Chapitre d’ouvrage

Corps joui

Pages 102 à 103

Citer ce chapitre


  • Nancy, J.-L.
(2000). Corps joui. Corpus (p. 102-103). Éditions Métailié. https://shs.cairn.info/corpus--9782864243660-page-102?lang=fr.

  • Nancy, Jean-Luc.
« Corps joui ». Corpus, Éditions Métailié, 2000. p.102-103. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/corpus--9782864243660-page-102?lang=fr.

  • NANCY, Jean-Luc,
2000. Corps joui. In : Corpus. Paris : Éditions Métailié. Suites Sciences Humaines, p.102-103. URL : https://shs.cairn.info/corpus--9782864243660-page-102?lang=fr.

Le corps jouit d’être touché. Il jouit d’être pressé, pesé, pensé des autres corps, et d’être cela qui presse, et pèse, et pense les autres corps. Les corps jouissent et sont jouis des corps. Corps, c’est-à-dire aréoles retirées, partes extra partes, de la totalité indivise qui n’existe pas. Corps jouis-sable parce que retiré, étendu à l’écart et ainsi offert au toucher. Le toucher fait joie et douleur – mais il n’a rien à voir avec l’angoisse (l’angoisse n’accepte pas le pas du toucher, l’écart de l’autre bord : elle est toute mystérique, fantasmatique).
Joie et douleur sont les opposés qui ne s’opposent pas. Un corps est joui aussi dans la douleur (et cela reste absolument étranger à ce qu’on nomme masochisme). Il y reste étendu, exposé – oui, jusqu’à l’insupportable rejet. Cet impartageable partage du jouir vrille et rend folle la pensée. (La pensée folle crie ou rit : tout reste à dire d’un cri sans pathétique et d’un rire sans ironie.)
Le corps joui s’étend dans tous ses sens, faisant sens de tous à la fois et d’aucun. Le corps joui est comme le pur signe-de-soi, sauf à n’être ni signe, ni soi. Le jouir même est corpus de zones, de masses, épaisseurs étendues, aréoles offertes, toucher lui-même démultiplié dans tous ses sens qui ne communiquent pas entre eux (les sens ne se touchent pas, il n’y a pas de « sens commun », ni de sentir « en soi » : Aristote le sait, qui dit que chaque sens sent et se sent sentir, chacun à part et sans contrôle général, chacun retiré comme vue, comme ouïe, comme goût, odorat, toucher, chacun jouissant et se sachant jouir dans l’écart absolu de son jouir ; toute la théorie des arts s’engendre à partir de là)…


Date de mise en ligne : 04/09/2016