Chapitre d’ouvrage

5. Le visage est un autre

Pages 167 à 215

Citer ce chapitre


  • Le Breton, D.
(1992). 5. Le visage est un autre. Des Visages : Essai d’anthropologie (p. 167-215). Éditions Métailié. https://shs.cairn.info/des-visages--9782864241362-page-167?lang=fr.

  • Le Breton, David.
« 5. Le visage est un autre ». Des Visages Essai d’anthropologie, Éditions Métailié, 1992. p.167-215. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/des-visages--9782864241362-page-167?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
1992. 5. Le visage est un autre. In : Des Visages Essai d’anthropologie. Paris : Éditions Métailié. Suites Sciences Humaines, p.167-215. URL : https://shs.cairn.info/des-visages--9782864241362-page-167?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Une expérience a montré d'ailleurs que mis face à une image distordue de leur propre visage, les acteurs le reconnaissent mal, et font parfois des erreurs considérables d'appréciation. Dans les mêmes conditions, ils identifient plus facilement le visage d'un étranger perçu quelques heures auparavant. Socialement révélatrices de la prégnance des représentations collectives les plus valorisées, les femmes tendent à s'identifier plutôt à un visage élancé et mince et les hommes à un visage robuste et large, cf. L. Schneiderman, « The estimation of one’s body traits », Journal of social psychology, 1956, n° 44, pp. 88-89.
  • [1]
    Michel Tournier, in Miroirs : autoportraits (photographies d'Édouard Boubat), Denoël, 1973, p. 8. Nous empruntons à cet ouvrage les commentaires qui suivent, faits par les écrivains à propos de photographies les représentant.
  • [1]
    L'une des rares réflexions positives, celle de René Barjavel : « J'aurai voulu être son fils. » Un exemple de regard positif sur soi, celui de Jacques Lacarrière : « Plus je regarde mon visage, plus je trouve qu'il me ressemble... d'autant plus que cette adéquation s'est faite fatalement avec les ans... Il aime la lumière, l'air, le vent, le soleil, la nuit étoilée, l'horizon. J'ai un visage de grand air, non de rat de bibliothèque. » J. Lacarrière, Sourates, Albin Michel, 1990, pp. 144-145.
  • [2]
    Michel Leiris, L'âge d'homme, Gallimard, 1939, p. 26.
  • [1]
    Dans Miroirs, nombre d'écrivains évaluent leur visage actuel au regard de celui d'autrefois. Ils se découvrent victimes d'une catastrophe intime, infiniment lente, où peu à peu leur « vrai » visage, le seul concevable à leurs yeux, aurait été anéanti. P. Gascar le dit de façon exemplaire : « Nous ne cessons, en quelque sorte, d'avoir dix-neuf ou vingt ans, encore qu'on ne puisse enfermer dans un chiffre l’âge que nous assumons pleinement. Le reste : les rides, le cheveux blancs, l'embonpoint, la raideur de l'arthrose, n'est que théâtre, docilité aux conventions. » (p. 94.)
  • [1]
    Cité par Pascal Bonafoux, Rembrandt, autoportrait, Skira, Genève, 1985, p. 127.
  • [1]
    Manès Sperber, Porteurs d'eau, Calmann-Levy, 1976, p. 9.
  • [1]
    Giuseppe Tomasi de Lampedusa, Le Guépard, Livre de poche, p. 336.
  • [2]
    Sigmund Freud, « L'inquiétante étrangeté », in Essais de psychanalyse appliquée,Gallimard, 1933, p. 204.
  • [1]
    Manès Sperber, op. cit., p. 9.
  • [1]
    Monique Linard et Irène Prax, Images vidéo, images de soi ou Narcisse au travail, Dunod, 1984, pp. 96-97.
  • [1]
    Le rôle de l'animateur est ici essentiel : « Ce qui fait l'efficacité de l'autoscopie fait aussi son danger. Il n'est pas évident que l'on doive pour “former” un individu, commencer par l’“autoscopie” en le livrant sans défense à des expériences (pour ne pas dire des expérimentations) sauvages et incontrôlées. La moindre des prudences voudrait que la caméra ne devienne le monopole d'aucun spécialiste, chacun dans le groupe filmant à tour de rôle et que les animateurs, par un entrainement préalable sur eux-mêmes, soient clairement avertis des dangers qu'elle présente pour l'intégrité de l'autre, ainsi que de leur responsabilité quant aux suites possibles de leurs observations. » (p. 54.) Telles sont pour M. Linard et I. Prax les conditions déontologiques de la pratique de l'autoscopie dans les groupes de formation.
  • [1]
    S. Tomkiewicz et J. Finder, « La dysmorphophobie de l'adolescent caractériel », Revue de neuropsychiatrie infantile, n° 15, 1967 ; « Problèmes de l'image du corps (dysmorphophobie) en foyer de semi-liberté », Bulletin de psychologie, n° 5-6, 1970-1971. Mais surtout, il faut lire S. Tomkiewicz, J. Finder, C. Martin, B. Zeiller, La prison, c'est dehors, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, Paris, 1979.
  • [1]
    Une extension très positive du photodrame a été réalisée par M. Kimelman sur une dizaine de patients hospitalisés en psychiatrie pour des troubles variés allant de l'autisme à la dépression. Cf. M. Kimelman, S. Tomkiewicz, B. Maffioli, « Le photodrame en institution psychiatrique. Réflexions sur l'image corporelle », L'Évolution Psychiatrique, 1983, 48, I, p. 75 sqq.
  • [2]
    Cf. David Le Breton, « Corps et anthropologie. De l'efficacité symbolique »,Diogène, n° 154, 1991.
  • [1]
    Cf. Une expérience de vidéo-exploration menée plusieurs semaines sur un groupe d'adolescents « socialement inadaptés », et souffrant de troubles de la personnalité, sous l'égide d'un éducateur qu'ils connaissent et d'une psychologue extérieure à l'établissement. Le contrat passé avec eux souligne que ni l'un ni l'autre ne filmerait, à moins qu'on ne leur demande expressément. Les adolescents disposent à loisir de la vidéo dans un espace transitionnel où nul n'est jugé. Après le désordre des premières séances, ces adolescents marginalisés, mal dans leurs peaux commencent à tenir compte de leur apparence. Ils portent sur leurs visages et leurs personnes des jugements plus favorables, soignent leurs mises (coiffure, etc.). En revanche, l'animateur craque, perd les défenses habituelles à son rôle, et se trouve livré sans relâche aux gros plans agressifs des jeunes. Confronté à une image de lui qu'il cherche à refouler (son âge, ses cheveux clairsemés, etc.), il n'en peut plus. Et l'expérience s'achève là, montrant avec brutalité les ambivalences de l'outil vidéo, cf. M. Linard et I. Prax, op. cit., pp. 110-161.
  • [1]
    Paul Abely, « Le signe du miroir dans les psychoses et plus spécialement dans la démence précoce », in J. Corraze, Images spéculaires du corps, Toulouse, Privat, 1980, pp. 203-213. Voir aussi la discussion menée par J. Corraze autour de ce symptôme, p. 40 sq. ; voir également à ce propos, André Delmas, « Le signe du miroir dans la démence précoce », Annales médico-psychologiques, 1929, n° 1, pp. 227-233.
  • [1]
    H. Hécaen, J. de Ajuriaguerra, Méconnaissances et hallucinations corporelles. Intégration et désintégration de la somatognosie, Paris, Masson, 1952, pp. 310-343.
  • [2]
    On trouve chez Maupassant une série de nouvelles illustrant dans un climat d'angoisse le thème du double sous des formes héautoscopiques : Lui (1883), Le horla(1886-1887), Un fou ? (1884), Qui sait ? (1890). Inspiration liée certainement à la progression ressentie par Maupassant de la paralysie générale qui devait l'emporter en 1893, à 43 ans. P. Sollier évoque à ce propos une hallucination héautoscopique vécue par Maupassant et rapportée à un ami : « Étant à sa table de travail, il lui sembla entendre la porte s'ouvrir. Son domestique avait l'ordre de ne jamais entrer pendant qu'il écrivait. Maupassant se retourna et ne fut pas peu surpris de voir entrer sa propre personne qui vint s'asseoir en face de lui, la tête dans la main, et se mit à dicter tout ce qu'il écrivait. Quand il eut fini, il se leva, l'hallucination cessa », P. Sollier, Les phénomènes d'héautoscopie, Paris, 1903.
  • [1]
    G. de Maupassant, Le Horla (seconde version). On retrouve la même image angoissée dans la première version de la nouvelle. La peur du double qui dévore le sujet est un thème récurrent de l’œuvre de Maupassant, dont on connaît par ailleurs le refus de se laisser photographier ou de laisser paraître une image de lui dans les journaux.
  • [2]
    Jacques Postel, « Les troubles de la reconnaissance spéculaire de soi au cours des démences tardives », in J. Corraze, Image spéculaire de soi, op. cit., pp. 215-271. Voir également J. de Ajuriaguerra, A. Rego, R. Tissot, « A propos de quelques conduites devant le miroir de sujets atteints de syndromes démentiels du grand âge »,Neuropsychologia, 1963, n° 1, pp. 59-74.
  • [1]
    Michel Guiomar, Principes d'une esthétique de la mort, Paris, José Corti, 1988, p. 289.
  • [1]
    Rappelons que pour Otto Rank, « le malheur du héros découle de sa nature égocentrique, de sa disposition au narcissisme... Dans la psychanalyse, on considère ces altérations comme un mécanisme de défense où l'individu se sépare d'une partie de son Moi contre lequel il se défend, auquel il voudrait échapper ». Le Moi se clive et projette ailleurs les pulsions refoulées, jusqu'au moment où elles deviennent plus fortes que les mécanismes de défense et envahissent le Moi du sujet, sous une forme persécutive. Nous n'aborderons pas ces points, judicieusement analysés par Otto Rank et qui débordent largement notre propos. Cf. Otto Rank, Don Juan et le double, Paris, Payot, 1973, p. 85.
  • [1]
    Un roman de Thomas Tryon (Le visage de l'autre, Livre de poche, 1973) adapté au cinéma par Robert Mulligan (L'autre, 1972) réunit toute la thématique du double avec l'originalité de l'inscrire dans la gémellité. Holland et Nils sont deux frères jumeaux d'une ressemblance presque absolue. Mais l'un est tout amour, tandis que l'autre est un criminel. L'un d'eux périt dans un accident, mais lequel ? Pour le jumeau survivant son frère est toujours là auprès de lui et il en épouse le caractère.
  • [1]
    Otto Rank, op. cit. ; J. Frazer, « Tabou ou les périls de l’âme », in Le rameau d'or, Paris, Laffont, 1981, p. 538 sqq. Le mythe de Narcisse est révélateur à ce propos.
  • [1]
    Anatole Le Braz, La légende de la mort chez les Bretons armoricains, Paris, Honoré Champion, 1928, t. 2, p. 172.
  • [1]
    Michel Tournier, La goutte d'or, Paris, Gallimard, 1986.
  • [1]
    Ben Maddow, Visages. Le portrait dans l'histoire de la photographie, Paris, Denoël, 1982, p. 120.
  • [1]
    Pierre Abraham, « Une figure, deux visages », La Nouvelle Revue Française, 1934.
  • [1]
    En ce qui concerne le rendu des sculptures ou des portraits peints, l'histoire de l'art retient des périodes différentes où alternent symétrie et dissymétrie du visage. Bien entendu, une œuvre dissymétrique témoigne de l'expressivité qui rayonne sur le visage humain. A l'inverse, une œuvre au rendu symétrique s'éloigne de l'homme, elle donne un aspect plus solennel au personnage représenté. Les figures qui se détachent par exemple sur les voutes des églises orthodoxes, fondées sur une symétrie rigoureuse et une épure du visage, donnent aux saints une dimension hiératique, une présence dont l'envoûtement est à la mesure de leur abstraction.
  • [2]
    Des travaux sur les mécanismes de la reconnaissance des visages se font jour en neuropsychologie ou en psychologie cognitive. Leur lecture laisse à l'anthropologue un sentiment partagé. D'une part, à cause de la subordination de l'analyse à des modèles biologiques qui conduisent à l'élimination pure et simple de tous les aspects symboliques et affectifs, aspects jugés sans doute peu scientifiques, mais sans lesquels la reconnaissance des visages ne se distingue guère de l'apprentissage des tables de multiplication ou des pages d'un annuaire. D'autre part, cette mise à l'écart amène à privilégier des expérimentations en laboratoire, coupées de l'existence réelle des hommes et de leurs préoccupations quotidiennes, elle achève de rendre ces travaux décevants et abstraits. Ces réserves posées, pour une mise en perspective de ces travaux, nous renvoyons à Raymond Bruyer, Les mécanismes de reconnaissance des visages, Grenoble, PUG, 1987.
  • [1]
    Ch. Bruneau, cité par Jean Renson, op. cit., p. 397.
  • [1]
    A. Young, D. Hay, H. Ellis, « The faces that launched a thousand slips : everyday difficulties and errors in recognizing people », British Journal of psychology, 76, pp. 495-523.
  • [1]
    Lewis Carroll, De l'autre côté du miroir, Paris, Aubier-Flammarion, 1971, pp. 167-168.
  • [1]
    A. Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, Paris, Seuil, 1959, pp. 117-118.
  • [2]
    Nous avons choisi ces proverbes dans l'ouvrage de F. Loux et de P. Richard,Sagesses du corps, op. cit., pp. 330-331.
  • [1]
    Evguénia Guinzbourg, Le vertige, Paris, Seuil, 1967, p. 301.
  • [1]
    Jacques Lacarrière, L'été grec, Une Grèce quotidienne de quatre mille ans, Paris, Plon, 1975, p. 52.
  • [1]
    Cf. Michel Tournier, Les météores, Paris, Gallimard, 1975.
  • [2]
    René Zazzo, Le paradoxe du jumeau, Paris, Stock, 1984.
  • [1]
    Walter Sangree, « La gémellité et le principe d'ambiguïté », L'homme, n° 3, 1971, p. 68.
  • [1]
    Alfred Adler, « Les Jumeaux sont rois », in L'homme, n° 1-2, 1973, t. 13, p. 176.

L'évidence du visage dissimule combien il échappe de toute part aux tentatives de le cerner, de le saisir, de fixer une fois pour toutes la fugace familiarité qu'il donne parfois à entrevoir. Le visage est probablement pour l'homme, pour l'homme occidental du moins, le premier motif d'étonnement, qu'il se regarde lui-même dans un miroir ou sur une photographie, ou qu'il cherche, dans l'amour par exemple, à comprendre les traits et le regard de l'autre.
Réfléchir sur la signification du visage dans une perspective anthropologique revient à aborder le mystère du corps sous son angle le plus insolite. De même que l'ambiguïté du corps humain est de se donner simultanément comme être et avoir, essence et attribut, le visage est l'homme, en même temps que celui-ci a un visage. L'homme est son corps, il est son visage. En même temps, il ne cesse de se sentir autre chose. Le dualisme qui oppose l'esprit au corps est né de cette ambiguïté, il fait du corps un avoir, un attribut de l'homme. De même le visage glisse aisément dans le registre de la possession. Si, pour l'homme qui s'interroge sur son identité, le fait de son enracinement à un corps apparaît à la façon d'un mystère, plus encore se dérobe le visage qu'il contemple dans le miroir et dont il voit la fragilité, les métamorphoses au fil du temps. Et de cet écart entre une image de soi, en partie inconsciente, stable au cours de la vie, et l'apparence donnée à voir, soumise au gré des circonstances, naît le sentiment de faire difficilement un, d'être écartelé entre l'être et l'avoir du visage et du corps ; déchiré entre l'évidence de la chair et le refus de la fragilité, du vieillissement et de l'acheminement progressif vers la mort…


Date de mise en ligne : 03/10/2016

Ce chapitre est en accès conditionnel

Cairn Pro Gestion - Ouvrages + Revues

380 € par an

10 000 ouvrages et 300 revues au cœur de votre métier
Déjà abonné(e) à Cairn Pro ? Membre d'une institution cliente ?