Chapitre d’ouvrage

Conclusion

Pages 85 à 89

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  • Stébé, J.-M.
  • et Marchal, H.
(2009). Conclusion. Mythologie des cités ghettos (p. 85-89). Le Cavalier Bleu. https://shs.cairn.info/mythologie-des-cites-ghettos--9782846702751-page-85?lang=fr.

  • Stébé, Jean-Marc.
  • et al.
« Conclusion ». Mythologie des cités ghettos, Le Cavalier Bleu, 2009. p.85-89. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/mythologie-des-cites-ghettos--9782846702751-page-85?lang=fr.

  • STÉBÉ, Jean-Marc
  • et MARCHAL, Hervé,
2009. Conclusion. In : Mythologie des cités ghettos. Paris : Le Cavalier Bleu. Myth'O, p.85-89. URL : https://shs.cairn.info/mythologie-des-cites-ghettos--9782846702751-page-85?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Voir à ce propos le numéro 356 de la revue Urbanisme où différents chercheurs reviennent sur la pertinence de la notion de « ghetto » pour décrire la réalité des ZUS françaises, entre autres.

Quand la réalité rejoint le mythe ?

1Même si le mythe des cités-ghettos véhicule une image caricaturale, tronquée et fausse de la réalité, il n’en reste pas moins que d’un certain point de vue, il existe actuellement en France des quartiers paupérisés qui peuvent être considérés comme des « ghettos ». Aussi étonnant que cela puisse paraître, bien que déconnecté du monde réel et véhiculant des a priori infondés, le mythe des cités-ghettos en vient effectivement à exprimer certains traits de la réalité sous les effets conjugués des stratégies individuelles – choix résidentiels visant à se rapprocher de son semblable –, de la montée des inégalités sociales – effets négatifs de la mondialisation de l’économie sur l’emploi, les revenus et les supports identitaires – et de la fragmentation territoriale – émergence d’une ville diffuse atomisée et divisée.

2À ce propos, les observations de l’INSEE (Institut national des statistiques et des études économiques) et de l’ONZUS (Observatoire national des zones urbaines sensibles), entre autres, montrent que sur un certain nombre de caractéristiques (revenus, emploi, sécurité, scolarité et santé) les frontières, qui se sont renforcées entre les ZUS et le reste des aires urbaines au cours des années quatre-vingt-dix, persistent en ce début de xxie siècle. On observe ainsi un durcissement par le bas des frontières dans la ville, formant une morphologie urbaine de plus en plus segmentée. Ce processus de segmentation est à l’origine de la relégation des grands ensembles d’habitat social. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la thèse de Donzelot (op. cit.) selon laquelle des processus de « polarisation sociale de l’urbain » sont actuellement repérables. En effet, alors qu’il existait, il y a quelques années, un relatif espoir de réaliser un parcours urbanistique ascensionnel, c’est à « l’avènement d’une ville à trois vitesses que l’on assiste » : celle de la relégation des cités d’habitat social, celle de la périurbanisation des catégories sociales moyennes qui redoutent la proximité avec les « exclus » des banlieues sensibles, et celle de la gentrification des centres-villes anciens portée par les élites mondialisées qui font tout pour se mettre à l’écart des classes moyennes.

3En fait, la situation réelle dans laquelle se trouvent certaines cités HLM périphériques a réactivé la polémique relative à la terminologie de « ghetto ». Si pour un certain nombre de chercheurs l’emploi du mot « ghetto » est injustifié et correspondrait à un abus de langage [1], il reste que pour É. Maurin (2004) par exemple, le recours à ce terme s’impose précisément afin de rendre compte des processus de ségrégation résultant à la fois de politiques de peuplement relatives au logement social, de critères de détermination des aides publiques pour les zones franches, et de l’agrégation de comportements individuels ségrégatifs. Plus récemment, D. Lapeyronnie (op. cit.), dans un ouvrage imposant, n’a pas hésité à reprendre la notion de ghetto pour insister sur les spécificités du quartier dans lequel il a enquêté telles que la pauvreté, l’alcoolisme, le racisme, ou encore l’exacerbation des identités sexuelles et les stigmatisations identitaires par les médias, et par les « autres » du centre-ville. Pour conclure sur ce point, l’utilisation du vocable « ghetto » revêt une relative pertinence aujourd’hui en France pour désigner certains territoires urbains, tout du moins si nous retenons un certain nombre de critères d’ordre économique (profession et catégorie sociale, revenus, accès aux soins, à la culture…) [Marchal et alii., 2007.]

4Cela étant précisé, l’usage conceptuel ou scientifique du mot « ghetto » vise, contrairement à ses usages mythiques, à le connecter objectivementi.e. en dehors de tout jugement moral et bien sûr mythique – à des réalités sociales observées de près à partir d’outils méthodologiques (questionnaires, entretiens…) et théoriques précis. Le mythe des cités-ghettos correspond dans ce sens à un piège de la pensée, d’autant plus pernicieux qu’il se présente comme une vision du monde naturelle, allant de soi, partagée par le plus grand nombre ; d’où la nécessité de rendre visibles les origines de ce mythe, ses usages et le système mythologique à travers lequel il prend sens et imprègne nos esprits…

5Car même si les cités-ghettos correspondent à une certaine réalité, il n’en reste pas moins qu’elles sont largement mythifiées par toute une série d’acteurs, qu’ils soient opérateurs des politiques de la ville et du logement, journalistes ou encore experts. C’est dire si l’expression « cité-ghetto » véhicule davantage tout un halo d’images déformées, homogénéisantes, voire caricaturales, que des conceptions scientifiques. Il ne faut pas s’y tromper, le contenu de l’expression « cité-ghetto » tire toute sa substance des représentations issues du sens commun, fondé à partir des subjectivités et des jugements de valeurs, et non de la pensée savante basée sur des données statistiques, des observations minutieuses. D’ailleurs, le mythe des cités-ghettos prend appui sur une longue histoire commune qui va de l’image grossière du ghetto juif (des ghettos du Moyen Âge à celui de Varsovie) à celle du ghetto noir américain (de Harlem au Bronx), en passant par tout un ensemble de représentations sur les faubourgs « malfamés » (de la « zone » parisienne aux quartiers pauvres de l’entre-deux-guerres) et sur les grands ensembles de la période d’après-1945 (de la ZUP de Sarcelles ou de La Courneuve en banlieue parisienne à la ZUP du Haut-du-Lièvre dominant Nancy). Le mythe des cités-ghettos a encore de beaux jours devant lui étant donné qu’il trouve des échos dans la société, échos d’autant plus forts que la dégradation sociale et physique de certaines cités d’habitat social confirme en quelque sorte les images caricaturales projetées sur elles. Il perdurera parce qu’il recouvre une utilité sociale en permettant à chacun de se situer par rapport à l’autre, « plus bas » que soi en l’occurrence. Cette fonction identitaire du mythe des cités-ghettos n’est jamais aussi manifeste qu’au moment de la recherche de son lieu de vie souvent menée, pour nombre d’individus, avec en arrière-plan cet horizon repoussoir, couvert d’opprobre, que constituent les cités d’habitat social paupérisées de type grand ensemble.


Date de mise en ligne : 19/07/2020