Introduction
- Par Frédéric Monier
Pages 3 à 6
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- MONIER, Frédéric,
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- Monier, F.
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1En réaction à une politique économique et sociale qu'elles jugent désastreuse, alors que la France est entrée dans la récession au début des années 1930, les gauches, plus sensibles à une menace fasciste depuis la crise politique ouverte en février 1934, s'unissent progressivement. En mettant sur pied, à l'été 1935, le Rassemblement populaire, elles cherchent à créer une alternative politique, à travers une coalition soutenue par des organisations syndicales et de nombreuses associations. Cette coalition remporte les élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. Comme un mouvement de grèves, accompagné d'occupations d'usines, atteint une ampleur alors jamais vue, se forme, le 4 juin 1936, un gouvernement de Front populaire, dirigé pour la première fois par un socialiste, Léon Blum. Ce gouvernement, auteur de nombreuses réformes souvent décisives, notamment sur les plans économique et social, se heurte, dès l'été 1936, à des difficultés qui attisent les dissensions entre alliés de gauche, tandis que les adversaires politiques de droite cherchent à revenir au pouvoir au plus vite. Cette expérience gouvernementale dure peu et, la coalition du Front populaire se disloquant en 1937-1938, d'autres combinaisons politiques, axées sur l'idée d'union nationale et intégrant les droites, prévalent à partir de l'été 1938. L'échec politique suit de deux ans la victoire électorale.
2En dépit de cette brièveté, le Front populaire est longtemps resté comme un épisode marquant dans la mémoire politique des Français. On peut avancer à cela plusieurs raisons. La première tient au caractère exceptionnel de cette courte séquence.
3L'épisode, en effet, ne ressemble pas aux précédentes victoires électorales des gauches coalisées, comme en 1902 au temps du Bloc des gauches ou en 1924 avec le Cartel des gauches. La mobilisation politique des militants et des sympathisants, via les réunions, les cortèges, les élections, se double, dans ce cas, d'un engagement d'intellectuels, artistes, écrivains et savants, et, surtout, de forts mouvements sociaux, qui ne se limitent pas aux grèves de mai et juin 1936. On a bien affaire à un processus de mobilisation et de politisation de ce que les contemporains nomment les « masses ». Dans un pays où le point d'équilibre démographique entre villes et campagne a été atteint en 1931, selon les données du recensement, ces « masses » sont surtout, mais pas uniquement, ouvrières et urbaines, alors que la paysannerie est, elle aussi, entrée en crise. Cette irruption des « masses » sur le devant de la scène provoque un choc dans les consciences et une rupture dans la société française. Pour une bonne partie de la bourgeoisie, ce choc interrompt, d'un coup, ce que Julien Gracq nomme « le temps finissant où la masse des rejetés n'est pas perçue encore comme une menace et comme un jugement, mais seulement comme un paysage ».
4Exceptionnel, cet épisode a aussi des aspects novateurs, notamment, mais pas uniquement, sur le plan politique. C'est, on l'a dit, avec le ministère Blum formé le 4 juin 1936, le premier gouvernement à direction socialiste en France, suivi, de juin 1937 à janvier 1938, d'un gouvernement où, sous la direction du radical Camille Chautemps, les socialistes sont toujours présents. C'est aussi la première fois depuis sa création en 1920 que le Parti communiste fait partie d'une majorité qui appuie et soutient le gouvernement. Le Parti communiste a d'ailleurs lancé la formule du « Front populaire pour le pain, la paix, la liberté », dans le cadre d'une stratégie arrêtée, en 1935, par l'Internationale communiste à l'échelle mondiale. Enfin, de façon peut-être plus décisive, c'est la première fois qu'une coalition de partis se présente devant les électeurs avec un catalogue de propositions, défini à l'avance et publié. Ces mesures, le premier gouvernement Blum s'engage, moralement et politiquement, à les mettre en uvre. Bien que cette tentative n'aboutisse pas, on n'a alors jamais été aussi proche de l'idéal d'une démocratie gouvernante, ordonnée par de grands partis politiques.
5Exceptionnel, cet épisode, novateur à plus d'un titre, a enfin une portée fondatrice souvent soulignée. L'idée de « conquêtes sociales », ou de réformes sociales, négociées entre syndicats et patronat sous l'arbitrage et l'égide du gouvernement naît avec le Front populaire. Ainsi, ce que l'on nomme les accords de Grenelle de 1968 s'inscrivent-ils dans une histoire ouverte en juin 1936 avec les « accords Matignon », pour reprendre la formule courante. On pourrait faire des remarques similaires pour la politique culturelle et les loisirs. Dans un autre ordre d'idées, certains projets – des réformes de structures – auxquels songent, en 1935-1936, des militants, des experts et des hommes d'État ont, eux aussi, un rôle fondateur, encore que les résultats, au final, aient été inférieurs aux espérances.
6Cet ensemble de raisons peut expliquer que le Front populaire ait longtemps pris, dans la mémoire collective, une place importante. Pendant plusieurs générations, ce sujet, porté par les souvenirs de ses anciens partisans et adversaires, a revêtu un aspect passionnel. Cette passion était aiguisée, de surcroît, par les procès successifs qui ont été intentés au Front populaire. À l'été 1940, l'un des premiers actes du nouveau régime de Vichy est la création d'une Cour suprême de justice chargée de juger d'anciens ministres rendus coupables de la guerre et de la défaite face à l'Allemagne. Parmi eux, se trouve Léon Blum qui, lors de son premier interrogatoire, se trouve confronté à cette question liminaire de l'accusation : qu'a-t-il fait pour « mettre fin aux occupations d'usines » décidées par les ouvriers en grève en mai et juin 1936 ? Cette confrontation avec une histoire vive, inédite sous cette forme, n'est pas étrangère à Léon Blum.
7En 1935, il s'était fait, avec la publication de ses Souvenirs sur l'Affaire, mémorialiste et historien de l'affaire Dreyfus, en marquant le souci constant de comparer la situation de 1898 avec celle de 1934-1935. Parlant de la France de l'Affaire, il écrivait en 1935 : « La passion publique était violente [...]. On se battait pour ou contre la République. » Cinq ans plus tard, en 1940, Léon Blum, fait à nouveau face à une histoire vécue, au premier plan, celle du Front populaire. La nécessité de préparer sa défense, alors qu'il est accusé, l'explique. Il le note avec une belle lucidité, se disant poussé par un double intérêt, « intérêt "objectif", si je puis dire, intérêt de l'historien qui étudie les archives sur les événements qui émeuvent sa raison et sa sensibilité, intérêt de l'avocat qui prépare une affaire importante » [Blum, 1955] [1]. Cette situation presque unique a pesé au départ sur une histoire du Front populaire qui, au fil des décennies, a voulu, en écartant la question des responsabilités des uns et des autres, faire apparaître les ressorts de l'un « des moments qui cimentent, bon gré mal gré, notre passé collectif » [Leroy et Roche, 1986].
8Soixante ans après le procès de Riom, le Front populaire est sans doute l'un des épisodes les plus étudiés de l'histoire de la France au XXe siècle. Le premier objectif de ce livre est, en ce sens, de tenter une synthèse de ces travaux nombreux, souvent très riches. En présentant les acteurs et les forces en présence, en retraçant les grandes évolutions politiques et sociales, au fil d'une chronologie assez mouvementée [2], ce sont quelques éléments d'orientation et de compréhension que l'on souhaite donner. Au-delà, ce volume s'arrête devant une interrogation dominante, en cherchant à se dégager du « désordre presque désespéré des affaires du monde », comme l'évoquait Marguerite Yourcenar. Cette interrogation porte sur la brièveté de cette expérience, et sur l'écart entre l'ampleur de la mobilisation collective et, en 1937-1938, le lot de déceptions qui accompagne, non pas la défaite du Rassemblement populaire, mais bien plutôt son échec. Longtemps enserré dans un carcan d'accusations, ou enchâssé dans une page d'histoire sainte, le Front populaire gagne en netteté avec les travaux récents.
Date de mise en ligne : 01/01/2011