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Les blés des oasis sahariennes : des ressources génétiques de première importance pour affronter le changement climatique

Pages 311 à 320

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  • Bonjean, A.-P.,
  • Monneveux, P.
  • et Zaharieva, M.
(2019). Les blés des oasis sahariennes : des ressources génétiques de première importance pour affronter le changement climatique. Dans
  • S. Abis
Le Déméter 2019 (p. 311-320). IRIS éditions. https://doi.org/10.3917/iris.abis.2019.01.0311.

  • Bonjean, Alain P..,
  • et al.
« Les blés des oasis sahariennes : des ressources génétiques de première importance pour affronter le changement climatique ». Le Déméter 2019, IRIS éditions, 2019. p.311-320. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/le-demeter--0011662115-page-311?lang=fr.

  • BONJEAN, Alain P.,
  • MONNEVEUX, Philippe
  • et ZAHARIEVA, Maria,
2019. Les blés des oasis sahariennes : des ressources génétiques de première importance pour affronter le changement climatique. In :
  • ABIS, Sébastien,
Le Déméter 2019. IRIS éditions. Hors collection, p.311-320. DOI : 10.3917/iris.abis.2019.01.0311. URL : https://shs.cairn.info/le-demeter--0011662115-page-311?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/iris.abis.2019.01.0311


Notes

  • [1]
    Roland Portères, « Les appellations des céréales en Afrique. Les blés et leurs dénominations », Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, n° 5, 1958.
  • [2]
    Maria Zaharieva, Alain Bonjean et Philippe Monneveux, « Saharan wheats : before they disappear », Genetic Resources and Crop Evolution, n° 61, 2014.
  • [3]
    Robert Perret, « Le climat du Sahara », Annales de géographie, n° 44, 1935.
  • [4]
    Auguste Chevalier, « Les productions végétales du Sahara et de ses confins nord et sud. Passé-Présent-Avenir », Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, n° 133-144, 1932.
  • [5]
    Léon Ducellier, « Les blés du Sahara », Bibliothèque du colon de l’Afrique du Nord, n° 4, 1920.
  • [6]
    Émile Miège, « Sur les différents Triticum cultivés au Maroc », Bulletin de la société des sciences naturelles du Maroc, n° 4, 1924.
  • [7]
    Raffaelle Ciferri et Mari Garavini, « La cerealicoltura in Africa Orientale. VII. I frumenti oasicoli della Libia in rapporto a quelli etiopici », L’Italia Agricola, n° 77, 1940.
  • [8]
    Jean Erroux, « Les blés des oasis », Bulletin de la Société des Agriculteurs d’Algérie, n° 567, 1952.
  • [9]
    Pietro Perrino, Giambattista Polignano et Enrico Porceddu, « Frumenti del Nord-Africa », Annali della Facoltà di Agraria dell’Università di Bari, n° 28, 1976.
  • [10]
    Ali Al Azzeh, Karl Hammer, Christian Lehmann et Pietro Perrino, « Report on a travel to the Socialist People’s Libyan Arab Jamahiriya 1981 for the collection of indigenous taxa of cultivated plants », Kulturpflanze n° 30, 1982.
  • [11]
    Mohamed Benlaghlid, Noureddine Bouattoura, Philippe Monneveux et Christiane Borries, « Les blés des oasis : étude de la diversité génétique et de la physiologie de l’adaptation au milieu », Options méditerranéennes, n° 11, 1990.
  • [12]
    Léon Ducellier, op. cit., 1920.
  • [13]
    Léon Ducellier, « Culture et vente des céréales en Algérie », Bulletin de la Société des Agriculteurs d’Algérie, n° 373, 1909.
  • [14]
    Liès Reguieg, Abdelmadjid Boulgheb, Abdelkader Aissat et Bernadette Montanari, « Study of early growth cycle as drought factor avoidance within a group of native oasis common wheat genotypes », Global Advanced Research Journal of Agricultural Science, n° 3(4), 2014.
  • [15]
    Georges Toutain, Éléments d’agronomie saharienne. De la recherche au développement, Paris, INRA – GRET, 1977.
  • [16]
    Léon Ducellier, op. cit., 1920.
  • [17]
    Marcelino de Arana, « El Instituto de Cerealicultura y los nuevos tipos de trigo », Agricultura, n° 67, 1934.
  • [18]
    Jean Erroux, op. cit., 1952.
  • [19]
    Georges Toutain, op. cit., 1977.
  • [20]
    Léon Ducellier, op. cit., 1920.
  • [21]
    Jean Erroux, Les blés des oasis sahariennes, Mémoire, n° 7, Université d’Alger, 1962.
  • [22]
    Ibid.
  • [23]
    Marcelino de Arana, op. cit., 1934.
  • [24]
    Mohamed Jlibene et Nasserlhaq Nsarellah, « Wheat breeding in Morocco, a historical perspective », in Alain P. Bonjean, William J. Angus et Maarten van Ginkel (dir.), The World Wheat Book : A history of wheat breeding, Paris, Lavoisier Tech&Doc, vol. 2, 2011.
  • [25]
    Jean Erroux, op. cit., 1962.
  • [26]
    Voir Maria Zaharieva, Alain Bonjean et Philippe Monneveux, « Alert : Saharan oases wheat genetic resources in danger », in Alain P. Bonjean, William J. Angus et Maarten van Ginkel (dir.). The World Wheat Book : A history of wheat breeding, Paris, Lavoisier Tech&Doc, vol. 3, 2016.
  • [27]
    Sébastien Abis, Géopolitique du blé. Un produit vital pour la sécurité mondiale, Paris IRIS Éditions – Armand Collin, coll. « Enjeux stratégiques », 2015.

1Les variétés de blé traditionnellement cultivées dans les oasis sahariennes ont été collectées et décrites par plusieurs auteurs, qui ont tous souligné la particularité et la diversité de ce germoplasme. Soumises pendant des siècles à la sécheresse, à la chaleur et à la salinité, elles ont en effet développé une tolérance singulière à ces contraintes. Leur utilisation pour l’amélioration du blé, basée sur une étude préalable de sa diversité et de ses origines, s’avèrerait donc extrêmement utile dans le contexte du changement climatique. Elle est urgente, compte tenu de l’érosion génétique rapide de ce matériel, liée aux changements écologiques et socioéconomiques drastiques qui affectent les oasis sahariennes et leurs systèmes de culture. Pour relever ce défi, les auteurs proposent la mise en place d’un consortium en charge d’un ambitieux projet de recherche destiné à sauvegarder, étudier et utiliser ces ressources génétiques.

Depuis quand cultive-t-on le blé au Sahara ?

L’établissement des oasis

2Plus vaste que l’Australie, le Sahara constitue un désert de 8 millions de kilomètres carrés (km2) depuis environ cinq mille ans. Des sondages dans les sédiments datant de cette époque montrent une diminution notable des pollens de graminées, ainsi qu’un épisode d’augmentation rapide de la salinité entre 4200 et 3900 avant J.-C.

3Les plus anciennes oasis du Sahara sont apparues au cours du Néolithique récent, vers 3000 avant J.-C. Elles se sont établies dans les rares sites où il était possible de trouver de l’eau tellurique ou superficielle par affleurement, percolation ou puits. Des zones artificiellement terrassées et irriguées ont ensuite permis l’établissement de premiers sites de culture. Puis, le génie humain de la gestion durable de l’eau et l’introduction du palmier dattier (Phoenix dactylifera), domestiqué dans la péninsule arabique vers 5000 avant J.-C, permirent d’élargir et de stabiliser ces fragiles systèmes agricoles et de les enrichir avec d’autres espèces. Les migrations de population, les conquêtes militaires et le développement de routes commerciales transsahariennes ont été les principaux facteurs qui ont engendré la création d’autres oasis jusqu’à la fin du XIXe siècle et favorisé la diffusion des cultures et techniques de gestion de l’eau à travers le désert. Leur constitution a nécessité des efforts considérables : protection contre le sable dans les dépressions ou autour de sources, construction de retenues d’eau en bordure de montagnes, de puits dotés de norias et de canaux d’irrigation couverts ou non, de jardins en terrasses sur les pentes des vallées, etc. Si les oasis sahariennes, par lesquelles ont transité les flux commerciaux africains et méditerranéens, sont nombreuses, comme le montre la carte ci-après, leur superficie totale n’est que d’environ 8 500 km2.

4Leur agriculture, principalement de subsistance, est constituée par la superposition de deux ou trois strates de végétation et s’inspire de techniques diffusées à partir de 3000 avant J.-C. depuis l’Arabie nabatéenne. La strate la plus élevée est constituée de palmiers dattiers de 15 à 30 mètres qui tempèrent le rayonnement solaire. L’intermédiaire regroupe des arbres fruitiers (abricotiers, amandiers, bananiers, citronniers, figuiers, grenadiers, jujubiers, orangers, pêchers, pommiers, etc.) et du henné. La strate inférieure comporte des céréales (blé, orge, sorgho), des espèces maraîchères, des plantes médicinales et des plantes fourragères (luzerne, fenugrec, etc.), supports des élevages autochtones d’ovins et de caprins.

Origines des blés sahariens

5Après le palmier dattier, le blé et, à un degré moindre, l’orge sont les cultures les plus importantes des oasis. Comme en Chine, le blé aurait d’abord été importé en tant qu’aliment de luxe au profit des classes dominantes, puis adapté et cultivé localement.

6Les blés hexaploïdes (2n = 6x = 42) sont les plus représentés dans les oasis, avec principalement le blé tendre (Triticum aestivum) et le blé hérisson (Triticum compactum), et à un moindre degré le blé nain des Indes (Triticum sphaerococcum) et le grand épeautre (Triticum spelta). De nombreuses formes intermédiaires existent entre ces quatre types, parmi lesquelles on distingue notamment des formes sahariennes précoces, à épis compacts à compactoïdes et à fertilité élevée, et des formes speltoïdes résultant de l’introgression du grand épeautre à partir du blé tendre. On trouve également de nombreux types intermédiaires entre ces deux formes, résultant de leur sympatrie et de leur isolement relatif plus de deux fois millénaires. Les blés tétraploïdes (2n = 4x = 28) sont moins bien représentés, avec trois espèces : l’amidonnier (Triticum dicoccon), le blé dur (Triticum durum) et le blé de Pologne (Triticum polonicum). L’amidonnier, bien que d’introduction très ancienne, est devenu de nos jours très rare. Le blé dur, mieux représenté, est surtout cultivé à la périphérie du Sahara. Le blé de Pologne présente une distribution très limitée, voire sporadique.

7D’après diverses sources archéologiques, génétiques et linguistiques, les premières introductions de blé au Sahara sont antérieures à 2500 avant J.-C. et proviennent principalement du Proche-Orient, via la vallée du Nil (voir carte). L’amidonnier et le grand épeautre auraient pu être introduits également depuis la péninsule ibérique. Il ne semble pas que l’engrain (Triticum monococcum), parvenu par cette dernière voie au Maroc, se soit établi au Sahara. La présence dans des oasis de l’Ouest saharien du blé nain des Indes, porteur de la mutation sphaerococcum du blé tendre, apparue spontanément dans le Nord-Ouest de l’Inde et dans le Baloutchistan pakistanais vers 2300 avant J.-C., suggère une seconde vague d’introduction, partiellement maritime, au cours du IIe millénaire avant J.-C., par la péninsule arabique et le Soudan. Le blé dur et le blé de Pologne paraissent provenir de vagues d’introductions récentes s’échelonnant de l’époque romaine aux débuts du XXe siècle.

Distribution des oasis et origines hypothétiques des blés du Sahara

Description de l'image par IA : Carte des oasis sahariennes et origines hypothétiques des blés.

Distribution des oasis et origines hypothétiques des blés du Sahara

Source : M. Zaharieva, A. Bonjean et P. Monneveux, Alert : Saharan oases wheat genetic resources in danger. Réalisation cartographique : Laura Margueritte © Club DEMETER / Le Déméter 2019

8Certains scientifiques, tel Roland Portères [1], considèrent les oasis sahariennes comme un centre important de diversification secondaire des blés, résultant notamment d’hybridations interspécifiques multiples entre des éléments génétiques d’origines distinctes à diverses époques historiques, dans un contexte continu de forts stress abiotiques. Une synthèse des principales formes rapportées par les différents auteurs et de leur classification sur base morphologique a notamment été tentée par Maria Zaharieva, Alain Bonjean et Philippe Monneveux [2].

Spécificités environnementales du Sahara et caractéristiques des blés des oasis sahariennes

Principales caractéristiques des milieux oasiens

9Le Sahara est depuis des millénaires l’un des endroits les plus chauds et les plus secs de la Terre [3]. La température annuelle moyenne y est de 30 °C, et peut dépasser 50 °C durant les mois les plus chauds de l’année. Les limites du désert correspondent aux isohyètes de 100 millimètres (mm) de précipitation au Nord et de 150 mm au Sud. Les précipitations y sont toutefois extrêmement irrégulières et les observations qui y ont été faites prouvent que certaines zones ne reçoivent pas de précipitations durant des décennies.

10Les oasis sahariennes tempèrent ces extrêmes rigueurs climatiques. La température peut toutefois atteindre 45 °C durant la journée, et descendre à 20 à 30 °C durant la nuit. L’humidité relative y est très faible, y compris durant la période de fécondation, surtout en présence de vents du Sud, qui sont fréquents. Les sols sont très généralement alcalins, souvent salins et appauvris en éléments nutritifs [4]. Les oasis sahariennes constituent historiquement des agrosystèmes dans lesquels l’homme, en capitalisant sur la tradition agraire de l’Antiquité persane et périméditerranéenne, a réussi à mitiger les rigueurs extrêmes du climat et à en tirer profit de manière durable.

11Traditionnellement, les blés des oasis sahariennes sont semés en septembre-octobre, après les pluies d’automne, pour limiter les pertes en eau par drainage et évaporation. Toutefois, des semis peuvent avoir lieu en novembre-décembre – voire plus tardivement – si la disponibilité en eau reste suffisante à ces périodes. La culture se pratique sous les palmiers dattiers ou, plus rarement, dans des clairières, au sein de la palmeraie. Les semis se font à la main à raison de trois à huit grains par trou de semis, avec des espacements de 50-60 centimètres. Tous les blés sahariens sont précoces, avec une période de floraison-récolte assez courte. Après l’emblavement, le sol est désherbé continuellement à la houe pour éliminer les adventices et réduire l’évapotranspiration. Des irrigations sont prodiguées, le plus souvent à la raie, selon les besoins. Leur fréquence diminue pendant la maturation du grain. Pendant le cycle végétatif, les agriculteurs apportent fréquemment entre les talles de petites quantités d’alluvions, et parfois du gypse pour limiter les effets de la salinité apportée par l’irrigation. Aucun traitement n’est effectué contre les rouilles ou autres champignons, car ces maladies sont traditionnellement absentes des oasis. Sauterelles et oiseaux constituent les principaux prédateurs. La moisson est effectuée au printemps, habituellement avec des faucilles et suivie de mise en gerbes. La productivité atteint 1 000 à 1 500 kilogrammes par hectare (kg/ha).

Diversité des blés oasiens : études in-situ et collections ex-situ

12Les blés des oasis sahariennes ont été partiellement préservés et étudiés, principalement d’un point de vue botanique, au cours du XXe siècle. Entre les années 1920 et 1960, un premier travail important de collecte et de description des variétés autochtones de blé a été effectué par divers chercheurs, parmi lesquels Léon Ducellier [5], Émile Miège [6], Raffaelle Ciferri et Mario Gavarini [7], et Jean Erroux [8]. Plus récemment, entre 1976 et 1991, d’autres scientifiques, parmi lesquels Pietro Perrino [9], Ali Al Alazzeh et Karl Hammer [10], Philippe Monneveux [11], et d’autres, ont réalisé des missions complémentaires de collecte de semences dans les oasis, parfois suivies de travaux liés à leur adaptation à ces environnements.

13La majeure partie des connaissances sur ces blés résulte principalement d’études ex-situ réalisées à partir de collections nationales (Algérie, Égypte, Maroc, Tunisie, etc.) ou transnationales (Centre international d’amélioration du blé et du maïs [CIMMYT], Centre international de recherche agricole dans les zones arides [ICARDA], Institut Vavilov de Saint-Pétersbourg [VIR], Istituto del Germoplasma de Bari, Zentralinstitut für Genetik und Kulturpflanzenforschung de Gatersleben) de ressources génétiques. Les blés des oasis sahariennes présentent certaines spécificités morphologiques ainsi qu’une grande diversité d’épis, barbus à mutiques. Dans la mesure où l’échange de semences avec d’autres régions du monde est resté limité jusqu’au siècle dernier, les populations de blé sahariennes, ayant subi de fortes pressions de sélection naturelle liées aux contraintes particulières des oasis (chocs thermiques, sécheresse et salinité), ont développé une tolérance notable à ces stress abiotiques.

L’amélioration génétique du blé pour faire face au changement climatique

14Même si la culture des blés reprenait activement dans les oasis sahariennes, elle ne pourrait à elle seule contribuer à l’autosuffisance céréalière des pays du Maghreb ou des pays sahéliens, qui connaissent en ce début du XXIe siècle une forte croissance démographique. Cependant, les blés du Sahara, confrontés depuis des siècles à des stress abiotiques extrêmes, présentent un intérêt majeur, pour ne pas dire unique, pour la sélection du blé tendre et du blé dur face à ces stress, alors même que ces ressources génétiques ont été jusqu’ici très peu exploitées. Les blés oasiens sont en effet dotés de caractères de tolérance au manque d’eau, aux hautes températures, aux écarts thermiques et à la salinité. Ils pourraient contribuer également à l’amélioration du rendement potentiel et de la qualité d’autres variétés de blés.

15Les blés du Sahara présentent des rendements consistants, malgré un fort déficit en eau (pluies nulles à inférieures à 50 mm durant le cycle, irrigation insuffisante et souvent irrégulière, très forte évapotranspiration). Leur niveau de productivité n’est toutefois pas très éloigné de celui des blés australiens, qui ont pour leur part bénéficié de près de deux siècles de sélection. Léon Ducellier avait déjà mentionné le niveau élevé de tolérance à la sécheresse chez les blés des oasis [12]. Ces variétés sont généralement très précoces [13], ce qui leur permet d’éviter le stress hydrique terminal très accentué dans cet environnement. Liès Reguieg, Abdelmadjid Boulgheb, Abdelkader Aissat et Bernadette Montanari ont évalué 18 populations oasiennes de blé de la région d’Adrar (Gourara) pour leur précocité [14]. La population Sabbaga (« rapide » en arabe) s’est révélée la plus précoce, et ce, malgré une période relativement longue de remplissage du grain. Georges Toutain a signalé la tolérance particulièrement élevée à la sécheresse de la population Fartass dans les conditions des oasis du Maroc [15].

16Les blés oasiens subissent des températures élevées durant l’ensemble de leur cycle, avec des périodes de 35 à 45 °C durant la fécondation, la formation et la maturation du grain. La pubescence de nombre de populations de blés oasiens ainsi que le caractère barbu et compact des épis pourraient représenter, d’après Léon Ducellier [16], des traits d’adaptation à ces hautes températures. L’on peut également noter leur tolérance à l’échaudage. Dans le Sud de l’Espagne, Marcelino de Arana avait observé une meilleure tolérance aux hautes températures chez la variété oasienne El Klouf que chez les populations locales [17]. Les écarts thermiques journaliers, pouvant s’élever à 20-30 °C dans les oasis sahariennes, ne semblent pas générer de pertes par respiration excessives chez ces blés, contrairement à ce qui a pu être noté, par exemple, dans le pool génétique des blés de l’Europe, dont la partie Sud est désormais concernée par le changement climatique.

17La culture est enfin pratiquée malgré des remontées salines avec des concentrations en chlorure de sodium pouvant atteindre fréquemment 5 %. Jean Erroux avait observé, dans l’oasis de Timimoun, que la plupart des blés avaient un niveau acceptable de tolérance à la salinité [18]. Georges Toutain avait, quant à lui, mis en évidence un niveau élevé de tolérance au sel de la variété population Fartass [19]. Le réchauffement climatique conduisant à une montée du niveau de la mer et à la salinisation des eaux d’irrigation côtière, disposer de géniteurs de blé tolérants à la salinité s’avèrera crucial dans un futur proche. D’autres importants producteurs de blé, comme l’Iran, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan ou le Pakistan, dont certains territoires sont affectés par la salinité, pourraient déjà largement bénéficier de l’introduction de ces caractères dans leurs programmes de sélection.

18Au vu des connaissances actuelles de la physiologie du blé, d’autres traits présenteraient également un intérêt certain à être mesurés de manière systématique par rapport aux critères de sélection envisagés : efficacité photosynthétique, température de la canopée, stabilité membranaire, sélectivité sodium/potassium, etc. Léon Ducellier [20] et Jean Erroux [21] ont noté la fertilité élevée de l’épi chez certains blés des oasis, un caractère qui pourrait contribuer à l’augmentation du rendement potentiel des variétés modernes.

19Si les populations Ali Ben Maklouf, El Mansouri, Farina et Khreci ont été identifiées par Jean Erroux [22] comme disposant d’une excellente qualité boulangère pour son époque, la connaissance de la qualité technologique des blés des oasis demeure cependant limitée et basée sur des observations ponctuelles. Des travaux menés depuis les années 1980 sur ces blés au niveau biochimique ont toutefois mis en évidence, chez divers blés tétraploïdes et hexaploïdes oasiens, des combinaisons rares à uniques de gliadines et gluténines pouvant s’avérer utiles dans l’amélioration de la qualité du grain.

20Les exemples d’utilisation en sélection sont ponctuels, mais assez concluants. En Espagne, une variété oasienne précoce à paille courte Klouf a été introduite, avec les variétés Bon-Fermier, Blé seigle et Square Head, dans un croisement complexe pour donner la variété Hibrido L4, largement cultivée dans les zones sèches de Castille et d’Aragon dans les années 1930 [23]. Au Maroc, la variété de blé dur Zeramek a été obtenue en 1963 par croisement entre la variété Zreah et la forme saharienne Amekkaoui [24].

Risques de disparition des systèmes de culture sahariens et de leurs populations locales de blé

21Les oasis ont subi, au cours du XIXe siècle et du XXe siècle et jusqu’à nos jours, divers chocs particulièrement déstabilisants (colonisation européenne, exploitation du pétrole, introduction de pratiques agricoles intensives, nucléarisation d’une partie du territoire, urbanisation, tourisme, etc.) qui se sont accompagnés de transformations sociales, économiques, agricoles et environnementales considérables, défavorables à l’agriculture autochtone. Après bien d’autres territoires, la mondialisation de l’économie marchande a également atteint le Sahara. Il en est résulté pour les oasis sahariennes un accroissement des échanges – notamment avec le Sud de l’Europe – incluant des importations de céréales, une modification des usages alimentaires, la marginalisation économique des pratiques agricoles et un appauvrissement accru des agriculteurs. Un exode rural massif, touchant principalement les jeunes et essentiellement tourné vers les grandes métropoles d’Afrique du Nord, s’est développé depuis les années 1980, accompagné d’une perte progressive des savoirs céréaliers ancestraux.

22Toutes les observations réalisées au Sahara depuis le début du XXIe siècle, directement ou indirectement (avions, drones, satellites, etc.), confirment que les systèmes oasiens sont de plus en plus affectés. La principale menace est l’épuisement des ressources en eau, en raison de la surexploitation des nappes phréatiques et du développement de pompages souvent illégaux. L’urbanisation empiète, par ailleurs, sur les zones cultivées et exerce une pression supplémentaire sur l’eau, faisant disparaître certaines cultures, dont le blé, qui redevient un produit d’importation, souvent sous forme de farines ou de produits transformés. À cela s’ajoutent les effets de la maladie du bayoud, qui affecte le palmier dattier, et les faibles investissements consentis par les États dans ces régions éloignées des pouvoirs centraux. Bien que les oasis soient des éléments structurants du territoire saharien, elles subissent donc de nos jours une crise à différents niveaux : économique, social, foncier et écologique. Les terres sont morcelées et parfois abandonnées. Les réseaux traditionnels de gestion durable de l’eau disparaissent au profit de systèmes allogènes, souvent inadaptés. L’ensemble de ces facteurs fait peser une menace croissante sur la diversité, voire sur la permanence même des blés des oasis sahariennes. Le risque de perte de la diversité génétique a été pour la première fois exprimé par Jean Erroux en 1962 [25], à partir d’observations ponctuelles de présence-absence de variétés de blé sur quelques sites. Aucune évaluation globale sérieuse et systématique de la perte de diversité allélique dans les oasis sahariennes n’a toutefois eu lieu depuis [26].

Un consortium pour sauvegarder, étudier, et utiliser les ressources génétiques de blé des oasis sahariennes

23Afin de préserver et de valoriser les ressources génétiques de blé des oasis sahariennes, les auteurs du présent article lancent ici un appel à la création d’un consortium. Celui-ci, regroupant des institutions agronomiques nationales de pays sahariens en charge de sélection variétale de blé tendre et de blé dur, ainsi que des expertises complémentaires apportées par des organisations publiques et privées, comporterait trois objectifs généraux :

  • la prospection, collecte et préservation en banques de gènes, et l’enrichissement des collections disponibles. Cette première composante comprend trois objectifs spécifiques, qui consistent à regrouper dans une synthèse aussi exhaustive que possible les données historiques sur les blés des oasis du Sahara, réaliser une ultime collecte de sauvetage, et se procurer auprès des banques de gènes nationales ou transnationales les ressources génétiques présentant un intérêt dans l’étude des blés des oasis et de leurs origines ;
  • l’étude de ces collections (génotypage, phénotypage) et l’identification de traits et gènes d’intérêt. Cette deuxième composante du programme consisterait à caractériser et évaluer toutes les ressources génétiques sahariennes et avoisinantes collectées antérieurement ;
  • l’utilisation des ressources d’intérêt en sélection du blé tendre et du blé dur, au profit de l’agriculture de l’Afrique nord-saharienne et d’autres zones du monde fortement touchées par le réchauffement climatique. Cette troisième composante consisterait à lancer des projets de présélection utilisant les stocks génétiques antérieurement créés et les marqueurs moléculaires associés.

24Un tel projet, entremêlant une myriade de considérations techniques, scientifiques et prospectives, s’étendrait sur environ quinze ans. Dans le cadre de ses relations économiques et politiques avec l’Afrique, l’Union européenne (UE) semblerait être un acteur prioritaire pour participer à la sauvegarde, mais aussi à l’utilisation des ressources génétiques des blés des oasis.

25Au-delà de son caractère insolite, le sujet des blés des oasis sahariennes puise son sens et sa pertinence dans un contexte de changement climatique toujours plus prégnant, en particulier dans ces régions africaines déjà très affectées par des phénomènes de sécheresse [27]. Cet enjeu scientifique s’avère également très politique. Une action mobilisatrice sur un tel sujet passe par la création d’une synergie entre trois catégories de volontés :

  • celles de pays africains du Maghreb et du Sahel de mettre à disposition leurs ressources génétiques oasiennes pour disposer rapidement de blés plus résistants aux stress abiotiques, et ainsi sécuriser l’alimentation de leurs populations ;
  • celles de pays européens sachant leurs emblavements menacés à court-moyen terme par le réchauffement climatique et prêts à partager leurs savoirs et leurs équipements ;
  • celles d’autres pays également touchés par le changement climatique en cours et susceptibles de contribuer également à cet effort.


Date de mise en ligne : 11/03/2019

https://doi.org/10.3917/iris.abis.2019.01.0311