Commentaires en marge du programme du Parti ouvrier allemand
Pages 49 à 80
Citer ce chapitre
- MARX, Karl,
- DAYAN-HERZBRUN, Sonia
- et DUCANGE, Jean-Numa,
- Marx, Karl.,
- et al.
- Marx, K.,
- Dayan-Herzbrun, S.
- et Ducange, J.-N.
- K. Marx,
- Traduit de l’allemand par S. Dayan-Herzbrun
- et J. Ducange
https://doi.org/10.3917/edso.marx.2008.01.0049
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- Marx, K.,
- Dayan-Herzbrun, S.
- et Ducange, J.-N.
- K. Marx,
- Traduit de l’allemand par S. Dayan-Herzbrun
- et J. Ducange
- Marx, Karl.,
- et al.
- MARX, Karl,
- DAYAN-HERZBRUN, Sonia
- et DUCANGE, Jean-Numa,
https://doi.org/10.3917/edso.marx.2008.01.0049
Notes
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[1]
Les mots soulignés par Marx dans le manuscrit sont ici en italique.
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[2]
Nous avons choisi de traduire Ertrag der Arbeit, terme emprunté à Lassalle par les rédacteurs du programme de Gotha, tantôt par « ce que rapporte le travail », tantôt par « apport du travail ».
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[3]
« Conditions matérielles » est ici la traduction de « sachlichen Bedingungen ».
-
[4]
Les statuts de l’Association internationale des travailleurs, dont l’adresse, dans sa version allemande, avait été publiée par Marx en décembre 1864 dans le Sozial-Demokrat (Berlin), organe de l’ADAV, mentionnaient : « Considérant […] que l’assujettissement économique du travailleur aux détenteurs des moyens du travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude sous toutes ses formes : la misère sociale, l’avilissement intellectuel et la dépendance politique […]. », in Karl Marx, Œuvres. Économie, tome I, Gallimard, « La Pléiade », 1977, p. 469.
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[5]
Lassalle emploie effectivement cette notion (Arbeitsertrag) à laquelle il donne comme équivalent le terme de « production » (Produktion), par exemple dans sa Lettre ouverte (Reden und Schriften, Berlin, 1893, tome 2, p. 423. En français : Discours et pamphlets de Ferdinand Lassalle, V. Giard et E. Brière, Paris, 1903, p. 212, en ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr).
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[6]
Vieille formule socialiste attribuée à Louis Blanc. Dans son ouvrage L’Organisation du travail (1839), ce principe prévaut dans une société où les associations ouvrières, aidées par l’État, forment la base d’une nouvelle organisation économique. La signification de ce principe fut débattue dans le mouvement ouvrier. Voir par exemple Jules Guesde qui le critique avec virulence dans « Un vieux cliché », L’Égalité, 14 mai 1882. http://www.marxists.org/francais/guesde
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[7]
La question du droit est un point central de l’opposition théorique entre Marx et Lassalle (voir l’introduction). Il est étonnant que Marx se réfère ici aux socialistes français (et sans doute à l’idée de justice, centrale chez Proudhon) plutôt qu’à Hegel et surtout à Fichte, dont Lassalle se réclamait.
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[8]
Marx fait ici allusion aux formes diverses de socialismes, notam-ment françaises, dont les idées économiques sont jugées rétrogrades. Dans ce socialisme de « distribution », on peut citer Louis Blanc, que Marx avait critiqué avec vigueur à plusieurs reprises.
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[9]
Cette expression de « masse réactionnaire » n’a pas été employée par Lassalle lui-même, mais par son successeur de l’ADAV, Johann Baptist von Schweitzer dans une polémique avec le parti progressiste en 1865. Cette formule résume la stratégie refusant toute alliance avec ce parti. La vision de Lassalle lui-même était différente (voir annexe III, p. 89).
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[10]
Karl Marx, Œuvres, tome I, Gallimard, « La Pléiade », Paris, 1977, p. 469.
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[11]
Karl Marx, Manifeste du parti communiste, Live de poche, Paris, 2007, p. 19.
-
[12]
Allusion à Wilhelm Hasselmann.
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[13]
Cette « ligue internationale de la paix et de la liberté « fut fondée en 1867 par Charles Lemonnier, avec la participation de Giuseppe Garibaldi et de Victor Hugo. Elle tint jusqu’en 1879 un congrès chaque année, en Suisse. Résolument pacifiste, elle portait l’idée des États-Unis d’Europe. Marx la percevait comme un contrepoids à l’Internationale et la critiqua pour son refus de reconnaître la contradiction entre le capital et le travail comme l’antagonisme principal.
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[14]
Ce « parti » n’était pas un parti parlementaire mais un regroupement de libre-échangistes visant à influencer les différents partis politiques. Ils élaborèrent dans les années 1840 leur programme de réformes qui connut son essor à la fin des années 1850 dans le Congrès des économistes allemands (Kongresses der deutschen Volkswirte).
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[15]
Cette expression ne se retrouve pas telle quelle dans leur programme (Programm für die Vereinigung deutscher Freihändler, cité dans MEGA, p. 550). Cependant, on y trouve la formule suivante, proche de l’idée évoquée par Marx : l’objectif est que « les libre-échangistes de tous les pays se sentent solidaires, pas seulement comme adversaires des barrières protectionnistes, mais aussi comme combattant pour une société libre (für eine freie Gesellschaft) ».
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[16]
Le journal Norddeutsche Allgemeine Zeitung, fondé en 1861 (paru sous ce nom jusqu’en 1918), est alors un des principaux organes de presse favorables à Bismarck.
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[17]
Voir annexe III, p. 90.
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[18]
Dans sa Lettre ouverte, Lassalle écrit, en effet, que cette loi a été « découverte et établie » par l’économie politique classique et libérale, et il s’appuie sur elle seulement pour démontrer la nécessité de l’action politique.
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[19]
Marx cite ici la sixième strophe du poème de Goethe Das Göttliche (« Le Divin ») : « Nach ewigen, ehrnen, Großen Gesetzen, Müssen wir alle Unseres Daseins Kreise vollenden », que l’on pourrait traduire par « Tous, nous devons accomplir le cycle de notre existence en suivant de grandes lois, des lois éternelles, des lois d’airain ». Mais l’homme, dit la suite du poème, peut seul accomplir l’impossible : décider, choisir, juger…
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[20]
F.-A. Lange, Die Arbeiterfrage in ihrer Bedeutung für Gegenwart und Zukunft, Duisburg, 1865. Dans cet ouvrage, Lange défend les coopératives de production, moyen selon lui d’émancipation de la classe ouvrière.
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[21]
Philippe-Joseph-Benjamin Buchez fut l’un des fondateurs d’un socialisme d’inspiration chrétienne (autour du journal L’Atelier, organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers) et de coopératives de production ; il se différencie de Louis Blanc en n’accordant pas un rôle prédominant à l’État dans le rôle de l’organisation du travail. En 1848, le courant représenté par Buchez a contribué à être une caution de la répression en soutenant les républicains modérés, ce qui explique les condamnations ultérieures. Le jugement expéditif de Marx ne rend néanmoins pas compte de l’importance de ce courant dans le socialisme français. Pour des textes de L’Atelier, voir Alain Faure et Jacques Rancière, La Parole ouvrière. 1830-1851, 10/18, Paris, 1976, p. 226-253 (rééd. La Fabrique, 2007, p. 168-188).
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[22]
Cette idée d’une « essence » de l’État qui ne pourrait se réaliser que grâce à la suprématie de la classe ouvrière est au cœur de la pensée politique de Ferdinand Lassalle. Il l’exprime aussi bien dans ses textes théoriques que dans les discours et pamphlets de sa période d’agitation.
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[23]
Il s’agit de Napoléon III. Sous la monarchie de Juillet, les socialistes réclamaient la République (comme le Libérateur de Blanqui) ; à partir du début des années 1860, les revendications républicaines prennent de l’ampleur en opposition au Second Empire.
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[24]
L’emploi du mot « honnête » (ehrlich) n’est pas anodin. Le SDAP utilisait cet épithète depuis la fondation de son parti : en 1869, ils s’adressèrent à « chaque social-démocrate honnête » (jeden ehrlichen Sozial-demokraten) par opposition à la politique malhonnête de l’ADAV (unehrliche Politik). MEGA, p. 552.
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[25]
En 1848 fut fondée la Liverpool Financial Reform Association, longtemps présidée par Robertson Gladstone. Son objectif était, en 1851, de « Défendre l’adoption d’un sytème simple et juste de taxation directe, équitablement prélevé sur la propriété et les revenus, au lieu des taxes actuelles inégales, complexes et prélevées à grands frais sur les produits de base » (Tracts of the Liverpool Financial Reform Association, Liverpool, 1857, p. 7) MEGA, Apparat, p. 553.
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[26]
Il s’agit de l’article 20 des actes de la Constitution de l’État prussien du 31 janvier 1850 qui déclare : « La science et son enseignement est libre », en allemand, « Die Wissenschaft und ihre Lehre ist frei » : Gesetz-Sammlung für die Königlichen Preussischen Staaten, 1850, Nr. 3. MEGA, Apparat, p. 553.
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[27]
« Combat pour la civilisation » mené par Bismarck entre 1871 et 1878 pour lutter contre le Zentrum (centre), le parti catholique supposé être une menace pour l’unité de l’Empire. Ces mesures touchant à l’éducation et à l’indépendance du clergé renforcèrent les catholiques.
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[28]
« J’ai dit et j’ai sauvé mon âme. » On a le plus souvent vu là une citation du prophète Ézéchiel : « Si toi, dit Dieu à Ézéchiel, tu as averti le méchant au sujet de sa conduite, pour qu’il y renonce, tandis que lui ne renonce pas à sa conduite, lui périra par son péché, et toi, tu auras libéré ton âme » (Ancien Testament, Ézéchiel, XXXIII, 9).
I
1 1. « Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation, et comme [1] il n’y a de travail utile possible que dans la société et par la société, tous les membres de la société peuvent bénéficier par droit égal à l’intégralité de l’apport du travail. »
2 Première partie du paragraphe : « Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation ».
3 Le travail n’est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d’usage (et ce sont bien elles qui constituent de fait la richesse ?) que le travail, qui n’est lui-même que l’expression d’une force naturelle, la force de travail humaine.
4 Cette phrase relève du b.a.-ba, et elle n’est exacte que dans la mesure où l’on sous-entend que le travail s’effectue avec les objets et les moyens appropriés. Mais un programme socialiste ne doit pas permettre à ce type de rhétorique bourgeoise de passer sous silence les conditions qui, seules, lui donnent sens. Ce n’est que dans la mesure où l’être humain se comporte dès l’abord comme propriétaire de la nature, source première de tous les moyens et de tous les objets du travail, ce n’est que s’il se comporte comme si elle lui appartenait, que son travail devient la source des valeurs d’usage, et donc également de la richesse. Les bourgeois ont d’excellentes raisons d’attribuer au travail une puissance de création surnaturelle ; car c’est précisément du fait que le travail dépend de la nature que l’être humain, qui ne possède d’autre propriété que sa force de travail, est nécessairement dans toute société et dans toute culture esclave des autres hommes qui se seront faits les possesseurs des conditions objectives du travail. Il ne peut travailler qu’avec leur permission, et donc il ne peut vivre qu’avec leur permission.
5 Mais laissons aller cette proposition, ou plutôt laissons la clopiner. Quelle conclusion devrait-on en attendre ? Évidemment celle-ci :
6 « Puisque le travail est la source de toute richesse, nul dans la société ne peut s’approprier de richesse qui ne soit un produit du travail. Si on ne travaille pas soi-même, on vit du travail d’autrui, et on acquiert jusqu’à sa culture au prix du travail d’autrui. »
7 Au lieu de cela, les mots chevilles et comme introduisent une seconde proposition, de façon à tirer de la seconde, et non de la première, la conséquence finale.
8 Deuxième partie du paragraphe : « Le travail utile n’est possible que dans la société et par la société ».
9 D’après la première proposition, le travail était la source de toute richesse et de toute civilisation, donc pas non plus de société possible sans travail. Et voilà que nous apprenons, au contraire, qu’il n’y a pas de travail « utile » possible sans société.
10 On aurait pu dire tout aussi bien que c’est dans la société qu’un travail inutile et même nuisible pour la collectivité peut devenir une branche d’industrie, que c’est seulement dans la société qu’on peut vivre de l’oisiveté, etc., etc., en bref recopier tout Rousseau.
11 Et qu’est-ce qu’un travail « utile » ? Ce ne peut être que le travail qui produit l’effet utile visé. Un sauvage – et l’homme est un sauvage après qu’il a cessé d’être un singe – qui abat une bête d’un coup de pierre, qui récolte des fruits, etc., accomplit un travail « utile ».
12 Troisièmement, la conclusion : « Et parce que le travail utile n’est possible que dans et par la société, ce que rapporte le travail [2] appartient intégralement, par droit égal, à tous les membres de la société. »
13 Belle conclusion ! Si le travail utile n’est possible que dans et par la société, le produit du travail appartient à la société – et au travailleur individuel il ne revient que ce qui n’est pas nécessaire au maintien de la société comme « condition » du travail.
14 En fait, à chaque époque, cette proposition a été mise en avant par les champions de l’ordre social existant. Viennent d’abord les prétentions du gouvernement avec tout ce qui s’y rattache, car le gouvernement est l’organe social chargé du maintien de l’ordre social ; puis viennent les prétentions des diverses sortes de propriété privée, car les diverses sortes de propriété privée sont les bases de la société, etc. On voit qu’on peut tourner ce type de phrases creuses dans tous les sens.
15 Il n’y a de lien logique entre la première et la seconde partie du paragraphe que dans la version suivante :
16 « Le travail n’est la source de la richesse et de la civilisation qu’en tant qu’il est un travail social » ou, ce qui revient au même, « s’il s’accomplit dans et par la société ».
17 Cette proposition est incontestablement exacte, car si le travail isolé (à supposer que ses conditions matérielles [3] soient réalisées) peut produire les valeurs d’usage, il ne peut produire ni richesse ni civilisation.
18 Mais l’autre proposition est tout aussi incontestable :
19 « Au fur et à mesure que le travail se socialise en se développant et devient ainsi source de richesse et de civilisation, c’est la pauvreté et l’ensauvagement qui vont se développant chez le travailleur, la richesse et la civilisation étant du côté du non-travailleur. »
20 Telle est la loi de toute l’histoire jusqu’à nos jours. Il fallait donc, au lieu de faire des phrases générales sur « le travail » et « la société », mettre en évidence la manière dont, dans la société capitaliste actuelle, sont finalement créées les conditions matérielles et autres qui donnent aux travailleurs la capacité de rompre avec cette malédiction historique et les y contraignent.
21 Mais en fait tout ce paragraphe, qui manque autant de style que de contenu, n’est là que pour qu’on puisse inscrire comme mot d’ordre en haut du drapeau du parti la formule lassallienne du « produit intégral du travail ». Je reviendrai plus loin sur le « produit du travail », le « droit égal », etc., car la même chose reparaît sous une forme un peu différente.
22 2. « Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole de la classe capitaliste ; la dépendance qui en résulte pour la classe ouvrière est la source de la misère et de l’asservissement sous toutes ses formes ».
23 La phrase, empruntée aux statuts de l’Internationale [4], est fausse sous cette forme « améliorée ».
24 Dans la société actuelle, les moyens de travail sont le monopole des propriétaires fonciers (le monopole de la propriété foncière est même la base du monopole capitaliste) et des capitalistes. Dans le passage en question, les statuts de l’Internationale ne nomment ni l’une ni l’autre classe monopoliste. Ils parlent de « monopole des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de la vie ». La précision « sources de la vie » montre suffisamment que la terre et le sol sont compris dans les moyens de travail.
25 On a introduit cette rectification parce que Lassalle, pour des raisons que tout le monde connaît aujourd’hui, attaquait seulement la classe capitaliste, et non les propriétaires fonciers. En Angleterre, le capitaliste n’est, la plupart du temps, même pas propriétaire du sol sur lequel est bâtie sa fabrique.
26 3. « L’émancipation du travail exige d’élever les moyens de travail au statut de bien commun de la société, et de régler l’ensemble du travail sur un mode coopératif, avec répartition équitable de l’apport du travail. »
27 « Élever les moyens de travail au statut de bien commun ! » cela veut certainement dire « transformer en bien commun ». Mais ceci seulement en passant.
28 Qu’est-ce que l’« apport du travail » ? Ce que produit le travail ou bien sa valeur ? Et dans ce dernier cas, s’agit-il de la valeur totale du produit ou seulement de la fraction de valeur que le travail a ajouté à la valeur des moyens de production utilisés ?
29 « Apport du travail » est une notion floue que Lassalle a mise à la place de concepts économiques précis. [5]
30 Qu’est qu’une répartition « équitable » ?
31 Les bourgeois ne soutiennent-ils pas que la répartition actuelle est « équitable » ? Et n’est-elle pas effectivement, sur la base du mode de production actuel, la seule répartition « équitable » ? Les rapports économiques sont-ils réglés par des concepts juridiques ou au contraire est-ce que ce ne sont pas les rapports juridiques qui naissent des rapports économiques ? Les adeptes des sectes socialistes n’ont-ils pas également les représentations les plus diverses de ce qu’est une répartition « équitable » ?
32 Pour savoir ce qu’il faut, dans ce cas, se représenter sous l’expression creuse « répartition équitable », il faut la mettre en regard avec le premier paragraphe. L’expression suppose une société où « les moyens de travail sont un bien commun et le travail collectif est régulé de façon communautaire » ; dans le premier paragraphe, nous voyons que « tous les membres de la société ont également droit à l’intégralité du produit du travail ».
33 « Tous les membres de la société » ? Même ceux qui ne travaillent pas ? Que devient alors « l’intégralité du produit du travail » ? Les seuls membres de la société qui travaillent ? Que devient alors le « droit égal » de tous les membres de la société ?
34 Mais « tous les membres de la société » et le « droit égal » ne sont à l’évidence que des façons de parler. Le fond consiste en ceci que, dans cette société communiste, chaque travailleur doit recevoir, à la mode lassallienne, l’« apport intégral du travail ».
35 Si nous prenons les termes « apport du travail » au sens de « produit du travail », alors l’apport coopératif du travail est la totalité de ce qui est produit en société.
36 Il faudra en défalquer :
37 Premièrement : ce qui couvre le remplacement des moyens de production utilisés ;
38 Deuxièmement : une fraction supplémentaire pour étendre la production ;
39 Troisièmement : un fond de réserve ou d’assurance contre les accidents ; les perturbations dues à des phénomènes naturels, etc.
40 Ces défalcations sur le « produit intégral du travail » sont une nécessité économique, et leur importance doit être estimée en fonction des moyens et des forces présentes. On peut les calculer partiellement grâce au calcul des probabilités, mais en aucune façon sur la base de la justice.
41 Reste l’autre partie du produit total qui est destinée à servir de moyen de consommation.
42 Mais avant de procéder à la répartition individuelle, il faut encore retrancher :
43 Premièrement : les frais généraux de gestion qui ne relèvent pas directement de la production.
44 Cette partie-là se trouve d’emblée considérablement réduite par rapport à ce qui se passe dans la société actuelle, et elle diminue à mesure que se développe la société nouvelle.
45 Deuxièmement : ce qui est destiné à la satisfaction des besoins de la communauté, comme les écoles, les institutions sanitaires, etc.
46 Cette fraction gagne d’emblée en importance par rapport à ce qui se passe dans la société actuelle, et cette importance s’accroît à mesure que se développe la société nouvelle.
47 Troisièmement : le fonds pour ceux qui ne sont pas en mesure de travailler, etc., en bref ce qui relève aujourd’hui de l’assistance officielle aux pauvres.
48 Ce n’est qu’après cela qu’on peut en venir à la seule « répartition » que le programme, sous l’influence lassallienne, envisage de façon bornée, c’est-à-dire à cette partie des moyens de consommation qui est répartie entre les individus producteurs de la collectivité.
49 L’« apport intégral du travail » s’est d’ores et déjà insidieusement transformé en apport réduit, bien que ce qui est enlevé au producteur en sa qualité d’individu lui revienne directement ou indirectement en sa qualité de membre de la société.
50 On voit se désintégrer l’expression « apport du travail », comme on a déjà vu se désintégrer l’expression « apport intégral du travail ».
51 Au sein d’une société de forme coopérative fondée sur la possession commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits ; de même, le travail fourni pour obtenir les produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle qu’ils possèdent, puisque maintenant, au contraire de ce qui se passe dans la société capitaliste, les travaux individuels existent de façon immédiate, et non plus détournée, comme composantes de la totalité du travail. L’expression : « apport du travail », condamnable, même dans les conditions présentes, à cause de son ambiguïté, perd ainsi tout sens.
52 Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société communiste, non pas telle qu’elle s’est développée à partir de ses propres fondements, mais au contraire telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste ; elle porte encore les taches de naissance de la vieille société du sein de laquelle elle est sortie, à tous égards, économiques, moraux, intellectuels.
53 Ainsi, chaque producteur pris séparément reçoit en retour – une fois les défalcations faites – exactement ce qu’il lui donne. Ce qu’il lui a donné, c’est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail consiste en la somme des heures individuelles de travail. Le temps de travail individuel du producteur pris séparément est la partie de la journée sociale de travail qu’il a fournie, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société une attestation disant qu’il a fourni tant et tant de travail (après décompte du travail effectué pour les fonds communautaires) et, avec cette attestation, il retire aux stocks sociaux de moyens de consommation l’équivalent de ce que coûte sa quantité de travail. Le quantum de travail qu’il a donné à la société sous une forme, il le reçoit en retour de la société sous une autre forme.
54 À l’évidence règne ici le même principe que celui qui règle l’échange des marchandises, pour autant qu’il est échange de valeurs égales. Le contenu et la forme sont changés puisque, les circonstances ayant changé, nul ne peut donner autre chose que son travail, et que, d’un autre côté, rien ne peut devenir la propriété de l’homme pris isolément que les moyens individuels de consommation. Mais, en ce qui concerne le partage de ces derniers entre les producteurs isolés, règne le même principe que dans l’échange de marchandises équivalentes ; on échange une quantité de travail sous une forme contre la même quantité sous une autre forme.
55 Le droit égal reste donc toujours dans son principe le droit bourgeois, bien que principe et pratique ne soient plus en conflit, tandis qu’aujourd’hui, pour l’échange de marchandises, l’échange d’équivalents n’existe qu’en moyenne, et non dans le cas individuel.
56 En dépit de ce progrès, ce droit égal reste toujours grevé d’une limite bourgeoise. Le droit des producteurs est proportionnel au travail qu’il a fourni ; l’égalité consiste en ce que l’on utilise le même étalon, le travail. Mais comme l’un est supérieur à l’autre physiquement ou intellectuellement, dans le même temps il fournit davantage de travail, ou bien il peut travailler plus longtemps ; et pour que le travail puisse servir de mesure, il faut déterminer son étendue ou son intensité ; sinon il cesserait d’être unité de mesure. Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal. Il ne reconnaît aucune différence de classe, parce que tout homme n’est qu’un travailleur comme un autre, mais il reconnaît tacitement l’inégalité des dons individuels, et par suite de la productivité du travailleur comme autant des privilèges naturels. De ce fait, comme tout droit, c’est dans son contenu un droit de l’inégalité. Le droit, par sa nature, ne peut consister qu’en l’application d’une même unité de mesure. Mais les individus inégaux (et ce ne seraient pas des individus différents s’ils n’étaient pas inégaux) ne sont mesurables d’après un étalon commun qu’autant qu’on les considère d’un même point de vue, qu’on ne les saisit que sous un aspect déterminé. Par exemple, dans le cas présent, cela signifie qu’on ne les considère que comme travailleurs, qu’on ne voit rien de plus en eux, qu’on fait abstraction de tout le reste.
57 De plus : un ouvrier est marié, l’autre pas ; l’un a plus d’enfants que l’autre, etc., etc. À égalité de travail fourni et donc à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit de fait plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc. Pour éviter tous ces dysfonctionnements, le droit, au lieu d’être égal, devrait bien plus être inégal.
58 Mais ces dysfonctionnements sont inévitables dans la première phase de la société communiste, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste après un long et douloureux enfantement. Le droit ne peut jamais être plus élevé que l’organisation économique et que le développement civilisationnel qui y correspond.
59 Dans une phase supérieure de la société communiste, quand aura disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, et avec elle l’opposition entre travail intellectuel et travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais sera devenu le premier besoin vital ; quand avec le développement des individus à tous égards, leurs forces productives se seront également accrues et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l’horizon borné du droit bourgeois pourra être entièrement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! » [6]
60 Je me suis particulièrement étendu sur l’« apport intégral » d’un côté, sur le « droit égal », la « répartition équitable » de l’autre, afin de montrer l’ignominie que l’on commet quand, d’une part, on veut imposer en guise de dogmes à notre parti des représentations qui ont eu du sens à une certaine époque, mais qui sont devenues un vieux fatras de mots. Ignominie quand, d’autre part, on déforme la conception réaliste enseignée avec tant d’effort au parti mais maintenant enracinée en lui, en reprenant avec l’idéologie juridique [7] et le reste les bobards familiers aux démocrates et aux socialistes français.
61 À part ce que je viens de développer, c’était de toute façon une erreur de faire tant de cas de ce que l’on nomme la répartition, et de mettre l’accent sur elle.
62 La répartition des moyens de consommation n’est jamais que la conséquence de la répartition des conditions de production elles-mêmes. Mais cette répartition est elle-même un caractère du mode de production. Le mode de production capitaliste, par exemple, consiste en ceci que les conditions objectives de production sont attribuées aux non-travailleurs sous la forme de la propriété du capital et du sol, tandis que la masse n’est propriétaire que de sa condition personnelle de production, la force de travail. Si les éléments de la production sont répartis de cette façon, la répartition actuelle des moyens de consommation en résulte d’elle-même. Si les conditions concrètes de la production sont la propriété collective des travailleurs eux-mêmes, s’ensuit de même une répartition des moyens de consommation différente de celle d’aujourd’hui. Le socialisme vulgaire [8] (et à travers lui une partie des démocrates) a hérité des économistes bourgeois l’habitude de considérer et de traiter la distribution comme quelque chose d’indépendant du mode de production, et ainsi de représenter le socialisme comme tournant essentiellement autour de la distribution. Maintenant que l’on a depuis longtemps mis en lumière les véritables rapports, pourquoi revenir en arrière ?
63 4. « L’émancipation du travail doit être l’œuvre de la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire. [9] »
64 La première strophe provient du préambule des statuts de l’Internationale, mais « en mieux ». Car le préambule dit : « L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » [10] ; ici, au contraire, c’est « la classe des travailleurs » qui doit émanciper, quoi, le « travail ». Comprenne qui pourra.
65 En compensation, on trouve l’antistrophe lassallienne de la plus belle eau :
66 « La (classe ouvrière) en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu’une masse réactionnaire. »
67 Dans le Manifeste communiste, il est dit :
68 « De toutes les classes qui aujourd’hui s’opposent à la bourgeoisie, seul le prolétariat est une classe véritablement révolutionnaire. Avec la grande industrie, les autres classes périclitent et sombrent, le prolétariat, lui, en est le produit le plus authentique. » [11]
69 La bourgeoisie est ici conçue comme une classe révolutionnaire – comme porteuse de la grande industrie – en regard des féodaux et des classes moyennes, qui voudraient maintenir toutes les positions sociales qui sont des formations des modes de production dépassés. Féodaux et classes moyennes ne forment donc pas avec la bourgeoisie une même masse réactionnaire.
70 D’autre part, le prolétariat est révolutionnaire vis-à-vis de la bourgeoisie, parce que, ayant lui-même grandi sur le sol de la grande industrie, il aspire à retirer à la production le caractère capitaliste que la bourgeoisie cherche à éterniser. Mais le Manifeste ajoute que : « les classes moyennes […] (deviennent) révolutionnaires au regard de l’imminence de leur passage au prolétariat ».
71 De ce point de vue, c’est donc une absurdité de plus que de faire des classes moyennes « avec la bourgeoisie » et par-dessus le marché avec les féodaux « une même masse réactionnaire » face à la classe ouvrière.
72 Lors des dernières élections, a-t-on crié aux artisans, aux petits industriels, etc., et aux paysans : « vis-à-vis de nous, vous ne formez, avec les bourgeois et les féodaux, qu’une seule masse réactionnaire » ?
73 Lassalle connaissait le Manifeste communiste par cœur, de même que ses fidèles savent par cœur les saintes écritures qu’il a publiées. S’il le falsifiait si grossièrement, ce n’était que pour faire paraître attrayante son alliance contre la bourgeoisie avec les adversaires absolutistes et féodaux de celle-ci.
74 Dans le paragraphe ci-dessus, sa maxime est d’ailleurs bien tirée par les cheveux, sans aucun rapport avec la citation déformée des statuts de l’Internationale. Il s’agit donc ici simplement d’une impertinence, et elle ne peut nullement déplaire à M. Bismarck. C’est une de ces grossièretés bien fignolées comme il en vient de chez le Marat berlinois [12].
75 5. « La classe ouvrière travaille à son émancipation tout d’abord dans le cadre de l’État national actuel, sachant bien que le résultat nécessaire de son effort, qui est commun aux ouvriers de tous les pays civilisés, sera la fraternisation internationale des peuples. »
76 Contrairement au Manifeste communiste et à tout le socialisme antérieur, Lassalle avait conçu le mouvement ouvrier du point de vue le plus étroitement national. On le suit là-dessus – et ce après l’action de l’Internationale !
77 Il va absolument de soi que, pour pouvoir ne serait-ce que lutter, la classe ouvrière doit s’organiser chez elle en tant que classe, et que le territoire immédiat du combat est son pays. C’est dans cette mesure que la lutte de classes est nationale, non dans son contenu, mais, comme le dit le Manifeste communiste, dans sa forme.
78 Mais le « cadre de l’État national actuel », par exemple l’Empire allemand, entre lui-même économiquement dans le « cadre du marché mondial », et politiquement dans le « cadre du système des États ». Le premier commerçant venu sait que le commerce allemand est aussi un commerce extérieur, et la grandeur de M. Bismarck réside précisément dans la façon de faire de sa politique internationale.
79 Et à quoi le Parti ouvrier allemand réduit-il son internationalisme ? À la conscience que le résultat de son effort sera « la fraternisation internationale des peuples » – une expression empruntée à la Ligue de la paix et de la liberté [13], ligue bourgeoise qui est censée passer pour l’équivalent de la fraternisation internationale des classes ouvrières dans leur lutte commune contre les classes dominantes et leurs gouvernements. Donc, des fonctions internationales de la classe ouvrière allemande, pas un mot ! Et c’est ainsi qu’elle doit tenir tête à sa propre bourgeoisie fraternisant déjà contre elle avec les bourgeois de tous les autres pays, et à la politique de conspiration internationale de M. Bismarck !
80 En fait, la profession de foi internationaliste du programme est encore infiniment au-dessous de celle du parti du libre-échange [14]. Celui-ci affirme aussi que le résultat de ses efforts est « la fraternisation internationale des peuples » [15]. Mais lui fait quelque chose pour que le commerce devienne international, et il ne se contente nullement de la conscience – que chaque peuple chez lui fait du commerce.
81 L’activité internationale des classes ouvrières ne dépend en aucune façon de l’existence de l’Association internationale des travailleurs. Celle-ci fut seulement la première tentative de doter cette activité d’un organe central ; tentative qui, par l’impulsion qu’elle a donnée, a eu un succès durable, mais qui, dans sa première forme historique, ne pouvait survivre longtemps à la chute de la Commune de Paris.
82 Le Norddeutsche [16] de Bismarck avait tout à fait raison quand, à la satisfaction de son maître, il annonçait que le Parti ouvrier allemand avait, dans son nouveau programme, abjuré l’internationalisme.
II
83 « Partant de ces principes, le Parti ouvrier allemand aspire, par tous les moyens légaux, à l’État libre – et – à la société socialiste ; à l’abolition du système salarié avec la loi d’airain des salaires [17] – et – de l’exploitation sous toutes ses formes ; à l’élimination de toute inégalité sociale et politique. »
84 Je reviendrai plus tard sur l’État « libre ».
85 Ainsi, à l’avenir, le Parti ouvrier allemand devra croire à la « loi d’airain » des salaires de Lassalle ! Pour qu’elle ne soit pas perdue, on commet la sottise de parler d’« abolition du système salarié (il faudrait dire : système du salariat) avec la loi d’airain des salaires ». Si j’abolis le salariat, je supprime naturellement aussi ses lois, qu’elles soient d’« airain » ou d’éponge. Mais le combat de Lassalle contre le salariat tourne presque entièrement autour de cette prétendue loi. Pour prouver la victoire de la secte lassallienne, il faut que le système salarié soit aboli « avec la loi d’airain », et pas sans elle.
86 De la « loi d’airain » des salaires, on sait que rien n’appartient à Lassalle [18], si ce n’est les mots empruntés à Goethe de « grandes lois, lois éternelles, lois d’airain » [19]. Le mot d’airain est le signe de reconnaissance de ses croyants de stricte obédience. Mais si j’admets la loi avec l’estampille de Lassalle, dans l’acception où il la prend, je dois aussi en admettre le fondement. Et quel est-t-il ? Comme Lange le montrait peu après la mort de Lassalle : la théorie malthusienne de la population (prêchée par Lange lui-même [20]). Si cette théorie est exacte, alors je ne peux pas abolir la loi, dussé-je abolir cent fois le salariat, parce que la loi ne régit pas seulement le système du salariat, mais tout système social. C’est justement en s’appuyant là-dessus que, depuis cinquante ans et plus, les économistes ont démontré que le socialisme ne peut supprimer la misère fondée en nature, mais qu’il ne peut que la généraliser, la répartir simultanément sur toute la surface de la société !
87 Mais tout cela n’est pas le principal. Abstraction faite de la fausse version lassallienne de cette loi, le recul véritablement révoltant consiste en ceci :
88 Depuis la mort de Lassalle, la vision scientifique suivante a fait son chemin dans notre parti : le salaire du travail n’est pas ce qu’il paraît être, à savoir la valeur, ou plutôt le prix du travail, mais seulement une forme masquée de la valeur, ou du prix de la force de travail. Par là, toute la conception bourgeoise du salaire du travail qui avait cours jusqu’ici et en même temps toute la critique dirigée contre elle étaient mises au rebut une fois pour toutes, et il était clairement établi que le travailleur salarié n’a la permission de travailler que pour assurer sa propre vie, c’est-à-dire pour vivre, dans la mesure où il travaille gratuitement pendant un certain temps pour les capitalistes (et donc également pour ceux qui consomment leur part de la plus-value). Il était aussi établi que tout le système capitaliste de production tourne autour de l’extension de ce travail gratuit à travers la prolongation de la journée de travail ou à travers le développement de la productivité, c’est-à-dire une plus grande tension de la force de travail, etc. ; qu’ainsi le système du travail salarié est un système d’esclavage, d’autant plus dur que se développent les forces sociales productives du travail, que le travailleur reçoive une rémunération meilleure ou pire. Et maintenant que cette vision pénètre de plus en plus notre parti, on en revient au dogme de Lassalle, alors qu’on devait bien savoir que Lassalle ne savait pas ce qu’était le salaire, et qu’à la suite des économistes bourgeois, il prenait l’apparence pour l’essence de la chose.
89 C’est somme si, chez des esclaves qui, ayant enfin pénétré le secret de l’esclavage, sont entrés en rébellion, l’un d’eux, empêtré dans des conceptions surannées, inscrivait au programme de la rébellion : l’esclavage doit être aboli parce que, dans le système de l’esclavage, les frais d’alimentation des esclaves ne peuvent dépasser un certain maximum peu élevé !
90 Le seul fait que les représentants de notre parti aient été capables de commettre un aussi monstrueux attentat contre la conception répandue dans la masse du parti ne montre-t-il pas, à lui seul, avec quelle légèreté [criminelle, avec quel manque de scrupules] ils ont travaillé à la rédaction du programme de compromis ?
91 Au lieu de la vague formule de conclusion du paragraphe : « l’élimination de toute inégalité sociale et politique », il fallait dire que, avec la suppression des différences de classes, toute inégalité sociale et politique en découlant disparaissait d’elle-même.
III
92 « Le Parti ouvrier allemand réclame, pour amorcer la solution de la question sociale, l’établissement de coopératives de production avec l’aide de l’État sous le contrôle démocratique du peuple travailleur. Les coopératives de production, dans l’industrie et l’agriculture, doivent être créées en assez grand nombre, pour qu’en résulte l’organisation socialiste de l’ensemble du travail. »
93 Après la « loi d’airain du salaire » de Lassalle, le remède du prophète ! On « amorce » d’une manière digne ! À la place de la lutte des classes existante, apparaît une formule journalistique – « la question sociale » – dont on « amorce » la solution. Au lieu de découler du processus révolutionnaire de transformation de la société, l’organisation, l’« organisation socialiste de l’ensemble du travail », résulte de l’« aide de l’État » que l’État donne aux coopératives de production, auxquelles lui-même, et non les travailleurs, « donne vie ». Croire que l’on peut construire avec l’appui de l’État une nouvelle société comme on construit un nouveau chemin de fer, voilà qui est digne de l’imagination débordante de Lassalle !
94 Par un reste de pudeur, on place l’« aide de l’État » « sous le contrôle démocratique du peuple des travailleurs ».
95 Tout d’abord, « le peuple des travailleurs » en Allemagne se compose en majorité de paysans et non de prolétaires.
96 Ensuite, « démocratie » signifie en allemand « pouvoir du peuple ». Que signifie le « contrôle du peuple travailleur par le pouvoir populaire » ? Et en plus pour un peuple de travailleurs, qui, en formulant ces demandes à l’État, exprime qu’il est pleinement conscient de ne pas être au pouvoir et de ne pas être encore mûr pour le pouvoir !
97 Quant à la critique de la recette prescrite, sous Louis-Philippe, par Buchez, en opposition aux socialistes français, et adoptée par les ouvriers réactionnaires de L’Atelier [21], il est superflu de s’y arrêter. Le plus choquant, ce n’est pas le fait qu’on inscrive cette cure miracle spécifique dans le programme, mais le fait que l’on régresse du point de vue du mouvement de classe à celui du mouvement de secte.
98 Dire que les travailleurs veulent établir les conditions de la production collective à une échelle sociale, et d’abord chez eux, nationale, signifie seulement qu’ils travaillent au renversement des conditions de production actuelles ; et cela n’a rien à voir avec la fondation de sociétés coopératives avec l’aide de l’État. Mais, en ce qui concerne les sociétés coopératives d’aujourd’hui, elles n’ont de valeur qu’autant qu’elles sont indépendantes et que ce sont des créations des travailleurs qui ne sont protégées ni par les gouvernements ni par les bourgeois.
[IV]
99 J’en viens maintenant à la partie démocratique.
A. « Libre fondement de l’État »
100 Tout d’abord, d’après ce qu’on a vu au chapitre II, le Parti ouvrier allemand aspire à « l’État libre ».
101 L’État libre, qu’est-ce que c’est ?
102 Ce n’est en aucun cas le but des travailleurs qui se sont débarrassés de leur entendement limité de sujets asservis que de rendre l’État « libre ». Dans l’Empire allemand, l’« État » est presque aussi libre qu’en Russie. La liberté consiste à transformer l’État, organe placé au-dessus de la société, en un organe entièrement subordonné à elle, et même de nos jours les formes d’État sont plus ou moins libres selon que la « liberté de l’État » s’y trouve plus ou moins limitée.
103 Le Parti ouvrier allemand – du moins s’il fait sien ce programme – montre que les idées socialistes ne l’effleurent même pas, dans la mesure où, au lieu de traiter la société présente (et cela vaut pour toute société future) comme « fondement » de l’État présent (ou futur pour la société future), on traite l’État comme une essence indépendante, qui possède ses propres « fondements de l’ordre de l’esprit, de la morale, et de la liberté ».
104 Et puis, quel grossier mésusage le programme ne fait-il pas des mots « État actuel » et « société actuelle », et quel malentendu, plus grossier encore, à propos de l’État auquel s’adressent ses revendications !
105 La « société actuelle » est la société capitaliste, qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins libre d’éléments moyenâgeux, plus ou moins modifiée par l’évolution historique de chaque pays, plus ou moins développée. C’est pourquoi l’État actuel change avec les frontières. Il est différent dans l’Empire prusso-allemand qu’en Suisse, différent en Angleterre qu’aux États-Unis. « L’État actuel » est donc une fiction.
106 Cependant, les différents États des divers pays civilisés, en dépit de la variété et de la diversité de leurs formes, ont tous en commun de reposer sur le terrain de la société bourgeoise moderne, au capitalisme plus ou moins développé. C’est pourquoi ils ont tous en commun certains caractères essentiels. En ce sens, on peut parler du « système de l’État actuel », par opposition à l’avenir où la société bourgeoise dans laquelle il s’enracine sera morte.
107 Dès lors, la question se pose : quelles transformations subira l’« essence de l’État » [22] dans une société communiste ? En d’autres termes, quelles fonctions sociales s’y maintiendront analogues aux fonctions actuelles de l’État ? À cette question, on ne peut répondre que d’une manière scientifique, et on ne fera pas avancer le problème d’un pouce en accouplant de mille façons le mot « peuple » avec le mot « État ».
108 Entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation révolutionnaire de l’une en l’autre, à quoi correspond une période de transition politique, où l’État ne peut être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat.
109 Le programme n’a rien à voir ni avec cette dernière, ni avec l’essence de l’État à venir de la société communiste.
110 Ses revendications politiques ne contiennent rien d’autre que les litanies démocratiques connues de tout le monde, suffrage universel, législation directe, justice populaire, armée populaire, etc. Elles ne sont qu’un simple écho du parti populaire bourgeois, de la Ligue de la paix et de la liberté.
111 Rien de plus que des revendications déjà réalisées, pour autant qu’elles ne sont pas exagérées par l’imagination. Seulement, l’État où elles ont été réalisées ne se trouve pas à l’intérieur des frontières de l’Empire allemand, mais en Suisse, aux États-Unis, etc. Cette espèce d’« État de l’avenir » est un État actuel, bien qu’il existe à l’extérieur du « cadre » de l’Empire allemand.
112 Mais on a oublié une chose. Puisque le Parti ouvrier allemand déclare expressément se mouvoir à l’intérieur de « l’État national actuel », donc de son État, l’Empire prusso-allemand – sinon ses revendications seraient en majeure partie absurdes, car on ne revendique que ce que l’on n’a pas encore –, il n’aurait pas dû oublier le principal. À savoir que toutes ces belles petites choses reposent sur la reconnaissance de ce que l’on appelle la souveraineté du peuple, et qu’elles n’ont donc leur place que dans une république démocratique.
113 Puisqu’on n’a pas le courage – et c’est sage, car la situation exige la prudence – de réclamer la république démocratique, comme le faisaient les programmes ouvriers français sous Louis-Philippe et sous Louis-Napoléon [23], on n’aurait pas dû trouver refuge dans une feinte [aussi peu « honnête » [24] que peu respectable], en réclamant des choses qui n’ont de sens que dans une république démocratique, à un État qui n’est qu’un despotisme militaire à structure bureaucratique et gardé par la police ; et tout cela décoré de formes parlementaires, avec des mélanges d’éléments féodaux et d’influences bourgeoises ; [et par-dessus le marché en assurant à cet État que l’on croit pouvoir lui imposer de pareilles choses « par des moyens légaux » ! ]
114 Même la démocratie vulgaire – qui voit dans la république démocratique le règne du millénium et qui ne soupçonne nullement que c’est précisément sous cette dernière forme d’État de la société bourgeoise que devra avoir lieu l’assaut définitif de la lutte des classes –, même cette démocratie-là est encore à cent coudées au-dessus de cette espèce de démocratisme confiné dans les limites de ce qui est autorisé par la police et prohibé par la logique.
115 Qu’en fait, on comprenne par « État » la machine gouvernementale, c’est-à-dire l’État en tant qu’il constitue, du fait de la division du travail, un organisme propre de la société, c’est ce que montrent déjà les mots :
116 « Le Parti ouvrier allemand exige comme base économique de l’État un impôt unique et progressif sur le revenu, etc. »
117 Les impôts sont la base économique de la machinerie gouvernementale, et de rien d’autre. Dans l’État du futur tel qu’il existe en Suisse, cette revendication est passablement satisfaite. L’impôt sur le revenu suppose des sources de revenu différentes venant de classes sociales différentes, donc la société capitaliste. Par conséquent, il n’y a rien de surprenant à ce que les Financial Reformers de Liverpool – des bourgeois avec à leur tête le frère de Gladstone – formulent la même revendication que le programme [25].
118 B. « Le Parti ouvrier allemand exige, comme base intellectuelle et morale de l’État :
- Éducation du peuple par l’État, générale et la même pour tous. École obligatoire pour tous, instruction gratuite. »
Éducation du peuple, la même pour tous ? Qu’est-ce qu’on imagine par ces mots ? Croit-on que dans la société actuelle (et on n’a à faire qu’à elle) l’éducation peut être la même pour toutes les classes ? Ou bien veut-on contraindre les classes supérieures à ne recevoir que l’enseignement élémentaire – l’école primaire –, le seul compatible avec la situation économique non seulement des salariés mais aussi des paysans ?
« Scolarité obligatoire pour tous. Instruction gratuite. » La première existe même en Allemagne, la seconde en Suisse, et aux États-Unis pour les écoles primaires. Si, dans certains États de ce dernier pays, même des établissements d’enseignement de niveau plus élevé sont gratuits, cela signifie en fait seulement que, pour les classes supérieures, les frais d’éducation sont financés par l’impôt général. Soit dit en passant, il en va de même pour « la gratuité de la justice » réclamée à l’article A.5. La justice pénale est gratuite partout ; la justice civile porte presque uniquement sur des conflits de propriété, et ne concerne donc pratiquement que les classes possédantes. Vont-elles faire des procès aux frais des deniers publics ?
Le paragraphe sur les écoles aurait, au moins, dû exiger de lier les écoles techniques (enseignement théorique et pratique) à l’école primaire.
Une « éducation du peuple par l’État » est tout à fait condamnable. Déterminer par une loi générale les moyens de l’école primaire, la qualification du personnel enseignant, les disciplines enseignées, etc., et, comme cela se passe aux États-Unis, surveiller à l’aide d’inspecteurs d’État l’application de ces prescriptions légales, c’est tout autre chose que de nommer l’État comme éducateur du peuple ! Bien plus, il faut exclure de l’école toute influence du gouvernement et de l’Église. Dans l’Empire prusso-allemand (et que l’on ne se défausse pas sous le prétexte facile que l’on parle d’un « État futur » ; nous avons vu ce qu’il en est), c’est l’État qui a besoin de recevoir une rude éducation de la part du peuple.
Tout le programme, en dépit de tout son tintamarre démocratique, est de part en part infecté par la servile croyance en l’État de la secte lassallienne, ou, ce qui ne vaut pas mieux, par la croyance au miracle démocratique. Ou plutôt c’est un compromis entre ces deux sortes de croyances au miracle, également éloignées du socialisme. - « Liberté de la science », tel est le titre d’un paragraphe de la constitution prussienne. [26] Pourquoi donc en parler ici ?
« Liberté de conscience ! » Si l’on voulait, par ces temps de Kulturkampf, [27] rappeler au libéralisme le goût de ses vieux mots d’ordre, on ne pouvait le faire que sous cette forme : chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins aussi bien religieux que corporels sans que la police y fourre son nez. Mais le Parti ouvrier devait à cette occasion exprimer sa conviction que la « liberté de conscience » bourgeoise n’est rien d’autre que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, alors que lui s’efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse. Mais on se garde bien de dépasser le niveau « bourgeois ».
Me voici à la fin, car l’appendice qui accompagne le programme n’en constitue pas une partie caractéristique. Aussi serai-je ici très bref.- 2) « Journée normale de travail. » Aucun parti ouvrier d’un autre pays ne s’en est tenu à une revendication aussi imprécise. Au contraire, tous les autres ont fixé la longueur de la journée de travail qu’ils considèrent comme normale, compte tenu des circonstances.
- 3) « Limitation du travail des femmes et interdiction du travail des enfants. »
La réglementation de la journée de travail déjà doit impliquer la limitation du travail des femmes, pour autant qu’elle concerne la durée, les pauses, etc., de la journée de travail ; sinon, cela ne peut signifier que l’exclusion du travail des femmes des branches de l’industrie qui sont particulièrement préjudiciables à la santé du corps des femmes, ou qui sont contraires à la morale pour le sexe féminin. Si c’était ce à quoi l’on pensait, il fallait le dire.
« Interdiction du travail des enfants ! » Ici, il était absolument nécessaire d’indiquer la limite d’âge.
Une interdiction générale du travail des enfants est incompatible avec l’existence de la grande industrie, et il ne s’agit donc que d’un vœu pieux et sans portée.
Sa réalisation – si elle était possible – serait réactionnaire, car si l’on réglemente strictement le temps de travail selon les différents âges, et si l’on prend d’autres mesures de protection des enfants, établir dès le plus jeune âge un lien entre le travail productif et l’instruction est l’un des plus puissants moyens de transformation de la société actuelle.
- « Surveillance par l’État des fabriques, des ateliers artisanaux et du travail à domicile. »
Face à l’État prusso-allemand, il fallait certainement demander que les inspecteurs ne soient révocables que par les tribunaux ; que tout ouvrier puisse les dénoncer à la justice pour manquement à leurs devoirs ; qu’ils appartiennent nécessairement à la profession médicale. - « Réglementation du travail dans les prisons. »
Revendication mesquine dans un programme ouvrier général. En tout cas, il fallait dire clairement qu’on n’entend pas que, par crainte de leur concurrence, les criminels de droit commun soient traités comme du bétail et que l’on ne veut notamment pas leur retirer leur seul moyen d’amendement qui est le travail productif. C’était bien le moins qu’on aurait dû attendre de socialistes. - « Une loi efficace sur la responsabilité civile. »
Il fallait dire ce qu’on entend par une loi « efficace » sur la responsabilité civile.
Remarquons en passant qu’à propos de la journée normale de travail, on a oublié la partie de la législation des fabriques qui concerne les règlements sanitaires et les mesures de protection contre les risques, etc. La loi sur la responsabilité n’entre en application que dès qu’on enfreint ces prescriptions.
[Bref, cet appendice se distingue lui aussi par ses faiblesses de rédaction.]
Dixi et salvavi animam meam. [28]