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Citer cet article
https://doi.org/10.3917/sh.240.0040
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Les livres de l'été
1« Qu'est-ce qu'un bon livre ? », demandait récemment un correspondant de notre rédaction. Pour envisager une réponse, généralement, on coupe le problème en tranches. Un « bon livre », dit-on, se résume en peu de mots : son objet est unique et ses idées ramassées. Pour autant, il existe aussi de bons dictionnaires, de bons recueils d'articles variés. Admettons. Mais encore, un « bon livre » doit apporter des idées nouvelles, des explications que l'on n'a pas encore entendues. Pour autant, certains livres résument si bien ce que l'on savait déjà qu'on les trouve « bons »... Enfin, un « bon livre » aborde un sujet qui nous parle aujourd'hui, qui a du sens pour nous. Cela dit, nous avons un faible pour ceux qui soulèvent des questions que nous ne nous posons même pas. Décidément, il y a trop d'exceptions. Une fois par an, donc, la rédaction laisse tomber les règles, ou plutôt n'en garde qu'une : un bon livre, c'est le livre qui nous a plu. C'est ainsi que se fabrique notre bibliothèque de l'été...
Monde : La redistribution des cartes - Dans la mêlée mondiale?. 2009-2012.? Hubert Védrine?, Fayard, 2012, 516?p., 22 €.
2Il est bon, de temps en temps, de prendre une leçon de réalisme politique, surtout lorsqu’elle est brillamment administrée. Cela, Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, sait le faire. La hauteur de vue et la profondeur de champ qui le caractérisent nous changent de la myopie de l’information quotidienne. Ses interviews, entretiens, discours et préfaces réunis en un volume, couvrent la période 2009-2011. Rassemblés par thèmes, ces textes dessinent les lignes de force d’une pensée géopolitique bien éloignée des navigations à vue auxquelles nombre de responsables se cantonnent, dépendants qu’ils sont de la boussole hebdomadaire des sondages. Replacer les faits dans la longue durée, c’est d’abord voir derrière les apparences et sortir de la sidération qu’exercent les images, revenir au temps de l’observation, de la maturation et de l’analyse.?
La perte d'influence des pays du Nord
3Quel événement retient-on comme le plus marquant de ces dernières années ? Le 11 septembre 2001 assurément. Derrière l'effondrement en direct des Twin Towers, H. Védrine nous invite à lire le déclin progressif de la puissance occidentale après cinq siècles de domination du monde. C'est de cette réalité que les Occidentaux, et en tout premier lieu les Européens, doivent prendre conscience. La chute de l'URSS a pu faire croire à une victoire sans appel de l'économie de marché et de la démocratie libérale. La décennie suivante semblait confirmer la thèse néohégélienne d'une « fin de l'histoire », tant l'optimisme dominait dans les chancelleries. Certes, les États-Unis devenaient l'hyperpuissance (terme forgé par H. Védrine à l'époque), c'est-à-dire la puissance la plus grande connue jusqu'alors à l'échelle planétaire, alliant hard power (force militaire, technologique, politique) et soft power (aucune autre culture n'est plus répandue que celle des Américains du Nord). Mais peu à peu, c'est l'hypothèse d'un choc des civilisations qui s'est imposée, aux États-Unis et ailleurs, avec la guerre contre le terrorisme menée par l'administration Bush. Haussé à un niveau de nuisance qu'il n'avait pas, ce terrorisme ne demandait pas tant d'honneur. Que reste-t-il aujourd'hui de la prétention d'Oussama Ben Laden de « mettre les démocraties à genoux » ? 80 % des victimes d'Al-Qaïda sont des musulmans. La vraie menace n'est donc pas celle des attentats aveugles, mais bien la perte d'influence des pays du Nord, en passe d'être surclassés dans tous les domaines. On parle beaucoup de la Chine mais, selon H. Védrine, c'est moins la formation d'un monde bipolaire (Chine-États-Unis) que celle d'un monde multipolaire de concurrence généralisée qu'il faut craindre. Désormais, ce sont les émergents qui s'invitent aux tables des négociations internationales, le G8 devenant G20. Brésil, Inde, Canada, Afrique du Sud..., des dizaines de pays ont désormais soif de reconnaissance. Et ils possèdent les moyens de l'obtenir à moyen terme.
Tous les peuples politiquement actifs
4Certes, les Occidentaux possèdent encore pouvoir et richesse pour un certain temps et les États-Unis conservent encore leur rang de première puissance mondiale. Mais « c'est la première fois dans l'histoire du monde que tous les peuples sont politiquement actifs » et nos valeurs « universelles » ne le sont certainement pas pour tous. Car pendant trois siècles, ce furent ces mêmes Occidentaux qui ont colonisé le monde... « Mentalement, les Occidentaux ne sont pas prêts à cette remise en cause. »
5Face à cela, l'Europe paraît bien hésitante. Elle, dont H. Védrine écrit qu'elle pourrait bien jouer le rôle « d'idiot du village mondial », semble n'avoir pour politique qu'un droit-de-l'hommisme abstrait et naïf. Or, ajoute-t-il, « la démocratisation n'est pas du café instantané », et en politique, les recettes ne marchent pas souvent. Ainsi les révolutions arabes ont agréablement surpris les Européens, mais ce qu'il en résulte aujourd'hui ne ressemble pas à ce que l'on attendait. Il faut donc sortir des vues paternalistes et admettre que chaque cas est particulier.
Thierry Jobard
La vie ordinaire du surhomme - Sociologie ?des superhéros?. Thierry Rogel, Hermann, 2012, 248?p., 30€.
6 Iron Man, Hulk, les Quatre Fantastiques et autres X-Men… Ce ne sont là que quelques-uns des noms les plus connus des 5?000 superhéros et supervilains peuplant les bandes dessinées Marvel. Publiées sous forme de magazines mensuels ou trimestriels, les aventures de ces êtres aux étourdissants pouvoirs ont captivé des générations d’adolescents, dont Thierry Rogel. Devenu entre-temps professeur de sciences économiques et sociales, il a voulu comprendre pourquoi ce monde a pu à ce point le «?happer?». Il revient donc sur ce que l’on appelle «?l’âge d’argent des superhéros?»?: celui qui va de la création des Quatre Fantastiques en 1961 à la mort de Gwen Stacy, la fiancée de Peter Parker/Spiderman, en 1973. Son ouvrage nous invite à dépasser l’opinion convenue qui ne voit dans cette culture Marvel qu’une expression de l’impérialisme américain.??
Mythes et destin
7Loin d'être simples et manichéens, les comics de l'époque développent des structures narratives complexes, dont l'ambition est universelle : « À l'aide de leurs récits, les hommes se parlent à eux-mêmes et parlent de leur société ou de ce qu'ils en imaginent. » Ainsi, selon T. Rogel, les histoires de superhéros ont des allures de mythes, par le caractère semi-divin de nombreux personnages (Galactus le dévoreur de planètes, qui rappelle le dieu scandinave Tyr, par exemple) et l'omniprésence de la figure du destin. De multiples scénaristes s'étant attelés à les concevoir, ce sont des créations collectives, et en cela elles se rapprochent aussi du conte. Un conte cependant mâtiné de roman populaire (avec la figure du justicier) voire de roman sentimental, tant la vie des superhéros est travaillée par des soucis familiaux et amoureux inextricables. T. Rogel nous fait découvrir avec surprise combien ces héros sont aussi fragiles que surpuissants. Ils ont souvent un handicap physique : Iron Man est cardiaque, Daredevil tire sa surpuissance d'une cécité, qui l'a conduit à développer ses autres sens. Mais le handicap social est aussi lourd. Souvent orphelin (Superman, Batman ou Cyclope ont perdu père et mère), le superhéros a souvent des rapports compliqués avec son frère, double inversé et potentiel ennemi. Le fratricide n'est pas rare, ce qui souligne, selon T. Rogel, la « solitude ontologique du surhomme ».
Faibles dans la vie sociale?
8Côté cœur, ce n’est guère mieux?: l’amour est généralement impossible, à cause de la distance (Le Surfer d’argent), de la timidité (X-Men) ou simplement du fait de devoir protéger leur identité secrète. Tiraillés entre destin et émancipation, fidélité aux proches et sens du devoir, désir de vengeance et sens de la justice, ces personnages incarnent, affirme le sociologue, une forme exacerbée de la condition adolescente assumant dans la solitude «?le passage de l’une à l’autre des identités?» d’enfant et d’adulte. «?Faible dans la vie sociale, mais héros dans son identité secrète, n’est-ce pas là une parfaite définition de l’adolescent???» On peut aussi y voir un écho de la fabrique de l’individu moderne qui, débarrassé des traditions, est condamné à une «?autoconstruction permanente et épuisante?». La conclusion que l’on pourra tirer en refermant ce livre est double?: d’abord, que cette littérature trop souvent jugée futile dit des choses sérieuses, et que finalement, les superhéros sont des petits gars presque comme les autres.
Xavier Molénat
Neurone de mouche - Le Bestiaire cérébral?. Jean-Pierre Ternaux et François Clarac?, CNRS, 2011, 368?p., 25€.
9Selon un mythe tenace, le cerveau humain serait unique en son genre par sa complexité, sa taille, son organisation et son extraordinaire plasticité. Tout cela est largement exagéré. Si chaque espèce animale a développé des capacités cognitives qui lui sont propres, la plupart des composantes de base du cerveau sont communes à tous les animaux dotés d'un cerveau complexe. La transmission de l'influx nerveux suit les mêmes lois de la grenouille à l'être humain, la structure d'un neurone est similaire de la mouche au primate. La gamme des neuromédiateurs ne varie guère du poisson au mammifère.
10Dans cet ouvrage, les auteurs montrent que nombre des connaissances sur la structure et le fonctionnement du cerveau proviennent de l'observation des animaux : du ver à la lamproie, des chats aux oiseaux, en passant par les rats et les pigeons.
11Prenons le cas de la plasticité cérébrale. On croit souvent qu'elle est une spécificité humaine. Or, elle a d'abord été observée chez des rats, qui sont des mammifères doués de capacité d'apprentissage et dont les connexions synaptiques se développent plus ou moins selon que l'animal est ou non stimulé. La neurogenèse, ou apparition de nouveaux neurones, que l'on a longtemps crue impossible (selon un dogme qui professait que les cellules nerveuses ne pouvaient se renouveler) a été découverte dans les années 1990 chez... le pinson, avant qu'on l'observe dans le cerveau humain. La mouche drosophile (qui aime la rosée) est utilisée en laboratoire pour étudier expérimentalement l'évolution des maladies similaires à la chorée de Huntington ou à la maladie d'Alzheimer. Quand à la connaissance neurobiologique des rêves, elle doit beaucoup à l'observation des chats.
12Ce livre passionnant montre qu'il existe une unité profonde des constituants des organismes vivants, humains compris. Et l'observation de nos cousins primates, de nos cousins mammifères et d'autres lointains parents vertébrés ou invertébrés, nous est très utile pour nous connaître nous-mêmes.
Achille Weinberg
L'invention de la géographie parisienne- Paris, capitale ?de la modernité?. David Harvey, Les Prairies ordinaires, 2012, 530 p., 32 €.
13Dans le courant des années 1920, le philosophe allemand Walter Benjamin rêva d’écrire un livre sur la Ville lumière. Il devait s’appeler Les Passages de Paris ou bien Paris, capitale du XIXe siècle. W. Benjamin pensait à une «?archéologie de la modernité?» qui s’appuierait sur l’analyse des vestiges du Paris du Second Empire. Le projet resta inachevé, mais ses manuscrits publiés ont captivé de nombreux esprits. David Harvey compte parmi ceux-là, sans que son Paris, capitale de la modernités’inscrive dans le droit fil de la pensée de W. Benjamin, loin s’en faut. Il y a cependant dans l’ouvrage du géographe radical américain une ambition analogue?: décrire la genèse de la modernité capitaliste à partir des transformations du Paris haussmannien.?
La modernité, une destruction créatrice
14Son livre ouvre sur une méditation caractérisant la modernité comme un processus de destruction créatrice. On désigne souvent 1848, année de révolution qui mit le pied à l'étrier à Louis-Napoléon Bonaparte, comme le moment d'une rupture radicale dont on trouverait la trace aussi bien dans l'urbanisme de la capitale (Haussmann), que dans la littérature (Baudelaire et Flaubert), les arts plastiques (Manet) et dans la pensée socialiste (Marx). C'est aller trop vite en besogne, nous dit D. Harvey, qui s'attache à repérer les prémices du grand chambardement dans les premières décennies du siècle. C'est ainsi notamment que La Comédie humaine de Balzac, rédigée entre 1820 et 1850, magistrale chronique du Paris bourgeois, préfigure toutes les transformations urbaines, économiques, politiques, sociales, mais aussi littéraires que la ville allait connaître sous le règne du préfet Haussmann.
Réorganisation financière
15Que s'est-il passé pendant ces trois décennies ? D. Harvey découpe sa chronique en une série de récits parallèles. Le baron Haussmann est évidemment connu pour les mutations urbaines qu'il a provoquées. Pour la première fois, une ville est pensée comme un ensemble cohérent, dont la fonction est de rationaliser et faciliter les flux de marchandises et de personnes. Ces évolutions entraînent des changements radicaux sur le plan de la propriété foncière : dès cette époque, la propriété immobilière parisienne devient objet de spéculation et un grand mouvement de gentrification s'engage, qui repousse les catégories populaires vers les quartiers de l'Est parisien et les banlieues. Les grands travaux haussmanniens s'appuient sur une réorganisation de la finance, marquée par l'affrontement entre la famille Rotschild, attachée à la valeur suprême de l'or, et les frères Péreire, ardents défenseurs d'un système de crédit. La bataille se soldera par l'élimination des Péreire mais par la victoire de leurs idées : la croissance économique du Second Empire, la création d'emplois et l'achat de la paix sociale seront financés à crédit. Un keynésianisme avant la lettre. Le mandat d'Haussmann et son devenir ne se comprennent que si l'on prête attention à la géopolitique de la transformation urbaine. Les alliés du baron et les multiples formes d'opposition qu'il rencontre occupent des positions dans Paris. Il compte longtemps ses soutiens dans l'Ouest bourgeois, dans ce xvie arrondissement en plein essor, ou parmi les commerçants et les professions libérales de la rive droite, avant que ces élites ne se tournent vers le républicanisme libéral. Le républicanisme de gauche vit plutôt dans les quartiers étudiants de la rive gauche, tandis que les réseaux socialistes et les partisans révolutionnaires de Blanqui tiennent l'Est, de Belleville à Ménilmontant. Les tensions entre ces groupes trouveront à s'exprimer ouvertement lors de la Commune de Paris.
16Au total, c'est une chronique magistrale de l'avènement du monde moderne que nous propose D. Harvey. Elle frappe par sa résonance présente.
Xavier de la Vega
L'Afrique : petite et grande histoire - Africa. États faillis, miracles ordinaires?. Richard Dowden, Nevicata, 2012, 585?p., 27€
17Richard Dowden est arrivé en Ouganda en 1971. Le jeune Londonien rêvait alors d’une nouvelle vie et d’un nouveau monde. Il décroche un poste d’instituteur dans un village du Sud du pays et ce qu’il découvre lui apparaît comme une sorte de paradis, certes pauvre et rural, mais pacifique et au climat doux et plein de ressources. «?Mon nouveau logis était une minuscule maison au bord d’une colline (…). De ma fenêtre, entre les verts coteaux de plantations de bananiers et de forêts, j’apercevais les eaux scintillantes du lac Victoria.?»Le jeune Occidental rêve de s’intégrer dans ce monde mais découvre que les habitants nourrissent d’autres rêves?: aller à l’école, monter à la ville, s’enrichir et s’offrir tout ce que lui-même vient de quitter, c’est-à-dire la modernité, l’électricité, le confort ménager et de beaux habits.?
Décolonisation et développement
18L'Afrique est alors depuis dix ans engagée dans une dynamique qui se résume en deux mots : décolonisation et développement. Mais cette même année 1971, un jeune officier prend le pouvoir en Ouganda : il s'appelle Idi Amin Dada. Il vient du Nord et représente un pouvoir nilotique et pro-occidental opposé au royaume du Sud du pays, bantou et proche du bloc socialiste. En neuf ans, le pouvoir d'Idi Amin Dada devient une dictature sanguinaire : il élimine impitoyablement les opposants (près de 300 000 Ougandais sont tués), expulse les commerçants pakistanais, fait fuir les élites qui quittent le pays.
La loi d'airain des dictatures
19Que s'est-il passé ? Pourquoi en est-on arrivé là ? Ce n'est pas le tribalisme ancestral qui est à blâmer, ni le colonialisme, ni l'indigence des élites et la faillite de l'État, mais le mariage de tout cela. Pour unifier un pays dont les frontières relient artificiellement quatre anciens royaumes, le pouvoir a imposé un clan, comme cela se fait dans une société où les liens verticaux sont essentiels. Le tribalisme et le clientélisme vont provoquer des conflits que le pouvoir tente de faire taire par la soumission. C'est une loi d'airain des dictatures que nous décrit R. Dowden, dans un pays où il y a des ressources à se partager mais ni État constitutionnel, ni tradition démocratique, ni nation homogène, et où les systèmes autoritaires et prébendiers fleurissent. La « faillite de l'État », tel est le mal dont souffrent de nombreux pays africains, les précipitant vers les guerres civiles endémiques (dans les années 1990, 31 des 54 États africains ont connu des guerres civiles).
20Pour autant, l'Afrique ne se réduit pas à cela et le continent offre bien d'autres visages. Devenu grand reporter, R. Dowden l'a sillonnée de long en large durant trois décennies. Il nous mène donc au fil de ses voyages, de l'Ouganda à la Somalie, du Soudan à l'Angola, du Sénégal au Congo. En tout lieu, il observe, raconte, s'interroge sur les dynamiques sociales et politiques, mêlant la petite histoire et la grande. Chacune de ces étapes est l'occasion d'aborder une thématique centrale : le rôle de ces femmes exceptionnelles qui supportent souvent tout le poids de la famille et du commerce de proximité, la vitalité des religions dont le rôle est à la fois thérapeutique, éthique, communautaire et politique, l'essor des classes moyennes africaines, la renaissance économique récente sous l'impulsion du colonialisme chinois.
21Ce récit est d'une richesse exceptionnelle. Il bouscule les clichés : « La plupart des Africains ne se battent pas et ne crèvent pas de faim. Des millions d'entre eux n'ont jamais connu la famine ni la guerre et mènent une vie paisible. » Vous voulez visiter l'Afrique en compagnie d'un observateur exceptionnel, à la fois lucide et attachant ? Lisez ce livre !
Achille Weinberg
Marco Polo au pays des merveilles - Marco Polo et ses voyages. Pierre Racine, Perrin, 2012, 456?p., 24€
22Marco Polo, c’est d’abord une légende. Celle d’un Vénitien de 15 ans qui embarque avec son père et son oncle pour commercer au Levant. L’événement est commun en 1260, car la cité des Doges a tissé un filet de comptoirs couvrant l’est de la Méditerranée. Quelque trente-sept ans plus tard, emprisonné dans les geôles de Gênes, il se lie avec un Pisan nommé Rustichello. Ce dernier va consigner par écrit les très exotiques histoires dont son codétenu l’abreuve. De cette collaboration naîtra Le Livre des merveilles, connu aussi sous d’autres noms, comme Le Devisement du monde ou Il Milione– ce dernier titre étant le surnom donné au narrateur, Marco Polo.?
23Aujourd’hui, il en reste un ouvrage dont on connaît plusieurs versions. Il navigue entre géographie imaginaire du Moyen Âge, descriptif des routes marchandes, chronique éblouie de celui qui a séjourné dans une Chine à l’époque aussi éloignée de Venise que l’est pour nous la planète Mars. Le tout est tissé d’anecdotes présumées véridiques ou inventées?; d’énumérations interminables de richesses réelles ou exagérées?; de descriptions d’objets et de mœurs, d’oublis, de vantardises, de contradictions, de raccourcis et de réagencements.
24De cet écrit labyrinthique, les historiens ont fait un terrain de jeux. Transformés en détectives, ils s’évertuent à redonner cohérence au récit, à combler les trous comme à identifier les curiosités dont il est émaillé. Entre légende et réalité, l’ouvrage de Pierre Racine est tout à la fois la dernière version de cet exercice ludique et un compendium des travaux antérieurs. Il cite les hypothèses de ses collègues, de Jacques Heers à Philippe Ménard, et avance les siennes propres. Voyons cela.
Un agent du fisc au service de l'empereur
25Marco Polo le marchand, intrigué par le bouddhisme de Ceylan, fasciné par ce si étrange papier-monnaie, indifférent à la pauvreté de la grande masse des Chinois, s'extasie à répétition : « C'est la plus belle chose à voir qui soit au monde ! » C'est que moult splendeurs s'offrent à ses yeux, des chasses impériales mobilisant 20 000 valets et 12 000 dignitaires aux défilés de « 5 000 éléphants et autant de chameaux (...), chargés chacun de deux écrins pleins de vaisselle d'or et d'argent ».
26L'empereur de Chine, Kûbilaï, petit-fils de Gengis Khan, exerce une autorité au moins nominale sur un territoire qui s'étend de la Corée à la Perse, de la Birmanie à la Russie. Après le temps des pilleurs, qui a permis l'édification de cet empire démesuré, est venu le règne des rentiers. Artère de cette mondialisation avant l'heure, la route de la Soie terrestre est née de la pax mongolica. Elle assure aux princes mongols un invraisemblable flux de biens de luxe issus des quatre coins de l'écoumène. Et comme les Mongols se défient des Chinois, ils confient l'administration de l'empire du Milieu à des étrangers, comme cet Italien de Marco Polo. Il fut très probablement, durant dix-sept ans, un agent du fisc au service de l'empereur.
27Le Livre des Merveilles a contribué à pousser l'Europe de la fin du xve siècle à se projeter au loin. L'imagination de Christophe Colomb s'est nourrie, entre autres, de ce grand reportage sur l'Asie des Tartares. De nos jours encore, la machine à fantasmes continue de tourner : n'a-t-on pas affirmé récemment que Marco Polo n'était jamais allé en Chine ? Or, si des lacunes subsistent dans le récit de ses activités et voyages, il est indubitable qu'il y a séjourné : la précision de ses descriptions l'atteste.
Laurent Testot
Les hauts et les bas de la mer d'Aral - La Rumeur des steppes. De la Russie à l’Afghanistan, de la Caspienne au Xinjiang. René Cagnat, Payot, 2012, 300?p., 18,50?€.
28 Dès les premières pages de ce livre, récit de multiples voyages à travers l’Asie centrale, apparaît l’attachement de l’auteur à cette partie du monde et sa volonté de comprendre comment l’histoire peut façonner l’identité des peuples. Il retrouve l’histoire mouvementée de cette région dans les yeux de ses interlocuteurs?: douceur et résignation dans les yeux d’un garde-chasse tadjik, dans les regards ouzbeks élevés à l’école de la soumission, ou dans ceux, intenses, de ces enfants tristes «?regroupés autour de leur mère?». Les regards sont façonnés par les despotismes avec lesquels ces peuples ont dû composer depuis des siècles. Aujourd’hui encore, «?le despotisme oriental a tant de serfs pour le défendre qu’on peut se demander s’il n’est pas l’esprit et l’âme nécessaire à cet autre monde?». «?L’habitude y est ancrée selon laquelle rien ne doit être entrepris qu’avec brutalité et sous la pression extrême.?»??
Gengis Khan et Tamerlan
29Les populations semblent soumises au même destin que celui de la mer d'Aral, située aux confins du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan. Au XIIIe siècle, Gengis Khan et ses hordes mongoles, après avoir mis à sac l'empire du Khorezm qui s'étendait de la Caspienne à la Kirghizie actuelle et englobait une partie de l'Iran, fondirent sur la capitale de l'empire, Konya-Ourghentch. Population massacrée, ville rasée ! Pour y parvenir, une digue fut construite sur un bras du fleuve Amou-Daria et, une fois la retenue suffisante, ouverte : la masse d'eau engloutit la ville. Le fleuve en partie détourné alimenta pour quelques dizaines d'années la mer Caspienne. L'Aral, quant à elle, s'abaissa de 25 mètres et mit un siècle à se rétablir. Sans oublier l'assèchement général des terres et les épidémies qui se propageaient depuis les charniers et finirent de décimer les populations. Cent cinquante ans plus tard, à peine la mer revenue à son niveau, Tamerlan, chef de clan des nomades turco-mongols, dévasta à son tour le Khorezm, usant des mêmes armes que son prédécesseur. Il fallut attendre la fin du xve siècle pour voir de nouveau la mer d'Aral à son plus haut niveau.
Afghanisation rampante
30Bien après que les cosaques eurent à leur tour colonisé, au nom du tsar, l'Asie centrale, une autre guerre mina la mer d'Aral. Il fallait toujours plus de coton à l'Empire soviétique. Pour y parvenir, on ponctionna les fleuves Amou-Daria et Syr-Daria afin d'irriguer les champs. Le résultat fut désastreux : entre 1960 et 2000, la mer a abandonné derrière elle 38 000 km2 de terres incultes et poussiéreuses. Aujourd'hui, après de pharaoniques travaux, le niveau de la mer est à peine remonté de six mètres. Mais son équilibre est très fragile, comme l'est celui de l'ensemble de l'Asie centrale que de nouveaux dangers menacent. Ce sont ces nouveaux dangers qui ont appelé la réécriture de ce livre, publié une première fois en 1999, afin de prendre en compte l'influence profonde qu'a eue sur l'Asie centrale l'arrivée en Afghanistan de la coalition de 47 États menée par les États-Unis. « Cet espace (...) s'imprègne, de nos jours, d'une réislamisation qui correspond, par l'aspect et l'instabilité, à une afghanisation rampante. » La menace est d'autant plus grande que, si les États-Unis se décident à partir, « ce sera après avoir concocté dans la marmite centre-asiatique, par des années de maladresses et d'inconscience, un cocktail explosif fait de terrorisme islamique, de trafic de drogues et de haine contre l'Occident », note René Cagnat, ancien attaché militaire en Ouzbékistan et au Kirghizstan.
31Au-delà du constat sévère, les pages de ce livre expriment le respect profond qu'éprouve l'auteur pour les peuples d'Asie centrale : Turkmènes, Ouzbeks, Tadjiks, Kirghizes ou Kazakhs... Son souhait : « Changer de cap résolument, de passer d'une optique économico-politique, voire conflictuelle, à une optique intrinsèquement culturelle et humanitaire. »
Christophe Rymarski
Comment peut-on être camerounais ? - Un Bantou en Asie. Célestin Monga, Puf, 2012, 210 p., 18,50 €
32 Lorsque, au début de ce xxie siècle, l’auteur reçoit pour mission de conseiller l’une des républiques issues de l’éclatement de l’Union soviétique, une nouvelle parvient aux oreilles de sa direction?: la ministre locale refuse tout simplement d’entendre ce qu’il pourrait avoir à lui proposer car, dans son esprit, la notion même «?d’économiste africain?» ne saurait exister… Célestin Monga, né à Douala (Cameroun) et haut fonctionnaire de la Banque mondiale, va-t-il prendre la mouche?? Non?: il se contentera, à chacune de ses visites, de boire une tasse de café avec la dame et de flâner durant le reste de son séjour dans les ruelles gothiques de la capitale baltique. Le ton est donné?: c’est avec une calme ironie que C. Monga a consigné dans ce petit volume jubilatoire les réflexions que lui ont inspirées ses visites diplomatiques en Asie du Sud et en Extrême-Orient.??
Les Chinois ont-ils l'âme concave ?
33Un Bantou en Asie, explique-t-il, est confronté à un continent « où chaque citoyen est intimement convaincu d'appartenir à une civilisation de vieille souche, qui n'a de complexe d'infériorité à l'égard d'aucune autre ». Pour autant, dans cet Orient supposé despotique, « nul homme de pouvoir ne se croit obligé de rejeter a priori les idées qu'un étranger de passage peut exprimer ». L'Africain diasporique qu'il est permet à C. Monga de porter un regard stéréoscopique sur les événements et les propos qu'il relève en Chine, au Japon, au Viêtnam ou aux Philippines. Tirant le fil d'un fait divers ou profitant d'une conversation inattendue, il soulève des questions souvent ravageuses pour le sens commun : de Mao Zédong ou de Winston Churchill, qui fut le plus grand criminel ? Le roi du Bhoutan est-il plus libidineux que le président Jacob Zuma ? Et pourquoi rit-on du second et pas du premier ? Les Japonais sont-ils dignes parce que nihilistes ? Les Chinois ont-ils, comme l'écrivait Henri Michaux, « l'âme concave » ? Les vues de Michel Foucault permettent-elles d'éclairer une prise d'otage sanglante à Manille ? Les exactions du pouvoir laotien sont-elles plus ou moins cruelles que l'exécution capitale d'un condamné dans la prison de l'Utah ?
Un désespoir honnête
34Le fil qui relie C. Monga à l'Afrique n'est cependant jamais rompu, ce qui ne favorise pas son repos : la nuit, avoue-t-il, il dort mal, redoutant les appels téléphoniques familiaux ou amicaux qui lui amènent invariablement des demandes d'aide, sinon de conseils. C'est l'occasion, pour lui, d'examiner plus sérieusement le rôle économique des diasporas dans le développement des pays du Sud. Pour l'Afrique, il n'y croit guère, en Asie c'est peut-être différent. Le succès de la Chine, en tout cas, ne lui doit pas grand-chose, pas plus d'ailleurs qu'il ne repose sur l'aide des institutions pour lesquelles C. Monga travaille, avoue-t-il humblement. Est-ce pour cette raison qu'à un ami de Ouagadougou désespéré par la maigreur des aides au développement que reçoit son pays, il conseille de compter sur ses propres forces ? Expert, lucide, mais jamais trop sûr de lui, C. Monga exerce son jugement avec le scepticisme de l'homme qui en a vu d'autres, se rit des évidences tranchées et, bien que pétri de culture occidentale, ne manque pas de moquer sa myopie ordinaire.
35Qu'on le suive on non sur ce plan, ses chroniques de voyage sont un véritable plaisir de lecture, où l'humour le dispute à un désespoir honnête. Et pour cause : George Bernard Shaw et Emil Cioran sont, parmi bien d'autres, des auteurs de chevet pour C. Monga.
Nicolas Journet
Faut-il réussir sa vie ? - Une Rolex à 50 ans. A-t-on le droit de rater sa vie??. Yann Dall’Aglio, Flammarion, 2012, 128?p., 8€
36On se souvient de la saillie drolatique du publicitaire à la télévision?: quiconque ne posséderait pas une Rolex à 50 ans aurait raté sa vie… Stupeur, horreur, indignation?! Il faut dire que le nombre de ratés ainsi désignés se compte en France avec sept zéros. Ça fait du ratage à la louche, à la pelle, au bulldozer même… Ce trait d’esprit douteux et symptomatique du moment est le point de départ de la réflexion philosophique de Yann Dall’Aglio sur le sens de notre existence.?
Rater un train, réussir son coup...
37Qu'est-ce qu'une vie réussie ? Qu'est-ce qu'une vie ratée ? Ces questions sont aussi vieilles que la philosophie elle-même. Les réponses, elles, doivent être de notre temps. Sous la réplique, qui se voulait définitive mais qui n'est qu'un commencement, que trouve-t-on ? L'idée que le temps, c'est de l'argent ? Que l'argent fait le bonheur ? Que la réussite d'une vie se compte en euros ? Un peu tout ça. Mais quoi d'autre encore ? La réussite n'est pas une idée si simple : « On peut rater un train, des œufs au plat, une occasion en or ; on peut réussir un examen, son coup, l'ascension du mont Aconcagua. Mais comment savoir si l'on a raté ou réussi sa vie en général ? », se demande Y. Dall'Aglio.
38Reprenons donc avec lui depuis le début. Quel est le souverain bien pour l'homme ? Selon Aristote et bien d'autres penseurs, c'est le bonheur.
Que reste-t-il à l'homme sinon lui-même ?
39Bon. Mais qu'est-ce que le bonheur ? Le plaisir des sens pour les uns, les honneurs pour les autres, la richesse pour d'autres encore. Le prince des philosophes disqualifie les trois : le plaisir nous ravale au rang de bêtes, les honneurs nous font dépendre de l'avis d'autrui, la richesse n'est qu'un moyen d'obtenir autre chose et non un but en soi. Pour Aristote, le bonheur de l'homme est d'atteindre la dignité, laquelle consiste dans l'achèvement de sa forme par l'usage de sa liberté. Pour le dire autrement, c'est en étant le plus humain possible que l'homme achève sa forme. Et le propre de l'homme, pour le philosophe grec, c'est la pensée libre.
40Mais s'il en est ainsi, pourquoi n'y arrive-on pas plus facilement ? Parce que nous sommes faibles, hélas, incontinents et impulsifs. Nous manquons de volonté pour aller au fond des choses. Et puis, la vie a ses échecs, ses errances, ses désillusions. Si aujourd'hui l'homme ne se voit plus au centre d'un cosmos ordonné ou d'une création divine, que lui reste-t-il pour justifier les aléas de l'existence ? Que lui reste-t-il sinon lui-même, mesure de toute chose et de toute valeur ? De là la compétition des talents, inégaux par nature : « Ce n'est pas tant la Rolex qui était en jeu que le fait qu'elle établisse une hiérarchie objective (...). Il y a encore des élus et des signes d'élection », ajoute Y. Dall'Aglio. Pour autant, l'argent est-il une valeur qui contribue à la dignité de l'homme et à sa liberté de pensée ? Non, puisqu'il ne nous apporte au mieux qu'autre chose : plaisirs fugaces et considération d'autrui.
41Si notre nature est d'aspirer à la liberté, celle de rater sa vie, autrement dit de ne pas accepter le jugement des autres, en est une assurément.
Thierry Jobard
Une vie de voleur - Le Vol et la Morale. L’ordinaire d’un voleur. Myriam Congoste, Anarchasis, 2012, 284?p., 15?€.
42Comment peut-on être un voleur?? Pour Myriam Congoste, infirmière bordelaise à l’affût d’un sujet de thèse, la question semble d’abord d’ordre moral. Elle, qui passe son temps à soulager la misère des autres, voit un mystère dans le fait de vivre ainsi aux dépens d’autrui. Elle sait bien que la société oppose aux activités prédatrices des voleurs des punitions lourdes et infamantes, qui ne dissuadent en fait que ceux qui n’ont jamais volé. Par quels calculs, par quels désirs les voleurs sont-ils mus et portés à prendre de tels risques?? Faut-il admettre que ce sont des asociaux, des inadaptés ou des faibles d’esprit????
Un voleur de classe moyenne
43On peut chercher réponse à ces innocentes questions auprès de bien des experts, ou dans des romans, mais M. Congoste, elle, veut tout simplement connaître de vrais voleurs, en activité et non en prison. Pas facile. Or, la chance lui sourit : elle rencontre un certain Youchka, épisodique ouvrier serrurier, qui vit surtout de vols de voitures et de motos, de cambriolages et de recels divers. Entre eux, le courant passe et un contrat tacite est vite établi : lui raconte ses exploits de mauvais larron et elle écrit sa biographie, sans jamais participer, ce qui n'est pas toujours évident.
44Le texte né de cette collaboration aurait aussi bien pu s'appeler Portrait économique et moral d'un voleur de classe moyenne. Youchka en effet n'est ni un flambeur ni un crève-la-faim : ses activités illicites lui procurent un revenu de cadre moyen dont il jouit avec pas mal de discrétion, et souvent loin de sa ville natale. Donc, il vole des voitures neuves et chères, mais roule en voiture sale et usée. Il voyage en Asie, pour vacances et trafics, et va aux sports d'hiver, qu'il adore. Pour donner le change, il est inscrit à l'ANPE, touche le RMI et travaille à l'occasion. Attention : sa vie n'est pas pour autant de tout repos. Si sa longue expérience lui permet de réduire les risques inhérents à ses rapines, il ne vit pas au milieu d'enfants de chœur : un « collègue » qui le gruge, une « copine » qui part avec la caisse. Il faut régler cela soi-même, question de face. Youchka n'a ni carte de crédit ni compte en banque : il porte sa fortune autour du cou et par conséquent ne sort pas sans un chien que M. Congoste, quant à elle, n'a jamais osé regarder dans les yeux.
Un voleur, pas un monstre
45Côté morale, M. Congoste témoigne d'une surprise que le lecteur pourra trouver un peu ingénue : non, Youchka ne manque ni de morale, ni de règles. Simplement, il les dispose à sa façon : un voleur ne vole pas un autre voleur, même d'un cure-dent, surtout s'ils se connaissent, ça ne se fait pas. Quant au reste du monde, il se compose d'inconnus riches qui ont de quoi remplacer ce qu'on leur subtilise, et d'inconnus pauvres assez bêtes pour l'être. Les voler n'est certes pas bien, mais c'est la seule manière qu'a Youchka de ne pas devenir un de ces idiots. Le rapin nourrit en fait une vive rancœur contre une société qui, s'il la laissait faire, le priverait de sa liberté et de ses plaisirs : voyager, boire, faire la fête, entretenir de jeunes amies. Une philosophie plutôt hédoniste, mais raisonnable, et qui n'a rien à voir ni avec « faire la révolution », ni avec « faire fortune ». Youchka, conclut M. Congoste, est donc loin d'être un inadapté : ni sa façon de vivre, ni ses ambitions ne sont démesurées, et il sait aussi bien travailler quand il faut donner un gage à la société. On quitte donc ce texte passionnant, où l'auteure a su mêler récit, style direct et analyse, bien convaincu qu'être un voleur ne fait pas de vous un monstre, même si en fait Youchka n'est qu'un exemple parmi d'autres. On saluera surtout l'habileté avec laquelle M. Congoste a su mener cette enquête rare et difficile, dont elle attribue modestement le succès au « bagage de simplicité » que son origine prolétaire lui a légué.
Nicolas Journet