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4. Licenciements collectifs : le prix d'une dette symbolique

Pages 101 à 117

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  • Malsan, S.
(2008). 4. Licenciements collectifs : le prix d'une dette symbolique. Dans
  • P. Chanial
La société vue du don : Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée (p. 101-117). La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.chani.2008.01.0101.

  • Malsan, Sylvie.
« 4. Licenciements collectifs : le prix d'une dette symbolique ». La société vue du don Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée, La Découverte, 2008. p.101-117. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/la-societe-vue-du-don--9782707154569-page-101?lang=fr.

  • MALSAN, Sylvie,
2008. 4. Licenciements collectifs : le prix d'une dette symbolique. In :
  • CHANIAL, Philippe,
La société vue du don Manuel de sociologie anti-utilitariste appliquée. Paris : La Découverte. TAP / Bibliothèque du MAUSS, p.101-117. DOI : 10.3917/dec.chani.2008.01.0101. URL : https://shs.cairn.info/la-societe-vue-du-don--9782707154569-page-101?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dec.chani.2008.01.0101


Notes

  • [*]
    Ethnologue, chercheuse rattachée au Sophiapol, actuellement collaboratrice de FORS-Recherche sociale.
  • [1]
    C’est également la thèse que développe Hannah Arendt dans le chapitre sur le travail de Condition de l’homme moderne : « Il n’est pas douteux que le processus naturel de la vie étant situé dans le corps, il n’y ait point d’activité plus immédiatement vitale que le travail » [Arendt, 1983, p. 157].
  • [2]
    La loi du 2 août 1989 définit pour la première fois le licenciement pour motif économique en évoquant des difficultés ou des mutations économiques. En même temps, elle généralise l’obligation de réaliser un plan social à toutes les entreprises de plus de cinquante salariés.
  • [3]
    La Compagnie industrielle des télécommunications (qui a fusionné avec Alcatel au début des années 1970).
  • [4]
    Les emplois ouvriers de Cherbourg représentaient une enclave politico-sociale de gauche (ouvrière) au sein d’une région, le Cotentin, globalement rurale et de droite.
  • [5]
    Pour plus de détails, voir notre récit [Malsan, 2001].
  • [6]
    À la même époque, d’autres usines sont restructurées ou fermées. En 2001, Alcatel annoncera son désengagement de toutes ses unités de production : elles seront désormais sous-traitées.
  • [7]
    Le comité d’établissement (représenté en majorité par la CGT) conteste le plan social. En novembre 1995, Alcatel-CIT est assignée en référé, puis contrainte de modifier son plan social. Le tribunal ne prononce aucune interdiction de fermer l’usine.
  • [8]
    La première prévue par la loi, la deuxième résultant d’un accord professionnel.
  • [9]
    La question des indemnités compensatrices versées par Alcatel a fait l’objet d’une longue bataille juridique pour savoir si les montants versés étaient définis dans le sens d’une compensation pour préjudice moral, auquel cas ils n’étaient pas imposables. L’affaire est allée jusque devant le Conseil d’État.
  • [10]
    Avec des « primes au départ » de plus en plus élevées.
  • [11]
    Par esprit de justice, dit la direction, vis-à-vis des ouvrières parties beaucoup plus tôt, en 1992, et qui auront donc perdu quatre années de salaire.
  • [12]
    Dans son sillage, plus d’une trentaine de personnes déposent un recours aux prud’hommes contre Alcatel-CIT (juin 1997). À l’instar de Raymond Verdier, je ne séparerai pas, dans notre cas, les notions de justice et de vengeance : « Dans l’État unifié et centralisé où le pouvoir politique s’arroge le monopole de la violence licite […], le système vindicatoire a disparu aux côtés du système pénal, mais sans que disparaisse pour autant la vengeance, qui a seulement changé de visage, devenant ici une pratique individuelle clandestine, là une pratique collective dissimulée sous le masque de la peine » [Verdier, 1980, p. 35-36]. À propos de cette notion, voir l’ouvrage dirigé par Gérard Courtois sur la vengeance dans les sociétés occidentales, notamment l’introduction par G. Courtois [1984] et les articles de René Sève [1984] et Jean-Louis Vuillerme [1984].
  • [13]
    Si la mobilité reste acquise pour le personnel d’encadrement, c’est parce qu’il existe une différence fondamentale entre les postes dits fonctionnels et les postes directement liés à la production : le cadre poursuit une carrière et progresse au sein du groupe, tandis que l’ouvrière, de même que l’employé et l’agent de maîtrise, se voit proposer un poste qui n’est pas interchangeable avec un poste identique dans un autre établissement [Guigo, 1994].
  • [14]
    Les termes exacts sont : « Par ailleurs, consciente du préjudice subi du fait de la rupture du contrat de travail et des difficultés rencontrées par les salariés de retrouver un nouvel emploi, la société a décidé de mettre en place un dispositif d’indemnisation de la perte d’emploi » (Plan social, février 1996, direction industrielle Alcatel-CIT, établissement de Cherbourg, p. 17 – c’est nous qui soulignons).
  • [15]
    Le plafond des indemnités globales étant abaissé, les ouvrières les plus anciennes se retrouvent mécaniquement avec une indemnité de préjudice moins élevée que leur indemnité conventionnelle de licenciement. Elles perçoivent donc une indemnité pour préjudice d’un montant inférieur.
  • [16]
    Dans les langues indo-européennes, devoir renvoie à dette [Benveniste, 1969 ; Alleton, 1988].
  • [17]
    La notion de qualification avait une signification collective. Avec la notion de compétence qui apparaît à cette époque, les salariés sont individuellement responsables de leur parcours.
  • [18]
    Alcatel n’est pas la seule à opérer ce virage. On citera pour la même époque : Manufrance, Casino (Saint-Étienne), Perrier (Gard), Schneider (Le Creusot), le puits Simon (Moselle), Auchan (Le Havre), JVC, Panasonic (Longwy) [Le Monde Initiatives, 26 novembre 1997].
  • [19]
    L’attitude comptable ne connaît pas la catégorie du « suffisant » [Gorz, 2004, p. 181].
  • [20]
    Les « irréductibles » ne sont en fait jamais parvenues à dépasser la négation de soi qu’a représentée la fermeture de l’usine. Elles ont éprouvé un ressentiment qui les a enfermées dans une position de victimes. « Le désir de vengeance devient ressentiment lorsqu’il s’accompagne de l’impuissance à se traduire en actes » [Courtois, 1984, p. 14-15]. Voir aussi Ansart [2002] et Enriquez [2002].
  • [21]
    Les licenciements collectifs ont des effets positifs sur la cote financière des entreprises (ils sont synonymes d’une productivité en augmentation).
  • [22]
    « Lorsqu’on prétend, comme on le fait parfois, que la législation sociale, les lois des fabriques, l’assurance-chômage et, par-dessus tout, les syndicats n’ont pas fait obstacle à la mobilité du travail et à l’élasticité des salaires, on donne à entendre que ces institutions ont totalement échoué dans leur dessein, qui était exactement d’interférer avec les lois de l’offre et de la demande en ce qui concerne le travail des hommes, et à retirer celui-ci de l’orbite du marché » [Polanyi, 1983, p. 237].
  • [23]
    « Tant que l’industrie à domicile était complétée par les facilités et les commodités qu’apportaient un petit jardin, un bout de terre ou des droits de pâture, le travailleur ne dépendait pas entièrement de ses gains en argent » [Polanyi, 1983, p. 131].
  • [24]
    Cf. Aristote, Marx, Arendt ; et aussi André Gorz [2004, p. 225-227].
  • [25]
    Dans cet article, François Vatin montre notamment comment Marx a essayé de se sortir de l’impasse qui veut que vendre son travail, ce soit vendre sa vie, en inventant le concept de « force de travail ». Marx, sans le citer, aurait été influencé par Eugène Buret (un libéral qui rêvait d’une société de marché sans salariat) qui, en 1834, obtient la médaille d’or de l’Académie des sciences morales et politiques avec De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France. Mais « pas plus que le travail tel que le pensait Buret, la force de travail ne peut être isolée de la personne du travailleur », écrit F. Vatin [ibid., p. 258].
  • [26]
    « Une personne qui ne peut pas vendre son travail doit se laisser dire, en fait, qu’elle n’est bonne à rien » [Beveridge, cité par Vatin, 2001, p. 262].
  • [27]
    Le propre de ces moments de dépréciation est de créer d’abord un conflit des représentations de soi producteur de doute [Caillé et Lazzeri, 2004, p. 105].
  • [28]
    « Le processus économique peut naturellement fournir le véhicule de la destruction et, presque invariablement, l’infériorité économique fera céder le plus faible, mais la cause immédiate de sa perte n’est pas pour autant économique, elle se trouve dans la blessure mortelle infligée aux institutions dans lesquelles son existence sociale s’incarne » [Polanyi, 1983, p. 212].
  • [29]
    « Horsain » ou horzain : littéralement « personne du dehors ».
  • [30]
    En réalité, les deux modes de rapports sociaux existent simultanément, le principe dominant de la sphère du marché étant la liquidation de la dette (ce qui aboutit à une équivalence), celui du don étant la dette (ce qui met celui qui a reçu dans l’obligation de donner à son tour) [Godbout, 2000a, p. 12].
  • [31]
    « […] la reconnaissance ne devient effective, au-delà de la parole et du regard premiers, que si elle se cristallise en un ensemble de promesses, de dettes, d’engagements, de symboles et de rituels qui structurent la circulation des dons et des contre-dons. Circulation des dons qui n’est autre en définitive que la circulation des signes de reconnaissance » [Caillé et Lazzeri, 2004, p. 111].
  • [32]
    La taxe professionnelle versée par Alcatel servira pendant dix ans à rembourser l’emprunt contracté par la commune.
  • [33]
    Polanyi, qui définit les intérêts de classe comme des intérêts d’abord sociaux, les met dès son époque en relation avec la question de la reconnaissance : « Des affaires purement économiques, celles, par exemple, qui touchent à la satisfaction des besoins, ont infiniment moins de rapport avec le comportement de classe que des questions de reconnaissance sociale. La satisfaction des besoins peut naturellement être le résultat de cette reconnaissance, en particulier sous la forme de son signe extérieur ou de sa récompense. Mais les intérêts de classe se rapportent très directement au prestige et au rang, au statut et à la sécurité, c’est-à-dire que, primordialement, ils ne sont pas économiques mais sociaux » [Polanyi, 1983, p. 207].
  • [34]
    « […] l’approche par le don apporte l’observation que ces réseaux sont des réseaux de confiance et de loyauté et que c’est par l’intermédiaire de l’acceptation (ou du refus) du don/contre-don qu’ils se font (ou se défont) » [Caillé, 2000, p. 315].
  • [35]
    Sous l’influence de la direction d’Alcatel qui orchestre indirectement une division syndicale. Axel Honneth explique comment les processus d’individualisation « détruisent l’infrastructure communicationnelle du groupe, condition d’une mobilisation solidaire des sentiments d’injustice » [Honneth, 2006, p. 215].
  • [36]
    André Gorz commente ainsi les conséquences du chômage involontaire : « Si je suis relevé de toute obligation sociale et plus précisément de l’obligation de “gagner ma vie” en travaillant si peu que ce soit, je cesse d’exister comme “individu social quelconque aussi capable que n’importe qui” : je n’ai plus d’existence que privée ou microsociale » [Gorz, 2004, p. 329].
  • [37]
    Julien Rémy décrit parfaitement cette apparition de la dette dans le processus de désindustrialisation : « En perdant ces deux instruments fondamentaux que sont le travail et ce qui permet sa reconnaissance, la culture ouvrière, les dominés se retrouvent en situation de dette réelle et symbolique » [Rémy, 2006, p. 262].
  • [38]
    Le modèle marchand « neutralise ce que nous avons appelé la valeur de lien des choses » [Godbout, 2006, p. 98].
  • [39]
    [Caillé, 2004 p. 9].

La rupture du contrat de travail d’un salarié n’est pas seulement la mesure qui met fin à ce contrat comme dans une relation marchande ordinaire. Les conflits sociaux parfois très durs qui ont accompagné la fermeture d’usines dans les années 1980 et 1990 tendent à montrer au contraire que, par cette rupture, et dans certains contextes, elle met fin aussi à un lien social complexe entre employeur et employés. Ces conflits du travail, en effet, ne s’analysent pas uniquement en termes de rapports sociaux de classe : ils révèlent aussi la perte d’une relation de confiance qui s’était nouée avec l’entreprise et s’était inscrite de manière indissociable dans le prolongement du lien économique.
Pour tenter de comprendre ce qui, ici, est en jeu, il faut d’abord revenir à Karl Polanyi et à son analyse pénétrante de l’idéologie du libéralisme économique à travers le développement, au xixe siècle, de la société de marché. Pour l’auteur de La Grande Transformation, s’il est vrai que, dans le système du marché, le travail est intégré au processus de production, ce ne peut être qu’en reposant sur la fiction que le travail est une marchandise. Le travail en effet « n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même », et c’est pour cette raison qu’il « ne peut pas être détaché du reste de la vie » [Polanyi, 1983, p. 107]. Or, les conflits déjà évoqués se sont avérés d’autant plus graves et le traumatisme plus éprouvant que les fermetures ont été décidées – dans un retour vers l’idée d’un grand marché autorégulateur – par des entreprises bénéficiaires au nom de l’adaptation nécessaire de l’industrie au marché mondial…


Date de mise en ligne : 27/10/2011

https://doi.org/10.3917/dec.chani.2008.01.0101

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