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1. Les Juifs face aux pouvoirs étrangers dans l’Antiquité : de la confiance à la guerre (200 avant notre ère-135 de notre ère)

Pages 17 à 36

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  • Girardin, M.
(2020). 1. Les Juifs face aux pouvoirs étrangers dans l’Antiquité : de la confiance à la guerre (200 avant notre ère-135 de notre ère) Dans
  • C. Senik
Crises de confiance ? (p. 17-36). La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.senik.2020.01.0017.

  • Girardin, Michaël.
« 1. Les Juifs face aux pouvoirs étrangers dans l’Antiquité : de la confiance à la guerre (200 avant notre ère-135 de notre ère) ». Crises de confiance ? La Découverte, 2020. p.17-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/crises-de-confiance--9782348065866-page-17?lang=fr.

  • GIRARDIN, Michaël,
2020. 1. Les Juifs face aux pouvoirs étrangers dans l’Antiquité : de la confiance à la guerre (200 avant notre ère-135 de notre ère) In :
  • SENIK, Claudia,
Crises de confiance ? Paris : La Découverte. Recherches/Fondation pour les sciences sociales, p.17-36. DOI : 10.3917/dec.senik.2020.01.0017. URL : https://shs.cairn.info/crises-de-confiance--9782348065866-page-17?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dec.senik.2020.01.0017


Notes

  • [1]
    Le lecteur désireux de réunir les quelques fondamentaux factuels et événementiels préalables à la bonne compréhension de cette période, complexe et peu étudiée en langue française, est invité à se reporter à la somme imposante mais de qualité proposée par Simon Claude Mimouni (2012). On ose croire que le présent chapitre est toutefois assez clair pour une première approche, même si son format limitait les possibilités de mettre en évidence ce qui est issu de l’interprétation de son auteur.

1Pourquoi faire de l’histoire et, en particulier, pourquoi s’intéresser à l’histoire de l’Antiquité [1] ? Cette période, considérablement éloignée de nos réalités quotidiennes, explique certes un nombre important de questions actuelles (l’origine du conflit israélo-palestinien est bien sûr la plus évidente à l’issue de ce travail, mais elle est loin d’être la seule). Mais on se dira peut-être que se pencher dessus ne permettra guère de les régler et c’est vrai. L’Antiquité pourtant, en tant que première étape de l’histoire humaine, s’ouvrant avec l’invention de l’écriture et remplacée par le Moyen Âge à la chute de l’Empire romain, garde sans doute beaucoup à dire sur nous, sur ce que nous sommes en tant qu’humains et en tant que sociétés. Longue de plusieurs milliers d’années, elle fournit un vivier difficile à égaler d’exemples et de contre-exemples, de trajets sociaux, d’itinéraires communs qui peuvent nous interroger aujourd’hui encore. L’homme n’a guère changé que d’habits et de langage mais, au fond, derrière l’état de développement technologique, il reste le même, confronté parfois aux mêmes espoirs, aux mêmes crises, aux mêmes réalités de la vie. Il est possible qu’en acceptant le petit effort de décentrer un peu notre regard sur ces questions lointaines, on puisse non seulement enrichir notre culture générale, ce qui est peu de chose, mais surtout mettre du relief à notre monde ; qu’en fin de compte, en regardant ailleurs, ce soit toujours nous-mêmes que nous étudiions, sous un angle un peu différent, susceptible d’illuminer un aspect qui nous manquait : la perspective.

2Parmi les peuples de l’Antiquité, rares sont ceux qui ont la chance d’être aussi documentés que les Juifs. En tant que lieu d’origine de deux des grands monothéismes actuels, la Judée, littéralement, la « terre des Juifs », a livré des textes bien connus aujourd’hui et d’autres un peu moins en plus grand nombre encore : la Bible hébraïque (l’Ancien Testament des chrétiens), le Nouveau Testament, les écrits rabbiniques (Mishna, Tosefta, Talmud), les manuscrits de la mer Morte (trouvés à Qumrân et dans quelques autres sites), les apocryphes chrétiens (certains datant à peu près de la même époque que le Nouveau Testament) et l’œuvre historique inégalable de Flavius Josèphe, qui a vécu au ier siècle de notre ère. Grâce à pareille documentation, l’historien peut connaître les diversités et les évolutions au sein d’une société complexe et lointaine, ce qui ouvre la voie à une enquête comme celle que l’on se propose de mener ici sur la place de la confiance dans les rapports politiques qui sous-tendent la société en contexte impérial. Car il ne sera pas dit que la confiance ne trouve sa place en politique qu’en démocratie : les empires s’appuient sur des gouvernements locaux qui parviennent à maintenir l’ordre pour eux ; ces gouvernements sont souvent traditionnels et anciens, de sorte que, finalement, l’ordre impérial repose sur la confiance qu’une multitude de peuples, au bas de l’échelle, place dans ses élites tout aussi multiples. Les jeux politiques à l’échelle locale influencent la politique de tout l’empire.

L’arrière-plan : un jeu politique ancien en Judée

3L’histoire des Juifs dans l’Antiquité n’est pas linéaire ; elle n’est pas non plus l’histoire d’un peuple unifié, autonome et souverain. Dès le vie siècle avant notre ère, le dernier État juif pleinement indépendant a disparu avec l’exil de ses élites en Babylonie. Le retour des déportés sous la protection des grands rois perses, dont on retrouve un récit dans le rouleau biblique d’Esdras-Néhémie, marque le début d’une nouvelle ère, celle de l’acceptation de la suzeraineté étrangère. Dorénavant, le territoire d’Israël restera une province parmi d’autres dans des entités impériales qui se succèdent au Proche-Orient.

4Les écrits prophétiques donnent toutes les raisons d’accepter de s’en remettre aux rois de la Perse. Certes, il est regrettable que la monarchie davidique ait disparu, mais on professe que c’était à cause de son péché et que les ennemis d’Israël ont été le bras armé de Dieu pour punir l’impiété de son peuple. On va même plus loin : ces rois étrangers sont considérés comme les élus de Dieu pour gouverner le peuple d’Israël. Le prophète Jérémie fait de Nabuchodonosor, le destructeur du premier temple, le serviteur de Dieu contre son peuple infidèle (Jérémie 25.9) ; Isaïe fait du grand roi des Perses, Cyrus, qui autorise la reconstruction du temple, le messie de Dieu (Isaïe 44.28-45.1) ; Esdras affirme que le grand roi Artaxerxès a été disposé par Dieu pour protéger les Juifs et leur temple (Esdras 9.9), etc. La royauté étrangère est donc considérée, dans ces milieux rédacteurs, comme parfaitement intégrée au plan divin ; leurs détenteurs sont de fidèles serviteurs de Dieu et protecteurs du sanctuaire. L’obéissance est donc nécessaire, sous peine de désobéir au maître de l’univers.

5Mais cette acceptation du sort historique de la monarchie n’entraîne pas un abandon de toute aspiration « nationaliste » : la promesse faite autrefois à David que son trône ne resterait jamais sans héritier n’est pas oubliée. On se souvient également que les rois davidiques, depuis Salomon, entretenaient à leurs frais le temple de Dieu à Jérusalem et matérialisaient ainsi leur soumission au Dieu « national ». En vertu du chapitre 17 du livre biblique du Deutéronome, qui fixe les droits et obligations du roi légitime en Israël, on attend du souverain des Juifs qu’il étudie la Torah, qu’il s’entoure des prêtres de Dieu et qu’il soit soumis au seul véritable maître de l’univers. Certes, il semble difficile d’envisager qu’un roi étranger suive ce modèle, et sans doute est-ce l’une des raisons qui conduisent progressivement à l’apparition d’une attente de libération « nationale », sous la houlette d’un descendant de David. Cette aspiration donne peu à peu naissance à une pluralité d’attentes messianiques qui fleurissent tardivement sur notre période. Mais les élites sacerdotales parviennent à trouver un compromis. En négociant avec le souverain étranger, elles obtiennent de lui des concessions qui permettent de le faire entrer dans le moule de la tradition et de proclamer que ce souverain est l’élu de Dieu. À cette condition, les élites peuvent s’efforcer de susciter l’obéissance, sinon la confiance qu’il faudrait placer dans celui qui a été « élu » par la divinité. Refuser d’obéir à l’« oint » de Dieu, c’est-à-dire littéralement en hébreu à son « messie », reviendrait en définitive à refuser d’obéir à Dieu lui-même.

6Pourtant, ce principe s’effrite progressivement, à mesure que le judaïsme devient pluriel et que le temps passe, sans solution apparente de retour à l’indépendance. Les pouvoirs étrangers sont de plus en plus lointains et de moins en moins attentifs à respecter, en Judée, le modèle qui leur est demandé. Après la conquête d’Alexandre le Grand en 331 avant notre ère, qui fait entrer la Judée dans le monde « hellénistique » et dans les guerres opposant les successeurs entre eux pour réunifier l’empire perdu, puis surtout après la conquête romaine en deux étapes, d’abord la mise sous tutelle en 63 avant notre ère, puis l’annexion en 6 de notre ère, les Juifs sont invités à se fondre dans un monde de plus en plus vaste et certains s’en émeuvent, ayant le sentiment de perdre leur identité et d’être contraints à renier les commandements divins. On voit plusieurs courants du judaïsme passer de la confiance négociée et incitée (par les élites), transférée (par l’intermédiaire de l’institution sacerdotale qui joue le rôle d’intermédiaire) et héritée d’empire en empire, à la défiance puis, à l’époque romaine, envisager la guerre eschatologique, c’est-à-dire la guerre des derniers temps, celle qui est supposée voir venir le messie et la fin du monde.

7Comment ce parcours a-t-il été possible ? Comment les puissances étrangères ont-elles échoué à conserver la confiance qui, jusque-là, reposait sur le compromis avec des élites locales reconnues ? Seul un parcours chronologique peut permettre de répondre à ces questions et de voir cet équilibre se déliter progressivement.

Les Grecs entre confiance et défiance

Alexandre le Grand

8L’association ancienne entre la monarchie perse et le sanctuaire de Jérusalem s’est révélée à ce point féconde qu’elle a perduré quand le royaume a été anéanti par Alexandre le Grand. Celui-ci a d’ailleurs fait peu d’efforts pour transformer les territoires conquis : il a surtout envisagé de fusionner les cultures grecque et indigènes et de se faire l’héritier des grands rois. Selon une légende dont l’historien juif Flavius Josèphe, à la fin du ier siècle de notre ère, se fait l’écho, le jeune conquérant serait venu à Jérusalem et, divinement inspiré, se serait incliné devant le grand prêtre. Sans être historique en rien, cette anecdote montre la manière dont certains milieux juifs ont tâché de rendre « acceptable » le nouveau pouvoir. Alexandre, de manière pragmatique et comme il l’a fait ailleurs, a conservé intact ce qui fonctionnait très bien. Dans le milieu juif qui a cherché à conserver la paix, on invente l’idée que le jeune roi entre à son tour dans la succession de David et qu’il convient de lui accorder toute obéissance, en tant qu’élu de Dieu. Sa légitimation par l’élite sacerdotale, c’est-à-dire le fondement idéologique à partir duquel on prétend qu’il est un souverain « légitime », se construit donc sur un mélange complexe de foi dans la promesse divine initiale, de confiance dans l’élite qui négocie avec le pouvoir, et de confiance placée dans la monarchie qui fait alliance avec l’élite. Que l’un de ces trois maillons se brise, et la paix se retrouverait compromise. Or chacun de ces trois maillons, par étapes, sinon par à-coups, en vient à être remis en question dans les trois siècles suivants.

Antiochos III

9Après d’âpres luttes de succession, c’est Antiochos III, l’un des descendants du général Séleucos qui fut un proche d’Alexandre, qui s’empare définitivement de la Judée en 200 avant notre ère. Dans la foulée, il écrit à son nouveau gouverneur, Ptolemaios fils de Thraséas, une longue lettre où il établit ce qui est aujourd’hui connu comme la « charte de Jérusalem » et qui était en fait une liste des conditions de gouvernement de la province (Flavius Josèphe, Antiquités juives, 138-144). Les dispositions sont essentiellement fiscales, mais quelques clauses en particulier sont intéressantes. Outre les ordinaires remises de tribut qui achètent la fidélité, Antiochos III offre le financement d’une partie du culte sacrificiel de Jérusalem et l’exemption totale de tout impôt pour les membres de la prêtrise juive. Le roi joint un autre document, qui étend les règles de pureté du sanctuaire à toute la cité de Jérusalem ; il reflète sans doute certaines conditions des négociations qui ont été menées lors de la reddition. Le Séleucide fait clairement alliance avec les prêtres et accepte d’envoyer, par sa subvention au culte, un signal utile pour gagner la confiance populaire. S’il est loin d’être inhabituel chez les Séleucides de subventionner un culte et si le don à Jérusalem est très médiocre par rapport à d’autres exemples connus, en Judée ce don revêt une symbolique particulièrement forte et utile : le roi se fond dans le moule d’une tradition ancestrale, selon laquelle il se doit d’entretenir le temple de ses biens. À l’aide de cette proclamation, la caste sacerdotale peut s’occuper de construire la propagande nécessaire à la paix, sans trop d’efforts pour le roi qui peut s’occuper de questions plus urgentes.

Héliodore

10Le successeur d’Antiochos III, Séleucos IV, envisage toutefois de resserrer un peu plus le contrôle séleucide sur la région, en partie parce que celle-ci est la marche frontalière avec l’Égypte ptolémaïque, en guerre continuelle contre les Séleucides qui lui disputent l’héritage d’Alexandre. Vers 178 avant notre ère, il envoie dans la région un certain Olympiodoros comme « stratège [gouverneur] et grand prêtre », avec pour mission d’uniformiser le gouvernement de la région trop négligée par son père et d’accorder aux dieux « l’honneur qu’ils méritent ». À l’époque, les Séleucides découvrent à quel point la guerre contre Rome, achevée douze ans plus tôt, les a ruinés ; il leur reste une année pour solder les réparations de guerre et ils en sont encore loin. La nomination d’Olympiodoros a donc aussi sans aucun doute des motivations fiscales. Or, à la même époque, un conflit interne à Jérusalem, entre le grand prêtre Onias III et un certain Simon, dégénère en dénonciation du stratège de la trésorerie du temple, qui conserve vraisemblablement de grandes sommes d’argent indues. Il est difficile de savoir de quoi il s’agit, mais il est possible que la subvention royale, s’ajoutant aux contributions ordinaires des fidèles, ait été pour partie thésaurisée au lieu d’être pleinement dépensée. Quoi qu’il en soit, le stratège fait remonter l’information.

11Le deuxième livre des Maccabées, au chapitre 3, conserve le récit des événements qui s’ensuivent. Héliodore, le principal ministre du roi, serait venu en personne vérifier les comptes. Pour certains chercheurs, depuis la découverte en 2007 de l’acte de nomination d’Olympiodoros, ce serait plutôt à ce fonctionnaire qu’à Héliodore que la mission aurait échu, mais peu importe : dans le récit ainsi construit, le spoliateur vient s’emparer des sommes consacrées à Dieu et force la main du grand prêtre ; il en est quitte pour subir l’intervention de deux anges qui le renversent et le chassent du lieu saint. Dieu serait intervenu en personne pour protéger son temple contre les velléités de la monarchie séleucide. Cette anecdote pourrait paraître anodine, mais il n’en est rien. Il est clair qu’au fond se trouve une considération fiscale ou, à tout le moins, comptable, dans cette vérification du trésor. Il est également probable que le grand prêtre a effectivement cherché à faire obstacle au contrôle, puisqu’il est déchu peu après de son sacerdoce. Mais ce qui est symptomatique, c’est qu’à l’heure où ce récit est composé, une soixantaine d’années plus tard, la monarchie est devenue une menace dans la conscience politique de l’auteur. Or la résistance d’Onias III laisse supposer que quelques-uns des prêtres ont vu l’intervention d’Héliodore ou d’Olympiodoros comme une atteinte, soit au sanctuaire, soit aux prérogatives de la classe sacerdotale. Il y a donc eu une séparation entre une partie de l’élite et les représentants du pouvoir séleucide ; le lien de confiance entre le roi et le temple s’est brisé.

Antiochos IV

12Antiochos IV Épiphane, le frère de Séleucos IV, hérite de cette situation en 175 avant notre ère. Il renvoie Onias III et installe à sa place son frère Jésus, qui a hellénisé son nom en Jason. Bien que de lignage sacerdotal, Jason reste un usurpateur, qui a acheté sa nomination par la promesse d’un accroissement du tribut. La logique pragmatique n’est guère entachée : l’élite sacerdotale continue à gouverner grâce au roi et à assurer l’ordre dans la région en son nom, par un compromis qui repose en partie sur des termes fiscaux. Mais deux éléments concomitants sont désormais à l’œuvre. Premièrement, le roi est désormais vu d’un mauvais œil par ceux qui se demandent si son lien avec le sanctuaire ne serait pas motivé, plutôt que par la soumission et la protection, par la convoitise et le rêve de subordination. Deuxièmement, le clergé en place est considéré par certains comme corrompu. Comment faire confiance en qui que ce soit ? Comment savoir si le temple reste pur ou s’il est souillé ? S’il est souillé, est-on sûr qu’on respecte bien les commandements divins en allant sacrifier en ce lieu ? Est-on sûr que Dieu continue à habiter parmi son peuple ? Et si ce n’est pas le cas, quels sont les risques ?

13Bientôt, un certain Ménélas achète le sacerdoce en offrant plus d’impôts encore que Jason. Désormais, le grand prêtre n’est même plus de lignage légitime. Pire, le marchandage a conduit à un tribut bien plus élevé, que le grand prêtre est incapable de payer. En général, on estime que le montant atteint est alors au-delà des capacités de la région, mais il faut aussi se demander si tous les contribuables payent bien ce qu’ils doivent ou s’il ne s’en trouve pas qui, outrés par ce scandale, dissimulent une part de leur capital. Car l’impôt est un marqueur de domination ; taxer est une affirmation de souveraineté et payer, c’est reconnaître le pouvoir et choisir de s’y soumettre. Or, si l’on estime que le grand prêtre qui demande l’argent n’est pas légitime et qu’il compte l’envoyer à un roi dont on pense qu’il tient à piller le temple, alors il peut paraître logique de faire peu de zèle. La défiance à l’égard de ces deux hommes a pu précipiter la faillite du système financier. Celle-ci aggrave les choses puisque, pressé par le commandant de la garnison, Ménélas prend la décision de vendre des objets cultuels pour solder les comptes. Une petite insurrection éclate, obligeant le roi Antiochos IV à mettre à mort les mutins. À ce stade, la coupure est sans retour possible entre les milieux résistants et ceux qui désirent la paix, car le roi a porté la main contre ceux qui se voyaient comme les défenseurs du temple de Dieu. La caste sacerdotale, en continuant à encourager l’obéissance, perd toute crédibilité. Elle passe pour avoir pillé le temple au lieu de le protéger.

14Profitant d’une rumeur annonçant la mort d’Antiochos IV en Égypte en 168 avant notre ère, Jason tente à Jérusalem un coup d’État qui échoue. Le roi revient brusquement et s’empare de la ville, qu’il met au pillage comme toute ville rebelle ; il fait même saisir l’argent du trésor du temple. Selon le deuxième livre des Maccabées, il proclame finalement un édit de persécution abolissant le judaïsme. Il est douteux que cet édit ait existé, néanmoins, dans le milieu maccabéen, on considère que le roi n’est plus seulement une menace, mais dorénavant un ennemi déclaré de Dieu. On ne peut plus être soumis à la fois à Dieu et à Antiochos IV. C’est du moins ce que prêchent les Maccabées, qui prennent la tête d’un parti rebelle et parviennent à « libérer » le temple en 164 avant notre ère.

Les rois juifs, entre libération et oppression

Les Maccabées

15Dans l’enthousiasme de la « libération », les Maccabées cumulent les fonctions royales et sacerdotales. Ils organisent la lutte contre le Séleucide qui cherche à reprendre la région et ils installent les structures nécessaires à leur domination. Mais ils ne font pas le poids face à l’ennemi qu’ils affrontent et il leur faut abandonner la lutte ouverte rapidement pour se contenter d’actions de guérilla. Un nouveau grand prêtre, Alkime, reçoit la garde du temple et l’ordre est restauré. Un parti politique, les Asidéens, abandonne les Maccabées en disant qu’Alkime est « un prêtre de la race d’Aaron, il ne nous trompera pas » (1 Maccabées 7, 14). Mis à part quelques fanatiques, il semble donc que la plupart des Juifs aient retrouvé confiance, grâce à un compromis dont aucun élément ne nous est parvenu. Ce silence est logique, nos seules sources étant écrites par des partisans des Maccabées, ceux-là qui veulent poursuivre le combat. Il faut donc se méfier de l’illusion que la révolte des Maccabées était une insurrection générale et qu’ils étaient les seuls acteurs du côté juif. Malgré tous leurs efforts, la plupart des Juifs continuent de faire confiance à leurs autorités religieuses. Ce qui s’est passé au temps d’Antiochos IV n’était qu’une défiance conjoncturelle contre un mauvais roi, pas une remise en cause générale de l’ordre social.

16Rapidement, toutefois, le royaume tombe dans la guerre civile et Jonathan Maccabée profite des troubles pour établir son pouvoir sur la région de Jérusalem. Il est acheté par le prétendant au trône Alexandre Balas qui, contre son aide militaire, lui offre en 152 avant notre ère le titre de grand prêtre. Jonathan succède donc à Jason, à Ménélas et à Alkime comme grand prêtre choisi par les Séleucides, ce qui conduit à un paradoxe. Son père, son frère Judas et lui-même avaient lutté contre ces « collaborateurs » et voici qu’il devenait l’un d’eux ! Jonathan multiplie les marques de soumission à Balas, qui l’emporte contre son rival en 150 ; il subit par contre l’opposition de gens que l’auteur du premier livre des Maccabées qualifie d’« impies » (1 Maccabées 10.61), peut-être des partisans déçus par son revirement. À la mort de son protecteur, il négocie son ralliement à Démétrios II, obtenant de nouveaux avantages et gagnant de plus en plus de pouvoir. Sa politique de soumission lui permet donc de gagner une autonomie croissante, là où l’opposition armée de son frère avait conduit au désastre. Jonathan peut bénéficier de la force séleucide pour combattre ceux qui s’opposent à lui et, dans le même temps, il peut faire croire à ses coreligionnaires qu’il a éloigné les Séleucides du temple. Il s’érige en souverain protecteur du sanctuaire et toute affaire politique, à ses yeux, se résume aux rapports entretenus avec sa personne : quiconque a confiance en lui doit accepter toutes les autorités qui font alliance avec lui ; quiconque se méfie de lui est présenté comme un ennemi du peuple tout entier et un « impie » hostile à la volonté de Dieu.

17Cette politique fonctionne d’autant mieux que son frère et successeur, Simon, élu grand prêtre par le peuple, cumule la négociation et la lutte, attirant à lui les partisans des deux bords. Il obtient le privilège d’être épargné de tribut et célèbre cela comme le signe de l’indépendance des Juifs. Simon est toutefois trahi par son gendre et le roi séleucide Antiochos VII profite de la division de la famille pour reprendre la main en Judée.

18Antiochos VII assiège Jérusalem, dont il obtient la reddition en 134. Jean Hyrcan, fils de Simon, est en position délicate. Il a livré Jérusalem et garde donc ses fonctions de gouverneur pour le compte du roi. Il justifie cela en trouvant un accord avec Antiochos VII : celui-ci offre des bêtes pour les sacrifices du temple en échange d’un tribut restauré. La stratégie est toujours la même : une subvention au culte permet au roi de se présenter comme un protecteur, et l’élite qu’il installe prêche la nécessité de se soumettre. Le lien n’est pourtant que conjoncturel : dès la mort de ce dernier grand roi séleucide en 129, Jean Hyrcan se sent libre d’abolir de lui-même le tribut et de se lancer dans des guerres de conquête. Il résiste par la force aux tentatives de reconquête ultérieures et son successeur Aristobule prend le titre royal en 104 avant notre ère.

19Les Hasmonéens sont donc parvenus à incarner une forme de pouvoir particulière en Judée. Rois (en fonction sinon en titre) et grands prêtres, ils se présentent comme les élus de Dieu, ses « oints » (littéralement : « messies ») choisis pour libérer les Juifs de l’oppression étrangère et ramener le royaume d’Israël à son âge d’or. À ce que l’on peut voir dans les sources littéraires et sur leurs monnaies, ils cumulent les allusions aux grands rois de jadis, en particulier à David et à Salomon dont ils cherchent à se prétendre les héritiers. Jean Hyrcan va même jusqu’à se faire passer pour un prophète, à qui Dieu parlerait directement lorsqu’il officie dans le temple. Les Hasmonéens demandent donc l’obéissance totale des Juifs au nom de la foi qu’ils placent dans le Dieu qui guide leurs actions. Quiconque croit en Dieu doit s’en remettre à eux avec une confiance aveugle, car ils parlent en son nom.

20Mais la foi en Dieu n’entraîne pas une pleine confiance dans ses représentants : après la mort de Jean Hyrcan, une nouvelle période de troubles familiaux agite la Judée. Les Hasmonéens se révèlent n’être que des hommes et, pire, des ambitieux qui, loin de protéger le temple comme ils le prétendent, touchent à son trésor. Cette accusation se retrouve en particulier dans les écrits de la mer Morte, à Qumrân, mais aussi dans les Psaumes de Salomon, un corpus pseudépigraphique composé au ier siècle avant notre ère. Eux qui prétendaient lutter pour défendre les « choses saintes » (à entendre comme l’ensemble de ce qui est sacré ou consacré), voilà qu’on les accuse de souiller ces mêmes « choses saintes » et de rendre impossible le culte à Dieu dans un sanctuaire désormais profané. Au temps du roi Alexandre Jannée (103-76 avant notre ère), la famille subit une opposition de plus en plus violente. Les pharisiens en particulier lui demandent d’abandonner la prêtrise, pourtant le fondement de son pouvoir ; en 88, alors qu’il célèbre la fête de Soukkot, le roi est bombardé de cédrats par la foule. La répression ne parvient pas à ramener l’ordre, car la monarchie hasmonéenne a perdu la confiance populaire. Elle a déçu les foules. On ne croit plus au modèle d’un « roi-prêtre » qui gouvernerait toutes choses au nom de Dieu. Les libérateurs d’hier sont devenus les oppresseurs et les persécuteurs.

21Quand les fils d’Alexandre Jannée se querellent pour la succession, la Judée plonge dans la guerre civile qui ne s’interrompt qu’avec l’intervention romaine de 63 avant notre ère. Le général Pompée garde Hyrcan II comme grand prêtre et lui ôte la fonction royale, répondant à une ambassade juive qui lui demandait de rétablir le pouvoir de l’aristocratie. Le sanhédrin reçoit l’essentiel des pouvoirs officiels, mais un homme, Antipater, le lieutenant d’Hyrcan II, s’empare peu à peu de la réalité du pouvoir. Quand la Judée est envahie en 40 avant notre ère par l’Empire parthe, la famille hasmonéenne se rallie majoritairement à l’envahisseur ou subit sa colère. Hérode, fils d’Antipater, se rend à Rome où il se propose comme champion de la puissance romaine dans cette guerre. Visiblement convaincant, il est nommé roi par le Sénat et renvoyé en Judée avec l’aide d’une armée légionnaire. Trois ans plus tard, il s’empare de Jérusalem et met à mort le dernier des Hasmonéens.

Hérode le Grand

22Hérode répond à une partie des attentes de son temps. Il ne touche pas à la prêtrise mais, au contraire, dépense une fortune pour agrandir le temple et en faire le plus imposant de son époque. Il mène une politique de grands travaux qui enrichissent considérablement la Judée et sa politique extérieure permet une autonomie réelle. Son lien avec l’aristocratie est ambigu : il laisse siéger le sanhédrin, même s’il montre une fâcheuse tendance à le purger de ses opposants. Roi puissant, protecteur du temple, respectueux de manière ostentatoire des commandements bibliques et restaurateur de la paix et de l’harmonie, Hérode est un roi très populaire pendant la majeure partie de son règne. Mais, vers la fin, il semble atteint par un trouble mental qui le rend paranoïaque et sanguinaire ; il manque de prudence en déclenchant une guerre sur les marges du monde romain, qui lui vaut une réprimande de l’empereur Auguste. Obsédé par les complots réels et imaginaires, le roi fait le vide autour de lui.

23À sa mort en 4 avant notre ère, une ambassade aristocratique demande à l’empereur l’abolition de la monarchie et l’annexion romaine. L’élite suppose que la domination impériale, si elle repose sur le compromis, peut ramener la stabilité que l’autorité royale met en péril. Dans certains milieux, on a donc perdu confiance dans le modèle monarchique. L’élite reste prête, comme autrefois, à s’en remettre à une domination impériale. D’ailleurs, d’autres sources montrent que la justice romaine suscite une grande confiance parmi les Juifs : qu’il s’agisse de la jeune Juive nommée Babatha, dont on a retrouvé les archives privées dans le désert de Juda dans les années 1960 et qui avait fréquemment recours aux institutions judiciaires romaines, ou de l’apôtre Paul, qui préfère s’en remettre à la justice des gouverneurs puis de l’empereur qu’à celle des autorités juives. Certains trouvent donc possible d’accepter la domination romaine car elle paraît juste.

24Mais, dans le même temps, la foule montre d’autres attentes. Plusieurs insurrections éclatent, menées par de prétendus « messies » qui, sans lignage ni fortune, parviennent à mobiliser d’innombrables partisans. Le peuple semble ne plus faire confiance à ses élites et contester leurs projets. Le temple perd son monopole à dire qui est légitime et qui ne l’est pas. Pourquoi cela ? Parce que les Hasmonéens d’abord, Hérode ensuite, ont saigné l’aristocratie et ont favorisé leurs propres partisans ; de sorte que l’élite n’est plus celle d’autrefois. Aux côtés de la vieille classe sacerdotale, dont les membres non hasmonéens puis non hérodiens ont en grande partie disparu, on a vu naître une noblesse laïque qui, sans se mêler des affaires du temple, prétend pourtant gouverner le pays. Cette élite, qui cherche à négocier avec Rome, ne représente pas le peuple qui s’en défie, préférant placer ses espoirs dans la royauté divine, en cherchant celui qui saurait dire la volonté de Dieu. De la perte de confiance dans le modèle monarchique et dans l’élite sacerdotale est donc progressivement jaillie l’attente messianique, la recherche d’un libérateur qui saurait, lui, au contraire des rois hasmonéens et hérodiens, gouverner le peuple avec sagesse et justice. Mais pluriels sont les prétendants à cette dignité, qui promettent monts et merveilles à leurs partisans, avant de se révéler incapables de répondre à leurs attentes.

25La Judée est plus que jamais divisée quand l’empereur Auguste est appelé à prendre une décision. Constatant les désordres, il préfère garder le fils d’Hérode, Archélaos, mais accepte de ne pas lui donner le titre royal. Dix ans plus tard, en 6 de notre ère, recevant de nouvelles plaintes à l’encontre des violences du fils d’Hérode, Auguste accepte finalement de provincialiser la Judée.

Rome, l’ennemi eschatologique

26Ainsi présentés, les événements semblent trouver un dénouement heureux. Après la débandade de la monarchie hérodienne, Rome accepte de revenir au compromis d’autrefois avec le temple. Ce n’est malheureusement pas aussi simple. On a vu que les attentes de la classe supérieure ne sont plus celles du peuple ; il faut ajouter que Rome est vue à cette époque, parmi le petit peuple, comme une puissance menaçante. Lorsque Pompée a pris Jérusalem en 63 avant notre ère, il a pénétré dans le temple, souillant par sa présence le lieu le plus saint du judaïsme. Le rédacteur des Psaumes de Salomon célèbre sa mort, quelques années plus tard, comme le triomphe de Dieu sur les persécuteurs. Quand Hérode s’est emparé de Jérusalem en 37 avant notre ère grâce à une armée légionnaire, il a mis à mort ses opposants, ramenant la paix par le sang et la persécution. Quand Hérode est mort en 4 avant notre ère, en attendant la décision impériale, un procurateur du nom de Sabinus est venu mettre sous scellés les trésors du roi ; il s’est heurté à une violente résistance populaire et l’histoire parvenue jusqu’à nous est celle d’un cupide serviteur de Rome venu faire main basse sur les trésors de Dieu.

27Aussi, quand Rome provincialise la Judée en 6 de notre ère et que l’empereur envoie sur place Quirinius pour établir le recensement des biens et des personnes en vue d’installer l’impôt romain, prenant une mesure purement administrative au lieu de promulguer une déclaration chaleureuse de piété et de bienveillance, la coupe est pleine. Menés par un prédicateur galiléen du nom de Judas, de nombreux Juifs s’opposent au recensement. Le grand prêtre en fonction, Joasar, a beau se démener, il ne parvient pas à ramener l’ordre. Il faut avoir recours à la force pour les disperser. Joasar, qui a concentré sur lui l’hostilité populaire et qui a, de plus, révélé son inefficacité, est renvoyé. Par le sacrifice d’un de ses principaux partisans, le pouvoir romain calme donc le jeu. Mais les crispations perdurent.

28L’agitation se poursuit et la prédication de Judas, tellement simple qu’elle sème aisément le doute, se diffuse rapidement : peut-on être soumis à la fois à Dieu et à un maître mortel ? Cette question n’est pas nouvelle : au fond, c’est celle que posaient les Maccabées quelques décennies plus tôt. Mais ceux-ci, une fois au pouvoir, sont revenus sur leur philosophie en prétendant, pour caricaturer, que si la personne du roi était digne de foi, l’obéissance devenait légitime ; une fois Antiochos IV tombé, le retour au compromis était possible. Ce qui est nouveau avec Judas, c’est la radicalité de son propos. Pour lui, on ne peut avoir deux maîtres et aucun humain ne peut se prétendre élu par Dieu pour diriger les Juifs. La question est complexe, car elle nécessite, pour ceux qui se la posent, de mettre leur vie en cohérence et de choisir entre Dieu et l’empereur ; entre la confiance dans un maître humain et fourbe, et la foi dans le Dieu tout-puissant et bienveillant. Pour lui, la politique est une affaire religieuse et faire confiance à un homme pour gouverner le peuple de Dieu, c’est renier Dieu. Dès lors, la question politique se retrouve projetée dans une sphère bien plus profonde : les partisans de la négociation deviennent des « collabos » et les partisans de la résistance deviennent des « pieux ». Il n’y a pas de milieu possible, le monde devient binaire et oppose de manière simple le bien et le mal.

29Forts de cette idée, des hommes prennent les armes pour mettre à mort les « collabos ». Armés d’un poignard court, la sica, ils prennent le nom de sicaires. Leur objectif est de saper l’association entre Rome et l’élite en montrant aux riches que Rome ne peut rien faire pour eux et que nul n’est hors d’atteinte de la justice divine, ainsi qu’en instillant la peur. Les ouvriers craignent d’aller travailler sur les terres de ces riches qui se compromettent, car ils risquent d’être pris eux-mêmes pour des traîtres. La société est divisée et chacun est sommé de choisir son camp. Pour survivre, les riches doivent s’éloigner de Rome ; d’autres s’en rapprochent pour être protégés ; d’autres encore jouent double jeu. Flavius Josèphe, qui fut témoin de cette période, écrit qu’on n’osait plus se fier même à ses amis. La défiance généralisée comme arme, comme fruit d’une guerre terroriste contre l’ennemi qu’on ne peut vaincre en combat régulier, contraint la société à se réorganiser sur de nouvelles bases : pour ou contre Rome, l’enjeu étant théologique.

30Quand l’élite appelle à lui faire confiance pour maintenir l’ordre et pour assurer l’équilibre entre César et le temple, ou à faire confiance à Rome pour protéger le sanctuaire et les traditions ; quand elle rappelle qu’il n’y a jamais eu de puissance semblable à Rome et que c’est une grâce divine d’en être protégé, ainsi qu’on le lit chez Flavius Josèphe, les résistants appellent à faire confiance à Dieu pour accomplir ses promesses de libération, et à croire qu’avec l’aide divine la victoire peut être acquise contre une puissance à ce point supérieure. Les sicaires se radicalisent et diffusent leurs idéaux, jouant sur le moteur de la foi partagée par tous les Juifs à l’égard des promesses bibliques. Quiconque garde foi que Dieu est à l’œuvre en ce monde et qu’il accomplira ce qu’il a promis, est invité à considérer que la domination de Rome et de ses élites corrompues est devenue un obstacle sur le chemin divin. À l’heure où il faudrait s’attendre à Dieu, s’exclame-t-on, les élites corrompues appellent à se confier en Rome !

31À cette époque, dans certains milieux, on réinterprète les prophéties bibliques en leur donnant un jour nouveau. Rome serait cette « quatrième bête » du livre de Daniel, le dernier royaume qui s’élèverait sur ce monde mais qui serait, lors d’une guerre finale, anéanti par le peuple de Dieu. Si telle est la prophétie, faut-il accepter l’ordre présent ou le combattre ? Ceux qui poussent à la guerre estiment que Rome est cet ennemi eschatologique, c’est-à-dire ce dernier ennemi, celui dont la mise à mort verrait la fin des temps historiques. Et parmi les attentes messianiques, deux se complètent : selon l’une, le messie sera celui qui conduira le peuple à la victoire ; selon l’autre, il convient premièrement de chasser l’impiété d’Israël pour que le messie se révèle, puisque Dieu ne peut se trouver en présence du mal. Dans les deux cas, certains milieux estiment qu’il est nécessaire de commencer la guerre. Chez les sicaires, il semble même qu’une doctrine, que l’on retrouve encore dans des périodes historiques plus récentes, a pu exister : celle selon laquelle, puisque Dieu a promis à Abraham une descendance innombrable et la possession de son pays, si l’on lutte contre un ennemi trop puissant, alors il convient de lutter jusqu’au bout, jusqu’à mettre en péril la survie du peuple entier, pour obliger Dieu à agir pour accomplir sa promesse.

32Ces idéologies mènent à la guerre à outrance de 66-73 de notre ère. Les causes immédiates sont multiples et complexes, mais elles mêlent rejet en bloc de la souveraineté impériale, des élites en place et des étrangers. La révolte est en même temps une guerre civile qui déchire le pays jusqu’à la destruction du temple en 70. Dans les flammes, selon Josèphe, se jettent des dizaines de Juifs qui cherchent à hâter les temps de la fin en portant les malheurs du peuple de Dieu à leur comble. Mais ce jour-là, l’histoire continue et le messie ne s’est pas révélé. Les sicaires, réfugiés dans la place forte de Masada, sont délogés en 73 et optent pour le suicide collectif plutôt que la reddition.

33La certitude absolue que la domination romaine n’est pas le projet de Dieu ne disparaît pas pour autant. En 132-135, une autre insurrection éclate, menée par une figure messianique du nom de Simon bar Kokhba. Après une lutte acharnée, il est défait près de Béthar et les Romains abolissent définitivement la Judée, qui devient la province de Syrie-Palestine, interdite de séjour aux Juifs. Après l’échec de ce dernier soulèvement, les rabbins interdisent de calculer les temps de la fin et de chercher à hâter la venue du messie ; ils estiment qu’il viendra en son temps et qu’au jour présent, la priorité n’est pas la libération mais la survie. Ils mettent en place un modus vivendi avec Rome, acceptant sa domination sans pour autant voir plus dans cet empire qu’une force mauvaise qu’il faut endurer avec patience, et appellent le peuple à avoir foi qu’un jour Dieu interviendra lui-même ; à avoir confiance que ce jour-là, il fera justice de toutes les peines accumulées patiemment.

34En l’espace de trois siècles et demi, entre la conquête séleucide de 200 avant notre ère et l’abolition de la Judée par les Romains en 135 de notre ère, les Juifs sont passés, dans leurs rapports avec la domination étrangère, de la confiance dans l’ordre impérial à la guerre eschatologique. Héritiers d’une tradition politique pluri-séculaire, ils ont d’abord cherché à négocier des termes acceptables, selon lesquels les puissances protégeaient le temple et l’ordre établi. Mais les compromissions des élites avec les ingérences étrangères, puis la dilution de la classe sacerdotale aux temps des rois juifs, ont ruiné toute la confiance populaire dans cette stratégie diplomatique. Certains s’émeuvent de ce que le temple, lieu par excellence de la présence de Dieu, soit aux mains de ces personnes corrompues, sinon impies, qui pourraient le souiller par leurs contacts avec des étrangers.

35Le peuple s’en remet alors à des rois juifs pour libérer le temple, mais dans le cas hasmonéen comme dans le cas hérodien, cela tourne au fiasco. Le changement de domination étrangère n’améliore pas les choses, au contraire : Rome s’intéresse bien moins que les Séleucides à entrer dans le monde de la monarchie davidique et traite la Judée en province sujette. À l’époque romaine, la défiance ne porte donc plus seulement contre un homme, la personne du souverain, mais contre l’ordre social tout entier. La conséquence de cette défiance, c’est la conviction que la guerre est la meilleure chose à faire et la puissance romaine, unique en son genre, apparaît comme l’adversaire de la fin des temps, l’ennemi invincible qui sera abattu par la toute-puissance de Dieu.

36Après l’échec, le rapport entre confiance politique et foi en Dieu s’inverse : il ne s’agit plus simplement d’obéir parce que l’on a confiance ou bien de combattre pour Dieu, mais de se soumettre à la punition divine que représente la domination étrangère. Quiconque croit en Dieu se doit d’accepter les malheurs présents. Mais, si l’obéissance est de mise, la confiance reste impossible, car nul ne doit oublier que l’aboutissement de l’histoire devrait être, selon ceux qui adoptent cette vision, la victoire finale des Juifs sur les Romains et l’établissement du règne éternel du messie. La guerre passée n’était finalement pas la guerre eschatologique, certes, mais certains attendent la prochaine qui, théoriquement, devrait l’être… et qui n’a jamais eu lieu.

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Date de mise en ligne : 14/11/2020

https://doi.org/10.3917/dec.senik.2020.01.0017