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Préface

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  • Parrochia, D.
(2003). Préface. L’explication dans les sciences (p. 5-7). De Boeck Supérieur. https://shs.cairn.info/l-explication-dans-les-sciences--9782804142728-page-5?lang=fr.

  • Parrochia, Daniel.
« Préface ». L’explication dans les sciences, De Boeck Supérieur, 2003. p.5-7. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/l-explication-dans-les-sciences--9782804142728-page-5?lang=fr.

  • PARROCHIA, Daniel,
2003. Préface. In :
  • VERGNIOUX, Alain,
L’explication dans les sciences. Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur. Le Point philosophique, p.5-7. URL : https://shs.cairn.info/l-explication-dans-les-sciences--9782804142728-page-5?lang=fr.

1 Alain Vergnioux, agrégé de philosophie et docteur en philosophie, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay/Saint-Cloud, aujourd’hui professeur à l’Université de Caen, a eu la force, la sagesse, la modestie peut-être, de proposer ici au lecteur, avec cette réflexion sur l’explication dans les sciences un grand texte d’épistémologie classique, un texte dont nous espérons, nous souhaitons, qu’il devienne très vite, précisément, ce qu’il est : un « classique », c’est-à-dire aussi, comme aimait à le rappeler un de nos anciens maîtres, un texte à l’usage des classes.

2 En prenant la mesure de la polysémie du concept d’explication scientifique, puis, en étudiant de façon méthodique – mais en ménageant des paliers – la manière dont les différents savoirs (sciences de la nature, sciences de l’homme) l’accommodent, Alain Vergnioux fait œuvre utile. Sans minimiser les problèmes rencontrés, mais en sauvant les vertus des approches qui ont fait leur preuve, sans ignorer (dernier chapitre) les « nouvelles questions épistémologiques », mais en gardant le meilleur de la tradition française, Alain Vergnioux met à la disposition de ses étudiants, comme de ses collègues, un véritable ouvrage de référence.

3 Trois points nous semblent particulièrement pertinents dans sa vision de l’explication scientifique :

  1. Malgré les aspects indéniablement constructivistes de notre connaissance, comme l’écrit l’auteur à l’issue de son chapitre 2, « il serait peu opportun de vouloir trop simplement rabattre les différentes problématiques de l’explication scientifique sur leurs déterminations historiques, techniques et sociales ». Pas question, par conséquent, de dissoudre la pensée scientifique dans ses conditions matérielles d’existence. N’en déplaise au sociologue, pas question de faire de la science un fait social parmi d’autres. C’est toujours, nous dit l’auteur, un « système de rationalité » qui est, en dernière instance, le point de vue ultime. On peut sans doute contester que ce que Thomas Kuhn appelle (de manière d’ailleurs souvent multiple) un « paradigme » soit précisément cela. Mais ce qui fait du projet scientifique un projet spécifique, et nullement comparable aux autres, reste précisément de cet ordre : c’est toujours en s’opposant à elle-même des arguments rationnels, quitte, parfois, à redéfinir la raison elle-même (comme lors de la crise des « irrationnels » en Grèce ancienne), que la science progresse.
  2. Deuxième point remarquable : Alain Vergnioux, dans son chapitre 3, présente une très belle analyse des problématiques classiques de l’explication, qu’il détaille longuement – explication par les causes, méthode expérimentale et classification, induction et déterminisme –, en insistant sur l’universalité de ces méthodes. On notera, au passage, par exemple, une réhabilitation de la taxinomie, qui, loin d’être une maniaquerie de l’Âge classique, traite d’un problème éminent, et, du reste, générique : comment ramener la complexité expérimentale, ce « désordre touffu », à quelques lois simples : en l’espace de quelques années, au tournant du XVIIIe siècle, les naturalistes et les chimistes, ont, pour l’essentiel, résolu cette préoccupante question. Alain Vergnioux, suivant ici le propos de François Dagognet, nous montre, contrairement aux idées reçues, l’aspect libérateur des grilles : « Le classement dans le tableau acquiert ainsi une puissance heuristique propre : la logique de la classification fait apparaître d’autres logiques ou propriétés structurelles des corps concernés. » Bien plus : l’avenir est déjà inscrit dans la partition (ainsi, celle de Mendéléeff) puisque, comme le montre fort bien l’auteur, celle-ci contient en filigrane des propriétés inédites et des corps encore inconnus. Ainsi, plus la grille est serrée, plus on s’en évade facilement. Que le pédagogue – et, non moins, le moraliste – méditent longtemps, si possible, cette grande leçon de l’épistémologie !
  3. Autre point qui nous a frappé : les livres d’épistémologie des sciences exactes abondent, mais peu d’auteurs s’aventurent dans l’épistémologie des sciences sociales. Là encore, Alain Vergnioux, tout en suivant des maîtres reconnus (Granger, Boudon), innove en affrontant résolument la transdisciplinarité et la complexité des approches en sociologie, psychologie, sciences de la cognition ou même en histoire. Resituant chaque fois les problèmes dans leur contexte, et n’hésitant pas à remonter aux grands textes inspirateurs (Hegel, Comte, Piaget, Lucien Fèbvre ou Marc Bloch), l’auteur dessine les extensions nécessaires du concept d’explication, décrivant, le cas échéant, les hésitations des chercheurs et les compromis inévitables auxquels il faut parvenir, dans ces domaines où une souplesse épistémologique s’avère nécessaire.
Bref, au terme d’un périple ambitieux et qui affronte courageusement la multiplicité des savoirs et des pratiques, Alain Vergnioux en vient à poser de difficiles questions : qu’est-ce qu’une théorie scientifique ? Comment un système de savoir peut-il être remplacé par un autre (révolution scientifique) ? Quelles transformations élémentaires constituent l’essence du changement ? Le philosophe, ici, a de quoi méditer : une bonne partie des penseurs de la seconde moitié du XXe siècle (ceux que les gazettes, en tout cas, ont porté au pinacle) se sont souvent contentés d’affirmer ici l’existence d’un pur différer. Philosophies triviales, on en conviendra, et dont on ne comprendra guère, un jour, la fascination (nationale et internationale) qu’elles ont pu, des années durant, exercer. On savourera donc d’autant plus les analyses que l’auteur, dans le sillage de Jean-Toussaint Desanti, mène dans ces pages épistémologiquement irréprochables où les transformations internes (par déplacement, décompactification, admission d’objets nouveaux) et externes sont soigneusement sériées.

4 Au bilan, c’est donc un ouvrage original, cohérent et complet que nous livre ici Alain Vergnioux, travail sérieux où coexistent, à côté de grandes références d’histoire des sciences exactes et humaines, un usage intelligent de l’épistémologie anglo-saxonne (Hempel, Goodman…) et une ouverture sur les nouvelles sciences de la complexité (Prigogine) qui assouplissent, sans les remettre en cause (contrairement à ce qu’on croit), les grands acquis de la science classique.

5 Ce livre, dont nous recommandons vivement la lecture, ne peut donc qu’aider les élèves et les maîtres à prendre toute la mesure de ce grand problème classique mais toujours neuf, aux solutions si multiples et si controversées, de l’explication scientifique.


Date de mise en ligne : 01/04/2012