2. La passiva(c)tion marchande des biens
- Par Michel Callon
Pages 61 à 154
Citer ce chapitre
- CALLON, Michel,
- Callon, Michel.
- Callon, M.
Citer ce chapitre
- Callon, M.
- Callon, Michel.
- CALLON, Michel,
Notes
-
[1]
Pour désigner ce grand partage, les juristes parlent parfois de summa divisio. Les droits incluent par exemple la faculté de prendre des décisions sur les biens à produire, sur les personnes à recruter ou encore sur la façon dont on peut disposer des biens, des profits qu’ils génèrent et de leur usage. Les obligations précisent quant à elles les responsabilités liées aux objets et à leur usage. Ces droits et obligations sont variables avec le temps et d’une société à une autre.
-
[2]
Je reviens plus loin sur la définition de cette notion.
-
[3]
Pour une analyse de ces mécanismes, voir Philippe Steiner et Marie Trespeuch (dir.), Marchés contestés. Quand le marché rencontre la morale, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 2015.
-
[4]
Paul Bohannan, « Some principles of exchange and investment among the Tiv », American Anthropologist, 57, février 1955, p. 60-70.
-
[5]
« Introduction : money and the morality of exchange », in Maurice Bloch et Jonathan Parry (dir.), Money and the Morality of Exchange, Cambridge University Press, Cambridge, 1989.
-
[6]
Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris, 2005.
-
[7]
Jane Guyer, Marginal Gains : Monetary Transactions in Atlantic Africa, University of Chicago Press, Chicago, 2004.
-
[8]
Philippe Steiner, « Don de sang et don d’organes. Le marché des marchandises fictives », Revue Française de Sociologie, 42, 2, 2001, p. 357-374.
-
[9]
« Introduction : Commodities and the politics of value », in Arjun Appadurai, The Social Life of Things : Commodites in Cultural Perspectives, Cambridge University Press, Cambridge, 1988. Igor Kopytoff, « The cultural biography of things : Commoditization as process », ibid.
-
[10]
Romain Garcier, « Disperser, confiner ou recycler ? », L’Espace géographique, 43, 3, 2014, p. 265-283.
-
[11]
Dans un cas l’exclusion est spatiale (sphères de circulation) ; dans l’autre cas elle est temporelle (succession d’états différents).
-
[12]
Bruno Latour, Changer de société. Refaire de la sociologie, La Découverte, Paris, 2006.
-
[13]
Webb Keane, « Semiotics and the social analysis of material things », Language & Communication, 23, 2003, p. 409-425.
-
[14]
Thomas parle de disentanglement (Nicholas Thomas, Entangled Objects : Exchange, Material Culture and Colonialism in the Pacific, Harvard University Press, Cambridge, 1991).
-
[15]
Georges Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, Paris, 1958.
-
[16]
S’intéressant aux transactions marchandes, Ronald Coase exprime parfaitement la nécessité de ce changement de perspective : « Ce qui est échangé sur un marché n’est pas comme le supposent les économistes, des entités physiques, mais des droits de réaliser certaines actions. » (Ronald Coase, « The institutional structure of production », American Economic Review, 82, 4, p. 713-19.)
-
[17]
Madeleine Akrich, « La description des objets techniques », in Madeleine Akrich, Michel Callon et Bruno Latour, Sociologie de la traduction. Textes fondateurs, Presses des Mines, Paris, 2006.
-
[18]
Je pourrais me dispenser du néologisme de passiva(c)tion et adopter le mot « passivation ». En effet, comme l’ont montré Émilie Gomart et Antoine Hennion, dans le cas des drogués qui se préparent méticuleusement pour le trip, la passivité ne désigne pas l’absence d’action (Émilie Gomart, et Antoine Hennion, « A sociology of attachment : Music amateurs, drug users », in John Law et John Hassard, Actor Network Theory and After, Blackwell, Oxford, 1999, p. 220-247). Sur les liens entre action, passivité et passion voir également Francis Cooren qui note que la passion exacerbe l’action, mais que c’est une action qui nous emporte et face à laquelle nous sommes passifs (Francis Cooren, « Figure of communication and dialogue : Passion, ventriloquism and incarnation », Intercultural pragmatics, 2010).
-
[19]
Charles Aubry et Charles Rau, Cours de droit civil français, d’après l’ouvrage allemand de C.S. Zachariae, 3e éd., t. 2 et t. V, Cosse, 1857 et 1863, n° 162. Cité in Florence Bellivier et Laurence Boudouard-Brunet, « Les Ressources génétiques et les concepts juridiques de patrimoine », in Catherine Labrusse-Riou (dir.), Le Droit saisi par la biologie, LGDJ, Paris, 1996, p. 179-232.
-
[20]
Fabienne Orsi, « Réhabiliter la propriété comme bundle of rights », Revue internationale de droit économique, t. XXVIII, 2014/3, p. 371-385.
-
[21]
Le terme démembrement dit explicitement que la chose fait partie de la personne qui l’a mise en circulation.
-
[22]
La séparation de l’usufruit et de la nue-propriété permet au donateur (par exemple les parents) de continuer à jouir du bien tout en l’ayant aliéné (par exemple à leurs enfants). Ce qui m’importe dans cet exemple c’est la possible (et effective) séparation des deux droits. La distinction s’applique aux biens immobiliers (un appartement) mais également aux biens mobiliers : un portefeuille de titres peut faire l’objet d’une donation en démembrement de propriété. Dans ce cas (on parle de quasi-usufruit) l’usufruitier est autorisé à vendre les titres pour en optimiser la gestion, à condition de les remplacer par d’autres, équivalents.
-
[23]
Il serait plus correct de dire que le nom de Newton a été donné à la loi. La loi devient une chose qui conserve en elle et avec elle la personne de Newton ; les deux ont été rendus inséparables.
-
[24]
La critique un brin condescendante de Claude Lévi-Strauss, dans sa brillante « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », n’aboutit à rien d’autre qu’à remplacer une force magique par une autre, tout aussi magique, mais supposée plus profonde : la propension à l’échange qui, selon lui, pousserait le donataire à faire un contre-don au donateur (« c’est l’échange qui constitue le phénomène primitif »), est en effet tout aussi mystérieuse que la présence du hau dans la chose ! (Claude Lévi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », in Marcel Mauss, Sociologie et Anthropologie, PUF, Paris, 1968, p. xxxvii-xl). Une autre critique, plus radicale et matérialiste, est proposée par Marshall Sahlins : le hau ne désigne pas un esprit mais le profit généré par la chose donnée qui, en tant que tel, doit être restitué au donateur. Lévi-Strauss disqualifie, au nom de la science, les interprétations indigènes. Sahlins les respecte et, s’il modifie l’interprétation, conserve l’idée essentielle pour le propos qui est le mien : la chose, après avoir changé de main, n’a pas vraiment coupé les liens qui l’unissent à son premier donateur. Dans sa discussion de l’interprétation proposée par Sahlins (Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, Gallimard, Paris, 1976, p. 200-214), André Itéanu défend l’idée que seuls certains types de transactions impliquent l’intervention du hau (André Itéanu, « Le hau entre rituel et échange », Revue du MAUSS, 23, 1/2004, p. 334-352) qui continue néanmoins à être la présence du donateur dans la chose donnée.
-
[25]
Le nom du fer pour marquer le bétail est « branding iron ». La marque commerciale (en anglais brand) et le earmarking ont donc une origine commune. Origine qui remonte au moins à... Sisyphe. Pour décourager son voisin Autolycos qui dérobait ses animaux et parvenait même à les lui revendre après les avoir repeints d’une autre couleur, Sisyphe eut l’idée de graver son monogramme sous les sabots de ses bêtes, ce qui lui permit d’en retrouver la trace sur les routes, de cheminer jusqu’à l’étable d’Autocylos et de confondre le voleur (Franck Cochoy, Une Histoire du ski, op. cit.).
-
[26]
Si je m’intéressais au don, je devrais faire un inventaire de ces pratiques (Michel Callon et John Law, « Introduction : Absence-presence, circulation, and encountering in complex space », Environment and Planning D : Society and Space, 22, 2004, p. 3-11).
-
[27]
Nicholas Thomas, Entangled Objects, op. cit., p. 39.
-
[28]
Une magnifique illustration de cette pratique est fournie par Don Corleone dans le film Le Parrain de Francis Ford Coppola. Bonasera demande à Don Corleone de l’aider à prendre sa revanche contre les hommes qui ont violé sa fille. Le parrain ayant accepté, Bonasera l’interroge : « Combien dois-je vous payer pour ce service ? ». Don Corleone répond : « Bonasera, Bonasera ! Que vous ai-je donc fait pour que vous me manquiez à ce point de respect ? Lorsqu’un homme honnête comme vous l’êtes se fait des ennemis, ceux-ci deviennent mes ennemis. Et ils vous craindront. » Puis : « Un jour, mais peut-être un tel jour n’arrivera jamais, je vous demanderai à mon tour un service. Mais jusqu’à ce jour acceptez mon aide comme un don. » Comme l’observe Fabian Muniesa, à qui j’emprunte cette illustration, Mauss n’aurait pas dit mieux ! (Fabian Muniesa, « Attachment and detachment in the economy », in Peter Redman, Attachement : Sociology and Social Worlds, Manchester University Press, Manchester, 2008, p. 112-141). Sans le discours du parrain, la prestation de service (assassiner les violeurs) aurait basculé dans la logique marchande.
-
[29]
Une caractéristique de la lettre est d’avoir été écrite par Paoli ; le mot d’accompagnement peut même être transféré, car il ajoute à la qualification et à son authenticité.
-
[30]
Le lecteur familier avec l’économie des conventions, et notamment avec les travaux fondateurs du regretté François Eymard-Duvernay, aura sans doute noté la différence entre la terminologie qu’il retient et celle que je propose ici. Eymard-Duverney utilise la notion d’attachement pour signifier que le bien (et notamment le service) conserve la trace de celui (A) qui le met en circulation (François Eymard-Duvernay, L’Entreprise comme dispositif de coordination : modèles d’entreprises, qualifications du produit, qualifications du travail, Thèse, 1994). Comme le montre le double statut possible de la lettre autographe, il me semble préférable de recourir au concept général de dés-intrication, pour distinguer ensuite les dés-intrications qui conservent l’attachement du bien à A (marquage) et celles qui le détachent de A (dé-marquage). La relation avec A est dans le premier cas celle de la présence et dans le second cas celle de la référence. Sur le statut ontologique de ces deux modes d’existence, je renvoie à l’ouvrage fondamental de Bruno Latour (Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des modernes, La Découverte, Paris, 2012).
-
[31]
La règle est si générale que Michel Serres parle de quasi-objets pour désigner les choses qui, comme le ballon de rugby qui saute de trois-quarts en trois-quarts pour finir entre les mains de l’ailier, ne conservent aucune trace de leur histoire. Il est d’ailleurs amusant de noter que l’ailier qui court vers l’en-but de l’équipe adverse a été, comme le ballon qu’il porte dans ses mains, démarqué !
-
[32]
Joël Podolny a montré que le statut des agents qui proposent des biens à la vente contribue puissamment à leur qualification et que la marque commerciale est l’un des supports privilégiés de cette mise en récit (sur le rôle des marques voir chapitre 5) (Joël Podolny, Status Signals : A Sociological Study of Market Competition, Princeton University Press, Princeton, 2010).
-
[33]
La traçabilité permet d’attribuer des qualités supplémentaires au bien concerné qui peut voyager avec elles tout en étant détaché de ses concepteurs. Elle facilite en outre la résolution des problèmes de responsabilité une fois réalisée la commutation des droits. Elle doit être analysée comme la continuation du processus de dés-intrication avec détachement et non comme sa suspension. La pratique n’est pas nouvelle. Même si elle a porté d’autres noms, dans tous les cas est à l’œuvre le même processus de détachement sans perte de référence.
-
[34]
Ronan Le Velly, « Le commerce équitable. Des échanges marchands contre et dans le marché », Revue Française de Sociologie, 47, 2, 2006, p. 319-340.
-
[35]
La réalité de ce travail et les investissements spécifiques qu’il exige sont généralement ignorés, notamment par les anthropologues. Maurice Godelier, dont on ne soulignera jamais assez les apports décisifs à l’anthropologie économique, distingue par exemple trois catégories d’objets. Les objets qui peuvent être transformés en marchandises (aliénables et aliénés) ; ceux qui sont susceptibles d’être donnés (aliénés) mais qui conservent une attache avec leur donateur (et sont donc inaliénables). Enfin, ceux qui ressortissent de l’ordre du sacré : ils sont inaliénables et inaliénés et se transmettent de génération en génération. Chaque société, ajoute Godelier, définit ce qui n’est pas à vendre, fixant ainsi sa propre identité. Le même raisonnement est utilisé par Margaret Jane Radin dans son article classique (Margaret Jane Radin, « Market inalienability », Harvard Law Review, 100, 1987). La limite de ces analyses est que dans les deux cas, ce sont les valeurs morales et culturelles qui décident en dernière instance de la transformation des choses en marchandises sans que la matérialité de celles-ci n’intervienne en quoi que ce soit dans les décisions.
-
[36]
Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris, 1983, p. 107.
-
[37]
Philippe Steiner, « Les marchés agroalimentaires sont-ils des “marchés spéciaux” » ?, <http://symposcience.lyon.cemagref.fr/exl-doc/colloque/ART-00001965.pdf>. La qualification de « fictives » n’est pas très convaincante, car sa seule fonction est de faciliter la dénonciation de marchandisations jugées excessives. Les biens sont des processus et il n’y a aucune raison de réduire la production à la seule fabrication industrielle.
-
[38]
Les travaux consacrés à l’esclavage montrent la diversité des conditions de vie et des statuts des esclaves, dont le trait commun semble être celui de l’exclusion (voir par exemple : Alain Testart, « L’esclave, la dette et le pouvoir », Études de sociologie comparative, Éditions Errance, 2001).
-
[39]
Ceci n’empêche pas les litiges. Comme Viviana Zelizer l’a montré en étudiant les procès intentés par des femmes au moment de leur séparation, il n’est pas toujours aisé, même pour un juge très aguerri, de décider si les faveurs accordées par leurs compagnons alors qu’ils vivaient ensemble doivent s’analyser comme des dons ou comme des salaires. Sur ce sujet qui, du point de vue de l’analyse des activités marchandes, est particulièrement instructif, voir également : Philippe Combessie, « L’argent en milieu libertin. Entre mise en scène et occultation. Jeux de séduction et mobilité sociale au féminin », Terrains, Théorie, 1, 2015, qui montre les stratégies permettant à certaines femmes de se tenir à égale distance de la prostitution et de la relation désintéressée.
-
[40]
William Reddy, The Rise of Market Culture : The Textile Industry and French Society, 1750-1900, Cambridge University Press, Cambridge, 1984.
-
[41]
Yves-Marie Abraham, « Le travail, marchandise fictive ? Cent ans de marchandisation de la main d’œuvre mexicaine aux États-Unis », Revue Interventions économiques, 38, 2008, en ligne depuis le 1er décembre 2008, consulté le 22 mars 2017, <http://interventionseconomiques.revues.org/36>.
-
[42]
Laurent Thévenot, « Rules and implements : Investments in forms », Social Science Information/Information sur les sciences sociales, 23, 11, 1984, p. 1-45.
-
[43]
Martha Lampland, The Value of Labor : The Science of Commodification in Hungary 1920-1956, University of Chicago Press, Chicago, 2016.
-
[44]
Pierre-Michel Menger, Le Travail créateur. S’accomplir dans l’incertain, Seuil, Paris, 2009.
-
[45]
Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, Paris, 1999.
-
[46]
Si l’on voulait être complet il faudrait également évoquer le rôle des systèmes d’éducation et de formation ou encore la montée en puissance de la notion de compétences et de ses modalités de gestion.
-
[47]
Olivier Godechot, « Financialization is marketization ! A study on the respective impact of various dimensions of financialization on the increase in global inequality », MaxPo Discussion Paper, 15/3, décembre 2015.
-
[48]
Karl Polanyi n’était pas loin de défendre cette thèse qui a été reprise de manière radicale par David Graeber (David Graeber, Dettes. 5 000 ans d’histoire, Les liens qui libèrent, Paris, 2013). Les conséquences de ce renversement sont considérables. L’existence de la monnaie implique un riche réseau de relations sociales et d’institutions que le troc n’exige pas. En tant que moyen de paiement et réserve de valeur, la monnaie établit une relation sociale forte qui disparaît lorsqu’elle est envisagée comme moyen d’échange (Jane Guyer, Legacies, Logics, Logistics, op. cit.).
-
[49]
Sur l’émergence et la montée en puissance de la fonction de réserve de valeur voir en particulier Massimo Amato and Luca Fantacci (Massimo Amato et Luca Fantacci, The End of Finance, Polity, Oxford, 2011) et les commentaires de Guyer (Jane Guyer, Legacies, Logics, Logistics, op. cit., p. 224). De même, comme souligné précédemment, la fonction de medium pour l’échange n’apparaît, en creux, que lors de l’affaiblissement de la fonction de moyen de paiement.
-
[50]
Il existe très peu de travaux sur la propension des matériaux à susciter des cours d’action, ce que l’on appelle maintenant leur agentivité. Voir cependant : Jean Denis et David Pontille, « Material ordering and the care of things », STHV, 40, 3, 2015, p. 338-367 ; Franck Cochoy, Une histoire du ski. Aluminium, gens de glisse et «coopétition », Ref. 2C Éditions, Paris, 2015 ; Bernadette Bensaude-Vincent, Éloge du mixte. Matériaux nouveaux et philosophie ancienne, Hachette-littératures, Paris, 1998.
-
[51]
Si l’on appelle « viscosité » l’absence de liquidité, on pourrait dire qu’une collection de timbres est moins « visqueuse » qu’un Renoir.
-
[52]
Les États-Unis ont mis en place à différents moments de leur histoire ces deux types de réglementation (la première avec la loi Volker en 2010 et la seconde avec le Glass Steagall Act en 1933). Les accords dits de Bâle III visent également à encadrer les liquidités dont disposent les banques ainsi que le recours aux instruments financiers.
-
[53]
Polanyi distingue les general purpose moneys et les special purpose moneys.
-
[54]
Sur les marchés financiers, certaines disponibilités monétaires, pour être converties en marchandises (par exemple sous la forme d’un prêt), doivent être exclusivement consacrées à certains usages (par exemple l’acquisition d’un logement).
-
[55]
Natasha Schüll, Addiction by Design, op. cit.
-
[56]
Bruce Carruthers et Arthur Stinchcombe, « The social structure of liquidity : Flexibility in markets, states and organizations », in Arthur Stinchcombe, When Formality Works : Authority and Abstraction in Law and Organizations, University Chicago Press, Chicago, 2001, p. 109-139.
-
[57]
Voir à ce sujet les travaux fondateurs de Viviana Zelizer (Viviana Zelizer, « The purchase of intimacy », Law & Social Inquiry, 25/3, 2000, p. 817-848. Viviana Zelizer, Economic Lives : How Culture Shapes the Economy, Princeton University Press, Princeton, 2011). À ces usages spécialisés sont associées des normes qui les encadrent (Jeanne Lazarus, « À la recherche des normes contemporaines de l’argent. Éléments pour une analyse de la promotion de l’éducation financière », Terrains et Théorie, 1, 2015.). Voir également : Supriya Singh, Marriage Money : The Social Shaping of Money in Marriage and Banking, Allen & Unwin Academic, Sydney, 1997, qui montre comment sont cadrés les usages de différentes formes de monnaie : dépôts, comptes d’emprunts, compte-chèques ; épargne à court terme ; virements automatiques.
-
[58]
Akos Ronas-Tas et Alya Guseva, Plastic Money : Constructing Markets for Credit Cards in Eight Post-Communist Countries, Stanford University Press, Stanford, 2014. On sait que l’Europe, en privilégiant la fonction débit, s’est longtemps éloignée des choix opérés par les États-Unis.
-
[59]
Une carte de crédit ou de débit est une plateforme qui organise un marché bifaces cordonnant plusieurs groupes d’agents (Jean Claude Rochet et Jean Tirole, « Platform competition in two-sided markets », loc. cit.).
-
[60]
Un Système d’échange local (ou Sel) organise les échanges de produits ou de services au sein d’un groupe fermé, généralement constitué en association. La monnaie utilisée est une monnaie spécifique et locale (moyen de paiement) qui interdit généralement l’épargne (réserve de valeur) et avec elle la spéculation et les taux d’intérêt.
-
[61]
Jean-Michel Servet, Une Économie sans argent. Les systèmes d’échange local (SEL), Seuil, Paris, 1999. Jerôme Blanc, Les Monnaies parallèles. Unité et diversité du fait monétaire, L’Harmattan, Paris, 2000. Jérôme Blanc (dir.), Monnaies sociales. Exclusion et liens financiers, rapport 2005-2006, Economica, Paris, 2006.
-
[62]
Pour une illustration : José Ossandon, « “My story has no string attached” : Credit cards, market devices and a stone guest », in Franck Cochoy, Joe Deville et Liz McFall, Markets and the Art of Attachment, Routledge, Londres, 2017.
-
[63]
Conversion toujours problématique et contestable. Au moment où je relis ce manuscrit, François Fillon, candidat à l’élection présidentielle, révèle que son fils a utilisé le salaire qu’il lui versait comme assistant parlementaire intérimaire pour rembourser l’argent de poche que son père lui avait donné ou plutôt... avancé.
-
[64]
Que l’on songe aux dispositifs qui, dans les cas de la religion catholique et de l’islam, permettent de rendre compatibles taux d’intérêt et convictions religieuses. L’Église catholique a toujours condamné le principe des prêts à intérêt qui risquent d’enchaîner les débiteurs, ne finissant par l’accepter que dans les cas précis où le prêteur court le risque de ne pas être remboursé (plus précisément les intérêts étaient autorisés par la scolastique pour compenser une perte subie, la perte d’un profit escompté, le risque de perdre le capital prêté ou un profit incertain). De même pour l’islam qui considère que la pratique de l’usure (rîba) constitue un péché d’une extrême gravité. Dans les deux cas, des solutions ont été imaginées qui, en pratique, fonctionnent comme les prêts à intérêt : le créancier peut par exemple s’associer à son débiteur en partageant les bénéfices. Les protestants se sont montrés plus souples : Calvin considérait comme normal qu’à l’instar de n’importe quelle marchandise, l’argent soit productif.
-
[65]
Selon certains auteurs la pratique des ventes à terme remonterait à la haute Antiquité. Les produits ou instruments financiers sont des contrats qui se négocient sur les marchés des capitaux. À côté des classiques actions et obligations on trouve des instruments aux noms exotiques qui permettent de faire face à certains risques (liés à la valeur des actifs) : les futures, options, warrants permettent de se couvrir contre les risques associés aux actions ; les produits structurés, comme les fameux ABS ou CDO, sont conçus pour se garantir contre plusieurs risques économiques.
-
[66]
Le New York Stock Exchange (NYSE) est la Bourse de New York.
-
[67]
La langue anglaise utilise le mot plus neutre de « part » (share) pour ce produit, qui est un titre représentant une fraction de capital et donnant droit à certains bénéfices.
-
[68]
Yuval Millo, « Making things deliverable : The origins of index-based derivatives », in Michel Callon, Yuval Millo et Fabian Muniesa (dir.), Market Devices, Wiley-Blackwell, Hoboken, 2007, p. 196-214.
-
[69]
Le sous-jacent est un actif sur lequel porte un produit dérivé. Il peut être financier (actions, obligations, bons du Trésor, contrats à terme, devises, indices boursiers...) ou physique (matières premières agricoles ou minérales...).
-
[70]
La CFTC est une agence fédérale indépendante créée en 1974 aux États-Unis et qui régule les marchés des options et des futures.
-
[71]
Elie Ayache, The Blank Swan : The end of probability, Wiley, Hoboken, 2010.
-
[72]
Donald MacKenzie, An Engine, not a Camera : How Financial Models Shape Markets, MIT Press, Cambridge, 2006.
-
[73]
On pourrait également évoquer le cas des connaissances scientifiques et de leur marchandisation (Michel Callon, « Is science a public good ? », Science, Technology and Human Values, 19, 4, automne 1994, p. 395-424).
-
[74]
Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse, Seuil, Paris, 2012.
-
[75]
Claude Milhaud, L’Autre Hécatombe, Belin, Paris, 2017.
-
[76]
Des procédures comme celles des autorisations de mise sur le marché des médicaments ou encore la création d’organismes comme l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) ou l’INERIS (Institut national de l’environnement industriel et des risques), contribuent à cette entreprise de passiva(c)tion. Celle-ci inclut non seulement ces organismes de contrôle et de surveillance mais également l’ensemble des activités de recherche et d’expérimentation destinées à prévenir les débordements intempestifs. C’est là qu’il faut évoquer le rôle, maintenant bien étudié, joué par les différentes procédures de certification ou de labellisation garantissant que la passiva(c)tion a été obtenue en suivant les règles en vigueur.
-
[77]
La notion a été inventée par Jean Bustarret, directeur de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique).
-
[78]
On aurait tort de limiter les débordements aux seuls aspects sanitaires et environnementaux. De ce point de vue, le cas des plantes génétiquement modifiées est très éclairant : les effets imprévisibles et problématiques sont avant tout socioéconomiques (voir chapitre 8). Max Weber, en soulignant que la compétition marchande se doit d’être pacifique, n’avait peut être pas imaginé que ce seraient les biens, encore plus que les personnes, qui pourraient se transformer en ferments de discorde et inciter parfois à la violence.
-
[79]
Dans les biens dits matériels, la présence humaine est bien réelle (par exemple sous la forme d’inscriptions qui rappellent l’origine : produit élaboré par les Indiens colombiens, ou les modalités de fabrication : moulé manuellement à la louche). Mais les services se distinguent par des modes d’assemblages différents entre humains et non-humains. Sur cette conception des services : Jean Gadrey, « The characterization of goods and services : An alternative approach », Review of Income and Wealth, 46, 3, 2000, p. 369-387. L’achat d’un service par B est l’achat, à une organisation, du droit d’usage pour une période spécifiée d’une capacité sociotechnique possédée par A et qui permet à B d’engager certains cours d’action (lesquels, comme dans le cas des biens matériels, sont plus ou moins précisément qualifiés).
-
[80]
Certes les objets techniques ne doivent pas tomber en panne ou se dérégler mais leur contrôle est généralement moins problématique que celui des êtres vivants non encore domestiqués.
-
[81]
S’inspirant du cadre d’analyse proposé par Viviana Zelizer, Kinberly Kay Hoang montre comment, dans les bars à hôtesses de Ho Chi Minh Ville, les prestations de services (notamment sexuels) sont habilement cadrées et formatées. L’hôtesse est libre de refuser une demande qu’elle juge inconsidérée. Mais elle doit simultanément être capable d’improviser de façon à ce que sa prestation contribue, de manière parfaitement consentie et programmée, à la négociation de contrats industriels entre les clients qu’elle « assiste » : « Pas d’hôtesses pas de contrats », avoue un businessman (Kinberly Kay Hoang, Asian Ascendancy, Western Decline, and the Hidden Currencies of Global Sex Work, University of California Press, Berkeley, 2015). Les bars vietnamiens constituent de complexes dispositifs qui établissent un équilibre subtil entre cadrages et débordements. Les hôtesses interviewées par l’auteure le reconnaissent volontiers quand elles décrivent les compétences qu’elles doivent maîtriser afin de contenter les clients (aux profils et attentes très variables) et de faciliter les transactions, tout en soulignant l’intérêt de leur travail qui les libère des sujétions patronales traditionnelles. Jean Gadrey propose une classification intéressante des prestations de service en distinguant trois logiques. Dans la première, les compétences humaines et techniques en quoi consiste le service s’accompagnent d’une intervention pour le compte du bénéficiaire, comme dans le cas d’un consultant ou d’un garagiste ; dans la deuxième, ces compétences sont mises à disposition du bénéficiaire, comme dans le cas de la fourniture d’électricité ou de la location de voiture ; dans la troisième, le bénéficiaire participe à la prestation, qui prend la forme d’un show, comme dans le cas d’une croisière sur la Seine ou d’une visite à Eurodisney. (Jean Gadrey, « The characterization of goods and services », loc. cit.) Les bars à hôtesses d’Ho Chi Minh Ville empruntent au premier et au troisième modèle : les hôtesses font un show comme les animateurs d’Eurodisney et elles préparent des transactions industrielles comme n’importe quel consultant d’Arthur Andersen. On peut imaginer que selon les logiques en jeu, la domestication puisse prendre des formes différentes (Jean Gadrey, communication personnelle). Sur les services et leur place grandissante dans les activités marchandes, voir : Stephen Vargo et Robert Lush, « Evolving to a new dominant logic for marketing », Journal of Marketing, 68, 1, 2004, p. 1-17 ; Faïz Gallouj et F. Djellal (dir.), The Handbook of Innovation and Services : A Multidisciplinary Perspective, Edward Elgar Publishing, Cheltenham, 2010.
-
[82]
À travers des initiatives encore expérimentales et tâtonnantes, comme l’élaboration d’algorithmes dits intelligents, notamment par recours au « deep learning » (sorte d’apprentissage automatique qui s’efforce de structurer les données au fur et à mesure qu’elles sont acquises de manière à prendre des décisions adaptées aux circonstances).
-
[83]
Cette histoire est maintenant bien documentée : Michel Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Société Française de Philosophie, Bulletin, 63, 3, 1969. Carla Hesse, Publishing and Cultural Politics in Revolutionary Paris, 1789-1810, University of California Press, Berkeley, 1991. Pour la science, voir Mario Biagoli et Peter Galison (dir.), Scientific Authorship : Credit and Intellectual Property in Science, Routledge, Londres, 2014.
-
[84]
J’ai évoqué cette évolution en signalant la place de plus en plus importante prise par la théorie juridique des bundles of property rights.
-
[85]
<biolawgeek.com/le-droit-desbiotechnologies-actualites/la-non-brevetabilite-des- tomates-ridees-selon-le-haut-conseil-desbiotechnologies>.
-
[86]
Les problèmes posés se compliquent avec l’arrivée de ce qu’on appelle les « Nouvelles techniques de sélection des plantes » (New Plant Breeding Technics : NPBT) comme par exemple l’utilisation d’enzymes (Crispr associated protein 9 ou Transcription activator-like effector nucleases : TALENs) pour modifier rapidement le génome des cellules végétales ou animales.
-
[87]
On se rappelle que des patients ont poursuivi en justice les entreprises pharmaceutiques ayant utilisé leurs cellules malades pour mettre au point des traitements qui leur étaient ensuite proposés contre espèces trébuchantes, sans qu’un intéressement aux bénéfices ne leur soit accordé (Marie-Angèle Hermitte, « L’affaire Moore ou la diabolique notion de propriété. L’Homme en danger de science ? », Le Monde diplomatique, 21, 1988). Ces problèmes d’appropriation s’exacerbent avec le développement des pratiques dites d’« automesure de soi » (quantified self) qui multiplient les données personnelles, voire intimes, notamment dans le domaine de la santé.
-
[88]
Voir, par exemple, Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse, op. cit.
-
[89]
Sue Danelson et Will Kymlicka Zoopolis, A Political Theory of Animal Rights, Oxford University Press, Oxford, 2013. La qualification des animaux et des relations qu’ils sont susceptibles d’entretenir avec les êtres humains exige un travail d’enquête pouvant aboutir à la reconnaissance de droits qui leur étaient déniés. Éric Baratay raconte comment, par exemple, Islero, le fameux taureau qui encorna le non moins fameux Manolete le 28 août 1947, d’abord traité de lâche (manso) par les aficionados au motif qu’il refusa le combat, fut requalifié comme presbyte, lourd handicap lorsqu’il s’agissait d’affronter le fondateur de la tauromachie moderne (Éric Baratay, Biographies animales. Des vies retrouvées, Seuil, Paris, 2017). Il s’avère qu’Islero n’était pas une exception. Tous les taureaux sont affligés d’une vision qui les défavorise lourdement face aux toreros. Pour établir l’égalité des droits, et si l’on tenait vraiment à continuer ces combats à mort, il faudrait soit sélectionner des matadors myopes et les priver de leurs lunettes, soit inventer des verres correcteurs spécialement conçus pour les bovidés.
-
[90]
Voir, par exemple, Emanuele Coccia, La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Rivages, Paris, 2016.
-
[91]
Les problèmes engendrés par les différents cadrages correspondent à ce que Bruno Latour a proposé d’appeler des « matters of concern » (Bruno Latour, Changer de société, op. cit.). J’utiliserai indifféremment des notions comme celles d’inquiétudes, de problèmes ou de soucis afin de rendre compte des effets produits par ce processus de « concernement ».
-
[92]
Frédéric Lordon et André Orléan, « Genèse de l’état et genèse de la monnaie. Le modèle de la potentia multitudinis », in Yves Citton et Frédéric Lordon (dir.), Spinoza et les sciences sociales, Éditions Amsterdam, Paris, 2007.
-
[93]
Voir sur ce point : Michel Aglietta et André Orléan, La Violence de la monnaie, PUF, Paris, 1982. Dans ce livre fortement inspiré de la théorie girardienne de la violence, les auteurs mettaient à juste titre l’accent sur l’ambivalence de la monnaie qui, du fait de son fonctionnement, produit à la fois de la fragmentation et de la centralisation.
-
[94]
Marion Fourcade, « Cents and sensibility : Economic valuation and the nature of “nature” », American Journal of Sociology, 116, 6, 2011, p. 1721-1777.
-
[95]
John Law, « What’s wrong with a One-world », <worldHeterogeneitiesdotnet>.
-
[96]
De telles enquêtes visant à déterminer la nature et la force des attachements se multiplient. On peut citer en France la constitution des zones dites « à défendre » (ZAD) et de l’autre côté de l’Atlantique l’exemple (qui n’est pas isolé) du combat de tribus amérindiennes qui réclament la restitution d’un squelette vieux de 8 500 ans (celui de l’« homme de Kennwick ») afin qu’il soit inhumé à l’endroit où des anthropologues l’avaient découvert et d’où ils l’avaient extrait pour mieux l’étudier dans leurs laboratoires. Le Parlement de Nouvelle-Zélande accorde, au moment où j’écris ces lignes, au fleuve Whanganui les mêmes droits qu’à une personne, les droits et intérêts du fleuve pouvant être défendus devant la justice. Est ainsi reconnu le fait que les Maoris font partie de leur environnement conformément à un adage local : « je suis la rivière et la rivière est moi ». La notion d’écocide, crime contre l’écosystème, vise à faire reconnaître le caractère problématique et contestable du travail de passiva(c)tion marchande en proposant de fixer des limites (à discuter et à approuver) aux opérations de dés-intrication et de détachement. Ce ne sont pas des visions différentes du monde mais des projets de construction de mondes différents qui s’opposent.
Aucune activité marchande n’est envisageable si n’a pas été préalablement instaurée une dissymétrie durable et profonde entre les différents agents engagés dans la préparation et la réalisation des transactions commerciales d’un côté et les biens destinés à devenir des marchandises de l’autre côté. Cette distinction, sans laquelle aucun marché ne pourrait exister, recoupe en grande partie celle entre choses et personnes, au fondement du droit occidental. Le grand partage qui se trouve entre des entités sur lesquelles portent les droits et les obligations et des entités titulaires de droits et d’obligations les unes envers les autres autorise le transfert des titres de propriété contre paiement monétaire et sert ainsi de fondement à l’appropriation des biens par les agents
. Cette appropriation peut s’appliquer à la chose elle-même, conçue comme une entité indivisible comme dans le droit romain, ou se décliner en une série de droits dûment spécifiés correspondant à des usages particuliers et faisant saillir certaines qualités de la chose comme dans le droit anglo-saxon.
Face à ce partage qui crée deux sphères séparées – celle des choses et celle des agents humains –, deux attitudes sont envisageables. La première est de considérer que la distinction est indiscutable parce que substantielle. Oui, il existe vraiment des choses et des personnes de natures différentes. Les premières, à l’inverse des secondes, sont incapables d’actions intentionnelles et peuvent être définies par leur passivité : elles sont prêtes, pourvu que la volonté se manifeste, à devenir des biens que l’on échange…
Date de mise en ligne : 15/02/2019
Ce chapitre est en accès conditionnel
Acheter cet ouvrage
16,99 €
Acheter ce chapitre
5,00 €