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« Les banlieues atteindront-elles 1989 ? » Banlieues 89 au crible de la critique d’architecture, 1984-1990

Pages 73 à 86

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  • Romanet, A.
(2022). « Les banlieues atteindront-elles 1989 ? » Banlieues 89 au crible de la critique d’architecture, 1984-1990. Dans
  • Dirigé par A. Debarre,
  • J. Fol
  • et S. Bendimérad
Contextes : Actes du colloque international « 1989, hors-champ de l’architecture officielle » (p. 73-86). École Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Malaquais. https://doi.org/10.3917/acs.debar.2022.01.0073.

  • Romanet, Amandine.
« “Les banlieues atteindront-elles 1989 ?” Banlieues 89 au crible de la critique d’architecture, 1984-1990 ». Contextes Actes du colloque international « 1989, hors-champ de l’architecture officielle » École Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Malaquais, 2022. p.73-86. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/contextes-actes-du-colloque-international--9782954996189-page-73?lang=fr.

  • ROMANET, Amandine,
2022. « Les banlieues atteindront-elles 1989 ? » Banlieues 89 au crible de la critique d’architecture, 1984-1990. In :
  • Dirigé par DEBARRE, Anne,
  • FOL, Jac
  • et BENDIMÉRAD, Sabri,
Contextes Actes du colloque international « 1989, hors-champ de l’architecture officielle » École Nationale Supérieure d’Architecture Paris-Malaquais. 1989, hors-champ de l’architecture officielle, p.73-86. DOI : 10.3917/acs.debar.2022.01.0073. URL : https://shs.cairn.info/contextes-actes-du-colloque-international--9782954996189-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/acs.debar.2022.01.0073


Notes

  • [1]
    Le 4 juillet 1983, lors d’une conférence de presse, Jacques Chirac, maire de Paris, et Michel Giraud, président du conseil régional d’Île-de-France et membre du RPR, affichent leur désaccord avec la tenue de l’Exposition universelle de 1989 à Paris. À ce propos, voir Le Livre des expositions universelles, 1851-1989, Paris, Union centrale des arts décoratifs/Herscher, 1983.
  • [2]
    Architecte, Roland Castro est né à Limoges le 16 octobre 1940. Il entre à l’École des beaux-arts de Paris en 1958 où il intègre l’atelier Albert. Militant maoïste, il devient enseignant à l’UP6 — qui deviendra l’Ensa Paris-La Villette — au début des années 1970. En 1988, il crée l’Atelier Castro-Denissof avec l’architecte Sophie Denissof.
  • [3]
    Architecte et urbaniste, Michel Cantal-Dupart est né à Gabarret en novembre 1940. Il intègre l’École des beaux-arts de Nantes en 1960 qu’il quitte en 1966 pour s’installer en Tunisie, où il monte un premier bureau d’études pluridisciplinaire. Il rentre en France en 1974 et crée un atelier d’urbanisme et d’architecture à Paris. En 1981, il ouvre son agence avec Gilles Rousseau avant d’obtenir son diplôme d’architecte par équivalence en 1982.
  • [4]
    Charles Delfante, « Paris 89/Une expo de papier », Urbanisme, no 197, septembre 1983, p. 9-11.
  • [5]
    Voir les recherches de Thierry Roze sur deux projets Banlieues 89 (Écouen et Île-Saint-Denis) au sein du laboratoire ACS de l’Ensa Paris-Malaquais ; ou encore Maud Saget, « Banlieues 89, chronique médiatique d’une mission novatrice en France dans les années 80 », mémoire de maîtrise, Ensa Paris-Belleville, 2011.
  • [6]
    M. Cantal-Dupart, R. Castro, « Banlieues 89 », Urbanisme, no 197, septembre 1983, p. 14.
  • [7]
    Critique d’architecture et enseignant, Jean-Claude Garcias (1940-2017) commence son activité de critique au bulletin de l’Ifa au début des années 1980. Il contribue ensuite à de nombreuses revues d’architecture françaises (L’Architecture d’aujourd’hui et D’Architectures) et internationales (Casabella et Archithese). En 1980, il crée l’atelier d’architecture et d’urbanisme TGTFP avec Jérôme et Jean-Jacques Treuttel.
  • [8]
    J.-C. Garcias, « Robespierre e la periferia : Banlieues 89 », Casabella, vol. 49, no 519, décembre 1985, p. 34.
  • [9]
    M. Cantal-Dupart, R. Castro, « Banlieues 89 », op. cit. note 6, p. 14-17.
  • [10]
    Voir Jacques Lucan, France, architecture 1965-1988, Paris, Electa-Moniteur, 1989, p. 179.
  • [11]
    Agnès Berland-Berthon, La démolition des immeubles de logements sociaux. L’urbanisme entre scènes et coulisses. thèse en géographie (aménagement de l’espace et urbanisme). université́ Michel-de-Montaigne – Bordeaux-III, 2004, p. 264.
  • [12]
    Odile Seyler est architecte et enseignante à l’École d’architecture de la ville et des territoires à Marne-la-Vallée depuis 1998. Elle a fondé l’agence Seyler-Lucan avec Jacques Lucan au début des années 2000.
  • [13]
    O. Seyler, « Banlieues 89 », AMC, no 3, mars 1984, p. 76.
  • [14]
    D. Pinson, « Propos de banlieue », Col(é)onnes, no 6-7, juin 1984, p. 39.
  • [15]
    « Costruire la periferia », Abitare, décembre 1985, n° 240, p. 2.
  • [16]
    Architecte et urbaniste français, Bernard Huet (1932-2001) est diplômé de l’Ensba en 1962. En 1969, il fonde l’Unité pédagogique d’architecture no 8 — qui deviendra l’Ensa Paris-Belleville — où il enseigne jusqu’en 1998. Il participe, entre autres, à la création de l’Institut d’études et de recherches architecturales (Ierau) en 1982. Auteur de nombreuses publications, il est rédacteur en chef de la revue L’Architecture d’aujourd’hui de 1974 à 1977.
  • [17]
    B. Huet, « L’architecture contre la ville », AMC, no 14, décembre 1986, p. 13.
  • [18]
    Voir H. Lefebvre, Le Droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968.
  • [19]
    F. Trenit, « En revn’nant de l’expo », Col(é)onnes, no 6-7, juin 1984, p. 21. ; J. Harari, D. Mangin, « Le fantôme du paradis », Col(é)onnes, no 6-7, juin 1984, p. 23.
  • [20]
    J.-C. Garcias, op. cit. note 8.
  • [21]
    M. Cantal-Dupart, R. Castro, A. Stinco (dir.), La Ville à livre ouvert. Regard sur cinquante ans d’habitat, Paris, La Documentation française, 1980.
  • [22]
    Hélène Hatzfeld, « Sur les traces de Banlieues 89 », Urbanisme, no 332, septembre-octobre 2003, p. 64.
  • [23]
    Roland Castro intègre l’Union des étudiants communistes au début des années 1960 puis rejoint l’Union des étudiants communistes marxistes-léninistes (UJC-ml) à sa création en 1966. La même année, il participe à la création et à la direction de la revue Melp !. En 1969, l’architecte fonde le mouvement d’inspiration maoïste Vive la Révolution (1969-1971) et le journal Tout ! (1970-1972) auquel participera, entre autres, le philosophe Jean-Paul Dollé.
  • [24]
    UP6 qui deviendra l’École d’architecture de Paris-La Villette en 1984.
  • [25]
    Trois assises seront successivement organisées par les acteurs de Banlieues 89 : De la démocratie urbaine, du 5 au 7 décembre 1985 à Enghien ; Vers une civilisation urbaine, les 20 et 21 mai 1989 à l’université de Paris-Nanterre ; Pour en finir avec les grands ensembles, les 4 et 5 décembre 1990 à Bron.
  • [26]
    O. Seyler, op. cit. note 13.
  • [27]
    Architecte et urbaniste lyonnais, Charles Delfante (1926-2012) est formé à l’atelier Louis Arretche à l’Ensba. En 1946, il intègre l’Institut d’urbanisme de l’université de Paris. Après l’obtention de ses diplômes, il travaille comme chargé de mission et urbaniste conseil pour différents ministères et villes. Il est également rédacteur en chef de la revue Urbanisme au début des années 1980.
  • [28]
    C. Delfante, « Banlieues 89 : un coup de poker qui relance l’urbanisme ». Urbanisme, no 205, décembre 1984-janvier 1985, p. 96.
  • [29]
    J. Harari, D. Mangin, op. cit. note 19, p. 21.
  • [30]
    Jean-Louis Violeau, Les Architectes et Mai 81, Paris, Éditions Recherches, 2010, p. 224-225.
  • [31]
    M. Cantal-Dupart, R. Castro, « Nous sommes tous Banlieues 89 », H., revue de l’habitat social, no 95, avril 1984, p. 4.
  • [32]
    J. Harari, D. Mangin, op. cit. note 19, p. 24.
  • [33]
    Formée à Regent Street Polytechnic à Londres, Charlotte Ellis (1945-2008) est une critique d’architecture anglaise. Elle a notamment travaillé comme rédactrice dans la revue The Architectural Review et comme rédactrice en chef de The Architects’ Journal.
  • [34]
    C. Ellis, « Improving French Suburbs », The Architectural Review, vol. 175, no 1048, juin 1984, p. 4.
  • [35]
    Voir J.-P. Fortin, « Les “envois” de Banlieues 89, ville sans croissance », AMC, no 6, décembre 1984, p. 48-57 ; J.-P. Fortin, « Banlieues 89 : La città immobile », Casabella, vol. 49, no 519, décembre 1985, p. 36-37.
  • [36]
    F. de Gravelaine, « Le bon grain et l’ivresse des Banlieues 89 », L’Architecture d’aujourd’hui, no 259, octobre 1988, p. 3.
  • [37]
    J.-C. Garcias, « Banlieues 89 : grand dessein, grands projets, petits calculs », Archithese, no 4, juillet-août 1988, p. 37.
  • [38]
    Architecte et ingénieur d’origine hongroise, David Georges Emmerich (1925-1996) enseigne à l’École des beaux-arts à partir de 1962, puis à l’UP6 jusqu’en 1991. Auteur de plus d’une centaine de publications, il écrit de nombreux articles dans L’Architecture d’aujourd’hui, Techniques & Architecture ou encore Le Carré bleu dont il intègre la rédaction au début des années 1980.
  • [39]
    D. G. Emmerich, « Pour la T.G.R », Le Carré bleu, no 2/89, 1989, p. 13.
  • [40]
    Née en Pologne, Edith Aujame (1919-1998) est une architecte et urbaniste franco-américaine. Elle rejoint Paris et l’atelier Le Corbusier en 1947 et participe à la création du groupe CIAM-Paris avec son mari l’architecte Roger Aujame (1922-2010). Elle intègre la rédaction de la revue d’architecture Le Carré Bleu en 1968 et y reste jusqu’à son décès en 1998.
  • [41]
    E. Aujame, « Ghettos et banlieues », Le Carré bleu, no 4/90, 1990, p. 14.
  • [42]
    Abdelhafid Hammouche, Politique de la ville et autorité́ d’intervention : contribution à la sociologie des dispositifs d’action publique, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2012, p. 24.
  • [43]
    R. Castro, « Dix ans après », L’Architecture d’aujourd’hui, no 280, avril 1992, p. 26.

1 5 Juillet 1983 : un communiqué de l’Élysée annonce le renoncement à la tenue de l’exposition universelle de 1989. Le 26 juillet : la mission Banlieues 89 est lancée. En dépit des moyens d’ores et déjà investis pour le projet d’exposition universelle, l’opposition de la droite parisienne [1] et l’aggravation de la crise économique entraînent son abandon. Si, pour le gouvernement socialiste, il s’agit d’un revers politique et culturel sans précédent, ce renoncement constitue une opportunité pour l’architecte Roland Castro [2] et l’urbaniste Michel Cantal-Dupart [3] de présenter leur projet d’action et de réflexion sur les banlieues à François Mitterrand. Mise en avant comme une réponse d’architecte à la crise sociale en banlieue, Banlieues 89 a pour ambition la réalisation de projets de rénovation dans l’ensemble des villes de banlieue de France.

2 Cet épisode de l’histoire des politiques urbaines, en marge des grands travaux présidentiels, est retranscrit dans les colonnes de la revue Urbanisme en septembre de la même année [4]. Le traitement concomitant de ces deux événements par la rédaction de la revue professionnelle est loin d’être fortuit. Ce choix témoigne, en premier lieu, des filiations entre les multiples études liées au projet d’Exposition universelle et Banlieues 89. Ainsi, dans la mouvance de feu l’Exposition universelle, Banlieues 89 est présentée comme une politique architecturale et urbaine nationale capable de fédérer un ensemble de projets ponctuels. Pour autant, ce parti pris de traiter des deux événements conjointement peut être considéré comme la marque d’un basculement à l’œuvre dans la pensée sur la ville et l’habitat : de l’universel au spécifique, de Paris à sa banlieue. En effet, pour Roland Castro et Michel Cantal-Dupart, il s’agit tout autant de réinterroger les contours du projet urbain à l’heure de la décentralisation que d’y inclure une dimension sociale.

3 Compte tenu de ces considérations et de la centaine de projets architecturaux et urbains réalisés entre 1984 et 1990, comment peut-on expliquer la quasi-absence de Banlieues 89 dans l’historiographie de l’architecture et de l’urbanisme du, xxe siècle [5] ? Autrement dit, quelles sources mobiliser pour mesurer la portée des idées de Banlieues 89 et sa participation aux savoirs dans les champs de la politique urbaine et de la pratique architecturale ?

4 Cette communication propose d’interroger une sélection d’articles publiés à propos de Banlieues 89 dans la presse professionnelle entre 1984, date de publication des premiers projets, et 1990, fin de la mission. L’étude de ce corpus, comprenant aussi bien les écrits d’acteurs de Banlieues 89 que de professionnels et de critiques, permet de révéler un certain nombre de motifs communs et d’antagonismes qui animent la profession dans les années 1980. Ainsi, trois thèmes se dégagent au regard des débats qu’ils ont suscités dans les revues entre 1984 et 1990 : la banlieue et le projet, la commande et le financement ainsi que la sélection des projets.

Banlieue et projet : construction et promotion d’un discours sur la ville

5 Dès ses prémices, Banlieues 89 retient tant l’attention de la presse nationale que celle des périodiques professionnels. L’appellation, sans équivoque, résume à elle seule les ambitions de la mission : mettre la banlieue au centre des préoccupations avec comme horizon l’année 1989. Ce titre qui sonne comme un slogan participe de la curiosité, sinon de l’intérêt, des professionnels pour le projet. Ainsi, dans son numéro de septembre 1983, la rédaction de la revue Urbanisme introduit l’article « Banlieues 89 » en évoquant le « double intérêt de porter un hommage à la révolution de 1789 en faisant tomber une autre Bastille : l’antinomie villes-banlieues ! [6] ». Pour autant, ce rapprochement entre la banlieue et la date de célébration du bicentenaire de la Révolution ne fait pas l’unanimité auprès des auteurs de la presse professionnelle. À titre d’exemple, dans la revue italienne Casabella, le critique Jean-Claude Garcias [7] dénonce l’ambivalence de ces deux symboles : « Qui dit banlieue dit désordre pittoresque, qui dit 89 dit grandes organisations néoclassiques, revendications d’universalité, utopie à l’échelle cosmique. [8] »

6 Cette posture originale en décalage avec les standards de la discipline, Roland Castro et Michel Cantal-Dupart en usent également dans le contenu et la forme de leurs articles. Leurs écrits s’apparentent effectivement moins aux traditionnelles présentations de projets dans les revues qu’à des essais, voire à des manifestes. Une majorité sont ainsi entrecoupés d’intertitres, autant de mots d’ordre destinés à susciter l’adhésion de leurs lecteurs : « Quelle banlieue ? », « Bataille pour la ville », « Le dessein aux créateurs [9] ». Ils entament chaque article par le récit d’une banlieue monofonctionnelle et dépendante des éléments d’urbanités propres à la ville. C’est sur cet état des lieux que repose leur argumentaire. Un plaidoyer en faveur de la prise en compte de l’héritage urbain et bâti des banlieues. Tandis que le début des années 1980 voit se cristalliser le débat architectural sur la voie à emprunter après le modernisme [10], les acteurs de Banlieues 89 se positionnent en opposition à la « démolition comme outil du changement [11] ». Ils promeuvent des interventions architecturales et urbaines ponctuelles, sur des sites définis et clament la nécessité pour la banlieue de trouver sa propre identité en dehors de la ville.

Fig. a — Urbanisme, no 197, septembre 1983, couverture.

Description de l'image par IA : Couverture de magazine avec bâtiments modernes et texte stylisé.

Fig. a — Urbanisme, no 197, septembre 1983, couverture.

Fig. b — AMC, no 3, mars 1984, couverture.

Description de l'image par IA : Couverture de AMC, no 3, mars 1984. Image architecturale avec cylindres et texte.

Fig. b — AMC, no 3, mars 1984, couverture.

7 Ce parti pris de mettre l’aménagement architectural et urbain de la banlieue au centre des préoccupations politiques et des architectes est globalement soutenu par la critique. À titre d’exemple, dans le numéro de mars 1984 de la revue AMC, l’architecte Odile Seyler [12] se réjouit de la volonté de Roland Castro et Michel Cantal-Dupart de donner « une identité urbaine [13] » aux banlieues. Un avis que partagent l’architecte et sociologue Daniel Pinson [14] et les rédacteurs de la revue italienne Abitare[15]. Néanmoins, cette position ne fait pas l’unanimité chez les professionnels. Dans les colonnes de AMC, Bernard Huet [16] s’oppose ainsi au traitement différencié de la ville et de la banlieue. Pour l’architecte, « le destin d’une périphérie urbaine proche est de participer aux valeurs du centre [17] ».

8 Pour autant, les critiques portent moins sur le projet en lui-même que sur le choix de présenter Banlieues 89 comme une démarche inédite. En effet, très peu de références architecturales et théoriques sont mobilisées par Roland Castro et Michel Cantal-Dupart, à l’exception de quelques mentions à la sociologie d’Henri Lefebvre [18] — très avancée dans l’analyse critique de l’architecture moderne. Dans Col(é)onnes, revue de l’École d’architecture de Nantes, l’étudiant François Trenit et les architectes Jean Harari et David Mangin soulignent, au contraire, et non sans ironie, l’importance des liens de filiation entre Banlieues 89 et l’ensemble des réflexions et des travaux menés par les architectes dès la fin des années 1960 [19]. Dans les colonnes de Casabella, Jean-Claude Garcias note, à son tour, que Banlieues 89 doit beaucoup à certains « concepts urbains » forgés en Mai 68 et à la « crainte apparue dans les années 1970 de voir se développer en France une société à deux vitesses ». Le critique fait également remarquer la participation des acteurs de Banlieues 89 eux-mêmes aux travaux de recherche engagés au début des années 1970 autour du programme « Habitat et vie sociale [20] ». Des réflexions qui ont, entre autres, abouti à la publication, en 1980, d’un ouvrage sous la direction de Michel Cantal-Dupart, Roland Castro et Antoine Stinco [21].

9 Roland Castro et Michel Cantal-Dupart, en définissant la banlieue comme objet et l’intervention architecturale et urbaine comme méthode, affichent donc soigneusement leur singularité dans les débats de la période. L’enjeu pour les acteurs est alors tant de dessiner les contours de Banlieues 89 que de rassembler autant de professionnels que possible autour de ce nouveau cadre collectif.

Banlieues 89 et l’État : définir les conditions d’une dépendance

10 Si les architectes sont aussi nombreux que les critiques à réagir aux discours des acteurs de Banlieues 89 sur la banlieue et le projet urbain, un sujet concentre plus particulièrement l’attention des professionnels dans les revues : les montants et les conditions d’attribution des crédits. Dans la lettre de mission du Premier ministre Pierre Mauroy qui officialise la création de Banlieues 89, le 7 novembre 1983, aucune mention n’est faite du système de financement qui sera mis en place. Les termes de la mission sont définis ainsi : « réfléchir sur ce que pourrait être à long terme l’aménagement du pourtour de Paris », « formuler des propositions visant à faire participer pleinement les banlieues à la “civilisation urbaine” », et « promouvoir des actions exemplaires dans ces domaines en s’appuyant sur des initiatives municipales en accord avec le ministère de l’Urbanisme [22] ».

11 Pour contrer ce manque de transparence et s’assurer la réussite de Banlieues 89, Roland Castro et Michel Cantal-Dupart engagent rapidement une vaste stratégie de communication. Pour cela, ils s’entourent d’autres acteurs issus en grande partie des réseaux noués par Roland Castro au cours de ses nombreuses activités de militant maoïste [23] et d’enseignant à l’Unité pédagogique no 6 (UP6) [24]. On y retrouve, entre autres, les architectes Jean-Patrick Fortin et Antoine Grumbach, le philosophe Jean-Paul Dollé et les écrivains Hélène Bleskine, Jean-Christophe Bailly et Jean-Pierre Le Dantec. Cette équipe pluridisciplinaire met en place des expositions itinérantes et assises [25] afin de rassembler architectes, habitants, élus locaux et personnalités politiques. Ensemble, ils réalisent également des numéros spéciaux dans les revues professionnelles et créent leurs propres supports de diffusion : Murs, Murs (1985-1990) et Lumières de la ville (1990-1993). Enfin, ils organisent des débats publics et des assemblées générales pour faire se rencontrer les maires et les architectes en vue de créer des tandems autour de projets architecturaux et urbains.

12 Une première assemblée générale a lieu le 5 décembre 1983. Roland Castro et Michel Cantal-Dupart sont là pour présenter les contours de leur projet aux 700 professionnels et étudiants en architecture réunis à la maison de la Mutualité à Paris. Rapidement, une double question polarise le débat : l’ampleur et les conditions d’attribution des crédits. Si l’architecte Odile Seyler relève cet épisode houleux dans son article « Banlieues 89 [26] », dans un premier temps, la majorité des auteurs des revues professionnelles reste en dehors du débat. Il faut en effet attendre la création du Comité interministériel des villes (CIV) en juin 1984 pour que la polémique rejoigne les colonnes de la presse architecturale. La mise en place de ce comité — qui décide de l’affectation des 600 millions de francs octroyés aux différents dispositifs d’action publique dont fait partie Banlieues 89 — entérine le rôle déterminant donné à l’État, dans l’attribution des crédits. Dès lors, si certains professionnels, comme l’urbaniste lyonnais Charles Delfante [27], continuent de soutenir le projet dans la presse [28], de nombreux architectes choisissent, au contraire, d’exprimer leur désaccord avec le système mis en place par Banlieues 89. Les plus virulents sont les anciens militants des ateliers publics (1981-1983), Jean Harari et David Mangin. Dans leur article « Le fantôme du paradis », les architectes mettent en avant le paradoxe que constitue la promotion d’une autonomie maire-architectes in fine soumise « aux jugements de la plus haute autorité de l’État [29] ». Pour ceux qui avaient également cherché à « transformer le processus de production de l’espace urbain et de la maîtrise d’œuvre [30] » trois ans plus tôt avec les ateliers publics, Banlieues 89 apparaît comme un moyen supplémentaire pour l’État de garder la mainmise sur la production architecturale et urbaine locale.

Fig. c — Urbanisme, no 205, décembre-janvier 1985, couverture.

Description de l'image par IA : Couverture en noir et blanc d'Urbanisme no 205, décembre-janvier 1985, avec des motifs abstraits et du texte.

Fig. c — Urbanisme, no 205, décembre-janvier 1985, couverture.

Fig. d — Col(é)onnes, no 6-7, juin 1984, couverture.

Description de l'image par IA : Couverture en noir et blanc d'un magazine sur l'architecture. Une porte en pierre avec une silhouette floue derrière.

Fig. d — Col(é)onnes, no 6-7, juin 1984, couverture.

13 Pour autant, en dépit de ces réticences, le CIV permet le financement d’une centaine de projets Banlieues 89 entre 1984 et 1986. Cet équilibre entre liberté créative et dépendance financière perdure jusqu’au changement de majorité en mars 1986. S’ensuit une période de plus de deux ans durant laquelle aucun projet n’est financé. En octobre 1988, la Délégation interministérielle à la Ville (DIV) est mise en place. Cette nouvelle institution, dirigée par Yves Dauge, est désormais en charge de l’octroi des subventions et coordonne administrativement une quinzaine de programmes nationaux, dont Banlieues 89. Cet épisode entraîne le départ d’un certain nombre des acteurs de Banlieues 89, démis d’une grande part de leur latitude d’action par la DIV. Mise à mal, Banlieues 89 se poursuit malgré tout jusqu’à son absorption par le tout nouvellement créé ministère de la Ville, en 1990.

Les projets : sélection, construction, évaluation

14 Sans surprise, ce sont les critères architecturaux qui entraînent les débats les plus importants dans la presse professionnelle. En effet, dès leur première publication, dans la revue H. en avril 1984, le choix des projets divise l’opinion. Pourtant, dans l’article qui introduit le dossier, Roland Castro et Michel Cantal-Dupart préviennent leurs lecteurs : le projet labellisé Banlieues 89 est avant tout un « scénario urbain pertinent dont on n’a pas à priori, à juger de l’esthétique ou de l’architecture [31] ». Pour les acteurs de Banlieues 89, l’hétérogénéité des projets — aussi bien en matière d’échelle que de qualité architecturale et urbanistique — n’est pas un sujet de débat dans la mesure où elle n’a pas constitué un critère de sélection. Ce parti pris se retrouve également dans les choix éditoriaux. Cette première salve de projets se présente sous la forme d’un enchaînement échappant à tout ordre, alphabétique ou géographique. Les textes de présentation sont succincts et laissent la part belle aux illustrations sous la forme de montages, collages, et bandes dessinées, en dehors des conventions de la discipline.

Fig. e —H., revue de l’habitat social, no 95, avril 1984, couverture.

Description de l'image par IA : Couverture de magazine en noir et blanc montrant des bâtiments et des personnes dans un cadre urbain.

Fig. e —H., revue de l’habitat social, no 95, avril 1984, couverture.

15 En dépit du choix énoncé par les acteurs de Banlieues 89 de privilégier le récit accompagnant le projet plutôt que ses qualités architecturales, les critiques ne tardent pas. Dans la tribune qui leur est accordée dans Col(é)onnes, Jean Harari et David Mangin s’étonnent du décalage entre les ambitions annoncées par les acteurs de Banlieues 89 et la « réalité » des projets présentés. Sur près de trois pages, les deux architectes détaillent leur point de vue, citant et décryptant des projets qu’ils considèrent comme relevant pour une majorité du « gadget et de l’embellissement à moindres frais [32] ». Les rédactions étrangères se montrent, quant à elles, plus prudentes. La critique Charlotte Ellis [33], dans la revue anglaise Architectural Review, note ainsi simplement que les projets n’ont pas été choisis pour leur « mérite architectural [34] ». La représentation des projets fait également l’objet de vives critiques. Les illustrations sont jugées comme trop abstraites et relevant plus de la séduction que du dessin d’architecture. Afin d’atténuer, sinon désarmer, ces polémiques, plusieurs acteurs de Banlieues 89, l’architecte Jean-Patrick Fortin en première ligne, choisissent de republier certains projets dans les revues d’architecture [35]. Cette fois, les représentations sont conformes aux standards de la discipline : plans, coupes, élévations. Cette stratégie semble fonctionner puisque les polémiques s’essoufflent progressivement jusqu’en 1988. La critique des projets n’atteint, en effet, son paroxysme qu’après les premières inaugurations.

16 En octobre 1988, un article est publié dans L’Architecture d’aujourd’hui. Étonnamment, ce pamphlet est signé par Frédérique de Gravelaine, fervente supportrice de Banlieues 89 depuis ses débuts. La journaliste dresse un bilan acerbe : très peu de projets sont allés « au-delà de louables intentions », « beaucoup de bricolages insignifiants, beaucoup de vieilles recettes plaquées sans vrai travail », « beaucoup de mots et peu de choses ». En reprenant l’argumentaire des acteurs de Banlieues 89 qu’elle avait contribué à soutenir en 1984, la journaliste constate que le choix de ne pas sélectionner les projets a finalement conduit à « avaliser du n’importe quoi [36] ».

17 Cet article fait date et marque le début d’une série de bilans négatifs dans la presse architecturale. À son tour, Jean-Claude Garcias évoque ainsi des projets « cosmétiques [37] » dans la revue suisse Archithese. Dans les colonnes du Carré bleu, David Georges Emmerich [38], radicalement opposé à la mission, entame une série d’articles virulents sur les projets. Il définit Banlieues 89 comme une succession de « projets disparates, saupoudrant les banlieues par des gadgets ponctuels [39] ». Un an plus tard, dans la même revue, l’architecte et urbaniste Edith Aujame [40] écrit :

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« Quand Banlieues 89 démolit, ajoute des couleurs, des potelets rouges ou bleus en façade, cela coûte cher et ne résout rien [41]. »

Fig. f — L’Architecture d’aujourd’hui, no 259, octobre 1988, couverture.

Description de l'image par IA : Couverture de magazine avec une explosion et des personnes observant.

Fig. f — L’Architecture d’aujourd’hui, no 259, octobre 1988, couverture.

Fig. g — Le Carré bleu, no 2/89, 1989, couverture.

Description de l'image par IA : Couverture en noir et blanc avec texte "le carré bleu" et "propos de bicentenaire".

Fig. g — Le Carré bleu, no 2/89, 1989, couverture.

19 Au tournant des années 1990, Roland Castro demeure l’unique voix de Banlieues 89. L’architecte, qui intervient majoritairement dans la presse quotidienne, tente de répandre l’idée selon laquelle Banlieues 89 ne reproduira pas les mêmes erreurs dans la sélection des projets. En dépit de ses efforts et de la mise en place d’un label Banlieues 89 dont l’objet est de « garantir la qualité des opérations de restructuration urbaine [42] », les projets restent soumis au feu de la critique. L’arrêt de Banlieues 89 en 1990 finit malgré tout par faire taire les controverses.

20 En avril 1992, Roland Castro fait le bilan de Banlieues 89 dans la revue L’Architecture d’aujourd’hui. L’architecte reconnaît un manque de rigueur dans le choix de certains projets mais situe le véritable problème du côté de la critique. Selon Roland Castro, en choisissant de privilégier le « look » au « fond », les auteurs de la presse architecturale auraient largement participé à discréditer la démarche de Banlieues 89. Roland Castro termine son essai en évoquant ce qu’il considère comme l’unique préoccupation des revues spécialisées de la fin des années 1980 et des années 1990 : « l’esthétique ». Les médias de l’architecture et leurs auteurs auraient ainsi été responsables de l’échec de Banlieues 89 en ayant favorisé « le discours de l’architecture-objet » au détriment de « l’acquisition de savoirs sur l’urbain [43] ».

21 En prenant le parti d’orienter le regard des architectes et du gouvernement sur la périphérie, Banlieues 89 peut donc d’abord apparaître comme un mouvement générationnel comme la volonté collective de ces jeunes architectes, étudiants et militants de Mai 68, de se démarquer de la production architecturale et urbaine de la génération précédente — qui fut partie prenante de l’édification de ces banlieues. Cependant, l’étude de la réception de Banlieues 89 par la critique, de son lancement en 1983 à sa disparition en 1991, révèle d’autres lignes de front internes à cette génération de jeunes praticiens et critiques. Ainsi, par-delà le bilan mitigé que l’on peut faire de Banlieues 89 au regard notamment de la qualité architecturale de ses réalisations, on peut considérer que les acteurs de la mission et de sa réception ont contribué à alimenter et faire circuler les débats autour des nouvelles préoccupations des architectes dans les années 1980. À ce titre, l’histoire de Banlieues 89 mérite aujourd’hui d’être réinterrogée au prisme des réflexions et des savoirs qu’elle a générés.

Bibliographie complémentaire

  • Devillard Valérie, Architecture et communication : les médiations architecturales dans les années 80, Paris, Panthéon-Assas, coll. « Information et communication », 2000.
  • Ellin Nan, Postmodern Urbanism, New York, Princeton Architectural Press, 1999.
  • Jannière Hélène, Critique et architecture : un état des lieux contemporain, Paris, Éditions de La Villette, 2019.
  • Le Dantec Jean-Pierre, Enfin l’architecture : l’histoire d’un renouveau, Paris, Autrement, 1984.
  • Lengereau Éric, Architecture, urbanisme et pratiques de l’État, 1960-2010, Paris, La Documentation française, 2017.
  • Lucan Jacques, France, architecture 1965-1988, Paris, Electa-Moniteur, 1989.
  • Ockman Joan (dir.), Architecture, Criticism, Ideology, New York, Princeton Architectural Press, 1985.
  • Roberts Marion, « Banlieues 89: Urban Design and the Urban Question », Journal of Urban Design, vol. 5, no 1, 2000.
  • Violeau Jean-Louis, Les Architectes et Mai 81, Paris, Éditions Recherches, 2010.
  • Yaari Monique, Rethinking the French City. Architecture, Dwelling, and Display after 1968, New York, Rodopi, 2008.

Date de mise en ligne : 27/06/2022

https://doi.org/10.3917/acs.debar.2022.01.0073