Introduction
Pages 5 à 13
Citer ce chapitre
- BROCCOLICHI, Sylvain,
- BEN AYED, Choukri
- et TRANCART, Danièle,
- Broccolichi, Sylvain.,
- et al.
- Broccolichi, S.,
- Ben Ayed, C.
- et Trancart, D.
- S. Broccolichi,
- C. Ben Ayed
- et D. Trancart
https://doi.org/10.3917/dec.brocc.2010.01.0005
Citer ce chapitre
- Broccolichi, S.,
- Ben Ayed, C.
- et Trancart, D.
- S. Broccolichi,
- C. Ben Ayed
- et D. Trancart
- Broccolichi, Sylvain.,
- et al.
- BROCCOLICHI, Sylvain,
- BEN AYED, Choukri
- et TRANCART, Danièle,
https://doi.org/10.3917/dec.brocc.2010.01.0005
Notes
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[1]
Alain Léger, « L’école inquiète les parents », in Minelle Verdié (coord.), L’État de la France et de ses habitants, La Découverte, Paris, 1987.
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[2]
François Dubet et Marie Duru-Bellat, L’Hypocrisie scolaire. Pour un collège enfin démocratique, Seuil, Paris, 2000.
-
[3]
François Dubet, L’École des chances, Seuil, Paris, 2004.
-
[4]
Christian Baudelot et Roger Establet, L’Élitisme républicain, Seuil, Paris, 2009.
-
[5]
Sylvain Broccolichi et Agnès Van Zanten, « Concurrences entre établissements et circuits de scolarisation. L’évitement des collèges publics d’un district de la banlieue parisienne », Les Annales de la recherche urbaine, n° 75, 1996.
-
[6]
Thomas Piketty, « Du bon usage de la concurrence scolaire », Libération, 25 septembre 2006.
-
[7]
Claude Lessard et Maurice Tardif, « Les transformations actuelles de l’enseignement : trois scénarios possibles dans l’évolution de la profession enseignante ? », in Claude Lessard et Maurice Tardif (dir.), La Profession d’enseignant aujourd’hui : évolution, perspectives et enjeux internationaux, Presses de l’Université Laval/De Boeck, Québec/Paris, 2004.
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[8]
Cette recherche, intitulée « Les inégalités sociospatiales d’éducation. Processus ségrégatifs, capital social et politiques territoriales », a été effectuée de 2002 à 2006, pour le compte du ministère de l’Éducation nationale et de la Direction à l’Aménagement du territoire et à l’Action régionale dans le cadre de l’appel à projet « Éducation et formation : disparités territoriales et régionales ». Pour le présent livre, cette recherche a fait l’objet d’actualisations jusqu’en 2010.
1Pas une semaine sans que la presse ne publie de nouveaux palmarès d’établissements scolaires : palmarès des lycées, des universités, des classes préparatoires aux grandes écoles, des écoles d’ingénieurs... Le ministère de l’Éducation nationale a même suscité récemment un vif émoi en annonçant son intention de rendre publiques les nouvelles évaluations des écoles élémentaires. Ce foisonnement des palmarès émerge dans un contexte marqué par la dégradation des conditions de scolarisation dans nombre d’établissements scolaires et par l’inquiétude grandissante des parents d’élèves devant les dilemmes auxquels ils se trouvent confrontés : faut-il absolument éviter l’école ou le collège de mon secteur ? Les craintes exprimées par d’autres parents sont-elles fondées ? Existe-t-il un établissement vraiment plus fiable à proximité ? Puis-je espérer y avoir accès ? Que faire si ma demande n’est pas validée ? Bref, en reprenant le titre d’un article particulièrement précurseur publié dès les années 1980, « L’école inquiète les parents [1] ». Chaque rentrée scolaire voit ainsi son lot de publications à l’usage des supposés « consommateurs d’école » pour les aider dans la réalisation de leur choix. Les informations qu’elles contiennent sont même prises en compte pour choisir le lieu de résidence, y compris dans le cas de familles peu fortunées.
2Tout se passe ainsi comme si le choix de l’école constituait aujourd’hui la clé de voûte du système éducatif français. Cette situation est pour le moins paradoxale car, durant plusieurs décennies, l’école a incarné l’égalité républicaine devant le service public. Cet égalitarisme paraît à présent bien éloigné du fonctionnement quotidien de l’institution scolaire, compte tenu de la très forte différenciation des parcours scolaires, de la multiplication des choix d’options, et de la fragmentation plus générale du système éducatif. De nombreux parents d’élèves semblent avoir fait le deuil de l’égalité du service public d’éducation, et même d’une qualité minimale garantie sur l’ensemble du territoire français. Au fil de leurs déconvenues, ils ont progressivement intégré le fait que l’école fonctionne à la façon d’un marché de dupes : un égalitarisme de façade qui masque de fortes disparités des offres éducatives [2]. Plus grave encore, malgré l’existence d’associations de parents d’élèves particulièrement actives, nombre de familles semblent se détourner des luttes collectives visant à restaurer la qualité des conditions d’enseignement au profit de stratégies individuelles. Dans nombre d’agglomérations urbaines, l’empressement anxieux à choisir son école devient le signe tangible de l’entrée dans l’ère du sauve-qui-peut, et de la concurrence entre écoles.
3Mais, après tout, pourquoi s’en émouvoir ? Il peut apparaître en effet naïf de découvrir aujourd’hui l’hypocrisie d’une école républicaine pseudo-égalitaire. La méritocratie scolaire et l’égalité des chances, qui constituent les principes politiques sur lesquels elle est bâtie, impliquent une compétition scolaire comportant son lot de perdants, et tendent à justifier l’existence des hiérarchies sociales dans l’État républicain. Égalité des chances ne signifie pas en effet égalité des résultats ou des positions sociales, mais égalisation des conditions organisatrices de la compétition scolaire [3]. Alors, sur quoi fonder une critique de la concurrence scolaire, puisque, on l’a compris, il s’agit ici de l’objet de l’ouvrage ? En premier lieu, scruter des inégalités prétendument méritocratiques se révèle toujours riche d’enseignements. En second lieu, on constate que d’autres démocraties modernes ont différé la compétition au-delà de la période dédiée à la formation fondamentale et que leurs élèves s’en portent mieux que leurs homologues français, que ce soit au niveau des connaissances acquises ou du stress associé aux activités scolaires. Si en France nous trouvons banale et ordinaire la dureté de la compétition scolaire dès l’entrée à l’école élémentaire (c’est ainsi parce que cela a toujours été ainsi), nous devons reconnaître sa faible efficience : depuis quelques années notre système éducatif accumule les mauvais points dans les classements internationaux.
4Ces revers et déconvenues doivent conduire à davantage de modestie. Ils incitent à questionner en profondeur les principes philosophiques, organisationnels, pédagogiques et politiques qui régissent notre système d’enseignement [4]. Un des moyens de le faire est de prendre au mot le principe constitutif majeur de la méritocratie scolaire : l’égalisation des conditions de scolarisation. Pour prétendre à une certaine justice, en effet, la compétition scolaire ne doit pas être faussée par des désavantages externes associés à des conditions d’apprentissage d’inégale qualité. Or qu’en est-il réellement ? Depuis les années 1960, de nombreux travaux sociologiques ont montré que les inégalités scolaires restaient largement tributaires d’héritages sociaux et culturels. Les plus récents ont également pointé la montée des ségrégations et des disparités entre établissements. Si certains demeurent « protégés », d’autres cumulent au contraire un nombre considérable de difficultés : concentration d’élèves en difficulté, enclavement urbain, dégradation du bâti scolaire, enseignants jeunes et peu expérimentés, perturbations de l’ordre scolaire [5]… Ces phénomènes sont perçus par les familles et les professionnels de l’éducation comme des problèmes majeurs. Ils provoquent des tensions et des crispations qui irradient aujourd’hui la sphère éducative, notamment autour d’espaces scolaires de plus en plus stigmatisés.
L’envahissement de la concurrence scolaire
5La compétition entre les familles pour l’accès aux « bons établissements » est ouvertement encouragée au plan politique. De nombreuses mesures récentes ont en effet explicitement été prises au nom de la concurrence scolaire : publication de nouveaux palmarès d’établissements (des collèges), assouplissement de la carte scolaire, débat sur le libre choix de l’école… Comme l’exprimait récemment l’économiste Thomas Piketty [6], la concurrence scolaire s’impose en France comme une catégorie vertueuse.
6La libre concurrence entre les établissements scolaires est supposée stimuler une certaine émulation éducative qui permettrait une élévation générale de la qualité des établissements scolaires, encouragés à se singulariser au sein du marché éducatif. Thomas Piketty, tout en considérant qu’« il n’existe aucune activité pour laquelle les forces de la concurrence n’ont pas quelques vertus », formule néanmoins de nombreuses réserves. La concurrence suppose en effet une singularisation des biens ou des services afin de répondre aux demandes des consommateurs. Si ce principe est adapté au marché économique, il pose de nombreux problèmes lorsqu’on l’applique à un domaine comme l’éducation ; les programmes et les diplômes scolaires demeurent en effet nationaux et l’école est toujours peu ou prou considérée comme garante de l’unité nationale. Piketty montre que les programmes de mise en concurrence des écoles dans d’autres pays ont conduit à des situations aberrantes, ou se sont soldés par des résultats décevants. Le coût de la concurrence se révèle considérable en termes de dégradation de la situation des écoles les plus défavorisées : nous préciserons cela dans ce livre, tout en faisant apparaître une série d’autres dysfonctionnements et perturbations qui interpellent l’ensemble du système éducatif.
7Ces constats confirment le bien-fondé des appréhensions formulées quelques années auparavant par les chercheurs Claude Lessard et Maurice Tardif [7]. Ils relevaient, dans leur analyse des politiques éducatives de la plupart des pays industrialisés, une évolution convergente mettant en tension deux pôles : l’un qu’ils qualifiaient de « néolibéral » et l’autre d’« humaniste égalitaire ». Le premier pôle s’inspire du modèle marchand, de l’idéologie de la performance et de la productivité. Le pôle « humaniste égalitaire » insiste au contraire sur les valeurs citoyennes, sur l’idéal de justice sociale, sur la démocratisation du savoir et sur le maintien du service public d’éducation. Pour Lessard et Tardif, le second pôle a été incarné longtemps par la France (au moins au plan des intentions). Ce pays a en effet, selon eux, « longtemps affirmé haut et fort la place centrale de l’État à titre de grand organisateur de l’éducation et a investi sur le caractère national d’une éducation égalitaire ». Cette particularité française se serait progressivement estompée sous le poids des nouveaux standards européens (plutôt favorables au premier pôle), en raison de la fragmentation du système éducatif et de la montée grandissante des logiques de marché scolaire : existence d’un secteur privé important, politiques en faveur d’un assouplissement des modalités d’affectation des élèves dans le secteur public.
8Lessard et Tardif relèvent que ce « modèle » éducatif de l’école de la concurrence, présente un certain nombre de risques, comme cela a pu être observé dans différents pays aux États-Unis ou en Angleterre par exemple : bachotage forcené avant les évaluations décisives, recul du travail éducatif en rapport avec la citoyenneté, déstabilisation des établissements scolaires et des populations les plus fragiles. Ce « modèle » tend à engendrer chez les élèves et les familles des comportements exclusivement centrés sur des enjeux individuels de position sociale. Le service public d’éducation n’œuvre plus alors à la construction d’une communauté politique solidaire. À terme, ce type de politique éducative instaure une dichotomie entre deux types d’écoles, les unes centrées sur la formation académique de haut niveau et les autres sur des missions sociales et de lutte contre les exclusions. Or un tel dualisme ne peut qu’engendrer un fort sentiment de frustration et de disqualification pour les perdants de la compétition scolaire. Lessard et Tardif font l’hypothèse optimiste que les « décideurs » seraient conscients des effets désastreux engendrés par ce type de politique éducative, qu’ils auraient acquis la conviction selon laquelle il y a certains seuils à ne pas dépasser en matière de compétitivité scolaire : « Les plus libéraux des économistes reconnaissent qu’une économie florissante ne peut être une jungle et qu’elle doit être socialement encadrée », soulignent-ils.
9Très peu de travaux ont cependant été menés en France pour appréhender en quoi le développement des concurrences et des disparités entre établissements influe sur l’inégale réussite des élèves. C’est précisément l’objectif de cet ouvrage. Celui-ci prend appui sur une recherche de grande ampleur consacrée aux disparités territoriales d’éducation en France, qui a réuni une équipe de dix-sept chercheurs de diverses disciplines (sociologie, histoire, géographie) issus de huit laboratoires de recherche [8]. L’objectif initial de cette recherche était de rendre compte de la variabilité de la réussite scolaire des élèves en fonction du lieu de scolarisation. Où les élèves réussissent mieux ou moins bien que prévu d’après leurs caractéristiques sociales ? Pourquoi certains groupes sociaux sont-ils plus avantagés ou désavantagés que d’autres dans certains lieux ?
10Au-delà des constats, cette recherche avait pour ambition d’appréhender les relations entre les mécanismes d’engendrement des inégalités scolaires, les contextes éducatifs, les situations d’apprentissage et l’activité des différentes catégories d’acteurs de l’éducation (professionnels, responsables politiques, élèves, parents…). Elle s’est ainsi attelée à un ensemble d’autres questions au croisement de la question scolaire, de la question sociale et de la question locale : quelles sont les principales sources de perturbations des processus éducatifs ? Pourquoi sont-elles plus fréquentes sur certains territoires et dans certains établissements scolaires ? La méthodologie mise en œuvre, en mobilisant des enquêtes statistiques à large échelle ainsi que des enquêtes de terrain dans cinq départements (Yvelines, Seine-Saint-Denis, Loire-Atlantique, Hérault, Loire), a permis d’éclairer des cercles vicieux qui rendent compte de la dégradation des conditions de scolarisation dans nombre d’espaces scolaires.
11Cet ouvrage dépeint ainsi une réalité scolaire préoccupante, celle d’une France scolaire morcelée, fragmentée, où les idéaux de la « réussite de tous » ont en quelque sorte volé en éclats. Si ce tableau peut paraître pessimiste, nos investigations laissent néanmoins apparaître d’importantes variations locales des échecs et des inégalités de réussite scolaire, en particulier selon les départements ; et leur analyse se révèle riche d’enseignements. De même, il apparaît que certains établissements alternent des phases de dynamiques positives profitables aux élèves et d’impressionnants déclins et ghettoïsations : il s’agit alors de cerner pourquoi. La compréhension des situations favorables aux apprentissages constitue donc l’un des enjeux de cet ouvrage. Mais alimenter la réflexion sur les choix de politique éducative implique aussi d’identifier les processus qui conduisent aux surcroîts d’échecs et d’inégalités scolaires constatés dans un nombre croissant d’espaces urbains.
Structure de l’ouvrage
12La première partie de l’ouvrage montre comment la concurrence a envahi l’école et met en perspective les politiques scolaires qui ont favorisé le recul des objectifs démocratiques. Elle montre comment ont émergé en France les comparaisons entre établissements scolaires, prélude à leur mise en concurrence et pourquoi la politique d’éducation prioritaire en France s’est rapidement enlisée.
13La seconde partie décrit l’enquête que nous avons menée et présente les principaux résultats quantifiés. Elle met en exergue les ségrégations observées au niveau des collèges français et les fortes inégalités de réussite selon les zones concernées. Le présupposé selon lequel la concurrence favorise une élévation générale du niveau scolaire se révèle totalement infondé. L’enquête montre au contraire qu’elle aggrave les écarts de réussite entre les populations, tout en tirant vers le bas les performances scolaires moyennes.
14La troisième partie de l’ouvrage éclaire ces résultats à partir d’enquêtes de terrain. Elle insiste sur l’impact négatif des fuites sélectives des collèges publics et sur les réactions en chaîne qui durcissent les oppositions entre les établissements demandés et les établissements les plus fuis : démoralisation et instabilité des professionnels confrontés aux situations difficiles, perturbations de la scolarité, désarroi des parents qui ne savent plus où inscrire leur enfant. Loin des images d’Épinal, l’école de la concurrence crée des divisions et attise les tensions au sein de l’espace scolaire.
15La quatrième partie est consacrée à des espaces scolaires où s’observent des réussites inattendues dans des zones à forte proportion de familles socialement défavorisées. Ces dynamiques mettent en jeu des liens durables de coopération entre différentes catégories d’acteurs (enseignants, responsables scolaires, élus locaux, militants associatifs) et témoignent notamment de l’importance des solidarités locales. Ces réussites font cependant figure d’exception.
16Aussi la cinquième partie dissèque-t-elle les principales raisons des évolutions très négatives constatées en de nombreux territoires urbains. Les logiques institutionnelles qui président à l’organisation des établissements scolaires ne favorisent pas des collaborations locales efficientes et durables. L’inconsistance de l’action publique dans les territoires scolaires en crise est ainsi au centre de cette cinquième partie : sous-financement et sous-administration de la politique d’éducation prioritaire, défauts de régulation de l’action pédagogique, manque d’accompagnement et de soutien aux professionnels confrontés aux situations les plus difficiles. Ces derniers ne parviennent à surmonter les contradictions des politiques éducatives qu’au prix d’engagements hors du commun faiblement reconnus et qui ne peuvent s’inscrire dans la durée. La propension actuelle à faire porter aux usagers la responsabilité de leurs choix scolaires dissimule mal la faiblesse de la politique d’État sur le chapitre de la lutte contre les inégalités scolaires. Comme s’il était plus simple et plus indolore politiquement de faire de la concurrence un mode de régulation de plus pour le système éducatif, plutôt que de corriger les dysfonctionnements premiers du système.