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Annexe 6. « La lettre de Marx sur le programme », Vorwärtz 1891

Pages 105 à 111

Citer ce chapitre


  • Marx, K.,
  • Dayan-Herzbrun, S.
  • et Ducange, J.-N.
(2008). Annexe 6. « La lettre de Marx sur le programme », Vorwärtz 1891. Dans
  • K. Marx,
  • Traduit de l’allemand par S. Dayan-Herzbrun
  • et J. Ducange
Critique du programme de Gotha (p. 105-111). Éditions sociales. https://doi.org/10.3917/edso.marx.2008.01.0105.

  • Marx, Karl.,
  • et al.
« Annexe 6. “La lettre de Marx sur le programme”, Vorwärtz 1891 ». Critique du programme de Gotha, Éditions sociales, 2008. p.105-111. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/critique-du-programme-de-gotha--9782353670017-page-105?lang=fr.

  • MARX, Karl,
  • DAYAN-HERZBRUN, Sonia
  • et DUCANGE, Jean-Numa,
2008. Annexe 6. « La lettre de Marx sur le programme », Vorwärtz 1891. In : Critique du programme de Gotha. Paris : Éditions sociales. GEME, p.105-111. DOI : 10.3917/edso.marx.2008.01.0105. URL : https://shs.cairn.info/critique-du-programme-de-gotha--9782353670017-page-105?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edso.marx.2008.01.0105


Notes

  • [1]
    D’après le Vorwärts, quotidien berlinois du parti social-démocrate allemand, 13 février 1891.
  • [2]
    Voir introduction, p. 15.
  • [3]
    Il s’agit des discussions qui vont aboutir à la rédaction du programme d’Erfurt de 1891.
  • [4]
    Sur les différences réelles, voir introduction, p. 16.
  • [5]
    Ce type d’identification se retrouvera quelques années plus tard chez Wilhelm Liebknecht : « Je place Marx très haut, mais le parti plus haut encore » (« hoch steht mir Marx, aber höher steht mir die Partei »), d’après la dixième édition de 1894 de la présentation du programme, Was die Sozialdemokraten sind und was sie wollen, p. 23, cité dans MEGA, Apparat, p. 529 (première édition, 1877).
  • [6]
    De quel genre sont ces allégations, nous ne le savons pas. Le fait est, toutefois, que nous ne nous sommes pas sentis obligés de présenter au préalable pour avis la lettre de Marx à la direction du Parti ou au groupe parlementaire, et que ce n’est qu’après la première publication dans le cahier n° 18 [de Die Neue Zeit ] que nous avons voulu la publier et ne rien dissimuler. C’est nous seuls qui portons la responsabilité de la publication. La rédaction (Note du Vorwärts).

1 Friedrich Engels vient de publier dans Die Neue Zeit la lettre que Marx avait adressée à quelques représentants du Parti d’Eisenach [2] à titre confidentiel, avant la tenue du congrès d’unification de 1875, à propos de l’esquisse d’un programme d’unification auquel étaient conviés des représentants de l’ADAV et des» « eisenachiens ». Le Vorwärts, en tant qu’organe central d’un parti qui n’a rien à dissimuler ni aucune critique à redouter, considère qu’il est de son devoir de reproduire cette lettre.

2 Ce que Marx dit sur l’esquisse du programme, qui a été adopté lors du congrès d’unification avec quelques modifications, est aujourd’hui pour nous de la plus grande importance, alors que la révision du programme est à l’ordre du jour [3] et, compte tenu de son importance, il est hors de doute qu’il en sera tenu compte.

3 La sévérité et la dureté avec lesquelles Marx s’exprime sur l’esquisse du programme ne peuvent s’expliquer que par le caractère strictement privé de la lettre ; si elle avait été répandue dans un cercle plus large du parti, elle n’aurait pas manqué de remuer des choses déplaisantes, et aurait été exploitée par nos ennemis. Le fait que Marx qualifie le programme de la social-démocratie allemande de « condamnable et de propice à la corruption », et qu’il se soit laissé aller à émettre sur Lassalle un jugement propre à offenser les sentiments de centaines de milliers de travailleurs allemands, aurait beaucoup plu à nos ennemis et les aurait fait jubiler. On aurait seulement cessé de jubiler en pensant que les destinataires de cette lettre opposeraient un non catégorique aux conseils délivrés par une autorité scientifique comme Karl Marx, et maintiendraient l’esquisse de programme pour mener à bien l’unification de la social-démocratie allemande. Et nos ennemis savent très bien que la social-démocratie allemande doit sa force et sa maturité à cette unification. Ils savent aussi qu’alors nous nous sommes conduits de façon avisée, et ils savent de plus qu’en publiant la lettre de Marx leur conte de fées si confortable, selon lequel la social-démocratie allemande n’a jamais été qu’une marionnette entre les mains de Marx, se trouve définitivement mis à mal.

4 Si nos ennemis s’abandonnent cependant à l’espoir que la publication de la lettre de Marx permettra d’enfoncer un coin entre les « lassalliens » et les « eisenachiens » de jadis [4], que le parti explosera, ou, au moins, que les rapports entre les courants s’en trouveront distendus, ils ne feront que manifester à nouveau leur méconnaissance de la réalité de notre Parti. Les deux parties de la social-démocratie qui avaient été divisées jusqu’en 1875 se sont développées en un tout organique qu’aucune force ne pourra plus diviser. Les mots d’ordre qui divisaient : « comme Marx ! », « comme Lassalle », sont devenus pour nous impensables : les sociaux-démocrates allemands ne sont ni marxiens ni lassalliens, ils sont sociaux-démocrates [5].

5 Maintenant que le mouvement ouvrier d’Allemagne est sorti de l’enfance, le parti s’est défait de tout sectarisme, il a cherché de façon permanente et systématique à se libérer de tout culte de la personnalité et il a subordonné la personne au fait, avec toutes les conséquences qui en découlaient. Grâce à cet esprit véritablement démocratique qui donne à chacun son indépendance, qui garantit à chaque individualité un espace de liberté à l’intérieur du cadre des propositions fondamentales du parti, qui n’a laissé émerger aucun dogme d’infaillibilité, la social-démocratie est devenue ce qu’elle est. Sans cela elle aurait succombé au sectarisme et à la paralysie, qui sont inséparables du culte de la personnalité et du dogmatisme.

6 Mais pourquoi la publication de la lettre de Marx devrait-elle éveiller la suspicion des « vieux lassalliens » à l’égard des « vieux eisenachiens » (pour utiliser ces expressions qui appartiennent depuis longtemps au passé) ? La publication de cette lettre dévoile cependant à la majorité des lassalliens un fait qui leur aurait été sinon inconnu, à savoir que les eisenachiens, en 1875, n’avaient pas voulu se soumettre à l’autorité de Marx et abandonner le programme d’unification dont ils étaient convenus. C’est un acte de loyauté qui ne peut qu’honorer ceux qui y ont pris part.

7 Nous ne nous sommes jusqu’à présent pas exprimés sur la critique que Marx a formulée à l’égard du programme d’unification. Si l’on met de côté sa forme incisive, on verra que, pour les points essentiels, elle va dans la même direction que les remarques sur le programme référent, adoptées à l’unanimité avec acclamations au congrès de Halle.

8 Mais, en 1890, le parti, sur le plan théorique, était plus avancé qu’en 1875 – sans les lois contre les socialistes, la révision du programme qui a été demandée lors des différents congrès dès avant 1878 aurait été réalisée depuis longtemps –, et ce qui maintenant, après quinze ans d’existence du parti unifié, est devenu une conséquence naturelle de son développement aurait empêché son unification.

9 C’est ce que se disaient les camarades auxquels était adressée la lettre-programme de Marx avant le congrès d’unification de Gotha. Si la majorité d’entre eux, sinon tous, étaient d’accord avec l’essentiel de la partie théorique de la critique, ils devaient également se dire que l’objectif du congrès auquel appelaient l’ADAV et les eisenachiens était l’unification des deux fractions, et non la formulation de propositions scientifiques.

10 Il s’agissait de choisir entre un colloque scientifique et un congrès d’unification des socialistes.

11 Et tous les participants se sont décidés pour l’unification et pour le programme vilipendé par Marx.

12 Marx, qui vivait depuis presque trente ans en Angleterre, n’était pas en mesure de juger la situation allemande de façon aussi pertinente que s’il avait été en prise directe et personnelle avec les conditions d’existence du mouvement. Il sous-évaluait la puissance du mouvement lassallien et se trompait sur l’atmosphère qui régnait parmi les ouvriers allemands. Certes, il se peut qu’un programme strictement scientifique, comme celui qu’il souhaitait, ait pu gagner la majorité du congrès, seulement, cela n’aurait été justement qu’une majorité à laquelle se serait confrontée une minorité – et il s’agissait d’unifier les socialistes allemands, de façon qu’aucune violence ne soit faite à une minorité, et qu’il n’y ait « ni vainqueurs ni vaincus ». Et ce but a été atteint par le programme d’unification.

13 De l’étranger, il est impossible de diriger un mouvement de masse – et Marx lui-même l’avait souligné à maintes reprises, dans les années 1850, à l’encontre des petits fabricants de révolutions, aventuristes et impuissants de l’émigration. La social-démocratie allemande ne pouvait donc pas et ne peut à aucun moment souffrir que sa direction soit transférée à l’étranger.

14 Bref, les destinataires de la lettre ont pesé le pour et le contre et, après avoir sérieusement réfléchi, ils n’ont pu parvenir à un autre résultat qu’à un refus.

15 « Cependant – disent les plaisantins de la partie adverse – n’était-il pas malhonnête que ceux qui connaissaient la lettre de Marx aient approuvé un programme que Marx avait réprouvé aussi fermement ? »

16 En quoi aurait pu consister la « malhonnêteté » ? Il s’agissait d’un programme de compromis, et cela chaque membre du congrès d’unification le savait, et chaque partie devait faire un sacrifice pour le compromis. De fait, aucun membre du congrès ne considérait le programme d’unification comme parfait et définitif. Tous, sans exception, en bons sociaux-démocrates qu’ils étaient, faisaient passer l’objectif commun avant leurs souhaits personnels. Les ouvriers allemands voulaient l’unification, et le congrès d’unification la leur a apportée ; et l’unification de la social-démocratie allemande valait plus qu’une douzaine de programmes irréprochables.

17 Si Marx, dans sa lettre, a qualifié le programme de « condamnable et démoralisant », c’est qu’il s’est laissé égarer par sa mauvaise humeur. La suite lui a donné tort. Le programme d’unification a rempli son objectif de la manière la plus ample, il n’a eu aucun effet « condamnable ni démoralisant », au contraire il a permis la clarification, le toilettage, la maturité de la social-démocratie allemande, d’une manière qui surprend même les initiateurs de l’unification. Les carences du programme n’ont pas empêché les avancées intellectuelles du parti. L’ouvrier n’est pas un érudit – il ne pèse pas chaque mot au trébuchet ; le bon sens du parti est passé par-dessus les expressions et les formules imprécises et n’a vu que les vrais, les réels objectifs de la social-démocratie, qui se sont exprimés librement, sans addition bizarre, dans les discussions animées des réunions, dans la presse, et dans la littérature du parti, et dont les contours se sont dessinés de façon de plus en plus nette.

18 Non, nous n’avons pas à rougir de notre vieux programme d’unification de Gotha. Il a une histoire glorieuse, et même s’il est remplacé depuis longtemps par un programme nouveau et meilleur, c’est un morceau de l’histoire du parti dont la social-démocratie allemande sera toujours fière.

19 Marx, par la suite, n’a jamais formellement remis en cause son jugement sur l’unification et le programme d’unification, mais en fait son avis sur l’unification a changé : il ne s’est pas séparé de notre parti, comme il avait alors menacé de le faire, et en privé comme en public, à plusieurs occasions, il s’est exprimé de la manière la plus appréciative et la plus enthousiaste sur nos combats et nos victoires qui n’auraient jamais été possibles sans cette unité qu’il avait combattue.

20 Marx a rempli un devoir de conscience, dans la mesure où il a fait valoir ses réflexions scientifiques à l’encontre de notre esquisse de programme ; et les hommes qui n’ont pas suivi son conseil ont aussi rempli un devoir de conscience, et le succès leur a donné raison.

21 Pour répondre à certaines allégations, nous déclarons encore que la publication de la lettre de Marx a été le fait de la rédaction de Die Neue Zeit sans que le groupe parlementaire ou la direction du parti, qui n’auraient pas approuvé cette publication sous la forme qu’elle a prise, en aient été préalablement informés [6].

22 La social-démocratie allemande n’a jamais été orthodoxe ; elle s’incline devant la science, mais repose sur les faits et compte avec les faits. Sans jamais sacrifier ses principes, le parti s’est toujours tenu à l’écart des doctrinaires à cheval sur les principes et il a mis de son mieux à profit les conditions et les circonstances. Et c’est ce qui va se poursuivre à l’avenir.

23 Nous savons – et les derniers jours nous en ont fourni des témoignages indubitables venant de tous les cercles du Parti – que nos camarades sont unis dans la décision de rester ensemble, qu’ils ne se laisseront écarter par rien ni par personne de ce chemin sur lequel la social-démocratie allemande a remporté sa victoire triomphale.


Date de mise en ligne : 14/11/2024

https://doi.org/10.3917/edso.marx.2008.01.0105