Chapitre 4. Se choisir à la croisée des chemins de la vie
- Par France Farago
Pages 98 à 140
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Notes
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[1]
PS, Gallimard, p. 138.
-
[2]
Kierkegaard disait que ce que l’on peut faire de mieux pour autrui, c’est de le rendre inquiet.
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[3]
« Chaque homme fut grand, écrit Kierkegaard dans Crainte et tremblement, en évoquant le destin d’Abraham, selon l’importance de ce qu’il combattit. Car qui lutta contre le monde fut grand… et qui lutta contre lui-même fut plus grand encore… mais celui qui lutta contre Dieu fut le plus grand de tous. » La tradition biblique valorise les hommes qui osent contester avec Dieu. Kierkegaard s’est aussi servi de la figure de Job, l’homme de la détresse, qui maudit l’heure de sa naissance et ose lancer à Dieu ses imprécations vengeresses. Plus que le symbole du malheur humain, il est l’illustration du statut ontologique de l’homme : « Tu n’as pas fraudé les hommes quand tout s’effondrait autour de toi : alors ta voix fut celle du souffrant, le cri de l’écrasé, la clameur de l’angoissé et un apaisement pour tous ceux à qui la douleur clôt la bouche ; tu fus le fidèle témoin de toute la détresse et de tous les déchirements que peut receler le cœur, le sincère porte-parole qui ose se plaindre « dans l’amertume de son cœur » et contester avec Dieu. Pourquoi cache-t-on cela ?… J’ai besoin de toi, j’ai besoin d’un homme qui sache se plaindre à pleine voix, faisant retentir de ses échos le ciel où Dieu délibère avec Satan pour dresser des plans contre un homme ! Plains-toi, l’Eternel ne craint pas, il peut bien se défendre ; mais comment le pourrait-il quand personne n’ose se plaindre comme il sied à un homme ? Parle, élève la voix, parle fort, Dieu peut bien parler plus fort, lui qui dispose du tonnerre – mais le tonnerre aussi est une réponse, une explication, certaine, digne de foi, de première source, une réponse de Dieu lui-même et qui, même si elle foudroie, est plus magnifique que les commérages et les potins sur la justice de la Providence inventés par la sagesse humaine et colportés par de vieilles bavardes et des eunuques ! » (OC, t. 5, p. 64)
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[4]
PS OCX, p. 152.
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[5]
C’est la proximité du « général » – le projet de mariage – qui lui signala, par l’effroi de se voir contraint à l’alignement sur la norme sociale, qu’il était « l’exception » vouée à un autre destin.
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[6]
Kierkegaard en vint parfois à espérer que Dieu le délivrerait de son mal, quoique sainement et lucidement, il ait su qu’il y avait là quelque chose d’infantile et d’inconvenant : il ne convient pas à un homme de « tenter Dieu » Journal, extraits I, p. 137, Gallimard, 1941. Allusion aux tentations du Christ qui mettent en scène la distinction des ordres naturels et spirituels. Si Dieu est Esprit, il n’est pas magicien, catégorie païenne : il ne saurait changer en pain les pierres du désert ni empêcher celui qui se jetterait du haut du Temple de Jérusalem de se fracasser. Dieu n’abolit pas les lois de la nature. Kierkegaard était conscient du substrat somatique de sa mélancolie qui, aujourd’hui, serait prise en charge efficacement par la médecine capable de remédier chimiquement aux carences des neurotransmetteurs responsables de ce genre d’états, ce qui n’ôterait d’ailleurs rien à la profondeur de son esprit mais allègerait ses souffrances. Loin de se complaire en elles, Kierkegaard a tout fait pour s’en affranchir.
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[7]
« Prier, prier vraiment, c’est devenir silencieux, et c’est là chercher premièrement le royaume de Dieu. » « Garder le silence devant Dieu, c’est essentiellement avoir la crainte de Dieu. » Lorsque la prière est vraiment dégagée du tumulte intérieur lié aux occupations du monde, lorsqu’elle en fait franchir les frontières, c’est qu’« elle est alors devenue silence ». OC XVI, p. 300.
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[8]
Sans doute est-ce parce que les hommes ne veulent pas boîter, c’est-à-dire constamment s’ajuster à l’infini ou se laisser juger par Lui qu’ils préfèrent le marécage de la médiocrité banalisante où finalement ils deviennent paralytiques, d’où le naufragium commune. Kierkegaard aurait sans doute été d’accord avec le théologien Karl Rahner pour parler de ces « chrétiens anonymes » que sont les hommes de silence, de justice et de paix incapables par ailleurs de décliner quelque confession que ce soit. On sait combien Kierkegaard a fustigé le cléricalisme installé et le christianisme embourgeoisé… Pour lui, d’ailleurs, la valeur de la foi réside dans la modalité du rapport subjectif, non dans le contenu objectif d’une croyance. Prier en vérité une idole, c’est prier Dieu, tandis que réciter sans ferveur et sans rien comprendre les credos les plus “orthodoxes”, c’est du paganisme.
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[9]
Miettes, Seuil, p. 107.
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[10]
Avant l’épisode des fiançailles, dans un moment de rupture avec son père, livré à lui-même, Kierkegaard se laissa enivrer par l’ivresse ludique de la vie esthétique, livrée aux sensations, fascinée par l’outrance, par l’inversion des catégories paternelles. S’il a parlé de ces années comme du « chemin de la perdition », il jugea plus tard cette période de sa vie avec plus d’indulgence en disant que « le vin doit fermenter avant de se clarifier. » Il allait dans les banquets, les bruyantes réceptions où, éblouissant d’esprit, il s’imposait à l’admiration de ses compagnons de plaisirs mais rentrait chez lui souvent ivre et complètement désespéré. Il parle de la déception après avoir « sondé la mer sans fond des plaisirs ; j’ai ressenti le pouvoir presque irrésistible avec lequel de main en main un plaisir en entraîne un autre, ce genre d’enthousiasme frelaté qu’il est capable de produire, l’ennui, le déchirement qui suivent » J, 1835, 1, p. 33. Pourtant, Kierkegaard, nous l’avons vu, a rendu hommage au Don Juan de Mozart qui l’a « chassé comme Elvire des ténèbres tranquilles du cloître ». Tout n’est donc pas négatif dans ce qu’il appelle l’esthétique, c’est-à-dire le fait de s’adonner à la jouissance des sensations immédiates. Ce caractère capiteux de la jouissance conquise par delà l’interdit le prémunit contre les excès et le contresens d’une vision réduisant le christianisme à une négation du terrestre, au mépris du fini et du corps dont son enfance avait souffert. Sa crise esthétique lui fit goûter le fruit défendu mais aussi expérimenter le caractère inextinguible de la soif qui taraude l’esprit qui ne s’en remet qu’au fini. Il comprit le caractère fallacieux de ce désir hyperbolique du mauvais infini du désir : dans sa quête érotique, Don Juan confond le qualitatif, l’amour et le quantitatif, l’accumulation des conquêtes féminines. La chasse compulsive du collectionneur qui se disperse dans le multiple dans une série dont l’infinité est par définition inaccessible est d’un tout autre ordre que l’amour qui unifie, dont la puissance de synthèse est liée à l’absolu qu’il fait toucher.
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[11]
L’esthéticien a perdu « ce que l’homme a de plus profond et de plus sacré, la puissance unificatrice de la personnalité. » OC IV, p. 146.
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[12]
Le héros médiéval de Bergman qui, dans Le Septième sceau, parce qu’il joue aux échecs avec la Mort, finit par avoir la révélation des secrets de la vie est directement inspiré de Kierkegaard.
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-
[14]
« Notre époque perd de plus en plus le facteur téléologique inséparable d’une philosophie morale – et chez les gens des classes supérieures on en trouvera beaucoup pour considérer un mariage sans enfants comme l’idéal ». Ce regret de Kierkegaard n’est-il pas fort contemporain ?
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[15]
En fait, dans l’Évangile, ce que Kierkegaard appelle la suspension téléologique de l’éthique n’est pas chose exceptionnelle, mais la forme même de l’action morale réelle. Toutefois, l’éthique ne saurait être « suspendue » qu’elle n’ait atteint toute sa mesure : la suspension n’est pas une dispense, pas même une dérogation. C’est un au-delà qui n’ôte cependant pas un iota à l’exigence du général. Mais ce que le religieux exige, par delà l’éthique ou, en tout cas conjointement à lui la plupart du temps, c’est un acte qui dépasse le strict commandement de la loi vers la gratuité et l’inconditionnalité de l’amour (cf. les transgressions multiples de Jésus). Kierkegaard rencontre cet autre géant de la pensée que fut Pascal : « La vraie morale se moque de la morale ». Mais Nietzsche aussi bien sûr : « Ce qui se fait par amour n’est pas moral mais est religieux. »
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[16]
Dans le Nouveau Testament, le « monde » désigne la structure close, instrumentale, de la cité humaine.
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[17]
Au sens habituel du terme de réalité cosmologique, générale, au sein de laquelle se trouve inscrite notre condition.
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[18]
Traduit aussi par Ou bien… ou bien… par P. H. Tisseau, éd. Bouquins.
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[19]
OC IV 124.
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[20]
Notre monde actuel qui semble avoir ravalé l’éthique à l’esthétique, engendrant un grouillement d’adolescents en cheveux gris, glissant ludiquement sur leurs rollers autrefois réservés aux enfants, ne gagnerait-il pas à méditer l’exigence de Kierkegaard ?
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[21]
OC IV, p.115. Hegel aussi a parlé de l’amour humain, du mariage, de la famille. Leur propos commun sur la chose fait incoerciblement penser à Vermeer de Delft, à la peinture hollandaise en général qu’a d’ailleurs merveilleusement commentée Hegel dans son Esthétique, aux intérieurs bourgeois, sérieux, tendres et apaisés. La différence est que Hegel l’a vécu, tout en veillant à l’éducation du fils qu’il avait eu avec sa logeuse à Iéna, alors que, nous l’avons vu, Kierkegaard ne s’y est pas risqué…
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[22]
Ou bien… ou bien, coll. « Bouquins », op. cit., p. 46.
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[23]
Ibid. p. 515.
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[24]
Miettes, p. 100 Toutefois, les œuvres qui suivent l’Alternative, à savoir Crainte et Tremblement et Le Concept d’angoisse poussent la détermination de l’existence bien au-delà de cette position.
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[25]
Discours édifiants à divers points de vue, OC XIII 244.
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[26]
Discours chrétiens OC XV 82.
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[27]
Ou bien… ou bien, op. cit., p. 516.
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[28]
Expression qui ne désigne rien d’autre que le sentiment ontologique qu’est la joie. Cette expression a pour fonction de dissuader le lecteur de confondre le bonheur qui relève de la nature ou de l’ordre social (santé, plaisir, honneurs, richesse etc.) ou même le bonheur tel que l’ont défini les philosophes comme eudaïmonia, cette sérénité de l’âme qui a dépouillé l’accidentel au profit de sa propre essence, avec la joie en Dieu (charê). La joie est de l’ordre de la réjouissance liée à la jouissance de l’être qui signe la sublimation du désespoir lié à la finitude. La joie véritable sublime le tragique mais ne l’abolit pas : le tragique est la profondeur même de cette joie qui est le sommet du pathos de l’intériorité telle que Kierkegaard l’a vécue. Il me semble que la musique de Jean-Sébastien Bach est ce qui exprime le mieux ce que veut dire cette catégorie de la joie. Elle est à son point culminant lorsqu’il s’agit de dire l’accomplissement christique par-delà la crucifixion, après la traversée de la mort affrontée, assumée, événement fondateur et paradigmatique de la mortification de l’immédiateté biologique au nom de ce qui la transcende absolument, assimilée, au cœur même du supplice, à l’extrême élévation par la pensée johannique et par conséquent par la théologie de la croix de Luther dont Bach est imprégné. L’esprit a terrassé la mort non en la niant, mais en la traversant. C’est pourquoi le Christ est « exalté » et glorifié au cœur de la crucifixion : il a subverti l’ordre mondain en y opposant la force de l’Esprit.
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[29]
Ce texte, qui illustre le sens fondamental que la Bible, en rupture totale avec la conception païenne, donne à la paternité et à la filialité, est la matrice de toute compréhension du lien humain, quel qu’il soit. De même qu’est mise en scène l’interdiction du sacrifice d’enfant, est mis en scène ici l’interdiction du paganisme dans la relation paternelle et filiale. La naturalité doit être assumée mais dépassée, mortifiée, pour faire accéder chacun à sa singularité personnelle. Pour une lecture théologique plus approfondie de ce texte cf. F. Farago, Kierkegaard. L’épreuve de soi, éd. Michel Houdiard, 2002.
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[30]
Cf. le texte de Luther sur « le non-être qui est la chose sans nom et l’homme dans les péchés » encadré p. 87 à 89.
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[31]
Concept fondamental et paradoxal typiquement kierkegaardien étudié p. 136 sq.
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[32]
Les théologiens contemporains diraient qu’il en avait la « précompréhension », un savoir qui ne relève pas de la raison mais de la logique existentielle, laquelle est dialectique.
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[33]
Cette image du sacrifice est particulièrement prégnante dans la pensée de Kierkegaard en raison de la dramaturgie que s’était forgée la conscience tourmentée du père. Après avoir subi la ligature paternelle, il n’a pas voulu être lié par les liens empiriques d’un amour trop immédiat par la force des choses, étant donné l’âge de Régine.
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[34]
Journal III, pp. 320-321.
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[35]
Cité par H.B. Vergote Sens et répétition, vol. I, p. 247, Orante, 1982.
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[36]
Qui est sacrifice du paganisme au double sens de l’interdiction du sacrifice du premier né qui se faisait dans tout le Moyen-Orient ancien et de la relation paternelle possessive. Au lieu de sacrifier le premier-né, on le rachetait. La geste d’Abraham substitue clairement le sacrifice de l’animal qui sort pour la cause des buissons à celui de l’homme. Ces textes avaient un rôle pédagogique, d’autant plus que, pour le judaïsme, l’enfant n’appartient pas à ses parents mais à Dieu dont il doit naître aussi pour devenir un homme. Il faut préciser aussi que le Talmud ne fait pas d’Isaac un jeune enfant mais un jeune homme sur le seuil de sa maturité.
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[37]
Point de vue explicatif de mon œuvre, OC XVI, p. 57.
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[38]
Ibid. p. 57. Si Kierkegaard aimait à dire que son style, par ses allitérations et ses redoublements sonores judaïsait, sa réflexion sur le temps, son sens inversif du temps ployable en tous sens, vient à coup sûr de Jérusalem et non d’Athènes.
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[39]
H. Helweg, psychiatre danois qui a examiné le cas Kierkegaard fait cependant remarquer que celui-ci ne parle pas toujours ainsi de son enfance. En juillet 1838, il se voit comme un petit garçon en veste courte et culottes grises en train de gambader en s’en donnant à cœur joie. Il écrit dans son journal : « Il en est de l’idée qu’on se fait de son enfance comme de celle d’une belle campagne que l’on parcourt en voiture mais assis à reculons. On n’en aperçoit bien les beautés qu’à l’instant où elles vont disparaître, et la seule chose qui me reste encore de ces temps heureux est de pleurer comme un enfant. » Mais, en 1839, sous l’empire de la mélancolie qu’il projette rétroactivement sur l’enfance, il écrit : « ainsi, dans une profonde mélancolie, l’esprit revient souvent vers la réalité pourtant sans grand éclat de la jeunesse, de son enfance, et, mort au monde, il s’ensevelit en elle comme dans un linceul. »
-
[40]
Il est venu à l’esprit de Kierkegaard d’aimer Régine en dehors des lois du mariage : « Elle m’a montré une fois combien elle peut passer outre aux convenances. Un mariage en vérité ne la liera pas, si sa passion une autre fois prend feu. » Journal IV, p. 445, Gallimard, 1980. Le fait d’avoir appris que Hamann, grand spirituel allemand et philosophe (1730-1788), avait vécu en concubinage, le rendit – imaginativement, il est vrai – très audacieux… J t. 2, p. 143.
-
[41]
Préface aux Œuvres de l’amour, OC XIV, p. XVIII-XIX.
-
[42]
La Lettre sur la sainteté (éd. Verdier) reprend l’intuition du Cantique des cantiques et toute l’anthropologie biblique revisitée par la Cabale : la sainteté de l’étreinte humaine qui est « connaissance » lorsque c’est l’amour qui la motive. La malheureuse expérience d’initiation de Kierkegaard avec une prostituée l’avait décidé à se faire « pénitent ». Cela lui posait problème de confesser cet écart à Régine. Il y avait expérimenté la dislocation de son unité personnelle, lui qui disait : « La pureté, c’est de vouloir l’Un », d’accéder à l’indivision et la simplicité de son moi unifié devant Dieu.
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[43]
L’absurde, le paradoxe désigne la tension de contraires logiquement incompatibles mais que l’homme doit existentiellement articuler. L’incompatibilité logique : voilà l’absurde au regard de la raison. L’articulation existentielle, la compossibilité sans confusion ni division, voilà le sens.
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[44]
Cf. encadré sur Luther, p. 87 sq.
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[45]
Post-Scriptum aux Miettes philosophiques, (trad. Petit), Paris, 1949, p. 101
-
[46]
Sur mon œuvre d’écrivain, OC XVII, p. 270. En note, Kierkegaard précise : « Si, sur le plan religieux, on peut parler d’“assemblée”, il s’agit pourtant là d’un concept en marge de l’“Individu” ; il ne faut à aucun prix le confondre avec les notions de public, de foule, de nombre, etc., éventuellement recevables en politique.
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[47]
OC XVI, p. 94.
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[48]
« L’Individu : cette catégorie n’a été utilisée qu’une fois, la première fois, avec une dialectique décisive, par Socrate, afin de dissoudre le paganisme. Dans la chrétienté, elle sera employée pour la seconde fois de façon tout inverse afin de faire des hommes (les chrétiens) des chrétiens. » OC XVI 99.
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[49]
OC XVI, p. 93.
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[50]
MM, coll. « Bouquins », op. cit., p. 1 264.
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[51]
« Ce dont l’homme se scandalise dans le christianisme, c’est de son élévation » (ibid.).
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[52]
« En ultime ressort, le concept d’Individu est paradoxal ; c’est en rapport avec les concepts pauliniens de réconciliation, de création nouvelle et de renouvellement de l’homme intérieur qu’il trouve son sens complet. » A. Clair, Kierkegaard. Existence et éthique, p. 122.
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[53]
Le Christ est par excellence l’existant ayant accompli son individualité singulière dans le rapport à la force qui l’a posé : Dieu. Il a opéré la synthèse du singulier humain et de l’universel divin, du fini et de l’infini, du temporel et de l’éternel.
-
[54]
PS, p. 291, Gallimard, 1989.
- [55]
-
[56]
OC V, p. 142.
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[57]
OC V, p. 134.
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[58]
OC V, p. 140.
-
[59]
Études kierkegaardiennes, p. 199, 1938.
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[60]
OC X, p. 115.
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[61]
OC XI, p. 12. La notion de passion doit être mesurée à celle de Luther, là encore cf. encadré p. XX.
-
[62]
OC XVI, p. 94.
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[63]
Les dogmes sont des propositions qui énoncent de façon concise une pensée spéculative de nature théologique ayant évidemment des conséquences anthropologiques. Le dogme trinitaire, celui de l’incarnation, celui de la double nature du Christ, sont le cœur de la doctrine chrétienne. La dramatique divine intra-trinitaire croise la dramatique humaine par le biais de l’incarnation et de la médiation du Christ qui fait entrer l’homme à sa suite dans la vie divine, ce en quoi consiste le « salut », la « vie éternelle ».
-
[64]
Ce que le langage religieux appelle « mystère ».
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[65]
(IX 28-29 ; XIV 17) Dans les Papieren (Papiers épars), Kierkegaard donne le plan d’un « exposé spéculatif de la connaissance chrétienne » cf. Journal 1840 I, p.149. Le point de vue qu’il se propose de développer est que “tout est nouveau dans le Christ”, nouveau comme l’est non seulement quelque chose d’autre, mais aussi comme du renouvelé, du rajeuni en face du vieilli, du périmé. »
-
[66]
OC IV, p. 397 ; VII, p. 89.
-
[67]
Parmi les concepts propres à Kierkegaard, celui d’instant est le plus saisissant. Il est aussi polysémique. Au stade esthétique, l’instant succédant à l’instant était la vie même, ses jouissances et ses tourments. Dans les Miettes, c’est le moment où le dieu se fait homme, lorsque l’éternité vient, en quelque sorte, sectionner la temporalité. C’est enfin le nom donné à la revue polémique dans laquelle Kierkegaard mena une attaque acerbe et corrosive contre l’Église. « Dans mon travail, je me suis maintenant tellement approché de l’époque, de l’instant, que je ne puis me passer d’un organe qui me permette de m’adresser instantanément à mes contemporains ; le l’ai appelé : L’Instant » OC XIX 109.
-
[68]
Une certaine mystique, qui semble pourtant aux antipodes de l’esthétique, relève à ses yeux d’une orientation erronée. Le mystique se choisit mais il se choisit mal. Déclarant que le monde est vanité, illusion, péché, il se consume, hors du monde, dans le brasier divin. Cette dépréciation de la réalité finie dans laquelle pourtant il vit l’empêche de se choisir réellement. Ayant perdu le contact avec le monde, l’être qu’il choisit est un être irréel alors que « le véritable choix concret est celui où, à l’instant même où je me choisis en dehors du monde, je me choisis rentrant dans le monde. » Le mystique voudrait supprimer la temporalité, faute d’avoir compris que c’est la temporalité qui fait son être. C’est pourquoi Kierkegaard revalorise la temporalité.
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[69]
Wittgenstein qui a médité Kierkegaard, tombe d’accord avec lui lorsqu’il écrit : « La mort n’est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue. Si l’on entend par éternité, non pas une durée temporelle infinie, mais l’intemporalité, alors celui-là vit éternellement qui vit dans le présent. » (Tractatus 6.43 11)
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[70]
Si la notion d’instant de Kierkegaard est proche de celle des Stoïciens, on peut identifier facilement ce qui le distingue de leur philosophie du Logos. Le stoïcisme est un panthéisme ; le christianisme pose une transcendance et ne peut se penser qu’à travers la « fonction méta ». Le réel n’a pas qu’une dimension physique, ce que nous savons en expérimentant chaque jour la dimension transcendante de notre conscience.
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[71]
Elle ne saurait donc s’exprimer en durée quantitative, en perpétuité.
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[72]
De l’immutabilité de Dieu dans Dieu et la pécheresse, p.109, Les carnets DDB 1999
-
[73]
Ibid.
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[74]
Schekinah disent les juifs, Parousie disent les chrétiens. Dans les deux cas, la plénitude de la présence à soi-même passe par la présence de Dieu à l’esprit, par le biais du Christ pour les chrétiens.
La modernité de Kierkegaard est d’affirmer d’emblée, et ce contre le dernier grand penseur systématique de la tradition occidentale, Hegel, qu’il ne peut y avoir de système de l’existence, et que dans le rapport difficile de l’homme à Dieu, les Sommes théologiques ne servent de rien. Elles ne peuvent être que reprise par l’entendement de ce que l’appropriation existentielle qu’est la foi a vécu préalablement. « L’individu, s’il ne devient pas possesseur de la vérité en existant, dans l’existence, ne la possédera jamais. »
Si l’existence humaine ne prend sens que dans son ouverture à ce qui la fonde et si le propre de Dieu est de ne pas se donner directement, immédiatement, il faut identifier la séparation comme condition originelle de l’homme : séparation et distance de soi à soi, de soi aux autres, de soi à Dieu. Cette séparation, nous l’avons vu, est déréliction, désespoir de l’errance, conséquence de l’illusion de l’autoréférence et de l’oubli de l’éternel qu’est le péché, conçu ici comme refoulement de l’éternel. Elle est aussi source de la suprême exigence qui est la rencontre en vérité de soi-même, d’autrui et de Dieu, ce que Kierkegaard appelle la volonté d’être soi.
Si la conscience inquiète finit immanquablement par découvrir la part du moi qui est éternelle, guérissant de l’état qui frappe l’homme qui entend en rester à l’immédiateté, dans la temporalité successive, la plupart des hommes n’ont aucune conscience de leur moi profond qui est esprit appelé à l’émergence…
Date de mise en ligne : 26/06/2024
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