Chapitre d’ouvrage

1. Le concept de spectacle

Pages 11 à 64

Citer ce chapitre


  • Jappe, A.
(2020). 1. Le concept de spectacle. Guy Debord (p. 11-64). La Découverte. https://shs.cairn.info/guy-debord--9782348055393-page-11?lang=fr.

  • Jappe, Anselm.
« 1. Le concept de spectacle ». Guy Debord, La Découverte, 2020. p.11-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/guy-debord--9782348055393-page-11?lang=fr.

  • JAPPE, Anselm,
2020. 1. Le concept de spectacle. In : Guy Debord. Paris : La Découverte. Poche / Sciences humaines et sociales, p.11-64. URL : https://shs.cairn.info/guy-debord--9782348055393-page-11?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Cf. la bibliographie en fin de volume.
  • [2]
    Tout du moins pas dans des citations « déclarées » – de nombreuses phrases de Debord sont des « détournements » d’affirmations d’autrui (cf. ci-dessous).
  • [3]
    Malheureusement, il ne nous dit pas quels sont les deux autres livres et s’il faut également inclure dans ce nombre Le Capital, publié exactement cent ans et deux mois avant La Société du spectacle (14 septembre 1867 – 14 novembre 1967).
  • [4]
    Un point, le seul, où Debord présente une analogie avec Wittgenstein.
  • [5]
    Les idées des situationnistes ne sont pas identiques en tout point à celles de Debord, comme lui-même l’a souligné en 1957 puis en 1985. Dans la présente recherche, outre les livres, opuscules et articles signés par Debord, nous prenons aussi en considération, dans une moindre mesure, les nombreux articles non signés parus dans la revue Internationale situationniste : ils exprimaient l’opinion collective du groupe et, vu la position de Debord dans celui-ci, il est peu probable que des idées qu’il n’aurait pas partagées eussent été présentées comme des « idées du groupe ». En revanche, les citations des écrits signés par d’autres situationnistes sont toujours signalées comme telles par nous.
  • [6]
    Guy Debord et Pierre Canjuers, Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, Paris, 1960. Réédité in Œuvres, p. 511-518.
  • [7]
    Déjà dans les années 1930, Theodor W. Adorno affirmait que, désormais, la valeur d’échange se consomme et la valeur d’usage s’échange et « toute jouissance qui s’émancipe de la valeur d’échange acquiert des traits subversifs » (cf. « Du fétichisme en musique et de la régression de l’audition », tr. fr. in Harmoniques, n° 3, IRCAM, Paris, 1988, p. 147).
  • [8]
    Cette phrase plaît tellement à son auteur qu’il la réutilise quand il se cite lui-même plus de vingt ans après [Pan., p. 83-84 ; Œuvres, p. 1684].
  • [9]
    On peut une fois de plus observer que dans le spectacle survient un continuel renversement entre image et chose : ce qui n’était qu’« idéal », la religion et la philosophie, se matérialise, et ce qui possédait une certaine réalité matérielle, l’argent et l’État, se réduit à une image.
  • [10]
    Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), in Karl Marx, Œuvres, vol. I, Gallimard, Paris, 1963, p. 187.
  • [11]
    Karl Marx, Le Capital, livre I, Presses Universitaires de France, collection « Quadrige », Paris, 1993 (1867), p. 4.
  • [12]
    Par conséquent, rien n’est plus erroné que l’opinion de ces interprètes selon lesquels ce n’est que pour des motifs méthodologiques que Marx a commencé par l’analyse de la valeur, qui n’aurait de sens que lue à travers l’analyse ultérieure de la plus-value. Louis Althusser, par exemple, recommande à ses lecteurs, lors d’une première lecture, de sauter le chapitre initial du Capital, et il se dévoile en affirmant que les pages sur le caractère fétiche de la marchandise, néfaste résidu d’hégélianisme, ont exercé une influence extrêmement pernicieuse sur le développement du marxisme (« Avertissement au lecteur du Livre I du Capital » [1969], préface au Capital, Livre I, Flammarion, Paris, 1989, p. 13 et 22). Mais s’il en était ainsi, la « critique de l’économie politique » marxienne ne serait pas autre chose qu’une variante de l’économie politique de ses prédécesseurs bourgeois, tel Ricardo.
  • [13]
    Karl Marx, Le Capital, op. cit., p. 43. Pour celui qui s’étonnerait du fait que l’on ait si peu parlé du « travail abstrait », voici précisément un premier élément significatif : la traduction française du Capital, la plus ancienne et de loin la plus diffusée, celle de Joseph Roy, a tout simplement supprimé les mots « travail humain abstrait ». Il est vrai que Marx a lui-même revu cette traduction, mais il est vrai aussi qu’il s’est plaint d’avoir dû « aplatir » beaucoup de passages pour les rendre acceptables au lecteur français de l’époque, surtout dans le premier chapitre (cf. ses lettres à Nicolaï Frantsevich Danielson du 28 mai 1872, du 15 novembre 1878 et du 28 novembre 1878, ainsi que la lettre d’Engels à Marx du 29 novembre 1873).
  • [14]
    Karl Marx, Le Capital, op. cit., p. 43.
  • [15]
    Ibid., p. 50.
  • [16]
    Ibid., p. 64.
  • [17]
    Si une tonne de fer et deux onces d’or ont « la même valeur » sur le marché, le sens commun y voit un rapport naturel ; mais il s’agit en réalité d’un rapport entre les quantités de travail qui les ont produites (ibid., p. 85).
  • [18]
    Titre de la quatrième partie du premier chapitre du Capital.
  • [19]
    Ibid., p. 83.
  • [20]
    Ibid., p. 83-84 (traduction modifiée).
  • [21]
    Ibid., p. 85.
  • [22]
    Dans le capital productif d’intérêt, c’est-à-dire dans « l’argent qui produit de l’argent », le caractère tautologique de la production de valeur atteint son expression la plus claire : « A [argent] – A’ [davantage d’argent] : nous avons ici le point de départ primitif du capital, l’argent dans la formule A – M [marchandise] – A’ réduite aux deux extrêmes A – A’ où A’ = A + Δ A, argent qui se multiplie. C’est la formule primitive et générale au capital, condensée dans un raccourci vide de sens » (ibid., vol. III, Gallimard, Paris, 1968, p. 1151).
  • [23]
    Ernst Lohoff écrit, dans le numéro 13 (1993) de la revue allemande Krisis où a été élaborée la « critique de la valeur » : « La teneur contemplative et affirmative avec laquelle Hegel fait se développer la réalité à partir du concept d’“Être” est totalement étrangère à la description marxienne [de la valeur]. Chez Marx, la “valeur” ne peut contenir la réalité, mais elle la subordonne à sa propre forme, détruisant cette dernière et, ce faisant, se détruit elle-même. La critique marxienne de la valeur n’accepte pas la valeur comme une donnée de base positive et n’argumente pas davantage en son nom. Elle déchiffre son existence autosuffisante comme une apparence. Et précisément, la réalisation à grande échelle de la médiation en forme de marchandise ne porte absolument pas au triomphe définitif de celle-ci, mais coïncide plutôt avec sa crise. »
  • [24]
    Les situationnistes, qui abhorraient les dogmes et les « ismes », déclaraient qu’ils étaient marxistes « bien autant que Marx disant “Je ne suis pas marxiste” » [IS, 9/26].
  • [25]
    Marx qualifie de « point de vue bourgeois » le point de vue « purement économique », c’est-à-dire quantitatif (cf., par exemple, Le Capital, vol. III, op. cit., p. 1042, cité également dans HCC, p. 280).
  • [26]
    Cf. Le Capital, Livre I, op. cit., p. 859.
  • [27]
    Alors que le travail, sous son côté concret, produit toujours une transformation qualitative (par exemple un tissu qui devient un manteau), aucune transformation n’est réalisée sous son côté abstrait, mais uniquement une augmentation de valeur (argent, travail mort objectivé). D’où son caractère tautologique.
  • [28]
    Il faut également rappeler un texte publié en 1924 en Union soviétique et passé presque inaperçu, qui reprenait aussi cette thématique : Isaac Ilitch Roubine, Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Maspero, Paris, 1978 (puis Syllepse, Paris 2009).
  • [29]
    Sur le plan théorique, les situationnistes approuvent malgré tout cette conception de l’organisation et voudraient l’appliquer à eux-mêmes. Cf. Mustapha Khayatiet al., De la misère en milieu étudiant…, Strasbourg, 1966, p. 28. Réédition aux éditions Champ Libre, Paris, 1976 ; puis chez différents éditeurs.
  • [30]
    En disant « Lukács », nous nous référons exclusivement au Lukács d’Histoire et conscience de classe, excluant de notre propos son parcours ultérieur.
  • [31]
    Lukács a plus tard vigoureusement renié cette affirmation, en observant que c’est justement l’activité, et non la passivité, qui est typique de la bourgeoisie. Mais s’activer, même de façon forcenée, peut parfaitement partir d’un « fait » ou d’une « loi » dont la validité est acceptée passivement, et dans ce cas, Histoire et conscience de classe avait davantage raison que son auteur ne veut l’admettre en 1967.
  • [32]
    Karl Marx, Manuscrits de 1844, Éditions sociales, Paris, 1968, p. 72.
  • [33]
    On trouve quelques observations à ce sujet dans le livre de Martin Jay, Downcast Eyes. The Denigration of Vision in Twentieth-Century French Thought, University of California Press, Berkeley, 1994, dont le septième chapitre s’intitule « From the empire of the gaze to the society of the spectacle : Foucault and Debord ». Mais on pouvait s’attendre à quelque chose de moins superficiel de la part de cet historien de la philosophie, qui s’est fait remarquer par de bons travaux sur l’École de Francfort. Toujours est-il que Jay a été un des premiers universitaires à avoir cessé de traiter Debord en « auteur marginal ».
  • [34]
    Plus encore qu’Histoire et conscience de classe, Debord met l’accent tantôt sur l’aliénation de l’« homme » ou de l’« individu », tantôt sur celle du « travailleur ».
  • [35]
    Vingt ans après, dans les Commentaires, la question s’est retournée : les classes moyennes, dont Debord avait d’abord annoncé qu’elles seraient absorbées par le prolétariat, occupent désormais tout l’espace social, et le règne du spectacle est leur expression. Leurs conditions de vie sont prolétarisées en termes de privation de tout pouvoir sur leur propre vie, mais il leur manque la conscience de classe du prolétariat ; de ce point de vue, même Debord a fini par admettre que la classe prolétarienne a été absorbée par la classe moyenne.
  • [36]
    Lukács dit de l’analyse hégélienne de la société bourgeoise que « seule la démarche de cette déduction, la méthode dialectique, renvoie au-delà de la société bourgeoise » [HCC, p. 187] et Debord écrit que l’existence du prolétariat dément la conclusion hégélienne, tout en étant « la confirmation de la méthode » [SdS, § 77].
  • [37]
    Karl Marx, Manuscrits de 1844, op. cit., p. 95-96.
  • [38]
    Ibid., p. 92 et 94. Cité également dans IS, 9/13.
  • [39]
    Le Club Méditerranée a souvent été une cible polémique des situationnistes, étant l’une des premières formes, et des plus avancées, d’aliénation du quotidien.
  • [40]
    Il s’agit du texte « Le Changement de fonction du matérialisme historique », qui, à l’origine, fut prononcé lors d’une conférence en 1919 durant la République des Conseils hongroise, et dans lequel, selon l’introduction de 1923 d’Histoire et conscience de classe, « on a l’écho de ces espoirs exagérément optimistes que beaucoup d’entre nous ont eu, quant à la durée et au rythme de la révolution » au cours de cette période [HCC, p. 9].
  • [41]
    Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 93.
  • [42]
    Ibid., p. 86.
  • [43]
    On ne s’étonnera donc pas de voir un Gianni Vattimo, prophète turinois de ce qu’il définit lui-même comme la « pensée faible », déclarer : « Une grande majorité d’entre nous sont des prolétaires […]. Prolétaires non pas de la propriété, mais de la “qualité de la vie” » (La Stampa, 11 octobre 1990, cité dans Il Manifesto, 12 octobre 1990).
  • [44]
    Document du débat interne à l’I.S. en 1970, cité in Pascal Dumontier, Les Situationnistes et mai 1968. Théorie et pratique de la révolution (1966-1972), Gérard Lebovici, Paris, 1990, p. 187.
  • [45]
    Cf. par exemple le premier chapitre de L’Idéologie allemande (surtout Marx, Œuvres, vol. III, Gallimard, Paris, 1982, p. 1118-1122), ou le chapitre « Formes précapitalistes de la production » des Fondements de la critique de l’économie politique.
  • [46]
    Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, in Œuvres, vol. III, op. cit., p. 954.
  • [47]
    Ibid., p. 960.
  • [48]
    En vérité, le « marxisme » aurait déjà pu déduire de ces indications la nature en dernière analyse quantitative des classes sociales, et par conséquent le fait qu’elles ne sont pas un facteur présupposé, mais un facteur dérivé dans la société marchande.

Certaines époques ont montré qu’elles croyaient fortement dans la puissance de la pensée critique. Ce fut le cas de celle de l’empereur chinois Ts’in Che Hoang Ti, qui organisa le premier autodafé de livres, de celle qui condamna Anaxagore et Socrate, ou encore de celle qui envoya au bûcher Bruno et Vanini. Et en Iran, sous le régime du Shah, une enseignante fut condamnée à la prison à vie parce qu’elle détenait un exemplaire de la Science de la logique de Hegel.
Notre époque, au contraire – nous parlons des dernières décennies en Europe occidentale –, a tenu ses penseurs, non sans raison, pour des gens totalement inoffensifs. Plus d’un qui s’est prétendu ennemi juré du monde existant a été accueilli à bras ouverts dans les universités ou à la télévision, dans un élan d’amour réciproque. Parmi les rares personnes considérées comme tout à fait inacceptables, on trouve assurément Guy Debord. Pendant longtemps, c’est plutôt la police qui s’est intéressée à lui, et non les organes normalement chargés de diffuser la pensée. Mais finalement cela n’a plus suffi, car les théories qu’il avait élaborées avec ses amis, les situationnistes, ont commencé, malgré tous les obstacles, à s’imposer dans l’esprit de l’époque. Depuis lors on assiste à une autre technique d’occultation : la banalisation. Il existe certainement peu d’auteurs contemporains dont les idées ont été utilisées de façon aussi déformée, et généralement sans même que l’on cite son nom.
Il est désormais communément admis, depuis les directeurs de télévision jusqu’au dernier des spectateurs, que nous vivon…


Date de mise en ligne : 20/03/2020

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