IV. Usagers, souffrance et créativité
Autour de trois interventions sociopsychanalytiques
- Par Jean-Luc Prades
Pages 69 à 94
Citer ce chapitre
- PRADES, Jean-Luc,
- Prades, Jean-Luc.
- Prades, J.-L.
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Notes
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[1]
Texte paru dans le Bulletin de Psychologie, n° 519, mai-juin 2012
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[2]
Rappelons-le à nouveau : la sociopsychanalyse (SP), contrairement à ce que son nom pourrait le laisser penser, n’est pas l’application de la psychanalyse à la société. Elle essaie de rendre intelligibles les effets du monde social sur la psyché individuelle. « La part majeure de mon travail, écrit Gérard Mendel dans un texte inédit (Outsider), aura consisté à isoler, à étudier, la partie de la personnalité qui se forme non dans la famille mais dans les rapports sociaux (…). Durant des décennies, j’aurai essayé de décrire une personnalité psychosociale dont la logique de formation est toute différente de celle de la personnalité psychofamiliale qu’étudie la psychanalyse. Elles interagissent constamment l’une sur l’autre, elles s’entremêlent, mais la seconde écrase la première ».
La SP est une psychologie sociale, articulée à la psychanalyse, mais distincte d’elle autant par ses objectifs, sa logique interne que dans ses concepts. C’est pourquoi elle est plutôt réticente à utiliser la psychanalyse pour l’approche des collectifs organisés, des entreprises, puisqu’elle a été inventée elle-même pour cela (pour une telle perspective, psychanalytique, voir Eugène Enriquez, L’organisation en analyse, PUF, Paris, 1992 ; Gilles Arnaud, Psychanalyse et organisations, Armand Colin, Paris, 2004). -
[3]
Jean-Luc Prades, « Intervention et communication dans un dispositif participatif. Les cas limites : enfants, personnes âgées et personnes handicapées », Nouvelles Pratiques Sociales, Université de Montréal, Volume 18, n° 2, 2006.
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[4]
Sur les différents aspects des nouvelles organisations du travail : Marie-Anne Dujarier, Le management désincarné, La Découverte, Paris, 2016 ; Danièle Linhart, Travailler sans les autres ? Paris, Seuil, 2009 et La comédie humaine du travail, Toulouse, Erès, 2015.
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[5]
Disons quelques mots sur l’Association De Recherche et d’Action Psychosociologique (www.sociopsychanalyse.com), créée en 1990 par Gérard Mendel. Elle comprend actuellement huit membres. L’intégration dans le groupe est assujettie à la demande de l’entrant et à une période d’observation plus ou moins longue jusqu’à la participation à une intervention. Psychologues, sociologues, travailleurs sociaux pour la plupart, leur formation spécifique en SP se fait essentiellement par leur participation aux interventions et aux réunions mensuelles du groupe. Toute intervention provient d’une demande institutionnelle, se traduit par un contrat et donne lieu à une rémunération.
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[6]
Pour une présentation plus détaillée et plus récente, voir Rueff-Escoubès, 2008
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[7]
Ce point fait de Gérard Mendel « un des rares auteurs en psychologie sociale clinique à accorder une place centrale au réel » (Lhuilier, 2007).
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[8]
L’intervention vise « à prendre part à une action en cours dans l’intention d’influer sur son déroulement » (Petit Robert).
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[9]
Propos rapportés dans Lombart, Prades, « Une intervention au long cours (1995-2005) », in Prades et ADRAP, 2007.
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[10]
Un cycle est terminé lorsque tous les groupes se sont réunis, le dernier à le faire étant le Comité de pilotage, seul groupe hétérogène comprenant direction et responsable de service : par exemple, dans la Maison de retraite évoquée plus bas, il comprend le directeur, le directeur-adjoint, le médecin, l’infirmière-chef, la responsable de la vie sociale, la responsable des agents hôteliers et le chef de cuisine.
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[11]
Dans une institution où l’Adrap intervient actuellement, il a été envisagé de créer d’autres groupes (non-salariés) en plus de ceux qui existent déjà (: groupe « famille », groupe « résidents » groupe « bénévoles ») : un groupe « Médecins libéraux » et un groupe « Conseil d’Administration » (comprenant des membres sans responsabilité définie).
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[12]
Coutant I., Gollac M., « Travailler peut-il rendre heureux ? », Le Monde, 19 décembre 2009.
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[13]
Les Maisons de retraite en France peuvent avoir des statuts différents : publiques ou privées. Dans ce dernier cas, elles ont le statut d’entreprise ou d’association. Elles accueillent les personnes âgées souvent dépendantes, qui ne peuvent plus vivre seules. La Maison de retraite où nous intervenons est une association financée par le Conseil Général (Département). Elle est conventionnée. Le prix de journée est assez faible. Elle accueille des personnes plutôt âgées (80 ans et plus), très dépendantes (maladie d’Alzheimer), qui peuvent ou non être financièrement prises en charge par la collectivité.
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[14]
Cette intervention a déjà fait l’objet de plusieurs présentations, sous d’autres angles, en particulier dans Prades, 2007.
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[15]
Cinq ans après le début de l’intervention, un groupe « Familles » a été créé à leur demande, relayée par le directeur. Comme le groupe « Résidents », il n’a pas accès aux comptes rendus des groupes mais seulement aux réponses qui leur sont faites.
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[16]
Claire Rueff-Escoubès (2008), op.cit.
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[17]
Gérard Mendel, Construire le sens de sa vie, Paris, La Découverte, 2004.
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[18]
C’est le cas pour tous les groupes non salariés.
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[19]
Sur cette institution et le point de vue de son directeur, cf. Prades et ADRAP, 2007.
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[20]
Jean-François Moreau (et Groupe Desgenettes), Entretiens avec des groupes d’O.S., (2 vol. ronéotés), 1984.
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[21]
Cf. le premier chapitre de notre ouvrage Sociopsychanalyse et participation sociale, L’Harmattan, Coll. « Savoir et formation », Paris, 2011.
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[22]
Il s’agit d’une Maison d’Accueil Spécialisée (MAS) qui accueille ceux que l’on appelle les adultes « lourdement handicapés », personnes, selon l’article 46 de la loi du 30 juin 1975, « n’ayant pu acquérir un minimum d’autonomie et dont l’état nécessite une surveillance médicale et des soins constants ». Les « Maisons d’Accueil Spécialisées » ont été instituées juridiquement par le décret du 26 décembre 1978. La population des MAS regroupe majoritairement trois types de résidents : des déficients intellectuels profonds, des personnes atteintes de handicaps associés, des handicapés physiques à la suite d’accidents graves ou de maladies massivement invalidantes.
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[23]
Présentée sommairement dans Mendel, Prades, 2002 et sous un autre angle dans Prades, 2007.
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[24]
Selon les termes de la demande d’intervention, Lettre à l’ADRAP.
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[25]
Note sur la phase exploratoire, ADRAP (document interne).
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[26]
À cette même époque, nous avons commencé une autre intervention dans le même type d’établissement avec un groupe de résidents. L’ADRAP a beaucoup regretté l’interruption de cette intervention une année plus tard pour des raisons indépendantes de sa volonté, en particulier par ce qu’il se passait dans le groupe de résidents et par les effets sur les autres groupes.
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[27]
Pour des raisons propres à l’institution, l’intervention a dû être interrompue. Il a été demandé (personnel et résidents) qu’un intervenant de l’ADRAP puisse continuer à venir pour le groupe « Résidents », donc en dehors du dispositif, ce qui a été fait et continue à l’être depuis plusieurs années.
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[28]
Comme presque toujours, le prescrit supplante le réel : « Le Conseil pose le principe que la recommandation se situe en amont et que toute référence ou procédure découle de recommandations établies au préalable ». « La recommandation est centrale (…) ». Elle « constitue le socle de la validation », CNESM, Note d’orientation n° 2, 2006.
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[29]
Les Maisons d’Enfants à Caractère Social (MECS) sont des établissements privés, associatifs, financés par le Conseil Général (Département) qui fonctionnent en internat. Elles accueillent des mineurs (en général, garçons et filles) dont le placement a été ordonné par le Tribunal pour Enfants et/ou les services départementaux de Protection de l’enfance. Les enfants accueillis dans le cadre de mesures d’assistance éducative le sont à la suite d’une décision du juge des enfants. La capacité d’accueil varie suivant les établissements (en général de 12 à 50 enfants). La mission de ces établissements est la prise en charge globale de ces enfants en visant un retour en famille, l’orientation dans une famille d’accueil ou à terme dans un autre établissement. La durée de la prise en charge peut varier de quelques mois à plusieurs années.
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[30]
Présentée dans Prades, 2007.
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[31]
Lettre à l’ADRAP.
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[32]
La Maison d’enfants comprend trois groupes composés d’une trentaine d’enfants, adolescents et adolescentes. Ils ont été repris dans le DI. Par conséquent, ces trois groupes comprennent de six à dix participants suivant les séances et fonctionnent sous la forme du volontariat.
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[33]
Ce qui spécifie le rôle de l’intervenant (qui n’intervient pas sur le contenu des séances) contrairement à toutes les formes d’intervention psychosociologique proches de la recherche-action. Sur cette question, Prades, 2001.
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[34]
La communication écrite est généralement rédigée par un membre du groupe sous son contrôle sauf quand les personnes ne savent pas écrire. Le texte est parfois accompagné d’une note de l’intervenant qui rend compte du climat de la séance ou d’une question particulière : elle est soit diffusée à l’ensemble des participants au DI (avec la mention : « Note de l’intervenant ») soit seulement adressée aux membres du groupe d’intervenants.
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[35]
Le DI ne se substitue pas aux syndicats ou aux Comités d’Entreprise.
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[36]
Gérard Mendel, Jean-Luc Prades, Les méthodes de l’intervention psychosociologique, Paris, La Découverte, coll. Repères, Paris, 2002.
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[37]
Notons que, dans la logique du Dispositif, la place des enfants dans une MECS n’est pas celle des élèves dans une école (Rueff-Escoubès, 1997) puisque le temps des séances est pris dans le premier cas sur leur temps de loisirs.
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[38]
« On donnera le nom d’analyseur à ce qui permet de révéler la structure de l’institution, de la provoquer, de la forcer à parler » (Lourau, 1970).
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[39]
Nous avons déjà constaté ce même doute des adultes quant aux capacités créatrices des enfants, par exemple, dans « Le vouloir de création. Intervention ou recherche-action dans une école primaire », Prades, 2007.
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[40]
Ce cas de figure ne doit pas être confondu avec un autre mis à jour par la clinique sociopsychanalytique (que nous avons déjà évoqué plus haut) qui concerne le « recul » constaté des membres du groupe qui en viennent, contre toute attente, à nier les avancées et gains réels des séances précédentes. La SP l’interprète comme l’expression de la culpabilité des participants « à s’autoriser un pouvoir accru sur ce qu’ils font, c’est-à-dire, pour la psychanalyse, à se confronter comme « égaux » aux images de la parentalité intériorisées » (Bitan, Rueff-Escoubès, 1997). Voir, également, Prades, 2007 (Chapitre 3).
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[41]
« Le vouloir de création : un élan toujours sauvage (même quand il n’apparaît pas comme tel) en ce que, par sa nature propre, il violente ce qu’il touche, il transgresse les conventions, brise les cadres, ruine les modèles sur lesquels son vecteur (le sujet créateur) s’était d’abord appuyé, tue les pères que ces mêmes sujets avaient admirés. Il se situe hors loi, hors normes : il prend sa source hors sujet, hors inconscience, hors conscience. C’est ce qui subsiste de lui comme force non encore investie qui fait sa vérité (…) » (Mendel, 1998).
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[42]
Elle peut même, dans certains cas l’accroître (Michel, 2004).
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[43]
Objectivation par la tâche qui sépare de façon radicale l’intervention SP de la psychodynamique du travail où la « perlaboration » (moment crucial de l’intervention comme en psychanalyse) est le fruit de l’intersubjectivité des travailleurs et des chercheurs.
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[44]
Pour Winnicott comme pour Mendel, le « vouloir de création » est une force individuelle et on ne sait pas trop comment elle se conjugue avec la création collective. « Nous ne le savons pas avec précision. On peut toujours imaginer que, dans les groupes réunis par des affinités, sous l’effet dynamique de la concertation, se produisent des phénomènes d’élaboration collective identiques à ceux observés dans les groupes homogènes pour le mouvement d’appropriation de l’acte » (Mendel, 1998).
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[45]
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1964.
L’intervention sociopsychanalytique (SP), comme la psychanalyse, est avant tout affaire de parole. La concertation et la communication, deux volets essentiels du Dispositif Institutionnel (DI), s’appuient sur la verbalisation collective. Dès lors, une première question se pose quant à sa pertinence lorsque la parole des participants est affectée par l’âge ou le handicap, caractéristiques qui altèrent plus ou moins leur capacité à verbaliser. À cette question, nous avons été amenés à donner ailleurs une réponse positive.Autre question : si on considère que la souffrance est consubstantielle du fonctionnement des établissements sociaux et médico-sociaux (en raison de la nature de leur activité, des pathologies des personnes accueillies et de l’organisation actuelle du travail), quelle est l’efficience du dispositif dont nous parlons face à cette souffrance ?Par ailleurs, les groupes constitués d’« usagers » (pour employer le vocabulaire des travailleurs sociaux) sont précisément à la limite du DI qui concerne d’habitude principalement les personnes travaillant dans les établissements. C’est pourtant la particularité de ce texte que de s’intéresser à eux à la lumière du récit de trois interventions réalisées par le groupe ADRAP. Nous décrirons sommairement, dans un premier temps, cette forme d’intervention avant d’en montrer les spécificités d’application dans une Maison d’Enfants, dans une Maison de retraite et dans une institution médico-sociale. Notre hypothèse, quant à l’articulation entre souffrance et créativité, est que seule la mise en œuvre de dispositifs idoines permet de minorer les tendances lourdes annihilant les ressources des sujets, les ressources profondes de leur personnalité qui sont comme happées par un environnement peu propice à leur développement, étant entendu que contribuer à développer le potentiel des forces vives des sujets ne garantit pas mécaniquement la suppression de toute souffrance…
Date de mise en ligne : 25/07/2022
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