L’intranquillité de la langue
- Par Nuruddin Farah
Discussion : Rada Ivekovic
Pages 121 à 123
Citer ce chapitre
- FARAH, Nuruddin,
- SMOUTS, Marie-Claude,
- Farah, Nuruddin.
- Farah, N.
- M. Smouts
https://doi.org/10.3917/scpo.smout.2007.01.0121
Citer ce chapitre
- Farah, N.
- M. Smouts
- Farah, Nuruddin.
- FARAH, Nuruddin,
- SMOUTS, Marie-Claude,
https://doi.org/10.3917/scpo.smout.2007.01.0121
Je me suis demandé : que se passe-t-il quand un empire meurt ?
Qu’arrive-t-il à sa progéniture ? Et j’ai pensé : de la beauté peut-elle naître de la mort, de la mort d’un empire ? Une beauté, de
nature différente bien sûr, peut-elle surgir des ruines d’un empire
qui s’est effondré ?
Je me suis demandé aussi : quand la progéniture de cet empire
défunt commence-t-elle à se penser elle-même, au moins pendant
quelque temps, comme un être humain, et à rationaliser la coupure
avec les promoteurs de sa propre logique ? À l’évidence, aujourd’hui
les enfants flottent tandis qu’ils s’éloignent de l’empire parent.
Et j’ai songé à une histoire racontée par un Indien qui vivait à
Bombay, Sadaat Hassan Manto, pour moi la plus belle narration
« postcoloniale », un chef-d’œuvre. Cela se passe au moment où les
Indes éclatent entre Inde et Pakistan. Des milliers de personnes
franchissent les frontières artificielles, maintenant acceptées. Un
homme essaye de trouver un lieu pour habiter. Il va du côté indien,
on lui dit : « Vous n’êtes pas un Indien. » Il va du côté pakistanais,
on lui dit : « Vous n’êtes pas un Pakistanais. » Alors il reste entre les
deux, accepté ni d’un côté ni de l’autre.
Si l’on accepte la métaphore, ce destin est tout à fait semblable à
celui des écrivains qui ont commencé à écrire dans la période
postcoloniale : ils ne sont acceptés ni par les soi-disant « indigènes »
ni par les soi-disant « maîtres de l’empire ». La meilleure expression
pour les décrire serait peut-être « les bâtards de l’empire »…
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