2. L'ordalie aujourd'hui
- Par David Le Breton
Pages 48 à 66
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- LE BRETON, David,
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- Le Breton, D.
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Notes
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[1]
Le rite ordalique peut être aussi organisé autour d'un tenant-lieu de l'homme (ou du groupe) impliqué dans le jugement. Par exemple, un animal subit l'épreuve à sa place. Ou encore un champion désigné ou payé par la partie en cause.
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[2]
P. Rousset, « La croyance en la justice immanente à l'époque féodale », in Le Moyen Age, n° 54, 1948, p. 241.
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[3]
Devant le récit de ces épreuves notre rationalité est mise à mal. L'irréductibilité relative de ces mondes, dont déjà Lucien Febvre nous montrait pour l'époque de Rabelais combien elle est éloignée de nos schèmes de pensée et d'observation, se traduit ici dans le fait que très souvent les ordalies se soldent à l'avantage de ceux qui s'y soumettent. Pour dénoncer l'injustice dont ils se savaient victimes, de nombreux acteurs demandaient eux-mêmes à être soumis au rituel ordalique.
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[4]
Peter Brown, La Société et le Sacré dans l'Antiquité tardive (trad. franç.), Seuil, 1985, p. 252.
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[5]
Peter Brown signale que l'une des causes qui provoquent l'abandon progressif de l'ordalie au début du XIIIe siècle marque précisément le passage « du consensus à l'autorité », et également une nouvelle distribution du rapport sacré-profane marqué par l'extension du profane. L'apparition d'une nouvelle sensibilité religieuse se traduit en 1215 par le concile de Latran qui interdit aux clercs de célébrer la liturgie de l'ordalie. Celle-ci est contestée alors en des termes qui nous sont proches.
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[6]
Peter Brown, op. cit., p. 52.
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[7]
On rencontre encore aujourd'hui une même flexibilité de l'ordalie dans certaines sociétés africaines, par exemple chez les Nzakaras où l'ordalie du poison n'est pas toujours exempte de manipulations politiques auxquelles elle se prête aisément. Les agissements des dieux sont plus propices, bien sûr, quand ce sont les hommes qui les guident. Cf. Anne Retel-Laurentin, Oracles et ordalies chez les Nzakaras, op. cit.
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[8]
Sur le plan étymologique, la crise et l'ordalie entretiennent une autre parenté singulière. Crise vient du grec krisis qui renvoie, entre autres, au moment du jugement, de la décision qui s'impose à la croisée des chemins. Ordalie vient du latin médiéval ordalium, issu lui-même de l'ancien anglais ordâl : jugement. Il faut aussi noter une autre parenté avec le terme : risque, issu du vocabulaire maritime, introduit dans la langue française au XVIe siècle, en provenance de l'italien risco (du bas latin : risicare) qui signifie « doubler un promontoire ». Cf. Bloch et Warburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, PUF, 1964 ; A. Dauzat, J. Dubois, H. Mitterrand, Nouveau Dictionnaire étymologique, Larousse, 1964.
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[9]
Cf. les analyses remarquables de Jean Baudrillard, L'Échange symbolique et la Mort, Gallimard, 1976, p. 193 sq.
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[10]
En évoquant la carrière d'une poignée de pilotes de chasse américains dans les années cinquante, Tom Wolfe donne une belle illustration de la composante ordalique d'une profession (en temps de paix). Certains en font un mode de vie exclusif, allant d'une prouesse à une autre, seule la virtualité de mort les amenant à se sentir réellement exister. « L'un des théorèmes était : il n'y a ni accidents, ni imperfections fatales dans les machines, il n'y a que des pilotes qui ont ou n'ont pas l'étoffe (autrement dit, le Destin aveugle ne peut pas me tuer). Lorsque Bud Jennings s'écrasa aux commandes de son avion en flammes [...] les autres pilotes de l'escadrille [...] dirent : “Comment peut-on être si bête ?” Il s'était avéré que Jennings était monté dans le SNJ avec la verrière ouverte d'une manière expressément défendue dans le manuel : les gaz d'échappement s'étaient infiltrés dans le cockpit, il avait alors perdu connaissance et s'était écrasé au sol. Tous s'accordaient à dire que Bud Jennings était un bon gars et un bon pilote, mais son épitaphe sur la ziggourat était : comment peut-on être si bête ?... Et tout le monde approuvait. (Il n'a pas su s'en tirer, moi j'aurais su !) Une fois qu'on avait compris le théorème et son corollaire, les statistiques de la Marine selon lesquelles un pilote sur quatre mourait dans l'Aéronavale n'avaient plus aucun sens. Les chiffres étaient des moyennes et les moyennes s'appliquaient aux pilotes d'étoffe moyenne. » Tom Wolfe, L'Étoffe des héros (trad. franç.), Gallimard, 1982, p. 46-47.
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[11]
Mais dans ses conséquences, dans le combat contre la mort ou l'adversité que mène l'individu s'il fait ultérieurement de son drame un défi à relever, ou s'il devient actif dans le processus de restauration physique ou morale qui la suit, il peut faire de l'épreuve un moment « initiatique », le départ d'un éveil au monde. La recherche intime de sens aura alors bénéficié de l'effet anthropologique que nous analysons ici. Frôler la mort aura restauré le goût et la volonté de vivre.
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[12]
Vladimir Jankélévitch, La Mort, Champ-Flammarion, 1977, p. 96.
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[13]
« Nous sommes tous des otages, écrit Jean Baudrillard, nous servons tous désormais d'arguments de dissuasion. Otages objectifs : nous répondons collectivement de quelque chose, mais quoi ? Sorte de prédestination truquée, dont on ne peut même plus repérer les manipulateurs, mais nous savons que la balance de notre mort n'est plus entre nos mains, et que nous sommes désormais dans un état de suspense et d'exception permanent dont le nucléaire est le symbole. Otages objectifs d'une divinité terrifiante, nous ne savons même pas de quel événement, de quel accident dépendra l'ultime manipulation. » Jean Baudrillard, Les Stratégies fatales, Grasset, 1983, p. 51.
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[14]
Georges Balandier, Le Détour, Fayard, 1985, p. 8.
Pour comprendre les rites ordaliques de l'Antiquité, du haut Moyen Age ou des sociétés traditionnelles, il faut se détacher des catégories de pensée et de sensibilité qui donnent à l'homme occidental d'aujourd'hui l'essentiel de son appréhension du monde. Il faut consentir à entrer dans des socio- et des anthropo-logiques radicalement différentes. L'ordalie est un rite qui fonctionne dans des sociétés où tout se tient, où l'histoire est celle des relations confuses entre les hommes et les dieux, sociétés où le hasard n'existe pas. Où l'homme lui-même est subordonné au collectif, fondu dans la communauté avec sa singularité propre, mais sans être un individu au sens moderne du terme.
La tradition de l'ordalie est celle d'un rite judiciaire, jugement de Dieu ou des dieux selon les sociétés et leur relation au religieux. Elle consiste dans la sollicitation d'une puissance tutélaire afin de lacontraindre à se prononcer sans équivoque sur la culpabilité ou l'innocence d'un homme soupçonné d'un méfait, sur la légitimité d'un droit revendiqué ou mis en litige par un plaignant. Elle donne une solution publique incontestable à une crise nouée entre un homme et le groupe auquel il appartient. Il n'y a pas là abandon au hasard des circonstances du rite, mais soumission à une nécessité unanimement reconnue, venant d'une autorité plus haute que celle de la communauté humaine.
L'alternative est sans nuance : ou bien elle confirme le sujet dans son innocence ou son droit, à travers la survie ou l'innocuité de l'épreuve à son égard, et elle favorise ainsi une réconciliation sans tache, d'autant plus vive que le risque encouru par l'ordalique aura été plus grand…
Date de mise en ligne : 04/09/2016
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