Introduction
- Par Jacques Verger
Pages 5 à 8
Citer ce chapitre
- VERGER, Jacques,
- Verger, Jacques.
- Verger, J.
Citer ce chapitre
- Verger, J.
- Verger, Jacques.
- VERGER, Jacques,
1Les universités médiévales ont depuis longtemps retenu l’attention des historiens, comme une des créations les plus originales de la civilisation occidentale de cette époque. L’Antiquité en effet avait ignoré ces institutions, clairement définies, fortement organisées, qui, pendant près de trois siècles, se sont assuré le quasi-monopole d’un certain type d’enseignement et, plus largement, de culture. Tout, ou presque tout, ce qui se faisait en matière de théologie, de philosophie, de droit, de sciences, etc., se faisait dans les universités. C’est d’ailleurs ce dernier aspect qui a été le plus étudié ; pour beaucoup, l’histoire des universités était essentiellement l’histoire des doctrines enseignées dans les universités, c’est-à-dire un chapitre de l’histoire générale de la philosophie, du droit ou des sciences. Mais d’autres manières d’écrire l’histoire des universités médiévales sont possibles ; on peut aussi les étudier comme institutions et comme groupes humains, placés dans un contexte historique donné. Sven Stelling-Michaud a ainsi été amené à distinguer, dans l’historiographie des universités médiévales, les travaux qui avaient trait à l’« histoire interne » et ceux qui avaient trait à l’« histoire externe » de ces universités ; on peut utiliser dans le même sens la distinction que fait Gordon Leff entre le rôle « idéologique » (production des idées) et le rôle « professionnel » (formation des hommes) des universités médiévales et y voir le point de départ des deux types de recherches possibles sur ces universités.
2Disons tout de suite que, dans ce petit livre, il sera essentiellement question du deuxième type. Cela ne signifie naturellement pas que nous passerons sous silence le contenu même de l’enseignement donné dans les universités ; il est en effet évident que celui-ci a eu une certaine influence sur le fonctionnement des institutions universitaires et surtout sur l’idée que les gens se sont faite des universités et du rôle qu’elles pouvaient jouer. Mais nous n’étudierons pas en détail, pour elles-mêmes, les doctrines élaborées et enseignées dans les universités, ce qui excéderait d’ailleurs notre compétence. On ne trouvera donc pas ici un manuel complet d’histoire des universités. Mais, même partiel, ce travail nous semble pouvoir se justifier.
3Tout d’abord, il est, en soi, intéressant d’étudier le fonctionnement des institutions universitaires, de voir quels hommes se sont rassemblés autour d’elles et comment ils y ont vécu. Si l’on préfère, il s’agit de chercher les bases sociales et institutionnelles d’une activité intellectuelle, d’analyser les liens qui pouvaient unir les universités médiévales à la société de leur temps. L’histoire des universités ne doit pas être coupée du reste de l’histoire sociale ; elle peut même l’informer, au moins en ce qui concerne les groupes de la société qui, d’une manière ou d’une autre, avaient affaire aux universités ; « une étude préalable des institutions scolaires, de leurs structures, de leurs méthodes, des notions qu’elles veulent transmettre, de leur équipement, de leur implantation dans la société, de ce qui les rattache aux autres cadres, familiaux, militaires, religieux, politiques, est indispensable », écrit Georges Duby, à « la connaissance des mentalités » d’une société donnée [1].
4D’autre part, on peut penser que la connaissance des universités comme institutions vivantes et groupes humains pourra à son tour éclairer l’histoire des idées. Les doctrines élaborées dans les universités médiévales ne doivent pas être étudiées seulement sub specie æternitatis, comme des systèmes abstraits, indépendants de tout contexte historique. Historien de la philosophie, Paul Vignaux constate que « la renaissance du thomisme, à l’époque contemporaine, n’a point, autant qu’on l’attendrait, servi l’intelligence réelle de saint Thomas » car « les thomistes y considèrent dans l’intemporel un système, une synthèse totale, d’une perfection unique » [2]. En fait, la compréhension de ces doctrines sera sûrement améliorée par la connaissance des conditions pratiques (organisation matérielle des universités, méthodes pédagogiques) et des situations sociales dans lesquelles elles ont été élaborées. Il y a certainement eu des interactions complexes entre les théories des universitaires médiévaux d’une part et leur condition concrètement vécue, faite d’intérêts, de tensions, de valeurs d’autre part.
5Il serait prématuré de vouloir tenter une synthèse de ce genre car l’histoire sociale des universités médiévales est encore très incomplète et présente plus d’hypothèses et de questions que de certitudes. Nous avons essayé de rassembler, dans les chapitres qui suivent, quelques-uns des résultats provisoirement acquis, tout en indiquant les problèmes qui restent en suspens. On verra qu’il ne s’agit encore que d’enquêtes d’histoire institutionnelle ou sociale, au sens le plus strict du mot. Mais il est bon de se rappeler que l’objectif poursuivi est, en dernière analyse, d’essayer de constituer une sociologie de la culture médiévale ; précisons, bien sûr, de la culture universitaire, savante, car bien d’autres formes — culture aristocratique, culture populaire, etc. — échappaient totalement aux universités.
6Signalons enfin deux autres limitations volontaires de ce travail. Tout d’abord, nous ne parlerons que des universités, ce qui, au moins à partir du début du treizième siècle, désigne un type bien précis d’institution. Nous avons laissé de côté les autres formes d’enseignement qui existaient en Occident à cette époque : d’une part les monastères (bien moins importants, il est vrai, qu’au haut Moyen Age), de l’autre tous les types d’écoles qui n’étaient pas intégrées dans les universités (« petites écoles » de grammaire, préceptorats privés, écoles de notariat, de droit, de marchands, etc.). Nous n’ignorons pas l’intérêt qu’aurait eu leur étude ; nous avons sans doute respecté une conception trop traditionnelle en isolant les universités du reste du monde des écoles ; en fait, celles-ci devaient assurer à la culture universitaire, au moins de façon fragmentaire, une diffusion dépassant largement le cadre même des universités. Malheureusement, ces écoles ont laissé peu de documents et la rareté des travaux à leur sujet rend prématurée toute tentative de mise au point. Qu’on ne cherche donc pas ici une « histoire de l’éducation » au Moyen Age, mais seulement quelques réflexions sur la partie la mieux connue de cette histoire.
7D’autre part, nous avons renoncé à traiter du passage du Moyen Age à la Renaissance, de la pénétration de l’humanisme dans les universités à la fin du quinzième et au seizième siècle. Non que nous voulions ressusciter la vieille idée d’une coupure profonde entre ces deux périodes ; mais cela nous aurait entraîné trop loin, par rapport aux dimensions de ce livre. Nous avons donc pensé qu’il valait mieux parler des universités médiévales comme d’un tout ; plutôt que de condamner les hommes des quatorzième et quinzième siècles à vivre dans l’attente d’une Renaissance qui n’en finit pas de venir, nous avons préféré les laisser vivre de leur vie propre, sans trop nous inquiéter de ce qui avait suivi. Au lecteur de juger si ce parti pris nuit ou non à l’intelligence historique.
Date de mise en ligne : 03/05/2017