pierres et fracassaient les nôtres avec des marteaux pesants. Ils infligèrent aux nôtres de grands dommages, en n'épargnant rien dans les assauts qu'ils livrèrent aux chrétiens.

60 Ils les ont assaillis dedans de toute leur force. Si Dieu n'en prend cure, maintenant ils ont grand besoin de son soutien. Aucun ne pourra s'en échapper complètement sans l'aide de Dieu, à qui revient la licence de tout gouverner.

61 Au milieu de La Mansourah, il y a un grand chemin de la porte jusqu'au fleuve tout en descendant : là se battent les chevaliers vaillants. Maintes têtes de Sarrasins se retrouvent couvertes de sang.

62 Le comte d'Artois, sur son grand destrier, perça l'échelle le premier de sa lance ; il n'avait ni le cœur, ni le courage de rester en place. Il fut tellement assailli de fer et d'acier, que le premier qu'il rencontra le fit tomber à terre ; puis il s'en tourna vers le fleuve, et voulut se noyer.

63 De ce que le comte fit, je ne sais quoi vous dire de plus : son âme est en enfer, en grand martyre.

64 Le maître du Temple, William [30], fut nommé. Sa lance il tint et bien frappa d'épée, [mais] il fut par des Turcs et des émirs fortement blessé. Pour cela, parmi les Sarrasins un grand cri s'est levé.

65 Les Sarrasins crurent bien l'avoir assommé ; mais il était très preux et vaillant et de cœur hardi. Il mit la main à son épée qui était très bien fourbie ; de trois Turcs, hautes gens, il arracha des cris, qui entre les émirs furent bien ouïs : de l'épée tranchante il les fendit par le milieu.

66 Un Sarrasin vint courant, qui léger fut à pied ; en sa main il porta, un couteau, qui fut envenimé ; il haussa la couverture de son cheval armé, et il lui donna un grand coup au côté droit. Le maître sentit très bien qu'il était blessé gravement, et il voulait frapper un émir qui était très renommé ; son cheval lui faillit, car à la mort il est livré. Le cheval choit à terre, le maître resta à pied. Un frère, pourvu d'un bon cheval, arriva en courant. Il donna son cheval bien caparaçonné au maître. Le maître l'enfourcha rapidement avec une joie inégalée. Il referme son gantelet d'acier sur sa lance et court directement vers un émir monté sur un cheval gris ; il le frappe à travers le corps en l'éclair d'un instant. Le corps tombe à terre, tandis que le Diable s'empare de son âme. Que Dieu soit béni qu'il ait pu donner un tel coup !

67 Le frère, dès qu'il fut à pied, appela à lui le cheval qui avait été saisi par les rênes, afin de l'enfourcher.

68 Il mit le pied à l'étrier et enfourcha le cheval gris, ce que vit un païen félon venant de biais. Il lui enfonça son épée tranchante à travers le corps en dessous du bras. Saint Michel emporta son âme en chantant dans un pays, où elle baignera dans la gloire avec Jésus-Christ tout-puissant.

69 Et le maître éperonna son cheval, qui est fort et léger ; il court à un émir qui est fort cruel et fier. Ce dernier aurait pu causer de l'embarras à la gent chrétienne et aimerait en faire s'il le peut ; mais il n'en aura pas l'occasion.

70 Et le maître le frappa de sa lance rapidement au point de fausser ses armes complètement ; contre la poitrine il le visa tout droit et l'abattit froid mort comme le virent plus de cent.

71 Un Sarrasin vint courant, [qui était] son ami très cher ; un émir félon qui avait pour nom Beder (Badr) pour venger avec une lance raide son ami. Il voulait donner au maître des coups sur le corps ; mais Longue-Épée ne voulait plus demeurer et le fit tomber avec son grand cheval ; il court sur l'instant à cet émir par le chemin le plus court, lui coupe la tête et emmène son destrier.

72 De lui le maître fut très bien libéré et son cheval court en aval, joyeux et gai. Un Sarrasin l'atteint avec un dard envenimé alors, et fit au maître une plaie bien large et profonde. Le maître sentit bien qu'il était blessé à mort : il court dès lors aux logements où ils furent hébergés ; confès et repentant et après avoir reçu la communion, il mourut bien vite sans le moindre retard, son âme étant richement présentée à Dieu.

73 En ce bataillon fut tué sire Robert de Ver, qui fut très preux, hardi et vaillant chevalier. Sous lui fut occis son cheval léger, tant que le bon chevalier resta à pied sur le sol.

74 Il se tint près d'un mur et combattit durement. Dix-sept Sarrasins autour de lui furent couchés morts.

75 Et il les tua d'une épée qui fut bonne et tranchante, en leur montrant bien qu'il était en ce jour aussi preux que vaillant. Il combattit tant à pied qu'il ne peut [aller] plus avant ; là mourra son corps, son âme [allant] à Dieu en chantant. À présent, nous arrêterons [de parler] de tous ceux-là et nous évoquerons davantage le hardi chevalier, le meilleur combattant qui pour la chrétienté, depuis le temps de Roland, combattit en armes comme un chevalier vaillant.

76 Ce fut le comte Longue-Épée, qui très fort combattit ; avant qu'il fut mort, très cher se vendit. Il passa dans une autre échelle avec cinq autres [et], avant que vint le soir, se rendit martyr.

77 Un templier fut le premier et sire Wimond était son nom ; avec le comte Richard [31] il fut à la fortification d'Ascalon. Il fut reçu frère là-bas en même temps qu'il prenait le nom de l'endroit. Ses exploits (littéralement « sa prouesse ») lui conférèrent le titre de sire Wimond d'Ascalon.

78 Et sire Robert of Wideley, qui fut très vaillant, et sire Ralph of Henfield, qui tua par la grâce de Dieu maint Sarrasin avec son épée émoulue. Il n'y eut aucun Sarrasin qui fut assez hardi pour l'attendre, ou qui ait assez de vertu.

79 Messire Alexander Giffard, le preux chevalier, qui tout fut en armes vite et léger. Il apparut ce jour-là qu'il voulait profiter, prendre congé des Sarrasins pour les embarrasser.

80 Sire Jean de Bretagne, un chevalier entretenu [par lui], qui était de Rohan, et non de [Rouen en] Normandie, quand son seigneur il dut aider comme seigneur et maître, dans le fleuve tantôt il se mit et se noya.

81 En avant ils chevauchèrent très vigoureusement ; avant qu'ils furent morts, ils en tuèrent plus de cent, en faisant des Sarrasins mercenaires un grand martyre. Chacun court alors avec son cœur contre un émir hardiment, les abattant en un instant sans qu'il fût question d'équipement.

82 À la suite de la mort des émirs, un grand cri s'est élevé. Les Sarrasins mercenaires, la gent maudite, menacent fièrement [les chrétiens] ; par Mahomet ils ont juré que jamais ils n'auront de repos jusqu'à ce qu'ils soient bien vengés.

83 Des Sarrasins y furent et derrière et devant, et donnèrent grands coups à la gent vaillante, et ils frappèrent arrière, non pas comme des enfants, [mais] avec des épées d'acier, qui furent bien tranchantes ; car leurs lances furent dépecées en quartier.

84 Ils tinrent ferme ensemble, les bons chevaliers, chacun prit un autre [adversaire] selon son pouvoir ; tout ce qu'ils purent atteindre, ils le firent demeurer mort ou taillé en pièces, sans avoir aucune merci.

85 Les chrétiens vont chassant les Sarrasins comme des lévriers le feraient des bêtes fuyant vers le bois.

86 Autour de ces cinq chevaliers est rassemblée une grande troupe de Sarrasins, de gens excommuniés ; de chevaux et d'armes ils sont bien approvisionnés. Quand les chevaliers [les] voient, ils sont fort embarrassés.

87 Sire Alexander Giffard dit à son seigneur : « Sire, quel est ton avis, pour l'amour de Dieu, de cette armée de Sarrasins qui vient vers nous ? Devonsnous ici demeurer ou fuir de peur ? » Le comte répondit alors d'un cœur très hardi :

88 « Ici chacun de nous doit montrer sa prouesse. Comme des chiens [qu'ils sont], nous irons à leur rencontre. Pour l'amour de Jésus-Christ, ici nous voulûmes nous porter.

89 Pour l'amour de Jésus-Christ, nous vînmes conquérir en cette terre notre héritage, cette joie céleste [et] pour nulle autre affaire. Ici nous ne vînmes pour maintenir aucune armée, ni nulle guerre.

90 Mais, sire Alexander Giffard, si vous pouvez vous échapper, vous qui gardez mes biens et êtes mon chevalier, veillez à les distribuer entre mes gens de manière à ce que mon âme soit reçue en joie tout d'abord.

91 Donnez aux pauvres religieux, qui chanteront pour moi, et aux pauvres Anglais qui combattront en l'armée, et aux pauvres malades qui en ont grand besoin, et aux lépreux et aux orphelins qui prieront pour mon âme.

92 Donnez pour mon âme mon or et mon argent ; mon trésor et mes armes donnez-les aux bonnes gens, et tous mes autres biens donnez-les si sagement, que vous récoltiez avec moi la joie et Dieu tout-puissant. »

93 Un chevalier de Normandie qui fut de la suite [32] du bon comte Guillaume Longue-Épée, et en qui messire Guillaume avait grande confiance, cria très fort et dit : « Sire, par charité, sire, dit-il, fuyons au-delà de ce fleuve si large : tant il y vient de Sarrasins [que nous] ne pourrons bien longtemps résister. » – « Je ne fuirai pas, dit le comte Guillaume Longue-Épée. Jamais à un chevalier anglais il ne sera reproché que, par peur, je me suis enfui devant des Sarrasins maudits. Je vins ici pour servir Dieu si cela l'agrée. Pour lui, je veux souffrir la mort, car pour moi il fut supplicié ; mais avant que je ne sois mort, je me battrai sans quartier. »

94 « Si vous ne voulez vous en aller, dit le chevalier sur ce, je m'en vais en hâte [car] je ne veux plus demeurer. » – « Va-t'en, dit le comte, puisque vous avez dans la pensée l'idée de vous couvrir de honte, il n'y a pas de temps à perdre. »

95 Il (i.e. le traître) court à son cheval qui très bien fut armé. Bien qu'il se mettre dans le fleuve, l'eau l'a [vite] emporté. Il nagea avec son cheval de bon gré, [mais] son âme fut rapidement recommandée au Diable.

96 Et maint autre Français se noya ce jour-là : tant ils avaient peur de perdre la vie. S'ils eussent combattu pour l'amour de Dieu, leurs âmes auraient été en joie avec leur créateur.

97 Le comte manda à frère Richard s'il voulait s'en aller, et à sire Raoul de Flandre, qui lui était très attaché, et à sire Robert of Wideley, le hardi bachelier, et à sire Richard de Guise qui portait sa bannière : « Voulez-vous vous en aller et me laisser demeurer ? Plutôt que de m'en aller, je me laisserai couper la tête. »

98 Ils répondirent unanimement avec colère qu'ils ne le feraient pour aucun homme qui est vivant : « Dieu nous soit en aide et saint Georges le vaillant, dit chacun pour soi, à Dieu je me recommande ! »

99 Alors le comte, le bon Longue-Épée dit : « Tenons ferme ensemble et nous aurons tout gagné ; tant que nous pourrons endurer, nous ne serons damnés ; si nous sommes tués, nous serons tous sauvés. »

100 Les Sarrasins ont environné les chevaliers vaillants, bien armés, bien montés avec les épées tranchantes, à pied et à cheval, derrière et devant. Nul homme vivant ne saurait en dire le nombre.

101 Messire Richard de Guise qui portait la bannière du bon Longue-Épée, le hardi chevalier, dans la mêlée quand il dut se tourner, vit sa main gauche coupée avec laquelle il portait la bannière ; de ses moignons il la reçut et soutint la bannière, comme un hardi, vaillant et vigoureux bachelier.

102 Et sire Ralph of Henfield, le hardi combattant, pour l'amour de JésusChrist très-cher vendit son sang.

103 Et sire Robert of Wideley, le preux chevalier, qui alla assister une dernière fois son seigneur à la guerre, et frère Richard d'Ascalon, le noble guerrier, mérita grandement ce jour-là de goûter la joie du ciel.

104 Leurs chevaux furent tués, et ils furent à pied ; rapidement ils combattirent pour l'amour de Dieu. Sire Alexander Giffard réussit à s'échapper ; l'or et l'argent qui lui furent baillés, il recueillit avec les chevaux pour les charger ; et il prend le chemin de la cité de Damiette. Il saute dans le fleuve, qui est long et large, car il veut arriver à Diote, comme il a promis à son seigneur lige, le bon Longue-Épée, pour partager son avoir ainsi que ce dernier l'a commandé. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le fleuve, les Sarrasins félons les ont repérés ; le feu grégeois, qui était chaud, sur eux ils ont jeté, et ils les ont réduits en cendres si bien qu'il n'en restait pas un pied. Le comte fut malmené par les Sarrasins, mais ils ne purent tuer son cheval tant il était bien armé, ni le tirer à terre, vaillant comme il était ; mais de l'étrier gauche son pied fut coupé. Ce fut une très grande peine pour ce corps d'être mutilé ainsi.

105 Quand le comte sentit que son pied fut perdu, de son bon cheval à terre il descendit ; il appelle [alors] frère Richard d'Ascalon : « Où es-tu ? Au secours maintenant, frère, nous avons [tout] perdu. »

106 Le frère fut fort vaillant et ne se retira pas en arrière, mais réconforta le comte bien à sa manière : « Ne vous tourmentez pas, sire, Dieu ouïra ta prière, et sa douce mère qu'il chérit tant. »

107 Frère Richard d'Ascalon perdit [non seulement] son cheval, mais reçut mainte plaie également au nom de Dieu

108 Et sire Robert of Wideley combattit tant qu'il put l'endurer ; à Dieu il s'en va alors ; et sire Ralph of Henfield, son compagnon vaillant, offrit une fort belle compagnie de tout son vivant.

109 Aux Sarrasins ils infligèrent des maux et les mutilèrent, et se vendirent cher avant de mourir.

110 Sur les épaules du frère s'appuya le Longue-Épée, l'épée tranchant en sa main : il n'avait qu'un pied. À tous ceux dont il put atteindre la tête, il la coupa, n'épargnant ni haut ni bas, tant il était si bien armé.

111 Un sultan dit au comte : « Rendez-vous sans tarder, vous ne pouvez lutter contre tant de monde. Rendez-vous en hâte, et je vous dirai comment votre corps je sauverai et guérirai du tourment. »

112 À cela répond le comte et à haute voix s'écrie : « À Dieu ne puis-je, et fils de sainte Marie que jamais entre chrétiens, jamais il soit ouï que je me suis rendu aux Sarrasins tant que j'étais en vie, si ce n'est pour couper leurs têtes avec mon épée fourbie ! »

113 Donc dit le sultan, qui avait pour nom Mescadel [33] : « Si vous ne faites cela, par des Sarrasins cruels je vous ferai tailler en pièces comme la viande que l'on met dans le sel. Ton Seigneur, qui est si beau, ne te sauvera pas ! »

114 Le comte cria à voix forte et dit hautement : « Maintenant sauvez-vous, si vous le pouvez, vilains puants. Jamais à vous, devant une menace ou le tourment, je ne renierai Jésus-Christ, un Dieu tout-puissant ! »

115 Là-dessus, le comte fut très fortement assailli ; et il frappe à son tour en arrière avec une épée fourbie, il taille en pièces les Sarrasins qui sont autour de lui, en remerciant Dieu toujours à haute voix.

116 Donc dit le comte à son cher compagnon, qui fut hardi et vaillant, [à savoir] frère Richard d'Ascalon : « Tenons ferme ensemble tant que nous vivons, et vendons cher notre vie avant que nous [ne] mourions. »

117 « Volontiers, dit le frère, par Jésus le fils de Marie et jamais je ne vous ferai défaut tant que je suis en vie. »

118 Tous deux, bons et vaillants, tinrent ferme ensemble, et ne se dérobèrent nullement pour bien frapper leurs ennemis.

119 Le vaillant comte de Salisbury fut donc irrité. Les deux furent assaillis par des Sarrasins maudits, qui voulaient les trancher avec leurs bonnes épées ; mais eux frappent en arrière comme des champions éprouvés.

120 Le vaillant comte hardi charge un émir, le fils du roi d'Égypte qui s'appelait Abraël. De son épée tranchante, il lui donne un nouveau coup. Il lui fendit la tête en deux, le corps tombant sur le gravier.

121 Il le saigna très bien, sachez-le, sans erreur. Et il apparut clairement que son épée était de bonne taille.

122 Il fit voler sa tête très haut à l'instant même. Le corps tombe à son pied, le sultan le voyant. Alors Rufin [34] emporta son âme en enfer, en chantant.

123 Frère Richard, le hardi et fameux, vit cela, à savoir le coup donné par le comte à l'émir insensé ; aussitôt il se mit en avant dans la même chevauchée, et cinq Sarrasins félons à la mort a livrés.

124 Un Sarrasin félon vint sur un cheval lancé, l'épée en sa main était raide [et] tranchante ; au vaillant comte il donna un coup très pesant, en lui coupant la main droite avec laquelle il tenait son épée en avant.

125 Ainsi fut le noble corps fièrement démembré : le pied gauche lui fut enlevé, et la main droite coupée.

126 Ayant perdu la main, il se retira en arrière ; à Jésus-Christ tout-puissant il fit une telle prière, que, si ce fut à son plaisir, pour l'amour de sa mère, il l'aide à se venger de ce peuple amer.

127 Le hardi corps et vaillant sur un pied saute en avant ; à un Turc félon qui s'appelait Espiraunt, en la main gauche il prit l'épée tranchante, et le visage avec le menton il découpa. Un autre coup il lui donna en escarmouchant ; en faisant voler en avant la main gauche avec laquelle il tenait son épée.

128 Alors tombe à terre le vaillant Longue-Épée, qui ne pouvait plus se tenir sur un pied. Les Sarrasins crièrent fort joyeux et gais, de leurs épées tranchantes ils l'ont tout mutilé.

129 Frère Richard, le hardi combattant, s'effondra sur le comte, blessé et sanglant. Il n'eût pu aller pour toute la terre de France en avant et, en voyant le comte mort, disparaît tout autant.

130 Sire Richard de Guise porta sa bannière, avant de voir, en bon bachelier, son maître mourir ; dès qu'il le put et sans tarder, il tomba sur son seigneur et se laissa déchiqueter. Le comte, le porte-bannière et ses bacheliers, ainsi que sire Ralph of Henfield, hardi et fier, sans compter sire Robert of Wideley, qui était son ami très cher, sont tous les cinq tués, [bien que] bons chevaliers.

131 Ils furent occis ainsi ensemble tous les cinq [et] Jésus les amena au paradis.

132 Traduction modernisée : F. Michel, Mémoires de Jean, sire de Joinville, ou histoire et chronique du très-chrétien roi Saint Louis, Paris, 1858, p. 327-358.

8. Les mentions des templiers dans la Chronographie du maphrian jacobite ‘Abul Faradj

On doit au médecin de Mélitène et dignitaire ecclésiastique ‘Abul Faradj, dit Barhebraeus (1226-1286), une histoire universelle qui évoque à plusieurs reprises l'action des templiers en Orient. Il nous a paru judicieux d'exclure de ces témoignages un passage relatif au château de Silifke, qui appartenait à l'ordre de l'Hôpital et non aux « frères » du Temple établis en Arméno-Cilicie à la faveur des croisades.
  1. Et dans l'année 1467 des Grecs, soit en l'an 1156 de l'ère chrétienne, le seigneur d'Antioche, Prayns [35], affronta le gouverneur de Cilicie, T'oros, car les Francs réclamaient les forteresses que les Arméniens avaient prises aux Grecs dans la mesure où elles devaient appartenir aux frères, dont l'œuvre profitait à l'ensemble des chrétiens, étant donné que les Grecs avaient enlevé ces forteresses aux Francs. Or, les Arméniens repoussaient continuellement cette demande. Aussi les deux parties se rencontrèrent-elles dans une bataille près de la Porte de Sekuntaron (La Portelle) et les Arméniens furent vaincus. T'oros s'enfuit, avant de faire la paix et de donner aux frères les villes en question.
    Source traduite : Abū'l Faradj, Chronography, éd. E. A. Wallis Budge, t. 1, Oxford-Londres, 1932, p. 323.
  2. Et dans l'année 1475 des Grecs, soit l'an 1164 de l'ère chrétienne, Yakup Arslan mourut subitement sur la rivière Sangar qui se trouve sur les berges de la rivière Halys. Alors s'éleva pour régner à sa place Ismaïl, le fils de son neveu, qui prit pour femme l'épouse de Yakup Arslan, qui était la fille du sultan [Kılıç Arslan II] [36]. Et Nūr ad-Dīn [37] fixa son campement devant Hārim. Alors cinq gouverneurs se rassemblèrent : Prayns d'Antioche [38], le comte de Tripoli [39], T'oros de Cilicie, le duc grec de Tarse et le maître des frères. Avec eux, il y avait près de 30 000 cavaliers et piétons. Ils vinrent et engagèrent la bataille avec Nūr ad-Dīn, mais furent broyés durement. Le comte, le duc et Prayns furent capturés et transférés à Alep pendant que les frères étaient tués et que T'oros se réfugiait à Antioche. Le patriarche des Francs [Aimery de Limoges] éleva une longue lamentation, suspendit les carillons et arrêta les prières. Nūr ad-Dīn s'empara de Hārim et de Deir Semān en territoire grec, en réduisant en esclavage les moines avec les habitants de l'ensemble du pays.
    Source traduite : Abū'l Faradj, Chronography, t. 1, p. 329-330.
  3. Et en l'année des Grecs 1490, soit l'an 1179 de l'ère chrétienne, l'ensemble des Francs s'accorda avec le roi Baudouin [de Jérusalem] [40] pour entreprendre l'édification d'une cité (sic) sur les rives du Jourdain à un endroit appelé le Gué de Jacob, à partir duquel ils pourraient harceler Damas. Saladin s'éloigna de l'Égypte pour venir attaquer Baalbek, car son gouverneur s'était rebellé contre lui. Après qu'il eut porté la guerre contre lui durement, le gouverneur prêta un serment d'allégeance pour sa vie et lui remit Baalbek. Saladin devint ainsi puissant. Il vint alors dans la région de Palestine et les Francs l'attaquèrent, en parvenant à le mettre en fuite. Ils ravagèrent le territoire des Arabes et regagnèrent leurs bases. Pendant qu'ils campaient et qu'ils se rafraîchissaient, en se réjouissant de leur opération comme s'ils avaient conquis le pays, une embuscade des Arabes eut raison d'eux. Ils (i.e. les Arabes) firent prisonniers près d'une centaine de combattants francs et capturèrent également le maître des frères [Eudes de SaintAmand]. Saladin attaqua la place que les Francs avaient édifiée récemment et la subjugua. Il y avait alors cinq cents frères à l'intérieur. Quand ils virent qu'ils étaient surpassés par les Arabes, certains sautèrent d'eux-mêmes dans le feu et furent brûlés mortellement [41]. Certains d'entre eux plongèrent dans le fleuve Jourdain et s'y noyèrent. D'autres se précipitèrent du haut des murs sur les rochers [situés en dessous] pour mourir après avoir été réduits en pièces. Ceux enfin, qui furent trouvés en vie dans la place, furent tués par les Arabes.
    Source traduite : Abū'l Faradj, Chronography, t. 1, p. 354-355.
  4. Et en l'année 583 des Arabes, soit 1187 de l'ère chrétienne, […] les rois des Francs et leurs nobles se rassemblèrent et se concertèrent afin d'affronter les Arabes en bataille. Le comte, seigneur de Tripoli, déclara alors : « Sachezle ! Ô mes frères ! qu'il n'y a pas de danger minime à affronter en bataille cet homme nommé Saladin. Car sachez-le bien, il était précédemment vizir et issu du petit peuple. Il est aujourd'hui le maître de toute l'Égypte et de la Palestine de même que de l'Orient. La chose qui nous serait la plus utile, tel que cela m'apparaît, est que nous devrions faire la paix avec lui et que chacun devrait rester à sa place. » Alors le nouveau roi Guy [de Lusignan], qui avait pris pour femme, la reine de Tibériade [42], se mit en avant et déclara : « Pour autant que je sois concerné par cette affaire, il n'y a pas d'autre solution qu'une bataille. » Le comte rétorqua pour toute réponse : « Vous verrez ce qu'il adviendra d'un tel désir. »

134 Saladin rassembla également de son côté ses nobles pour se concerter avec eux. Ils déclarèrent alors : « Il n'y a pas de raison particulière pour nous d'affronter maintenant en bataille les Francs qui se sont regroupés puissamment, mais veillons à affaiblir un petit peu la puissance de leurs territoires. Et quand ils seront dispersés et remplis de confusion, il nous sera aisé de les détruire une fois pour toutes. » Mais Saladin n'accepta pas [leurs vues] et répliqua : « Quand serai-je en mesure de réunir une autre assemblée comme la vôtre ? Renforcez votre âme, affrontez les événements comme des hommes puissants et combattez ! Tout ce que le Seigneur (sic) désire, il peut l'obtenir ! »

135 Là-dessus, il enfourcha son cheval et mit ses troupes en ordre de marche. Elles s'égrenèrent et fixèrent leur campement sur les bords du Jourdain, tout autour de la mer de Tibériade. Les Francs se réunirent dans un endroit appelé Saphorie et les deux armées restèrent face à face durant plusieurs jours, sans ouvrir les hostilités. Puis Saladin expédia à la faveur de la nuit une portion de ses troupes contre la cité de Tibériade par un chemin secret. Quand le jour se leva, les soldats sortirent de l'ombre et entrèrent dans la cité pour y donner des coups d'épée et y mettre le feu. La reine était retranchée à ce moment dans la citadelle [de Tibériade]. Dès que Guy [de Lusignan], son époux, apprit la nouvelle de l'attaque, il abandonna ses vêtements [de cour] pour s'exciter au combat avec les autres Francs. Ces derniers chevauchèrent en direction des Arabes avec une fougue féroce.

136 Et quand le soir fut venu, on vit les deux armées installées l'une près de l'autre, même si personne ne dormit durant la totalité de la nuit. Comme les Arabes tenaient la région proche du Jourdain, la soif des Frances s'accrut pendant cette nuit dans la mesure où il n'y avait aucun endroit où ils puissent trouver à boire. Ils étaient de ce fait excités pour la bataille. Quand le jour se leva et que les Arabes virent le courage des Francs, qui s'invectivaient en vue du combat comme des guêpes et ne tournaient pas casaque, ils craignirent davantage et parurent désespérés, leurs genoux s'entrechoquant. Quand Saladin vit leur incurie, il se précipita au milieu d'eux et leur cria dessus d'une voix lourde. Il leur fit entendre des mots à la fois mielleux et amers, c'est-à-dire des paroles d'encouragement et de menaces. Puis l'un des esclaves de Saladin, un jeune homme athlétique prénommé Manguras, sentit redoubler son courage et s'avança au-delà des rangs des Arabes. Quand il fut parvenu entre les deux armées, un autre athlète issu des Francs surgit pour l'affronter. Il le transperça avec sa lance et le fit tomber de son cheval. Il descendit à terre et le saisit par ses atours pour le ramener dans les rangs des Francs et le décapiter.

137 Quand les Francs virent cela, ils furent renforcés dans leur courage, car ils pensaient que c'était l'un des fils de Saladin qui venait de mordre la poussière. Alors le comte [de Tripoli], parce que son cœur était plein de trahison et qu'il redoutait que la victoire des Francs ne survienne – par quoi on le blâmerait d'avoir conseillé de ne pas combattre – proposa faussement aux Francs de chevaucher, avec ceux qui l'accompagnaient, vers les Arabes afin de les défier. Quand il chevaucha en direction des Arabes, ceux-ci ouvrirent un passage dans leurs lignes, parce qu'il y avait un [accord] [43] entre eux et qu'ils savaient à quel point son cœur différait de celui des fils de sa foi (i.e. de ses coreligionnaires). Ayant franchi les lignes arabes, il quitta le champ de bataille et prit la direction de sa cité de Tripoli. Son départ fut l'une des causes majeures de la défaite des Francs, car chacun se mit à douter de son voisin. Néanmoins, comme il n'y avait pas d'autre issue que le combat, les Francs se mêlèrent aux Arabes et les épées s'entrechoquèrent ; mais il n'y avait aucun profit à trouver pour eux, puisqu'après le départ du comte ils étaient semblables à des hommes qui avaient perdu l'espoir. Les Arabes prévalurent sur les Francs et firent prisonnier Guy [de Lusignan], le seigneur de Tibériade [44], Prayns Arnāt [45], le seigneur de Karak, et un nombre important des misérables frères et hospitaliers, etc. Seul un petit nombre [de combattants] fut capable de s'enfuir [du champ de bataille].

138 Quand l'affrontement prit fin, Saladin s'assit sous sa tente et ses nobles se rassemblèrent autour de lui. Il donna des ordres et ils amenèrent devant lui Guy [de Lusignan], l'époux de la reine, par ailleurs dame de Tibériade, et Prayns Arnāt. Saladin rendit honneur à Guy, en le faisant asseoir à ses côtés. Il fit également asseoir Arnāt [sous sa tente]. Comme Guy était brûlé par la soif, il demanda de l'eau dès qu'il s'assit. Saladin donna des ordres et ils lui donnèrent de l'eau qui avait été rafraîchie avec de la neige. Quand il en eut bu la moitié, il donna l'autre moitié [de son eau] à Arnāt qui la but à son tour. Alors Saladin déclara : « Ce n'est pas juste de votre part de lui donner de l'eau sans mon ordre. » Guy répondit alors au sultan : « La soif et une mort en soi ! Ne le condamnez pas à subir deux morts le même jour ! La défaite est un meurtre en soi. Aussi ne l'assassinez pas deux fois de suite ! » Ces paroles plurent au sultan qui était prêt à épargner la vie d'Arnāt si les nobles ne l'avaient pas pressé de le tuer. Ils lui dirent en effet : « Cet homme n'est pas destiné à vivre. Par le passé, il a prêté serment [de loyauté] à plusieurs reprises et a toujours menti. » C'est pourquoi, après avoir envoyé les deux hommes vers une tente dressée spécialement pour eux, il se fit amener une heure plus tard Arnāt et dégaina son épée, avant de le tuer de ses propres mains. Arnāt était à cette époque un vieil homme qui était expérimenté dans l'art de la guerre et il n'y avait aucune limite à sa force et à son courage. Les Arabes nourrissaient à son égard, à cause de cela, une grande peur.

139 Saladin partit là-dessus [du champ de bataille] pour établir son camp près de la citadelle de Tibériade. Il amadoua la reine avec des serments et la fit descendre [de la citadelle]. Il l'expédia à Tripoli avec ses bagages et ses biens, en lui donnant une série de cadeaux. Il tua à ce moment les misérables frères et hospitaliers, qui avaient été faits prisonniers au nombre de quatre-vingts [sur le champ de bataille]. Il acheta la plupart d'entre eux à ses cavaliers à raison de 500 dinars par frère, car il disait que « ceux-ci plus que tous les autres Francs détruisent la religion arabe et prennent plaisir à tuer pour le triomphe de leur foi. C'est pourquoi nous mettrons un terme à [la vie de] chacun d'entre eux ».

140 Source traduite : Abū'l Faradj, Chronography, éd. E. A. Wallis Budge, t. 1, p. 371-374.

  1. Sous le millésime 1217 de l'ère chrétienne et l'année 1528 des Grecs :
    À cette époque Prayns Baimond [46] mourut et il laissa un fils dont le nom était Rubēn, que la fille du roi des Arméniens, Rubēn [47], lui avait donné. Bien que le royaume lui appartienne de façon légale, son oncle [Bohémond IV d'Antioche] fit l'intrépide et l'accapara pour lui-même. Cela remplit de colère le roi des Arméniens, Léon [48], frère de Rubēn l'Arménien, dans la mesure où Rubēn le Franc était le fils de sa nièce [Alice]. Il vint à Antioche et fit prêter un serment de fidélité par la population à Rubēn. Puis cet homme stupide voyant qu'il régnait pleinement s'emplit de fierté et désira s'emparer de Léon, qui l'avait fait roi, de manière à régner conjointement en Cilicie. Alors les frères, qui avaient entendu parler du complot, informèrent Léon de ses intentions et celui-ci s'échappa sans blessure.
    Source traduite : Abū'l Faradj, Chronography, éd. E. A. Wallis Budge, t. 1, p. 430.
  2. Puis, quand les Égyptiens apprirent qu'Arghoun [49] avait achevé sa vie, ils rassemblèrent de grandes armées composées de soldats locaux et étrangers, dont le nombre était sans fin. Ils vinrent et fixèrent leur camp devant la grande et fameuse cité d'Acre, que les Francs possédaient sur le rivage de la Grande Mer (i.e. la Méditerranée). Ils combattirent contre elle avec une grande férocité durant deux mois. Or, les Francs qui étaient à l'intérieur en raison de leur fierté et vantardise, ne consentirent nullement à fermer les portes de la cité aussi bien de nuit que de jour. Les cavaliers francs avaient l'habitude de sortir de la ville hardiment et de faucher, comme lors des moissons, les Arabes qui se trouvaient à l'extérieur. On a dit que plus de 20 000 hommes appartenant aux Arabes furent tués à Acre. Les Francs gardèrent efficacement et attentivement la cité jusqu'à ce que leur gouverneur, le grand comte [50], fût blessé par une flèche et mourut. Puis, ceux qui étaient à l'intérieur devinrent mous et ceux qui étaient à l'extérieur excessivement forts au point de prendre le dessus. Ils érigèrent trois cents engins de guerre le long de la courtine basse, qui se trouvait du côté de la terre, et installèrent près d'un millier de mineurs sous chaque tour afin de saper leur base. Ils parvinrent à faire s'écrouler ainsi une ou deux tours de l'enceinte. Alors les misérables frères et le reste des nobles commencèrent à se replier dans des bâtiments fortifiés – ou monastères – où ils poursuivirent le combat.

142 Quand ils (i.e. les Égyptiens) eurent pris la pauvre cité, ils commencèrent à amadouer ceux qui se trouvaient dans les bâtiments afin de les faire sortir, en affirmant que personne ne les agresserait et qu'ils pourraient prendre la mer et aller là où ils le souhaiteraient avec leurs épouses, leurs fils et leurs filles à condition de n'emporter avec eux aucun de leurs biens. Dès qu'ils (i.e. les frères) ouvrirent les portes, les Arabes se précipitèrent à l'intérieur pour surveiller étroitement les biens [et l'argent] qui se trouvaient dans les bâtiments de façon à ce qu'ils n'emportent rien avec eux. À ce moment, les Arabes virent les fils et filles [des Francs] avec leurs visages aussi beaux que des clairs de lune et ils posèrent leurs mains dessus. Mais les Francs ne purent supporter cela et tirèrent leurs épées et dagues, avant de fondre sur eux. Un nombre incalculable d'hommes fut tué dans les deux camps et les Arabes dévastèrent l'élégante et prospère cité [d'Acre], en ne laissant aux Francs sur les rives de la Grande Mer aucun endroit où reposer leurs têtes. Ces choses se déroulèrent durant le mois de nissan (avril) de l'année correspondant à l'an 1603 des Grecs et 1292 de l'ère chrétienne [51].

143 Source traduite : Abū'l Faradj, Chronography, éd. E. A. Wallis Budge, t. 1, p. 578-579 (ce passage est l'œuvre du frère d''Abul Faradj, Bar Sāumā Sāfi, qui poursuivit son récit historique jusqu'en 1297).

9. La chute finale d'Acre selon une chronique française du début du xive siècle

L'Estoire de la destruction d'Acre se veut la traduction française d'un récit latin du xiiie siècle, hostile aux capitaines Jean de Grailly et Otton de Grandson, qui défendirent Acre contre les mamelouks au printemps 1291. Les ordres militaires apparaissent mieux traités dans la partie finale du récit, traduite ci-après.

a) Du troisième combat [inhérent à] la prise d'Acre, [lequel ne fut suivi] d'aucune récupération [de la ville].

144 Quand le sultan [52] vit que ses gens avaient si mal accompli leur besogne, qu'ils s'enfuyaient et que ceux d'Acre apparaissaient en armes aux portes et là où le mur avait été percé, il ne mit pas la journée à déterminer ce qu'il ferait. Il fit au contraire aussitôt venir à lui tout son ost au son des buccinateurs, exigeant qu'ils abandonnent tous leurs assauts pour être prêts à lui obéir. Il y avait parmi eux plusieurs faux chrétiens, serfs de leur état, comme l'on dit, auxquels le sultan avait promis de doubler leur tribut, s'ils ne parvenaient pas à conquérir la cité, alors qu'en cas de victoire leurs héritiers seraient tenus tout au long de leur existence en leur héritage francs et quittes de toute taxe.

145 L'on vit alors les mécréants charger les engins qu'ils avaient, tandis que ceux qui portaient de grands écus se mettaient en marche, comme cela a déjà été rapporté, pour venir assaillir la brèche du mur et accabler de traits les portes. Quand les chrétiens entendirent le cri des buccins, ils descendirent aussitôt des murs et allèrent à l'endroit où le mur avait été brisé et aux portes pour aider [les défenseurs]. Hélas il y a trop peu de gens pour pouvoir s'opposer à tant de mécréants. Les meilleurs d'entre eux surtout avaient été occis au cours des assauts décrits plus haut, même si sept fois plus de mécréants avait été tués au cours des combats.

146 La bataille, toujours aussi épouvantable, reprit entre les deux parties, les combattants s'entre-tuant férocement. Un cri si fort retentit même d'une part et d'autre que Dieu tonnant n'eût pu s'y faire entendre. Nos chrétiens attendirent hardiment les mécréants, à pied comme à cheval, avec de bonnes épées, des lances, des glaives, des faux et toute sorte d'autres armes dont ils pouvaient s'aider en bataille pour occire de quelque façon que ce fût les mécréants. Mais les chevaliers mécréants s'assemblèrent de leur côté en une multitude très nuisible à nos chrétiens qui devaient défendre la brèche du mur et la porte Saint-Antoine. Car des mécréants à cheval les entourèrent soudainement dans une grande confusion et les chargèrent sous une pluie accablante de javelots, lances au poing.

147 Mais nos chrétiens finirent malheureusement par rentrer dans la cité. Tous se défendaient maintenant à grande infortune de cœur, car ils avaient perdu beaucoup des leurs. Si vous aviez vu comment l'on coupait les têtes à certains, les épaules à d'autres, les bras à d'autres encore ! [Vous auriez pu voir] des têtes être fendues jusqu'aux dents, des corps être percés de lances ou d'épées tranchantes, des combattants étant massacrés tout en se débattant dans un bain de sang ! [Vous auriez vu également] certains mourir et tourner leurs yeux une dernière fois, d'autres luttant tout en étant tourmentés alors que certains, maintenant près de la mort, s'efforçaient de se relever.

148 Un si grand massacre eut lieu de part et d'autre qu'il ne subsista aucun emplacement en dehors des cadavres mêmes où l'on pût poser son pied. Le courage des mécréants crût davantage, car nos gens se dispersèrent à droite et à gauche. Alors que les Sarrasins s'emparaient de la ville 1 000 chrétiens environ leur tinrent tête, avant d'être refoulés vigoureusement à coups d'épées par les mécréants jusqu'à la porte du Temple. Ils bataillèrent comme ils purent contre les mécréants, mais finirent par être repoussés par ces derniers à l'intérieur. Hélas, qui pourrait raconter les périls qui éprouvèrent ce jour-là ceux d'Acre, ou pourrait les envisager ou les énumérer ! Vous en saurez plus si je poursuis le récit. Les chrétiens qui s'étaient enfuis et remis à la protection du château du Temple furent assiégés par les mécréants.

b) [Voici] quels nobles chrétiens furent tués ou s'échappèrent [de la ville].

149 Ceci avait déjà eu lieu, quand les Sarrasins entrèrent dans la cité au premier assaut. Le ministre du Temple [53], qui était maintenant avec ses frères et qui allait donc défendre sur le tard la porte Saint-Antoine, fut blessé gravement d'un coup de lance et tomba de son cheval à terre comme mort. Le ministre de l'Hôpital [54] fut hélas blessé dans les mêmes circonstances en plusieurs endroits, après avoir vu s'écrouler sous lui son cheval. Ses gens le portèrent jusqu'au rivage et le mirent dans un dromont. Le bon patriarche [55] [pour sa part] fut tiré en arrière jusqu'au port par sa suite, quoiqu'il eût crié et braillé ceci : « Voyez que vous m'enlevez malgré moi à mon peuple, que l'on massacre, comme si je voulais l'abandonner très cruellement ! »

150 Jean [Ier] de Grailly et Otton [Ier] de Grandson, qui étaient capitaines d'Acre, abandonnèrent leur escorte avec d'autres gentilshommes et s'enfuirent vers la mer, sans plaie ni sans avoir, faisant honte à toute chevalerie venant de contrées [vouées] à la charité. Ils embarquèrent dans une galère. Tous ceux que je vous ai nommés hélas, tant que les Français étaient au faîte de leur pouvoir furent aussi droits qu'une pointe de fer dur, au point de prétendre manger ceux qu'ils atteignaient et de prétendre pouvoir rompre une barre [de métal], tant ils étaient pleins de vantardise ! Ils ne surent pas affirmer simplement avec autant de force, par la suite, qu'ils aimaient mieux mourir que fuir la bataille. D'une certaine manière ils ne s'en enfuirent pas, car ils n'y prirent jamais réellement part… Ils partirent, au contraire, sans coup férir et abandonnèrent ceux qu'ils devaient protéger. Ils s'enfuirent par peur et perdirent espoir, car ils ne croyaient pas fermement, selon moi, en notre Seigneur.

151 Mais frère Matthieu [de Clermont], maréchal de l'Hôpital, constatant que toute la chevalerie des ordres était mise à mort et que la chevalerie du siècle s'enfuyait et était exterminée sans pitié par les Sarrasins, et estimant, d'autre part, ne pas pouvoir agir suffisamment pour secourir par la force le reste des chrétiens – dont il ne demeurait qu'un fort petit nombre –, brocha son cheval des éperons et se jeta sur les mécréants comme un homme dépourvu de toute raison. Il passa avec la force de son destrier la porte Saint-Antoine en traversant l'ost des Sarrasins et en renversa un grand nombre, allant jusqu'à en tuer plusieurs, comme le loup devant lequel les brebis fuient là où elles peuvent. Les mécréants s'enfuirent ainsi çà et là par peur de lui, et tandis qu'il repassait la porte Saint-Antoine sous leur pression, son destrier fut si épuisé qu'il ne put que s'écrouler. Il s'arrêta avant d'avoir pu retirer ses pieds de ses éperons et s'immobilisa comme s'il était attaché au milieu d'une rue. Les mécréants tuèrent alors son destrier à coup de lances. Ce dernier tomba à terre et ils occirent le bon chevalier, qui rendit alors son âme à son créateur.

152 Parmi ceux qui s'étaient mis à l'abri des Sarrasins au Temple, quelquesuns s'en remirent au péril de la mer. D'autres se joignirent à ceux qui étaient déjà montés sur les nefs. Le patriarche en reçut tant sur la sienne que le navire sombra, coulant à cause de cette surcharge. Ses occupants furent tous ainsi noyés. De l'ost s'échappèrent toutefois avec le ministre de l'Hôpital sept de ses frères et cinq frères [56] du Temple, qui élurent d'eux-mêmes comme ministre frère Gaudin [57]. Celui-ci convint avec le sultan que lui-même et tous les chrétiens, qui étaient au Temple, s'en iraient par mer en abandonnant la cité et le pays. [Il fut convenu] qu'ils puissent emporter ce qu'ils voudraient en un trajet, en laissant telle quelle la maison du Temple. Le sultan envoya alors au Temple trois cents Sarrasins en armes pour vérifier qu'ils n'emportassent pas plus que ce qu'ils devaient.

153 Pendant que les chrétiens attendaient leurs nefs, les mécréants traînaient les enfants et les femmes dans les recoins des maisons pour coucher avec. Ils faisaient leurs ordures dans une église quand ils ne parvenaient à faire pire. Quand les chrétiens virent qu'ils ne pouvaient plus endurer cela, ils allèrent se plaindre des mécréants au ministre, qui leur répondit : « Hélas mes enfants, cela m'ennuie beaucoup, mais je ne puis rien y faire ! » Quand ils entendirent cela, ils fermèrent leurs portes et coururent sus aux mécréants. Ils les mirent tous à mort, grands et petits, et garnirent les murs, les tours et les portes du Temple de défenseurs. Lorsque le sultan eut entendu cela, il commanda que tous allassent assaillir le Temple et qu'ils missent à mort les voleurs et traîtres [qui y résidaient], car il voulait qu'ils s'en allassent définitivement en aumône de la victoire que Mahomet leur avait octroyée.

154 Frère Mongaudin réfléchit alors et fit semblant d'apaiser la chose avec le sultan. Quand il vit qu'il œuvrait en vain, il ne dormit pas de la nuit. Au contraire il ouvrit sagement [les portes] pendant que les chrétiens veillaient afin de se défendre, tout en protégeant la maison. Avec l'aide qu'il obtint de ses frères, il fit porter à la mer, sans être inquiété, les saintes reliques et ce qu'il put ôter et emporter des trésors [conservés au Temple]. Et aussitôt après, lui et ses frères gagnèrent avec quelques autres la haute mer et allèrent en Chypre et en Castille [58]. De ceux qui demeurèrent au Temple à la garde de Dieu, on ne sait rien de certain, si ce n'est qu'ils se défendirent et qu'ils vendirent chèrement leur existence, comme Dieu le fait. Il fut vu de ceux qui allaient et venaient par mer que les Sarrasins détruisirent la cité d'Acre et la rasèrent.

c) De l'admonestation à l'Église, aux prélats et aux princes de la chrétienté afin qu'ils pleurent sur la destruction d'Acre

155 Les Sarrasins déloyaux commencèrent alors à aboyer comme des chiens, fort joyeux d'avoir détruit une si grande cité et d'avoir mis à mort autant de bons chrétiens. Hélas, tout peuple humain et chrétien à l'opposé ne doit cesser de crier, de braire, de gémir, de mouiller souvent ses yeux de grosses larmes, d'avoir de la compassion dans sa douleur et des soupirs ainsi que de sentir son cœur se briser ! Ha ! Fille de Sion pleure et mouille la prunelle de tes yeux de larmes à cause de la destruction d'Acre, qui t'aimait tant et qui était une si bonne cité. Ha ! Fille de Sion pleure car, ceux qui disaient toujours être tes protégés et qui devaient te gouverner t'ont abandonnée (Lamentations 2, 18) !

156 Il s'agit du pape, des cardinaux, des prélats de la sainte Église, de l'ensemble du clergé, des rois, princes, barons, chevaliers, et autres nobles personnes, qui représentent la pompe du monde et qui s'endorment dans cette vallée pleine de larmes et de délicieux péchés. Ceux-ci ont laissé gâter et détruire une telle cité, pleine de peuple, et l'ont laissée aux Sarrasins comme une brebis au milieu des loups. Montés orgueilleusement sur leurs grands chevaux et commettant des abus, ces derniers ont voué à l'oubli les méfaits [perpétrés contre] Acre comme sa chute. D'autres, qui poursuivent la gloire et le faste de ce monde, se sont élevés au-delà de ce qu'il faut, alors qu'ils auraient dû gouverner et défendre la sainte Église.

157 Ils sont assis sur des chaires de pestilence et des sièges d'iniquité et sont loin de dépenser les biens du Crucifié à bon escient, ni dans le cadre d'œuvres de miséricorde. Au contraire ils ont de hautes tours, hautes maisons, hautes salles et de grands édifices, non pour rendre hommage à Dieu mais par vanité, et font peindre et décorer leurs chambres et leurs édifices. Leur intention, qui plus est, est d'ôter par la force, peu par le droit, mais beaucoup par la force, toute la substance des pauvres ou de ceux qui leur sont assujettis. Il y a énormément à dire en vérité. Plusieurs se distinguent même du peuple, comme s'ils étaient de loyaux dispensateurs du patrimoine du Crucifié et de la foi.

158 Hélas ! Ce sont ceux qui pensent voir clairement avec leurs yeux aguerris, qui sont totalement aveuglés par leur véritable acuité visuelle. Car par les entêtements de la luxure, ils se vautrent dans des désirs charnels et croulent sous le poids de leur grande richesse. Ils ne peuvent se dresser et sont prisonniers des souhaits de l'avarice, ne pouvant se lier entre eux par le cœur ou la pensée. De telles gens on peut dire ce que l'on affirme couramment, mais qui est une parole du roi David : « Quelques-uns montent jusqu'aux cieux », non par leur langue ou leurs paroles, mais du fait d'œuvres faites contre nature (Psaumes 107, 26). « Ils descendent dans les abîmes » à cause du tourment engendré par leurs mauvaises œuvres (Ps 107, 26). « Les âmes de telles gens pourrissent, prisonnières de leurs mauvaises œuvres. » Ils se départent d'œuvres innocentes, sans jamais les retrouver et pour cela « sont troublés comme l'homme qui est ivre ; ce qui fait que toute leur sagesse s'en trouve dévorée » (Ps 107, 27).

159 Ainsi certains en la première fleur de leur jeunesse consacrent leur enfance à cultiver une noble et agréable raison ou à entendre des paroles oiseuses. Ils font preuve parfois de mollesse au lieu de courage, s'efforçant de courir des heures durant ou chassant cerfs et biches avec des chiens. Les autres poursuivent un cerf chétif ou se moquent d'un pauvre homme. Ils sont nonchalants dans ce qu'ils ont à gouverner et n'apprécient guère l'élévation qui est la leur. Il ne leur suffit pas de tourmenter leur entourage, car ils abandonnent lorsqu'ils meurent leur suite [59] en danger de mort. À propos de ceux-ci, on dit souvent : « Où sont les princes des gens, qui dominant toutes les bêtes qui sont sur terre entendent aussi les oiseux du ciel (Ps 148, 10-11) ? » Par entendre, il faut comprendre ceux qui délaissent la voie de la sagesse.

160 De telles gens font d'une certaine manière semblant d'afficher en leur cœur de la pitié ou de la compassion, se vantant d'être prêts à venger les injures faites à notre Seigneur et [à poursuivre] la lutte. Mais ils amoncellent des fortunes, enrichissant d'or et d'argent leurs trésors. Ils prennent et font prélever par de criantes saignées chez leurs pauvres sujets ou dans les églises qui leur sont soumises [le maximum]. Ils font toutefois semblant d'ignorer cela, mais le font pour ravir et prendre possession des royaumes et des seigneuries, qui leur sont voisines, afin de les intégrer par la force à leur royaume. Ils négligent leur besogne principale, qu'ils se vantaient pour autant d'honorer. De tels personnages l'on peut rapporter et écouter [le témoignage de] l'autorité citée plus haut : « Où sont les princes et ceux… ? »

161 Et où sont ceux qui accumulent en leurs trésors or et argent, chose à laquelle tous les hommes d'aujourd'hui accordent du crédit ? Ces hommes, dont les possessions illimitées sont sans fin, forgent aussi l'or. Ils sont curieux et ardents ; mais ne voient pas leurs œuvres payées en retour, car ils ne gagnent aucun profit perpétuel en ces temps, ni aucun apaisement par leurs œuvres. Tous ceux-ci hélas et la plupart des gens dépensent leurs trésors en négligeant Dieu, sans acquérir avec honneur sa grâce ou tout autre avantage, mais seulement ce dont ils ont l'habitude ! Ils acquièrent en effet toute sorte de choses et de biens pour eux, mais ne se décident nullement à conquérir ce qui appartient à Dieu et qui en procède. Ils dépouillent, au contraire, au péril de leurs âmes les pauvres gens de biens qui leur valent honte et mauvaise renommée.

162 Que puis-je dire hélas de plus, si ce n'est que cela se fait systématiquement au préjudice des pauvres gens ? Ma volonté était qu'ils sussent, qu'ils entendissent et qu'ils regardassent, voire prévissent leur fin prochaine. Mais ils n'affichèrent aucunement jusqu'à maintenant la volonté de le faire d'une façon satisfaisante. Je prie toutefois afin que notre Seigneur veuille visiter son peuple et insuffler aux gens la bonne volonté nécessaire pour qu'ils délaissent la gloire mondaine, qui ne vaut rien, et puissent seulement avoir à l'esprit la gloire de Dieu, et par là même recouvrer la Terre sainte.

163 Source traduite : Paris, BNF, manuscrit n° 2825 de l'Ancien fonds français, fol. 372 v°-374 v°.

10. Témoignages de trois chroniqueurs mamelouks sur la prise de l'îlot de Rouad en 1302

Nous livrons aux lecteurs trois textes qui éclairent la perte de l'îlot de Rouad, subie par les templiers en septembre 1302. Le premier est l'œuvre d'un chroniqueur copte contemporain des événements, tandis que les deux autres sont le fait des polygraphes Ibn Kathīr (1301-1373) et al-Maqrīzī (1364-1442), qui utilisèrent des sources antérieures et des documents d'archives mamelouks.
  1. En cette année [702 de l'Hégire] fut conquise l'île d'Arwād, près d'Antartūs (Tortose), le mercredi deuxième jour du mois de Safar [soit le 26 septembre 1302] ; la nouvelle de cet heureux événement arriva [au Caire]. L'île fut conquise par Kéherdash [60] et Ansadamur, gouverneur de Tripoli. Elle fut enlevée par la force, à la pointe du sabre : un grand nombre de ses habitants furent tués et plus de deux mille personnes y furent faites prisonnières. Elle était la source d'un grand mal pour les musulmans, particulièrement pour ceux qui habitaient le littoral de la Palestine.
    Traduction utilisée : ibn Abil-Fazaïl, Histoire des sultans mamlouks. Texte arabe publié et traduit en français par E. Blochet (1260-1316), dans Patrologia orientalis, t. 20, 1929, p. 81-82 (587-588).
  2. Et le second jour de ce mois [de Safar 702, soit le 26 septembre 1302] l'île d'Arwād située à proximité de la ville d'Antarsūs (Tortose) fut prise. Elle figurait parmi les sites nuisibles pour les habitants de la côte. Des navires vinrent d'Égypte par la mer, avant d'être renforcés par l'armée de Tripoli. Ils s'emparèrent de l'île en une demi-journée, tuèrent environ deux mille habitants et firent cinq cents prisonniers. La prise [de l'île] marqua la fin de la conquête du littoral. Dieu libéra les musulmans des méfaits de ses habitants.
    Source traduite : Ibn kathīr, Al-bidāya wan-nihāya fī tārīkh, traduit dans A. Fuess, Verbranntes Ufer. Auswirkungen mamlukischer Seepolitik auf Beirut und die syro-palästinensische Küste (1250-1517), Leyde, 2001, p. 23.
  3. En cette année [de l'Hégire 701, soit 1301/1302 de l'ère chrétienne], un courrier de la poste apporta de Tripoli la nouvelle que les Francs s'étaient emparés d'une île située en face de cette place et nommée Arwād ; qu'ils l'avaient abondamment pourvue de munitions et machines de guerre et y avaient placé une nombreuse garnison ; que, de là, ils faisaient des courses sur mer et enlevaient les vaisseaux musulmans. Le vizir [Šams ad-Dīn Sunqur al-A'sar] donna l'ordre d'équiper quatre galères de guerre et l'on travailla à réaliser ce projet […].

165 Le même mois [de Muharram de l'année 702 de l'Hégire,], on acheva la construction des galères sur lesquelles on embarqua des soldats et des instruments de guerre. Elles étaient placées sous le commandement de l'émir Djamāl ad-Dīn Āqūš Qārī Alaytī, gouverneur d'al-Bahnasa. Une foule nombreuse se rassembla pour assister aux manœuvres de cette troupe [sur le Nil, le 5 septembre 1302 de l'ère chrétienne] [61]. Āqūš était monté sur la plus grande des galères et descendit le fleuve jusqu'à hauteur du Mékias. Le sultan [an-Nāsir Muhammad] [62] en personne, accompagné des émirs, était descendu du palais pour être témoin du spectacle ; et l'on voyait réunie sur le même point une multitude immense. La location d'une barque pouvant contenir six personnes s'éleva à cent dirhams. Les deux rives du fleuve, depuis Būlāk jusqu'à l'arsenal, étaient couvertes de monde, en sorte qu'on ne trouvait pas l'espace d'un pied qui restât vide. L'armée se plaça sur le rivage du jardin de Habbāb. Les émirs montèrent sur des barques et passèrent dans l'île de Rawda. En même temps les galères s'avancèrent pour exécuter leurs manœuvres, comme si elles avaient été en situation de combat.

166 La première, la seconde et la troisième firent cet exercice d'une manière qui causa à toute la foule une satisfaction extrême, attendu que ces bâtiments étaient abondamment garnis de soldats, de pièces d'artifice et de machines de guerre. Ensuite, la quatrième galère que montait Āqūš, partit du port de l'arsenal du Caire (Misr) et arriva au milieu du Nil. Mais, à ce moment la violence du vent l'agita, la fit tanguer tout entière et la renversa complètement de sorte qu'elle se trouva sens dessus dessous. Toute la foule poussa un cri affreux qui était capable de faire avorter les femmes enceintes et le plaisir que procurait la fête fut tout à fait troublé. Tout le monde s'empressa de rejoindre la galère et de repêcher tout ce qui était tombé à l'eau. Personne ne périt à l'exception d'Āqūš et le reste des hommes fut sauvé. Le sultan rentra dans la citadelle, accompagné des émirs, et la foule se dispersa. Trois jours après, on retira du fleuve la galère submergée. La femme du pilote et un enfant qu'elle allaitait se trouvèrent encore en vie. On fut même extrêmement surpris que ces deux êtres pussent rester en vie dans un si long intervalle. On s'occupa avec ardeur de réparer le bâtiment jusqu'à ce que sa construction fût achevée.

167 L'émir Sayf ad-Dīn Zarrāk al-Mansūrī fut désigné pour la conduite de cette expédition en remplacement d'Āqūš Qārī. Le nouveau commandant se rendit avec les galères à Tripoli. Là, ayant pris un renfort de soixante mamelouks, sans compter les bahrites et les volontaires, il se dirigea vers l'île d'Arwād située à proximité de la ville d'Antartūs (Tortose). Il tomba sur les Francs à l'improviste et les enveloppa de toutes parts. Après un combat de quelques moments, la victoire se déclara pour l'armée égyptienne qui passa au fil de l'épée un grand nombre d'ennemis. Les autres, ayant demandé une capitulation, furent faits prisonniers le vendredi vingt-huitième jour du mois de Safar [de l'année 702, soit le 22 octobre 1302]. Tout ce qu'ils possédaient tomba au pouvoir du vainqueur. Le général, de retour à Tripoli, après avoir mis à part le quart du butin pour être envoyé au sultan, distribua tout le reste. Le nombre des prisonniers s'éleva à 280. Un courrier de la poste, expédié de Tripoli, ayant apporté ces nouvelles, on battit les tambours dans la citadelle en signe de réjouissance. Ce jour-là même, l'émir Badr ad-Dīn Baktaš [al-Fakhrī] [63] arriva, revenant de l'expédition contre Sis [en Cilicie].

168 Traduction utilisée : Al-Maqrīzī, Histoire des sultans mamlouks de l'Égypte, trad. E. Quatremère, t. 2, part. 4, Paris, 1845, p. 190 et 194-196.


Date de mise en ligne : 16/05/2025

https://doi.org/10.3917/rma.bma.029.clav.0287