Chapitre Premier
Niveaux de pertinence et plans d’immanence
Signes, textes, objets, pratiques, stratégies et formes de vie
Pages 17 à 78
Citer ce chapitre
- FONTANILLE, Jacques,
- Fontanille, Jacques.
- Fontanille, J.
Citer ce chapitre
- Fontanille, J.
- Fontanille, Jacques.
- FONTANILLE, Jacques,
Notes
-
[1]
La distinction traditionnelle entre « expression » et « contenu », en tant que formes est ici mise en relation avec une distinction plus générale, entre « expérience » et « existence », en tant que substances. Cette mise en relation repose sur le principe général de l’« horizon ontique » de la signification : cet « horizon » peut être en effet saisi, au cours de la sémio-genèse, soit comme expérience, soit comme existence ; en d’autres termes, l’instance énonçante se pose soit comme une instance existentielle (dans un rapport existentiel avec le monde signifiant), soit comme une instance d’expérience (dans un rapport d’expérience avec ce même monde). Cette distinction peut être aussi rapportée à la double identité de l’actant, telle qu’elle est développée dans J. Fontanille, Séma et soma. Les figures du corps (Maisonneuve & Larose, 2004) : le Moi, support de l’expérience et promoteur de l’expression, et le Soi, support de l’existence et de l’élaboration des contenus de signification.
-
[2]
Cf. François Rastier, Sémantique et recherches cognitives, Paris, PUF, 1991, p. 220-223.
-
[3]
« Figures » peut se gloser selon le cas comme, « unité minimale », « morphème », etc. « Texte » comprend aussi bien les textes verbaux que les textes non verbaux, images ou autres.
-
[4]
Le statut sémiotique des « figures du corps », et notamment les formants principaux d’un éventuel plan de l’expression pour une sémiotique du corps (notamment l’« enveloppe », la « structure matérielle » et le « mouvement ») sont longuement discutés dans Jacques Fontanille, Séma et soma. Les figures du corps, op. cit.
-
[5]
Exemple emprunté à Isabelle Klock-Fontanille, dans Les écritures, entre support et surface, Paris, L’Harmattan, 2005.
-
[6]
Cette combinaison entre deux niveaux de pertinence, objets et pratiques dédiés à l’inscription et à la communication d’un texte, correspond exactement à ce qu’il est convenu d’appeler un médium. Dans sa thèse intitulée Textes et graphiques. Contribution à une épistémologie sémiotique (Faculté de philosophie et de lettres de l’Université de Liège) Sémir Badir a choisi de faire des médias un niveau de pertinence spécifique, et ce choix présente quelques avantages en matière de description. Mais il n’est pas sûr que les médias, qui comprennent à la fois les « canaux », les « formats » et des règles de la pratique, c’est-à-dire des propriétés hétérogènes, puissent faire l’objet d’une analyse continue au sens strict ; dès lors que leur analyse serait discontinue, elle relèverait de deux niveaux de pertinence distincts.
-
[7]
Il en va de même des immenses traces organisées qu’on rencontre sur les plateaux andins, et qui, à cet égard, ont suscité les plus étranges spéculations (cf. le rôle accordé à d’éventuels visiteurs extraterrestres par certains « exégètes » férus de mystères et de sciences occultes).
-
[8]
Parler de la prédication comme d’une « scène », ainsi que le faisaient Tesnière, Fillmore, et comme le font bien d’autres aujourd’hui, consiste justement à restituer, au moment de définir un niveau d’analyse pertinent (celui de l’énoncé phrastique), une dimension d’expérience perceptive : la syntaxe phrastique est une forme pertinente du plan de l’expression, obtenue par conversion formelle de l’expérience d’une « scène ».
-
[9]
Jean-Marie Floch, « Le couteau du bricoleur », Identités visuelles, op. cit., p. 108-213.
-
[10]
Pour désigner ce principe, d’autres termes sont candidats : ajustement, adaptation, contrôle, etc., mais tous ces autres termes comportent des implications trop spécifiques : « ajustement » sera réservé à une forme particulière d’accommodation, « contrôle » implique une position surplombante inappropriée, et « adaptation » ajoute des connotations idéologiques indésirables.
-
[11]
Sur la question de la stratégie, en sémiotique, et notamment sur la distinction entre stratégies de programmation et d’ajustement, voir Erik Bertin, « Penser la stratégie dans le champ de la communication. Une approche sémiotique », NAS, nos 89-91, Limoges, PULIM, 2003, ainsi que l’avant-propos d’Éric Landowski, « De la stratégie, entre programmation et ajustement » (également en ligne, à l’adresse : http://revues.unilim.fr/nas).
-
[12]
Il est possible de transformer ces stratégies en « textes » : ce sont alors des recettes de cuisine, des modes d’emploi, des notices de montage, qui fonctionnent alors, par rapport aux situations elles-mêmes, comme des méta-discours ; le texte peut même être apposé sur l’objet, et on retrouve alors l’inscription et l’objet-support. Ce cas de figure indique clairement que le parcours des niveaux de pertinence est certes hiérarchique, mais pas unidirectionnel dans ses actualisations concrètes, puisqu’un niveau inférieur intégré (le texte) peut fonctionner comme méta-discours pour un niveau supérieur intégrant (la pratique), via un niveau intermédiaire (l’objet).
-
[13]
Jean-Marie Floch, « Êtes-vous arpenteurs ou somnambules ? », Sémiotique, marketing et communication, Paris, PUF, 1990.
-
[14]
Dans sa thèse déjà citée, Sémir Badir a vigoureusement critiqué la pertinence des deux derniers niveaux de cette hiérarchie, stratégies et formes de vie, au motif qu’ils pourraient être décrits d’autre manière que comme des sémiotiques-objets, ce qui, selon lui, n’est pas le cas des niveaux inférieurs ; on peut aisément admettre que les stratégies et les formes de vie puissent être considérés autrement que comme des sémiotiques-objets, mais on ne voit pas pourquoi il en serait autrement pour les « signes », les « textes » et les « pratiques ». Il cherche à démontrer en outre que les relations entre les premiers niveaux de la hiérarchie sont de type connotatifs, alors qu’entre les deux derniers niveaux elles seraient de nature méta-sémiotique : pour ce qui nous concerne, elles ne sont ni l’une ni l’autre, et nous avons au contraire proposé de tout autres types d’articulation entre niveaux.
-
[15]
Cette hiérarchisation des niveaux de pertinence n’est pas sans évoquer, au moins dans son principe, celle proposée par Wittgenstein dans les Investigations philosophiques : l’unité linguistique est intégrée à un énoncé, qui est lui-même intégré dans un jeu de langage, lui-même enfin subsumé par une forme de vie. Mais elle en diffère en plusieurs points, notamment, et parmi bien d’autres : (i) nos niveaux d’intégration successifs sont, à la différence de ceux de Wittgenstein, des plans d’immanence ; (ii) nos niveaux de pertinence sont à la fois plus nombreux et définis en rapport avec des schématisations de l’expérience ; (iii) chacun de nos plans d’immanence peut être abordé avec l’ensemble des éléments d’analyse du parcours génératif du contenu : il y a en effet du narratif, du modal, du passionnel et du figuratif en chacun de ces niveaux de pertinence.
-
[16]
Peu orthodoxe, j’en conviens !
-
[17]
Iouri Lotman, La sémiosphère, trad. franç. A. Ledenko, Limoges, PULIM, 1999.
-
[18]
Algirdas Julien Greimas, Du sens 2, Paris, Le Seuil, 1983, chap. « De la modalisation de l’être », p. 94.
-
[19]
Ibid., p. 94-96.
-
[20]
A. J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, p. 71-72.
-
[21]
Ibid., p. 119-131.
-
[22]
Ibid., p. 125.
-
[23]
Ibid., p. 125-126
-
[24]
Ibid., p. 126-127.
-
[25]
Pour simplifier la présentation des propositions qui suivent, nous désignerons désormais les deux mouvements par le même terme, celui d’« intégration », en précisant « intégration descendante » et « intégration ascendante ».
-
[26]
Jean-Claude Coquet, Le discours et son sujet, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1985 et La quête du sens, Paris, PUF, 1997.
-
[27]
Cf., notamment, Sémir Badir, dans sa thèse, op. cit.
-
[28]
Cf. Jacques Fontanille, Séma et soma, op. cit.
-
[29]
« Production » et « exploitation » sont ici des termes génériques qui valent pour tous les niveaux de pertinence de l’expression, et qui peuvent, selon les cas, se spécifier comme « conception »/ « interprétation », « émission »/ « réception », etc.
-
[30]
Cet exemple nous est fourni par Y. Matsuschito, dans sa thèse soutenue à l’Université de Limoges, et consacrée aux paradoxes de l’énonciation et de la perspective dans la littérature et la peinture.
-
[31]
Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, Paris, Gallimard, « Folio Plus », 2003.
-
[32]
À certains égards, cette stratification de rôles recoupe partiellement celle d’Oswald Ducrot, puisqu’on pourrait retrouver ici, grosso modo et toutes proportions gardées, des « lecteurs-énonciataires » (à l’égard du texte), des « lecteurs en tant que tels » (à l’égard du livre), et des « lecteurs-êtres du monde » (à l’égard de la publication-édition de l’ouvrage).
-
[33]
A. J. Greimas, « La soupe au pistou, ou la construction d’un objet de valeur », Actes sémiotiques, Documents, 5, Paris, CNRS, 1979.
-
[34]
Il va de soi que l’optimisation peut recevoir d’autres définitions, mais qui seront complémentaires et/ou compatibles avec celle-ci. En outre, certaines formes de l’optimisation, et notamment l’expansion commentative, ou encore la codification rituelle (cf. la danse) peuvent évoquer par ailleurs des procédés méta-sémiotiques.
-
[35]
François Rastier, Sémantique et recherches cognitives, op. cit., p. 199.
-
[36]
Nous proposons en somme de poser comme principe de fonctionnement heuristique ce que Lotman s’accordait comme facilité méthodologique ; comme nous l’avons déjà signalé, dans l’ensemble de l’œuvre de Lotman, les descriptions et analyses culturelles sont d’incessants mouvements ascendants et descendants dans la hiérarchie des niveaux de pertinence sémiotique. Mais pour Lotman, ces changements de niveaux de pertinence ne sont pas des changements de niveau, car il n’y a pas de niveaux de pertinence dans sa sémiosphère ; ces ascensions et descentes dans la hiérarchie ne sont que des allers et retours entre des types de manifestations sémiotiques non hiérarchisées.
-
[37]
Tobie Nathan, La guérison yoruba (réédition de La parole de la forêt initiale), Paris, Odile Jacob, 1998 (1996).
Si on part de l’existence sémiotique, pour reprendre une expression chère à
A. J. Greimas, en ce qu’elle se détache sur le fond de l’« horizon
ontique », ce plan existentiel, en somme, une fois modalisé (virtualisé,
actualisé, etc.), est segmenté en niveaux d’analyse, et chacun de ces
niveaux, converti en « contenus de signification », s’articule respectivement en structures élémentaires, en structures actantielles et narratives,
en structures modales, thématiques, figuratives, etc. Quel que soit le statut qu’on accorde à cette déclinaison en niveaux d’articulation, ainsi
qu’au parcours qui les réunit, il s’agit, dans tous les cas, des « niveaux de
pertinence » pour une analyse du plan du contenu. Et, comme l’analyse
ne peut pas être continue d’un niveau à l’autre, Greimas a postulé l’existence de conversions entre niveaux, conversions qui, comme on le sait, ont
constitué un point d’achoppement pour une validation définitive du
parcours génératif de la signification.
En revanche, pour ce qui concerne les niveaux pertinents du plan de
l’expression, rien n’est moins clair aujourd’hui. On suppose qu’il faut
s’appuyer pour commencer sur les modes du sensible, sur l’apparaître
phénoménal et sa schématisation en formes sémiotiques, mais cela ne
suffit pas à définir les niveaux de l’analyse, et, plus précisément la hiérarchie des sémiotiques-objets constitutives d’une culture.
Mais partir de l’« apparaître » des phénomènes qui s’offrent aux
divers modes de la saisie sensible, c’est déjà définir un plan originel pour
le plan de l’expression : on admet ici en quelque sorte que le plan d…
Date de mise en ligne : 17/09/2015
Ce chapitre est en accès conditionnel
Acheter cet ouvrage
24,50 €
Acheter ce chapitre
6,00 €