Introduction
Pages 3 à 7
Citer ce chapitre
- TRIBILLON, Jean-François,
- Tribillon, Jean-François.
- Tribillon, J.-F.
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1 La présente introduction est un simple avertissement au lecteur qui prend en main ce petit ouvrage. Nous voulons seulement l'avertir :
2 – d'abord du parti que nous avons pris quant à la définition de ce qu'il faut entendre par urbanisme ;
3 – ensuite du plan d'exposé que nous avons suivi, de la trame de notre raisonnement.
Le parti de définition de l'urbanisme, de son objet
4 Nous avons dû choisir entre deux acceptions du terme urbanisme :
5 – une première, étroite, qui a notre faveur : l'urbanisme est l'art de produire ou de changer la forme physique des villes, d'aménager les villes ;
6 – une deuxième, large, trop large selon nous : l'urbanisme est la science de l'urbain et de sa transformation.
7 La deuxième acception est ambitieuse. Elle se veut science, c'est-à-dire ensemble de savoirs organisés en un discours cohérent qui a pour objet à la fois l'urbain – catégorie relevant d'une théorie unificatrice des faits urbains isolés tirés d'analyses systématiques des villes – et les techniques de transformation urbaine. Elle a pour supporteurs presque tous les enseignants universitaires d'urbanisme qui, se faisant une haute idée de leur mission, ne cessent d'élargir et de « scientificiser » leur matière. Cette position est une position de combat, très tentante. Il nous arrive parfois, ici et là, de succomber. Mais elle est trop en avance sur les pratiques réelles et ne tient pas ses promesses.
8 La première acception, étroite – que nous adoptons –, se veut modeste, insiste sur la teneur professionnelle de l'urbanisme, et le considère comme un art, nécessairement incertain, un peu comme l'art médical, c'est-à-dire, selon l'excellente définition du dictionnaire Hachette, « un ensemble de connaissances et de techniques nécessaires pour maîtriser une pratique donnée ». La pratique est ici la pratique d'aménagement des villes, le changement physique du cadre spatial d'une ville. Ceci n'interdit pas à l'aménageur d'une ville de faire référence à une conception globalisante et théorisante, s'il en est capable. Ceci ne veut pas dire non plus qu'en entreprenant un aménagement physique, on ne vise pas une transformation sociale, économique et même culturelle. Mais cette quête d'effets reste encore incertaine, c'est un pari.
9 Cette distance entre l'urbanisme générateur de changement physique et le changement social nous semble avoir été réduite récemment, au cours des dix dernières années : plusieurs lois françaises ont tendu à rapprocher urbanisme et logement social. Elles ont accepté que par exemple le plan local d'urbanisme puisse instituer des servitudes d'urbanisme portant obligation pour les promoteurs immobiliers d'inclure dans leurs programmes une certaine proportion de logements sociaux.
10 De par le monde, de nombreuses opérations de traitement des quartiers de taudis ou de bidonvilles ont été conçues comme des actes urbanistiques de recomposition sociale de la ville, parfois au bénéfice de couches sociales défavorisées.
11 Autrement dit, la prise en compte de la question du logement populaire par certains urbanismes nous fait croire à la naissance d'une nouvelle conception de l'urbanisme, car, en désignant le logement social ou populaire comme affectataire de l'espace, on prescrit la réintégration du peuple dans la ville.
12 Ceci vaut d'être noté. Nous reconnaissons avoir jusqu'ici sous-estimé cette tendance.
13 L'urbanisme reste prescripteur. Il dit ce qu'il faut faire mais ne fait pas. Il dit : la desserte de ce quartier est à assurer par la création d'une voie de huit mètres d'emprise dont le tracé serait approximativement celui-ci, la densité de ce quartier et sa vocation tertiaire sont à renforcer si l'on veut modifier la carte des emplois et des déplacements de personnes à l'échelle de l'agglomération...
14 Ces prescriptions règlent l'organisation de la ville qu'elles concernent, ce sont là les véritables règles d'urbanisme. Elles prendront la forme :
15 – de principes schématiques de développement urbain opposables aux autorités en charge de l'élaboration des plans locaux d'urbanisme (à inscrire dans un schéma de cohérence territoriale) ;
16 – de règles juridiques opposables aux demandeurs d'autorisations d'utilisation du sol (à inscrire dans le règlement du plan local d'urbanisme, par exemple) ;
17 – de projets d'ouvrages d'équipement capables de structurer le développement de l'agglomération (à faire figurer dans le schéma de cohérence) ou de dispositifs à inclure dans le dossier d'une zone d'aménagement concerté.
18 Nous devons dire que l'urbanisme est doublement prescripteur :
19 – d'abord, en énonçant ce qui doit être ;
20 – ensuite en décrivant le processus à suivre pour faire ou faire faire ce qui doit être.
21 Ce discours d'urbanisme est tenu par trois types d'acteurs :
22 – les professionnels, ceux que, par facilité, nous allons appeler « urbanistes » ;
23 – les détenteurs du pouvoir d'urbanisme investis par la loi ou la pratique, comme par exemple en France les élus municipaux, qu'on appelle parfois « autorité d'urbanisme » ;
24 – les habitants et usagers qui militent pour la transformation de leur ville en se posant comme porteurs d'une conception globale de la ville et d'un projet global de transformation de la ville, même s'il n'est question, en l'espèce, que de la modification d'une partie de celle-ci.
25 Nous demandons pour l'heure au lecteur de ne pas s'étonner de la répétition du terme « global ». On aura l'occasion de montrer en effet que l'urbanisme professionnel, politique et militant se caractérise par la prise en compte du « tout » alors même qu'il peut ne se concentrer que sur une « partie ».
La trame de nos développements
26 On ne sera pas étonné de nous voir commencer par une descriptions des pratiques sous la forme de trois chapitres sur : les gestes d'urbanisme au quotidien, les métiers et formations, puis le cadre institutionnel en nous référant à la France. Une grande importance a été donnée au cadre institutionnel en ce qu'il conditionne étroitement la pratique et même la pensée urbanistiques.
27 Le chapitre IV est une description des modèles de l'urbanisme en commençant par celui qu'a inventé Haussmann et en finissant par les hésitations actuelles, formant une sorte d'anti-modèle, si l'on veut.
28 Le chapitre V dresse une typologie des urbanismes pratiqués dans le monde en caractérisant non les produits mais les procédés mis en œuvre.
29 Au cours de nos développements, nous mettons l'accent sur deux « drames » d'une actualité impérieuse :
30 – le doublement de la population urbaine des pays du Sud, surtout africains et asiatiques, mettra en situation plus que difficile les populations les plus pauvres de ces villes, face à l'indifférence ou, pire, l'hostilité des dirigeants de ces villes et du reste du monde qui risquent de devoir partager l'espace, les équipements, les services, les ressources publiques...
31 – la contradiction entre le développement économique et la survie de la planète, à conjuguer avec son urbanisation à un niveau de l'ordre des deux tiers (deux urbains pour un rural), met l'urbanisme en demeure de trouver, expérimenter et populariser une nouvelle organisation de la ville qui devrait lui permettre un autre fonctionnement.
32 Disons-le sans détour. La première question est posée depuis l'origine ou presque de l'urbanisme : par l'urbanisme dit progressiste (Choay) pour ce qui concerne les rapports entre les classes prolétaires et les classes bourgeoises, et par l'urbanisme colonial pour ce qui concerne les rapports entre les indigènes pauvres et les colons aisés ou le personnel colonial choyés par eux.
33 À partir de là, de très nombreux progrès techniques ont été enregistrés. Mais reste toujours le même obstacle à franchir : comment assurer leur faisabilité politique ? C'est le vrai problème qui reste en travers de toute expérience professionnelle sincère, même si, contrairement à l'opinion majoritaire, à ce jour, l'expert doit prendre part au débat politique, précisément parce qu'il est expert.
34 La deuxième question a déclenché l'ouverture d'un formidable chantier qui n'a pas encore débouché car il s'agit de réformer la ville. Cette réforme urbaine a pour objectif de repousser le libéralisme économique comme principe d'organisation de l'espace. Ce n'est pas rien.
35 Elle a aussi pour mission d'inventer de nouveaux principes de gouvernement des villes, pas seulement de nouveaux modes d'habiter, de nouveaux éco-quartiers. Il lui faut promouvoir là aussi un nouveau partage des richesses dont en particulier le territoire, l'espace... Ce n'est pas rien non plus. Dès qu'une gouvernance devient allocatrice de richesse par un nouveau partage politique (nécessairement) de la ville (et donc du monde), elle entre dans une zone de tempête et n'en sort pas avant longtemps.
36 Alors, attendons une dizaine d'années pour y voir un peu plus clair. Encore que, comme disait le président chinois Mao Zedong, interrogé par un journaliste français à propos de la Révolution française de 1789 : « Je n'y vois pas clair... nous manquons de recul. »
Date de mise en ligne : 01/01/2011