Chapitre d’ouvrage

1977. Témoignages

Pages 211 à 213

Citer ce chapitre


  • Nicoli, É.
(2024). 1977. Témoignages. Dans
  • Sous la direction d' A. Fouque
Génération MLF : 1968-2008 (p. 211-213). Éditions des femmes. https://doi.org/10.3917/femm.fouqu.2024.01.0211.

  • Nicoli, Élisabeth.
« 1977. Témoignages ». Génération MLF 1968-2008, Éditions des femmes, 2024. p.211-213. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/generation-mlf--9782721005571-page-211?lang=fr.

  • NICOLI, Élisabeth,
2024. 1977. Témoignages. In :
  • Sous la direction d' FOUQUE, Antoinette,
Génération MLF 1968-2008. Paris : Éditions des femmes. Essais, p.211-213. DOI : 10.3917/femm.fouqu.2024.01.0211. URL : https://shs.cairn.info/generation-mlf--9782721005571-page-211?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/femm.fouqu.2024.01.0211


Notes

  • [1]
    Féminologie ou sciences des femmes, concept d’Antoinette Fouque
  • [2]
    Penser avec Antoinette Fouque, éditions Des femmes, 2008

Élisabeth Nicoli. Ces compétences multiples acquises au service des femmes

1 Quand j’ai rencontré des femmes du Mouvement, en 1977, je faisais des études de droit, mais je piétinais. J’aimais cette matière, mais je n’avais aucun projet particulier. On me disait que le droit était antinomique avec ma personnalité plutôt exubérante. Je faisais du théâtre, j’adorais danser, chanter, bouger, jouer de la guitare. J’étais hyperactive. Je mettais mon corps en scène avec plaisir, mais en même temps, il m’encombrait : j’étais trop grosse du fait d’un traitement médical que j’avais reçu durant toute mon enfance pour un problème d’asthme.

2 Je me sentais à gauche depuis Mai 68, qui m’avait politisée. J’avais alors treize ans. Je me souviens du basculement inouï qu’il y avait eu au lycée entre la 5e, très traditionnelle, et la 4e, après les événements. C’était le jour et la nuit. Les professeurs, en cours, nous faisaient lire les journaux, débattre, y compris de politique, et surtout nous discutions entre nous, les élèves, et certains avaient des engagements politiques. Cette incroyable liberté n’avait d’ailleurs pas que des bons côtés, car elle n’aidait pas toujours, à mon âge, à se mettre au travail.

3 Je m’étais inscrite en Droit après le lycée, à Rouen, mais j’avais du mal à étudier vraiment. Je travaillais pour gagner ma vie, depuis l’âge de 18 ans. J’avais des amis avec qui je faisais du théâtre, avec lesquels je m’amusais beaucoup. J’aimais leur compagnie, et me sentais de plain-pied avec eux, garçon avec les garçons. L’un d’eux m’avait présenté une de ses amies, Marie Hochard, qui faisait partie du MLF-Psychanalyse et politique à Rouen.

4 Alors que j’étais au ski depuis un jour ou deux, Marie m’appelle et me propose de venir à une réunion. Je réponds immédiatement oui. Depuis, le MLF est mon lieu politique et ma vie en a été transformée. Les femmes du groupe parlaient beaucoup, se posaient des questions, agissaient, organisaient des réunions. Elles lisaient. L’une d’elles, Nelly, m’a fait découvrir Kathleen Ferrier…

5 En 1977, à la fin d’une réunion, des femmes venues de Paris – comme c’était souvent le cas – m’ont proposé de repartir avec elles. Nous nous sommes rendues dans une maison, à la campagne, où se trouvaient celles qui, avec Antoinette Fouque, préparaient la parution de la mensuelle des femmes en mouvements. Je n’ai pas hésité, et je me suis retrouvée dans une fête magnifique. Une cinquantaine de femmes dînaient, dansaient, riaient, discutaient, tout était beau. Le lendemain, réunion de travail. Antoinette me demande ce que je fais, et apprenant que je suis Corse, comme elle, elle me propose tout de suite de préparer un numéro spécial de la mensuelle sur la Corse. D’emblée, elle me mettait en rapport avec les désirs les plus vifs de ma vie. La Corse, d’abord, mon lieu de naissance, d’origine, mon paradis perdu, lieu d’une enfance heureuse et désormais lointaine, que j’avais quittée à 9 ans et où je n’étais revenue qu’une fois, à 18 ans, pour quelques jours. Et un projet de travail avec des femmes. La rencontre avec des femmes corses, qui n’ont jamais eu voix au chapitre, dernière roue du carrosse, engagées dans les luttes de libération, utilisées et exclues ensuite, renvoyées à la tradition. Nous partons, très vite, à deux, avec Michelle Orengo, elle, de Nice. Émotion à chaque instant.

6 Pour nous préparer au travail, Antoinette nous avait longuement parlé de la question, alors majeure en Corse, de l’autonomie. Elle en analysait les limites, la position de dépendance non pensée d’où elle s’originait. Et la différence entre autonomie et indépendance. L’autonomie qu’on demande, et qui vous est octroyée ou pas, et l’indépendance qu’on prend, qui est en rapport avec une libération, une souveraineté, une maturité. Je l’ai compris très profondément et, au-delà de la question de la Corse, en ce qui concerne ma vie – j’ai compris que la volonté d’indépendance était au cœur de ma vie – et le MLF. Dans le Mouvement des femmes alors, à l’exception de Psychanalyse et politique, personne ne voulait plus entendre parler du MLF, et, en fait, de l’indépendance qu’il impliquait. Il y avait celles pour qui le temps du Mouvement était passé et qui entraient dans les partis ou voulaient composer avec eux. Il y avait celles qui militaient déjà dans des organisations d’extrême gauche et qui, dans une double militance, disaient vouloir construire « un mouvement autonome des femmes », en réalité toujours inféodé à leur organisation. Un mouvement autonome ? De qui ? Des organisations gauchistes ? Des autres partis ? Mais il n’avait jamais dépendu d’eux ! Je comprenais qu’il s’agissait pour elles de remettre sur des rails, et en dépendance, un Mouvement dont le cœur même était l’indépendance, le lieu des femmes, subordonné à aucun pouvoir, à aucune idéologie, un lieu politique à part entière. En revanche, les partis voyaient très bien l’intérêt qu’ils avaient à se revendiquer des femmes. Je comprenais qu’en réalité c’étaient les partis, les organisations gauchistes qui avaient besoin de la force, de l’énergie et des idées des femmes pour prospérer, bien plus que les femmes n’avaient besoin des partis qui les exploitaient, les instrumentalisaient, et les marginalisaient. C’est pourquoi, en 1979, j’ai compris très vite la nécessité de la création de l’association MLF, pour que ce lieu politique vive et revive, d’une part, et pour arrêter les nombreuses tentatives d’appropriation et de récupération, d’autre part.

7 Antoinette m’a permis de lever bien des inhibitions et de formuler pour la première fois mon désir d’être avocate. J’ai pu alors aller au bout de mes études.

8 Son travail permanent, politique, analytique, pratique, théorique, tous les actes posés, les paroles échangées, ont été pour moi un bouleversement extraordinaire. J’apprenais autre chose qu’un savoir : une manière d’être en vie. Je découvrais des choses insoupçonnées. Je n’avais pas de mots pour le dire. Je dirais aujourd’hui que c’était une déstructuration et une restructuration autrement. La question a été posée un jour à chacune, au cours d’une réunion, de ce qu’était pour elle le MLF. Ma réponse, minimale, a été : « Une structure sans censure du corps ». Autre manière de dire, aujourd’hui : la levée de censure sur le corps, œuvre de ce Mouvement, m’a permis de sortir du clivage, du grand écart dans lequel je me tenais et qui m’immobilisait, Corps contre Droit, Droit contre Corps. Remise en mouvement de ma vie.

9 Le double investissement est devenu possible : du côté du Corps, j’ai pu être active dans une maison avec plaisir, sans plus m’y sentir enfermée, travailler au jardin, regarder et connaître les fleurs, les plantes et les arbres, prendre soin des animaux, cuisiner – une activité qui m’était jusqu’alors impensable. Tout cela dans les lieux de vie commune que nous avons partagés toutes ces années, en faisant la mensuelle, ou l’hebdo, ou les préparations des nombreuses universités d’été, des rencontres…

10 En même temps, j’ai appris très tôt, à mettre le Droit au service de la défense des femmes. Je me souviens, alors que nous faisions l’hebdo, dans le local de la rue de la Roquette, à la Bastille, que nous tenions aussi des « permanences juridiques » presque quotidiennes, dans les années 1980, 1981, 1982, avec Françoise Lalanne, Marie-Claude Geidel, Catherine B., et d’autres juristes. Nous recevions des femmes, les aidions dans toutes sortes de situations : violence conjugale, divorce, autorité parentale…

11 Autre exemple, alors que nous étions mobilisées contre l’horreur des viols systématiques des femmes bosniaques, en ex-Yougoslavie, en février 1993, Antoinette a affirmé que le viol est un crime contre l’humanité. Nous avons alors adressé une Déclaration en ce sens au secrétaire général de l’ONU. Celle-ci n’a certainement pas été étrangère à la reconnaissance internationale du viol comme crime contre l’humanité, amorcée par le Tribunal international pour l’ex-Yougoslavie et confirmée ensuite après les événements du Rwanda et dans les statuts de la Cour pénale internationale.

12 Une telle affirmation était alors impossible, pour ainsi dire « interdite ». Malgré l’épouvante et l’indignation, personne n’acceptait d’aller jusqu’à considérer le viol comme un crime contre l’humanité. Il fallait se « contenter » de la qualification de crime de guerre.

13 C’est pour l’établir que, tout en militant pour la défense des femmes bosniaques, nous avons préparé et présenté avec Marie-Claude Grumbach et Jacqueline Sag, un DEA très étayé, dans le cadre du département dirigé par André Demichel à l’université de Paris 8, sous la double direction d’Antoinette Fouque, qui y assurait un séminaire, et de Francine Demichel, professeure de Droit. Ce travail était un pas pour avancer dans la féminologie[1], une articulation en temps réel entre un savoir en progression et une pratique vivante.

14 J’ai accédé à une autre découverte du monde, un nouvel appentissage, lorsque j’ai travaillé comme assistante parlementaire de celle qui était devenue députée européenne. La mise au point avec elle et une équipe de l’Alliance des Femmes pour la Démocratie d’une plate-forme pour l’inscription des droits des femmes dans le Traité d’Amsterdam, à la croisée du Droit et d’une politique de femmes, m’a passionnée.

15 Ces dernières années, je suis même devenue « éditrice », et j’ai eu le bonheur de pouvoir rassembler des textes témoignant de l’importance de la pensée d’Antoinette Fouque dans tous les champs des sciences humaines [2]. Ce « penser avec », comme vivre, agir, rire, aimer, rêver avec… me semble exprimer ce qu’a été le MLF tout au long de ces années, dans la rencontre, l’alliance avec les femmes et la solidarité.


Date de mise en ligne : 26/05/2026

https://doi.org/10.3917/femm.fouqu.2024.01.0211