I. Théorie et histoire (ordre et hasard)
- Par Raymond Aron
Pages 19 à 26
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- ARON, Raymond,
- Aron, Raymond.
- Aron, R.
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Notes
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Il indique lui-même diverses hypothèses : peut-être sont-ils fortuits, peut-être au contraire déjà orientés vers la fin qu'ils préparent, peut-être s'agit-il de réactions mutuelles.
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Théoriquement, il reconnaît la possibilité contraire, à savoir que le temps étende les effets de hasard. Essai sur les Fondements de nos connaissances, § 311.
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Ces remarques seraient plus vraies encore, si l'on considérait la théorie de l'histoire humaine. L'histoire des idées et l'étiologie sont juxtaposées. Pas davantage on n'aperçoit la synthèse du progrès continu qui caractérise le mouvement de la civilisation, et de la loi de croissance et de déclin qui commande aux choses de la vie (même aux empires et aux peuples). A vrai dire, il s'agit là peut-être moins d'insuffisances que d'une conception profonde de la pluralité des mouvements historiques, sans composition parce que les composantes prétendues sont trop hétérogènes pour comporter une résultante. Matérialisme, vitalisme, rationalisme. Paris, 1923, p. 170.
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Cournot (1801-1877) a consacré plusieurs ouvrages aux problèmes de la connaissance historique. Dès 1834, sa traduction du Traité d'astronomie de J. Herschel fait émerger, dans une Addition sur la distribution des orbites cométaires dans l'espace, le thème central que sa réflexion va ensuite appliquer à l'histoire : la définition de l'ordre comme combinatoire de causes accidentelles (hasard) qui tendent à se compenser en lois régulières (nécessité). Parmi les ouvrages essentiels à cet égard, il faut mentionner le Traité de l'enchaînement des idées fondamentales dans les sciences et dans l'histoire (1861, rééd. par Y. Belaval, Œ.C. de Cournot, Paris, Vrin, t. III, 1982) et les Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (1872, rééd. par A. Robinet, Œ.C., t. IV, 1973).
Pour une première mention, très brève, de la « doctrine de l'événement historique conçu, selon l'expression de Cournot, comme hasard, coïncidence unique de circonstances diverses », cf. R. Aron, « La pensée de M. Léon Brunschvicg, à propos de son dernier ouvrage (De la connaissance de soi, 1931) », Revue de synthèse, 1932 (t. IV), p. 201. R. Aron a également rédigé, dans le Zeitschrift für Sozialforschung (VI, 1937, p. 419-420), un compte rendu de l'ouvrage de J. de La Harpe, De l'ordre et du hasard, Le réalisme critique d'A.A. Cournot (Mémoires de l'Université de Neuchâtel, t. IX, 1936), livre salué comme « peut-être le meilleur de ceux qui ont été consacrés à Cournot ». -
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A travers les trois moments de sa définition de l'histoire, Cournot dénonce ainsi deux conceptions du devenir qui conduiraient à manquer ce qu'il nomme la « vraie nature de l'histoire » : 1) la définition unilatérale de l'histoire comme succession des faits, qui, ne prenant pas en compte la dimension du hasard, pourrait engendrer l'illusion continuiste de lois nécessaires d'une telle succession ; 2) la présentation unilatérale de cette succession comme fortuite, qui, ne prenant pas en compte la dimension de l'orientation (ou du sens de cette succession), pourrait engendrer l'illusion d'une discontinuité radicale. Seule la perspective d'une mise en ordre probabilitaire, où les événements fortuits s'ordonnent en un devenir orienté, permet donc l'intégration d'une exigence de liaison causale et d'une attention pour la contingence. Sur cette dénonciation des deux négations (continuiste, discontinuiste) de l'histoire, cf. Considérations..., éd. citée, p. 13 : « Si les découvertes dans les sciences pouvaient indifféremment se succéder dans un ordre quelconque, les sciences auraient des annales sans avoir d'histoire [...]. Dans l'autre hypothèse extrême, où une découverte devrait nécessairement en amener une autre et celle-ci une troisième, suivant un ordre logiquement déterminé, il n'y aurait pas non plus à proprement parler d'histoire des sciences. » La négation continuiste est critiquée par Cournot sous le nom de « physiologie de l'histoire » (ibid., p. 19).
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[2]
Le probabilisme de Cournot constitue moins, en effet, une méthodologie de la connaissance historique qu'une vision du monde. Cf. Considérations..., éd. citée, p. 9 sq., où Cournot, radicalisant la réflexion leibnizienne sur le probable, soutient qu'« on ne manque pas plus de respect à Dieu en étudiant les lois du hasard [...] qu'en étudiant les lois de l'astronomie ou de la physique » : le hasard, à travers les lois de probabilité qui le régissent, fait en effet partie de la réalité en soi de l'univers tel qu'il correspond au « décret initial » de Dieu. En conséquence, le caractère fortuit de la succession historique acquiert un statut ontologique en vertu duquel un principe simplement subjectif (prendre en compte la dimension de contingence présentée pour nous par le devenir) devient une thèse sur l'objectivité (sur la réalité en soi) de ce devenir. La même ontologisation (réification) s'accomplit chez Cournot à propos des deux autres principes subjectifs de la connaissance historique : la succession causale s'ontologise en déterminisme, l'orientation du devenir s'ontologise (comme va le montrer la fin du chapitre) en une thèse sur la fin de l'histoire. La réflexion de Cournot ouvre ainsi sur une métaphysique qui, comme telle, s'expose à des antinomies, par exemple celle, qui va être évoquée, du « déterminisme » et de l'« imprévisibilité ontologique ».
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[1]
Aux métaphysiques téléologiques de l'histoire (Vico, Hegel), avec lesquelles il croit rompre (Considérations.... éd. citée, p. 19), Cournot oppose ce qu'il nomme « étiologie historique » ou « critique », « en entendant par là l'analyse et la discussion des causes qui ont concouru à amener les événements dont l'histoire offre le tableau » (ibid., p. 10).
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[1]
Cournot a donc, certes, le mérite de souligner qu'il ne saurait y avoir de connaissance historique sans effort pour mettre en perspective la succession des événements particuliers par référence à l'exigence d'une « orientation du mouvement historique » (faute de quoi l'histoire se réduirait à de simples « annales »). Mais il a cru par ailleurs pouvoir désigner le contenu de la fin de l'histoire et donc connaître le « système total » du devenir : cf. par exemple Traité de l'enchaînement des idées fondamentales, § 330 sq., où le but final est situé dans l'avènement d'une société définie par un système institutionnel aussi cohérent que les lois de la nature. Dès lors, se plaçant illusoirement du point de vue de l'histoire achevée ou de la totalité (comme ce peut effectivement être le cas dans les « histoires naturelles », dont il avait pourtant su distinguer l'histoire humaine), Cournot ne peut que manquer le principal problème posé par la connaissance historique : alors que l'historien, plongé lui-même dans l'histoire, ne saurait jamais surplomber le devenir et donc en connaître le « système total », comment peut-il s'acquitter de l'effort, pourtant constitutif de son travail, pour inscrire le divers des événements dans un ordre total, au moins visé, à partir duquel seulement il trouve son sens ?
Nous supposons connue, dans les pages suivantes, la philosophie de Cournot pour nous borner à quelques remarques
critiques. La notion d'histoire, même dans cette philosophie,
est en réalité multiple et complexe, il suffit d'analyser les exemples de Cournot pour s'en convaincre. Nous montrerons comment le concept métaphysique d'ordre permet d'éviter en
apparence les distinctions qui s'imposent dès que l'on confronte
système du devenir et système achèvement d'une évolution.
Cournot distingue deux catégories de sciences, sciences
théoriques et sciences historiques. D'une part, nous organisons
le système des lois selon lesquelles s'enchaînent les phénomènes,
d'autre part nous remontons de l'état actuel de l'univers aux
états qui l'ont précédé et nous tâchons de reconstituer l'évolution.
Cette opposition, au premier abord, est claire et nous pouvons lui donner une première signification, en faisant abstraction du concept fondamental de Cournot, l'ordre. En effet,
supposons qu'une pierre tombe : ou bien nous envisageons
le fait comme susceptible de répétition afin d'analyser les lois
selon lesquelles tombent tous les corps (soit à la surface de la
terre, soit même en tout lieu) ; ou bien, au contraire, nous nous
attacherons aux caractères singuliers de cette chute, la pierre
est tombée de tel rocher, tel mouvement en a été cause, etc.
Plus nous nous rapprocherons du concret absolu, de cette chute
localisée, décrite exactement, moins l'événement sera séparable
de l'ensemble spatio-temporel auquel il appartient, moins il
sera légitime de discerner singularité (qualitative) et unicité…
Date de mise en ligne : 16/11/2021
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