L’utilisation de la kétamine en psychiatrie : bilan et perspectives thérapeutiques
Aujourd’hui, la kétamine fait la une des médias pour des raisons qui dépassent largement son usage médical. Cette molécule anesthésique aux propriétés dissociatives est au cœur de débats scientifiques, cliniques et sociétaux. Tantôt remède miracle, tantôt décriée, on la retrouve dans les protocoles de traitement de la dépression, mais aussi dans le monde festif et les marchés noirs, le tout baignant dans l’illusion d’une résolution chimique rapide du mal-être existentiel. Face à ce paysage polarisé, il est utile de réinscrire la kétamine et ses nombreux usages dans une perspective plus large, à la fois historique, clinique et critique.
En 1932, Aldous Huxley publie Le Meilleur des mondes, une dystopie visionnaire où la souffrance humaine est régulée par une substance chimique, le soma, capable de neutraliser toute douleur existentielle. Une vingtaine d’années plus tard, le romancier britannique devient l’un des inspirateurs du mouvement psychédélique, expérimentant lui-même la mescaline et défendant l’usage de substances psychoactives pour explorer les profondeurs de l’âme humaine
. En 1956, le psychiatre Humphry Osmond forge, dans une correspondance avec Huxley, le terme « psychédélique » – du grec psyché (âme) et delos (révéler) – pour désigner ces substances qui « donnent accès à l’âme » (Mion, 2017).
Si le LSD, la mescaline et la psilocybine sont alors au cœur de cette effervescence psychonautique, une autre molécule synthétique va bientôt bousculer les consciences : la kétamine. Elle naît au sein des laboratoires Parke-Davis à Détroit et est présentée comme un dérivé plus sûr de la phencyclidine (PCP), substance synthétisée en 1956 puis abandonnée pour ses effets délirants. Les premiers essais sur l’homme ont lieu dès 1964, conduits par Edward Domino et Guenter Corssen (Li & Vlisides, 2016). Ils découvrent une forme « d’anesthésie dissociative », où le patient semble éveillé tout en étant anesthésié. Rapidement brevetée et commercialisée sous le nom de Kétalar, la kétamine s’impose dans les hôpitaux militaires américains, notamment pendant la guerre du Vietnam (Mercer, 2009 ; Mion, 2017). Son profil pharmacologique – facilité d’administration, stabilité hémodynamique, sécurité respiratoire – en fait « l’anesthésique de terrain par excellence » (Mion, 2017)…