Sculpter son corps pour se réinventer
- Par David Le Breton
Pages 61 à 63
Citer cet article
- LE BRETON, David,
- Le Breton, David.
- Le Breton, D.
https://doi.org/10.3917/sh.361.0061
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- Le Breton, David.
- LE BRETON, David,
https://doi.org/10.3917/sh.361.0061
Tatouages, implants, body-building, régimes… Le corps n’est plus un legs intangible, mais un espace de construction et d’affirmation du moi. Une manière de reprendre le contrôle sur son existence, dans un monde qui nous échappe.
1 Nos sociétés connaissent aujourd’hui une inflation des pratiques et des discours autour d’un corps devenu matière première de la fabrique de soi dans un contexte d’hyperindividualisation du lien social. Sans un travail sur soi, le corps est perçu comme insuffisant, imparfait, voire méprisable ou surnuméraire, fossile d’une humanité promise à une disparition prochaine, notamment dans le discours transhumaniste [1]. Il n’est plus l’incarnation radicale et stable du sentiment de soi, il est à la disposition de l’individu pour qu’il s’invente des personnages à sa guise en puisant dans une prolifération d’offres : tatouages, implants sous-cutanés, bodybuilding, diététique, régimes alimentaires, cosmétiques, prise de produits ayant des incidences sur la conformation physique ou psychologique, gymnastiques de toutes sortes, marques corporelles, chirurgie ou dermatologie esthétique, changement de genre, etc.
2 Le corps s’érige en lieu de salut se substituant à l’âme dans une société sécularisée. Longtemps dans nos sociétés, il était pour le meilleur et pour le pire au cœur de l’existence, il n’est plus aujourd’hui la souche identitaire inflexible d’une histoire personnelle, mais une forme à remanier inlassablement au gré des désirs de l’individu, selon l’ambiance sociale du moment. En changeant son corps, il souhaite changer son existence, c’est-à-dire remanier un sentiment d’identité lui-même devenu obsolescent.
3 Le corps est désormais une construction personnelle, un objet transitoire, susceptible de maintes métamorphoses selon les aspirations de l’individu. L’apparence alimente une industrie sans fin, sans cesse relancée par le marketing et les offres du marché. Et par l’inventivité d’un acteur dont l’autonomie paraît immense, mais qui est pour l’essentiel une liberté de se mouvoir parmi les allées des hypermarchés afin de choisir le produit qui participe le mieux du style dont il se sent proche. Liberté formatée où il importe de se « personnaliser » en ayant la main heureuse dans ses choix, plutôt que de faire œuvre de son existence. À défaut de grands récits pour s’orienter, le marketing suggère une myriade de petits récits en célébrant des produits d’appel autour du corps. L’expérimentation prend la place des anciennes identités fondées sur l’habitus et l’identification. Le sentiment de soi est alors inlassablement travaillé par un acteur dont le corps est un outil de l’affirmation de soi dans une société de l’image, du look, de l’apparence.
Reprendre le contrôle de son existence
4 À défaut d’exercer un contrôle sur son existence dans un monde insaisissable, le corps est un objet à portée de main sur lequel nourrir enfin une souveraineté mise en difficulté partout ailleurs. Le désinvestissement des systèmes sociaux de sens amène à une centration accrue sur soi. Le repli sur le corps et l’apparence est un moyen de réduire l’incertitude en cherchant des limites symboliques au plus proche. Il ne reste plus que le corps auquel l’individu puisse s’accrocher pour se sentir bien dans sa peau. L’obsolescence de la marchandise est devenue aussi celle du corps. Il faut y ajouter sa marque propre pour en prendre possession et sursignifier ainsi son apparence. Prothèse d’un moi éternellement en quête d’une incarnation provisoire pour assurer une trace significative de soi dont les ingrédients ne cessent de se modifier selon les abondantes propositions du marché.
5 Désormais brouillon à corriger par un travail adéquat, le corps est l’habitacle provisoire d’un individu qui refuse toute fixation et choisit une forme de nomadisme de sa présence au monde. Espace d’expérimentation visant à transformer le rapport au monde, à multiplier les sensations et les stylisations possibles de soi. L’ampleur sociale de ce souci dit cette volonté de signer son corps, de se l’approprier pour devenir enfin soi. L’individualisation du lien social rend l’individu non seulement libre de ses attaches avec les autres, mais libre également de ses attaches identitaires, de ses assises corporelles ou de genre. Elle entraîne l’individualisation du corps. Il importe alors d’avoir un corps à soi, un corps pour soi.
Besoin de reconnaissance
6 Nombre de nos contemporains deviennent les designers de leur apparence et bricolent leur corps selon les circonstances. On le personnalise et customise à l’image d’autres objets du quotidien. Proposition à affiner et à reprendre, ses modes de transformation sont d’abord une manipulation symbolique du sentiment de soi, et traduisent un jeu subtil entre le public et le privé. Dans une société du spectacle, où règnent en permanence la distance et le regard, il faut en imposer aux autres par son apparence, tirer son épingle du jeu. L’individu dispose des signes d’identité sur son corps à travers lesquels il interroge sa place dans le monde. Le succès planétaire du tatouage en est une illustration. Il faut se mettre hors de soi pour devenir soi, puisque soi est désormais surtout un effet de regard. L’intimité connaît une extension publique, elle appelle la reconnaissance des autres. Mais la tâche exige sans arrêt de remettre le corps sur le métier dans une course sans fin pour adhérer à soi. Ce supplément assure le soi à l’image de cette étudiante confessant que c’est seulement après son premier tatouage qu’elle s’est sentie enfin « complète ». L’impératif premier lancé à l’individu est de devenir soi, c’est-à-dire finalement de savoir choisir dans le magasin des accessoires un produit qui le révèle à lui-même.
7 Volonté d’autogénération qui alimente souvent le cliché de l’individu affirmant avec fierté qu’il s’est « réapproprié » son corps. On n’est plus soi par le polissage de ses relations aux autres et un cheminement personnel, mais par le miracle de la trouvaille du bon produit. Quel qu’il soit, le signe cutané est une prise de marque avec un monde qui échappe en grande part. Il s’agit de remplacer des limites de sens qui se dérobent par une limite sur soi, une butée identitaire pour se reconnaître et se revendiquer comme soi. La modification corporelle (le terme est déjà révélateur) devient un badge identitaire, parfois de manière assez radicale.
8 Aujourd’hui comme autrefois, la biologie est un chapitre du politique. Les anciens codes culturels du féminin et du masculin sont remis en question. Le genre devient un vaste champ d’expérimentation, une affaire privée, et non plus une question de naissance ou de biologie. Là où la fabrique corporelle de soi ne cesse d’élargir son champ d’intervention possible, féminin et masculin incarnent une différence parmi une multitude d’autres, proposition initiale éventuellement à rectifier selon une volonté propre. Certains trans entendent même subvertir radicalement ces catégories devenues obsolètes à leurs yeux. Le corps est l’outil pour se créer des personnages dépendant du contexte. Volonté de conjurer la séparation, de ne plus faire du sexe (du latin secare : couper) un corps ou un destin, mais de s’en affranchir pour s’inventer et se mettre soi-même au monde à travers une anatomie nomade. L’assignation à un genre est une histoire qu’on se raconte.
Une esthétique de la présence
9 Les transgenres sont des individus postmodernes en ce qu’ils entendent se mettre au monde par eux-mêmes, rectifier leur origine en décidant de leur renaissance sous une apparence n’appartenant qu’à eux. Ils font de leur corps une décision propre et non un destin anatomique. Certes, ils n’échappent pas à l’histoire de leur société, à leur condition sociale, aux valeurs ambiantes, aux représentations qui les entourent, même s’ils se les approprient à la première personne, ils sont dans la position d’artistes qui jouent de leur existence et impriment leur marque sur un langage déjà donné. Voyageur de leur propre corps dont ils changent à leur guise la forme, ils poussent à son terme le statut de ressource d’un corps devenu modulable.
10 Impossible de penser le corps sans envisager la pluralité de ses mises en jeu, de ses ambivalences. Dans la mesure où l’individu devient le concepteur de son corps, il fétichise parfois les stéréotypes associés au masculin et au féminin. Les normes corporelles ne disparaissent pas, elles se multiplient et se font d’autant plus incisives qu’elles paraissent moins impératives, laissant l’individu à leur appréciation. Le binarisme homme-femme est ici fortement sollicité. La femme cherche à être plus femme à travers un corps mince, sain, svelte, jeune, séduisant, lisse… Des hommes renchérissent sur des normes de virilité aujourd’hui en crise, ainsi par exemple le bodybuilder, le bâtisseur de corps, construit ses limites physiques. Il endosse son corps comme une deuxième peau où il se sent enfin à l’aise. Sa force est inutile, seule importe une esthétique de la présence.
11 Le sujet postmoderne est fragmentaire, saisi dans le flux de la consommation et des signes qu’il laisse percevoir de lui, tout en extériorité. Le sentiment d’identité est un permanent work in process, un écran où projeter une image désirée. Prêt à jeter à l’image des autres produits ambiants au sein d’un immense vestiaire où la singularité implique de se diluer dans un ensemble plus vaste, le corps devient un récit personnel toujours à reprendre, un accessoire à retravailler ou à entretenir pour se créer des personnages et les décliner socialement pour assumer la multiplicité de soi. Ces jeux de transformations corporelles alimentent une identité narrative devenue notre lot à travers un permanent commentaire sur soi. Le corps ne détermine plus l’identité, il est à son service [2].