Conclusion
- Par Paco Milhiet
Pages 197 à 201
Citer ce chapitre
- MILHIET, Paco,
- Milhiet, Paco.
- Milhiet, P.
Citer ce chapitre
- Milhiet, P.
- Milhiet, Paco.
- MILHIET, Paco,
1 En ce début de xxie siècle, la rivalité sino-américaine structure et polarise les stratégies géopolitiques internationales. Plus qu’un ensemble géographique homogène, l’Indo-Pacifique est une stratégie adoptée par plusieurs États, notamment les États-Unis, qui vise à contenir le développement de la RPC en réponse au projet transnational des Nouvelles routes de la soie.
2 La Chine continue de développer son influence dans l’espace indo-pacifique et conteste directement la prédominance régionale des États-Unis. Ainsi en mars 2021, la RPC et l’Iran ont signé un accord de coopération stratégique et commerciale sur 25 ans. L’accord sino-iranien prévoit 400 milliards de dollars injectés par la RPC, des clauses stratégiques de défense mutuelle et même une présence militaire chinoise sur le sol iranien. Ce nouveau partenariat consolide la constitution d’un axe Iran-Chine-Russie, notamment dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai, pendant sécuritaire terrestre des Nouvelles routes de la soie. Cette nouvelle architecture sécuritaire conteste directement la suprématie régionale américaine. Elle coïncide d’ailleurs avec l’annonce du départ des troupes américaines d’Afghanistan. À l’autre extrémité de l’Indo-Pacifique, les îles Salomon et la Chine ont signé un accord de coopération sécuritaire. Celui-ci prévoit une coopération militaire et policière en cas de trouble à l’ordre public, une première entre la Chine et un État du Pacifique. Ce nouveau succès diplomatique chinois a provoqué l’ire des États-Unis et surtout de l’Australie, la presse anglo-saxonne spéculant sur des projets d’installation d’une base à vocation militaire de la RPC en Océanie. Une rumeur qui s’additionne à celles du Vanuatu et des Kiribati pour une implantation militaire chinoise au cœur du Pacifique Sud. Dans la périphérie directe chinoise, le détroit de Formose demeure l’épicentre des tensions internationales. Aux provocations militaires régulières et constantes, s’ajoute la rivalité autour de l’industrie des semi-conducteurs.
3 La stratégie indo-pacifique est donc une construction sémantique en réaction au développement multimodal de la RPC dans la région. Depuis mai 2018, le Président Emmanuel Macron et les différentes autorités françaises concernées font systématiquement référence à ce concept lorsqu’ils s’expriment sur des questions relatives aux géopolitiques de l’Asie, de l’océan Indien et du Pacifique océanien. La promotion répétée de cette nouvelle stratégie politique démontre que le concept s’inscrit dans le temps long et nécessite que les chercheurs et universitaires s’y intéressent.
4 Pourtant, en 2022 d’autres schèmes géopolitiques émergent, notamment l’AUKUS, nouvelle alliance militaire tripartie entre les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne annoncée en septembre 2021. L’accord prévoit l’acquisition par l’Australie de 8 sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire. Conséquence directe, Canberra a décidé de renoncer à l’acquisition de 12 sous-marins à propulsion classique auprès du groupe français Naval Group. Un contrat estimé à 56 milliards d’euros, engageant le groupe pour 25 ans avec 4 000 emplois à la clé. Ce partenariat anglo-saxon est un camouflet pour la diplomatie française et son narratif indo-pacifique. La France s’envisageait comme puissance indo-pacifique, surtout par l’existence de partenariats importants. L’alliance avec le partenaire américain était parfaitement assumée, et le Quai d’Orsay, menait depuis 2018, une intense activité de lobbying pour promouvoir un trilatéralisme franco-indien-australien (le fameux axe Paris-New-Delhi-Canberra). La manière dont a été annoncée l’AUKUS, le même jour que la publication de la stratégie de l’Union européenne pour la collaboration dans l’Indo-Pacifique, sans concertation préalable du partenaire français, témoigne d’une erreur d’analyse, d’un manque d’anticipation, et d’une certaine naïveté. La stupéfaction française était donc à la hauteur des espérances placées dans les partenaires, le chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian, parlant de mensonge, de duplicité et de mépris.
5 Alors l’AUKUS a-t-il sonné le glas de la stratégie indo-pacifique française ? Pas nécessairement, car le nouveau schème géopolitique AUKUS n’est en réalité pas une surprise stratégique et la France dispose toujours d’atouts singuliers dans la région : 93 % des 11 millions de km² de la ZEE française se situent dans la région de l’Indo-Pacifique. Près de 1,7 million de citoyens français résident dans les CFIP. Près de 200 000 expatriés français habitent les pays de la région. 8 000 filiales d’entreprises y sont implantées et 7 000 militaires y stationnent en permanence. Parmi les 70 pays riverains de l’Indo-Pacifique, 16 pays ont une frontière maritime avec la France qui est par ailleurs le dernier pays membre de l’UE à exercer sa souveraineté dans cette région.
6 Les CFIP sont une composante importante de cette nouvelle ambition géopolitique, visant pour la diplomatie française à apparaître comme une puissance globale, légitime et crédible.
7 Pour autant les ambitions nationales et les contextes géopolitiques locaux ne se conjuguent pas systématiquement, car l’équilibre des puissances dans les CFIP ne s’articule pas toujours avec la stratégie édictée par la métropole. Les CFIP sont déjà confrontées à des problèmes économiques et sociaux régionaux spécifiques et n’ont souvent pas intérêt à se détourner des opportunités de développement que peut apporter par la RPC. La connotation anti-Chine du concept pourrait à terme être contre-productive. Son abstraction géographique et son orientation trop militariste suscitent aussi des interrogations dans les CFIP. L’Indo-Pacifique ne peut donc devenir l’alpha et l’oméga de toutes les politiques internationales françaises en Asie, dans l’océan Indien et en Océanie.
8 D’autres concepts doivent être promus en parallèle :
- L’« archipel France » de l’universitaire Christian Buchet, qui a l’avantage de ne pas exclure les autres territoires ultramarins d’une politique de valorisation de l’outre-mer. La France, grâce aux territoires ultramarins, est le seul pays souverain dans tous les bassins hydrographiques du monde.
- Le « Pacifique océanien » théorisé par l’ambassadeur Christian Lechervy, qui englobe l’ensemble des territoires insulaires du Pacifique sans les détacher des problématiques asiatiques et américaines. Un espace dans lequel la Polynésie française, Wallis-et-Futuna et la Nouvelle-Calédonie peuvent exercer une influence régionale en relai de la puissance française.
- L’« Indiaocéanie », une nomenclature géographique mise en avant par la Commission de l’océan Indien qui réunit Madagascar, l’île Maurice, la République des Seychelles, l’Union des Comores et la France. Composée exclusivement d’États insulaires du sud-ouest de l’océan Indien, elle traduit une volonté intellectuelle de régionalisation autour d’une appartenance culturelle et linguistique francophone commune.
- Enfin, la stratégie indo-pacifique ne peut se substituer à une véritable politique asiatique française, continent sur lequel de nombreux pays se veulent non alignés et refusent tout campisme sino-américain (l’Inde, l’ASEAN). Certains pays comme la Malaisie et l’Indonésie ont même ouvertement exprimé leurs inquiétudes vis-à-vis de l’AUKUS et de la prolifération nucléaire possible en Asie.
10 L’espace indo-pacifique est bien trop large pour que l’action de la France seule y soit efficace. La superposition des intérêts français et européens rajoute une strate de complexité à cette stratégie de plus en plus confuse. À vouloir embrasser trop large, la diplomatie française risque de ne plus appréhender correctement les spécificités et la singularité de chaque CFIP, territoires français pourtant les plus directement concernés par la stratégie indo-pacifique.
11 Finalement, l’élaboration d’une stratégie indo-pacifique par l’État démontre que les CFIP vont devenir une composante importante des relations internationales françaises au xxie siècle. Cette stratégie apparaît d’abord comme une ambition géopolitique de l’État, voire un impératif d’une politique nationale parfois détachée du contexte local. Les CFIP ne sont pas considérées dans leurs spécificités, mais pour leur intérêt géostratégique. Ce décalage est particulièrement marqué face au développement de l’influence chinoise. Certaines collectivités bénéficient d’une autonomie politique et sont donc libres d’entretenir des rapports plus ou moins étroits avec la Chine. Elles auront l’opportunité d’équilibrer et de contrebalancer la stratégie indo-pacifique, pilotée depuis Paris, par une collaboration active avec la RPC.
12 Il existe des contextes géopolitiques spécifiques, en Polynésie, en Mélanésie, en Indianocéanie et même dans les îles subantarctiques. Des organismes, institutions et think tanks, doivent en conséquence se spécialiser sur ces problématiques, sans être sous la tutelle d’institutions basées en métropole. Telle aura été la principale ambition de cet ouvrage, une ébauche d’un nouveau champ disciplinaire amener à se développer prochainement. Nous sommes absolument convaincu que la prochaine décennie verra l’extension des rivalités sino-américaines, et qu’en conséquence la stratégie indo-pacifique française va devenir un sujet d’étude incontournable.
13 Le sujet ne fait que commencer !
Date de mise en ligne : 28/04/2025