Chapitre d’ouvrage

Le bon vivant qui ne vit pas

Pages 41 à 44

Citer ce chapitre


  • Prigent, Y.
(2015). Le bon vivant qui ne vit pas. L'expérience dépressive : La parole d'un psychiatre (p. 41-44). Desclée De Brouwer. https://shs.cairn.info/l-experience-depressive--9782220075891-page-41?lang=fr.

  • Prigent, Yves.
« Le bon vivant qui ne vit pas ». L'expérience dépressive La parole d'un psychiatre, Desclée De Brouwer, 2015. p.41-44. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/l-experience-depressive--9782220075891-page-41?lang=fr.

  • PRIGENT, Yves,
2015. Le bon vivant qui ne vit pas. In : L'expérience dépressive La parole d'un psychiatre. Desclée De Brouwer. Hors collection, p.41-44. URL : https://shs.cairn.info/l-experience-depressive--9782220075891-page-41?lang=fr.

Il y a aussi le rigolo marrant, le type même du sans complexes ; du sans problème, gros bavard, gros rieur, gros mangeur, gros buveur, gros travailleur aussi, grosse situation, grosse voiture. Tout le monde le connaît, presque tout le monde l’aime ; on aime son entrain, sa bonne humeur, ses plaisanteries nombreuses et souvent drôles ; on aime sa chaleur humaine, sa vivacité, sa façon de se saisir goulûment des bonnes choses de la vie ; les maîtresses de maison apprécient son bel appétit et la gaieté de ses réparties, ses clients recherchent sa rondeur affable, son amabilité sans faille. On aime des tas de choses en lui.
L’aime-t-on ? Difficile question ; on aime peut-être surtout qu’il est l’image du bonheur, du bien vivre, qu’il a réponse à tout, qu’il n’est jamais pris au dépourvu, qu’il n’a jamais l’air malheureux, interrogatif, inquiet, fragile ; on l’aime comme une image rassurante. C’est le contraire de La descente de croix du Greco, du Guernica de Picasso, de l’enfant biafrais des affiches ; on lui sait gré de nous donner l’image de la plénitude ; il est plein de gaieté, d’attentions, de prévenances, de santé, d’humour, de bon sens ; il est plein de gentillesse, d’activité, de bonne volonté, de générosité. Il est plein… de quoi n’est-il pas plein ? Grâce lui soit rendue, il est plein de tout. Et notre nature horrifiée par le vide se précipite sur ce plein comme vers un fétiche, un porte-bonheur ou en tout cas un protège, un oubli malheur.
Le malheur, c’est que le malheur fait partie aussi de notre nature, que rien n’est plus vidant que de vouloir être plein, que cette plénitude ressemble à un engorgement, un étouffement, une noyade, un enlisement, que sans le vide, un peu de vide, on ne respire pas, on ne laisse pas venir, on n’attend pas, on ne demande pas, on ne connaît pas la faim, le désir qui éveille et réveille…


Date de mise en ligne : 03/02/2026

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