Le déprimé est-il masochiste ?
- Par Roland Chemama
Pages 174 à 179
Citer ce chapitre
- CHEMAMA, Roland,
- Chemama, Roland.
- Chemama, R.
Citer ce chapitre
- Chemama, R.
- Chemama, Roland.
- CHEMAMA, Roland,
Notes
-
[1]
On lira là-dessus l’article de Christiane Lacôte, « Avoir la grâce ou pas », dans Le trimestre psychanalytique, 1991, n° 3, Paris, publication de l’association freudienne, Les dépressions névrotiques. C. Lacôte affirme que si le sujet dépressif est rejeté, c’est fondamentalement de la grâce, celle « qu’un grand Autre subjectivé lui refuserait ». Cette analyse me paraît fort proche de celle que je développais plus haut, en indiquant sur quel fond religieux (une religion sans dieu) s’inscrit la dépression.
-
[2]
Toutes ces remarques n’ont pas seulement une valeur au niveau individuel. Au niveau collectif, dit Lacan, il y en a qui veulent sans doute être rejetés. Par exemple (dans le Séminaire XIV, La logique du fantasme, daté de 1966-1967) les Vietnamiens veulent être rejetés des bienfaits du capitalisme. Faudrait-il considérer qu’ils sont masochistes ? Ce serait soutenir nous-même la valeur de ces supposés bienfaits. En somme l’analyste qui pense qu’en tout temps et en tout lieu le sujet doit s’arranger pour trouver sa place dans le monde existant, avec ses coordonnées économiques et sociales, serait mal orienté politiquement. Pour Lacan on n’échappe pas à la politique. « L’inconscient, dit-il, c’est la politique. »
Le séminaire de Lacan date d’un moment où les Vietnamiens cherchent à se libérer de l’emprise américaine. L’histoire devait montrer que rejeter le type de bienfaits de l’exploitation capitaliste ne devait pas les mener à un sort beaucoup plus favorable. Mais il est difficile, dans notre monde, de rejeter, ou de se faire rejeter, de tous les bienfaits à la fois.
Cher ami
Vous vous sentez, me dites-vous, un peu perdu. Vous êtes tout prêt à vous intéresser à la modernité en général, et aux diverses pathologies qu’elle favorise, mais vous ne voudriez pas trop perdre de vue ce qui nous sert, en effet, de fil dans notre questionnement clinique, l’interrogation sur la dépression. Or le sujet dépressif vous paraît très différent de celui dont je vous parlais dans ma dernière lettre. Il ne prétend pas particulièrement avoir accès à un savoir. Et surtout, plutôt que trompé, il se sent exclu, rejeté.
Je trouve, cher ami, que la première partie de votre remarque est tout à fait juste. La dépression pose des questions spécifiques, et on ne peut la réduire à une réaction directe aux discours sociaux. Quant au trait clinique sur lequel vous voulez, visiblement, me faire venir, il me semble intéressant d’en discuter.
On rencontre souvent, en effet, l’idée que le sujet dépressif se sent exclu. L’expérience clinique le confirme chaque jour. Il est mal à l’aise partout, il dit qu’il n’a de place nulle part, qu’on ne l’aime pas, qu’on ne le remarque même pas. Et cela confirme ce qu’au fond il sait bien : qu’il ne vaut rien, qu’il n’est rien, qu’il n’existe pas.
Ce sentiment d’être rejeté se manifeste, bien sûr, dans le transfert. Le sujet dépressif reconnaît souvent son exigence impérieuse, totalitaire, d’amour. Il suppose qu’il sera rejeté pour cela, comme il a pu l’être, dans sa vie, pour des exigences du même ordre. Et il y a bien sûr un cercle : il demande d’autant plus d’amour qu’il se sent rejeté, et il craint d’autant plus de se faire rejeter que sa demande lui paraît exorbitante…
Date de mise en ligne : 01/04/2012
Ce chapitre est en accès conditionnel
Acheter cet ouvrage
15,99 €
Acheter ce chapitre
3,00 €