Chapitre de Que sais-je ? / Repères

Introduction

Pages 5 à 11

Citer ce chapitre


  • Cadiou, F.,
  • Lemonde, A.,
  • Coulomb, C.
  • et Santamaria, Y.
(2011). Introduction. Comment se fait l'histoire : Pratiques et enjeux (p. 5-11). La Découverte. https://shs.cairn.info/comment-se-fait-l-histoire---9782707169174-page-5?lang=fr.

  • Cadiou, François.,
  • et al.
« Introduction ». Comment se fait l'histoire Pratiques et enjeux, La Découverte, 2011. p.5-11. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/comment-se-fait-l-histoire---9782707169174-page-5?lang=fr.

  • CADIOU, François,
  • LEMONDE, Anne,
  • COULOMB, Clarisse
  • et SANTAMARIA, Yves,
2011. Introduction. In :
  • CADIOU, François,
  • COULOMB, Clarisse,
  • LEMONDE, Anne
  • et SANTAMARIA, Yves,
Comment se fait l'histoire Pratiques et enjeux. Paris : La Découverte. Repères, p.5-11. URL : https://shs.cairn.info/comment-se-fait-l-histoire---9782707169174-page-5?lang=fr.

Notes

  • [*]
    Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’ouvrage.
  • [1]
    Histoire, n.f. : Connaissance ou relation des événements du passé, des faits relatifs à l’évolution de l’humanité (d’un groupe social, d’une activité humaine) qui sont dignes ou jugés dignes de mémoire […]. absolt. Science et méthode permettant de transmettre et d’acquérir ces connaissances.
« Non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur. »
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840).

1L’histoire n’est pas universelle. Le constat est sans appel si l’on entend par « histoire » la discipline institutionnalisée dans le cadre de l’État-nation français depuis le xixe siècle. Il vaut également, selon l’ethnologue Pierre Clastres, si l’on admet qu’il existe des sociétés sans histoire pour lesquelles le temps se conçoit sous forme d’un éternel retour. Dans l’Antiquité grecque, cette perception est également celle de certains philosophes, comme Platon. Cela ne signifie pas que ces cultures ignorent la temporalité, mais l’histoire trouve sa place à nos yeux quand on admet que le passé permet de comprendre le présent. Cette démarche n’est pas l’apanage des professionnels. Sous un titre en forme d’hommage à deux productions majeures de l’école historique française [Le Goff et Nora, Faire de l’histoire, 1974 ; Veyne, Comment on écrit l’histoire, 1971] [*], cet ouvrage s’appuie donc sur ce constat : dire l’histoire est, de nos jours, une pratique largement démocratisée, saturant certains débats de société. Et les hypothèses privilégiées par les chercheurs, les décideurs et les citoyens sont lourdes d’enjeux mêlant inextricablement épistémologie et politique.

2À s’en tenir à la dimension savante du problème, l’« historiographie » se justifie donc si l’on y transpose le pari conceptuel de l’explication par le passé, l’étude des pratiques historiennes de jadis étant censée éclairer l’actualité de la discipline. Dans cette perspective, le mot endosse le sens d’« histoire de l’histoire ». Le terme peut en effet désigner aussi les « récits historiques ». Pour nommer l’histoire de l’histoire, les Allemands disent d’ailleurs Geschichte der Historiographie et les Italiens storia della storiografia alors que la langue française utilise le même terme pour désigner « littérature historique » et « histoire des livres d’histoire ». À titre d’exemple, l’expression « historiographie de la Grande Guerre » peut donc désigner l’ensemble du corpus d’écrits historiques produits sur ce phénomène et/ou l’étude historienne/historique de la production consacrée au fil des ans à ce phénomène.

3Mais où, si l’on prend ce dernier sens, commencer une étude historiographique ? De l’émergence d’un genre littéraire destiné à « conserver la trace des événements dignes de mémoire » dont le prototype serait les « enquêtes » (historia) menées par Hérodote ou Thucydide au ve siècle av. J.-C. ? Selon le médiéviste Bernard Guenée, « si l’histoire moderne est discours, peut-être bien que les humanistes de la Renaissance ont largement contribué à son développement. Mais si elle est érudition, c’est dans les monastères, aux alentours de 1100, qu’elle est assurément née ». Pour Reinhard Koselleck [1990], on ne peut parler d’histoire avant la rupture « progressiste » du xviiie siècle avec un monde caractérisé par la singularité des situations, la répétitivité des cas de figure et l’intangibilité de l’homme en général. Enfin, la dimension institutionnelle universitaire, si on s’attache au métier, prend ses traits contemporains au xixe siècle (et en Allemagne au premier chef). C’est alors (1821) que Wilhelm von Humboldt propose sa définition de l’histoire (qui sera reprise par Marc Bloch) : « L’histoire est une science des hommes dans le temps et qui, sans cesse, a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants. »

4Fustel de Coulanges précise (1879) : « [L’histoire] consiste, comme toute science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien. » L’histoire affiche alors sa prétention à la scientificité, depuis que l’Université contemporaine est instituée par la IIIe République, avec les canons communs à toutes les sciences : des normes consensuelles, une dynamique cumulative, toutes liées au fait qu’elle est pratiquée par une communauté. Mais c’est une science de l’homme : « Le bon historien, lui, ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier » (Marc Bloch, Apologie pour l’Histoire). Ce qui signifie finalement un ancrage littéraire, une pratique rivée au langage commun dans l’art de l’écriture. Ceci l’éloigne quelque peu des « sciences dures » qui, par-delà la capacité de ces dernières à la reproductibilité et à la prédiction des phénomènes, ont un langage propre. Sans doute les sciences dites « physiques » ou « de la vie et de la terre » connaissent-elles aussi leurs empoignades. Mais l’histoire de l’homme possède une complexité et un foisonnement (quoi de mieux pour parler de l’homme ?) tels que le consensus ne peut jamais être total au sein de la communauté et que le plaisir et la curiosité inhérents à toute science débordent assez largement la communauté des historiens patentés.

5Science de l’homme, donc, mais plus précisément, selon le Petit Robert[1], science « du passé » ? La difficulté surgit du fait que l’on ne peut pas le connaître, ontologiquement… pour comprendre le présent. Mais le présent n’existe pas puisqu’il est déjà passé. Et tout cela doit bien avoir une utilité sociale, ou alors pourquoi dépenser autant en payant d’innombrables fonctionnaires pour faire de la recherche historique et, plus encore, pour l’enseigner ? Pris entre la dimension politique de ses tâches et l’ampleur insondable de celles-ci, l’historien s’efforce donc de comprendre l’homme à travers les traces qu’il a laissées, en ayant une conscience aiguë du fait que ces traces ne sont que des traces. Il n’y a jamais d’objectivité : ni des acteurs, ni des historiens, mais des points de vue sur d’autres points de vue. Et pas davantage de vérité jaillissant des archives ou des témoignages. Le passé n’est plus et l’historien n’est qu’un individu pris dans sa propre histoire. Dire ceci n’est pas pour autant expliquer qu’entre le récit des Indiens zuñi selon lequel les premiers habitants du monde américain étaient issus d’un monde souterrain, et l’explication scientifique occidentale privilégiant l’origine asiatique de ces derniers, il faille tenir la balance égale [Boghossian, 1996]. C’est plutôt se situer dans la tradition d’un historisme prudent. À la différence de l’historicisme, caractérisé selon Karl Popper par la recherche des « lois de l’histoire », l’historisme voit plutôt dans l’histoire « une suite de singularités dont le sens, pour l’observateur, varie en fonction de la position historique de l’observateur lui-même » [Boudon, 1986, p. 300].

6Tenir cette ligne suppose une certaine honnêteté vis-à-vis d’une réalité qui ne se dissout pas aisément dans le négationnisme ou (les mots ne sont pas synonymes) le « postmodernisme ». Satisfaire à cette exigence est d’autant plus facile qu’existe un contrôle a posteriori du public et des confrères, au moins dans une société libre. Cet effort vise à produire des synthèses d’ampleur variables rendant intelligible l’action de l’homme par un processus actif générateur de quelque chose de neuf, à défaut de « résurrection intégrale » du passé, par l’établissement de liens explicatifs. À la recherche du point d’équilibre entre le fait particulier et la généralité, sinon d’une « essence », du moins d’un « idéal-type ».

7C’est donc en réaction contre une certaine naïveté qu’a mûri le projet de cet ouvrage. Il est pour une large part le fruit de l’expérience professionnelle des auteurs, acquise au cours d’interventions disciplinaires à tous les niveaux (secondaire, universités, grandes écoles, IUFM) du système français. Il bénéficie également de leur passage au sein (et, éventuellement, à la tête) des jurys chargés d’attester les capacités à transmettre l’histoire dans le cadre des différentes strates (professeurs d’école, professeurs certifiés ou de lycée professionnel, agrégés) constitutives du corps enseignant. Issu d’une écoute attentive des demandes convergentes de publics divers, ce guide entend donc plus particulièrement répondre aux besoins des étudiants (classes préparatoires, facultés, Sciences-po), des candidats aux concours de recrutement (PLC, PLP), et des enseignants.

8Attentif à la « demande sociale », l’ouvrage se présente comme une mise au point sur l’épistémologie (historiographie, méthodes, débats) de l’histoire. La mise à distance critique de la discipline est en effet désormais reconnue comme partie intégrante de la formation supérieure en sciences humaines. La nécessité de cette prise de recul se fait de plus en plus sentir face aux pressions tendant à instrumentaliser ses pratiques en fonction des enjeux de mémoire, fortement accrus à la fin du xxe siècle, en un temps où, comme le note Jacques Revel [1986], se font jour « une très forte demande d’historicité et une très faible demande d’intelligibilité historique ». Et de fait, cette tendance vient renforcer une propension classique chez les demi-savants et qui s’est manifestée avec éclat lorsque, confrontée à un score inattendu de Jean-Marie Le Pen, l’opinion fut invitée à analyser une situation du xxie siècle avec des grilles d’analyse issues des années 1930 : « Obéissant à une sorte de loi de moindre action, répugnant à créer, à répondre par l’invention à l’originalité de la situation, la pensée hésitante tend à se rapprocher de l’automatisme ; elle sollicite les précédents et se livre à l’esprit historique qui l’induit à se souvenir d’abord, même quand il s’agit de disposer à propos d’un cas tout nouveau » [Valéry, 1945].

9L’histoire scientifique peut ainsi, dans la mesure de ses moyens, contribuer à sauvegarder l’autonomie du citoyen face à ceux qui seraient tentés de rechercher dans le passé âges d’or et autres « leçons » de nature à justifier telle ou telle décision. Deux exemples récents montrent que les dérives comparatistes, familières aux formations extrémistes, n’épargnent pas davantage les partis dits « de gouvernement », de gauche comme de droite. Le premier date de 1997. Dû à Lionel Jospin, il eut pour cadre une défense et une illustration de la « gauche plurielle ». À l’appui de son plaidoyer, le chef du gouvernement mobilisa des exemples d’alliance destinés à ancrer dans la durée cette tactique de constitution d’une majorité parlementaire. Mal lui en prit lorsqu’il crut nécessaire d’évoquer le « Cartel des gauches » de 1924, époque où, dans les rangs du PCF, le seul fait de songer à une alliance gouvernementale avec les « sociaux-fascistes » de la SFIO constituait le plus court chemin vers l’excommunication. Le second est l’œuvre de Jacques Chirac. Le président de la République rivalisa avec son ancien Premier ministre dans l’approximation historique lorsque, en 2004, il recourut, face à un Patrick Poivre d’Arvor interloqué, à un argument jugé sans appel en faveur de l’adhésion à l’Union européenne de la Turquie. Celle-ci, expliqua-t-il, hésitait entre Europe et Asie « depuis les Romains ». Il était difficile d’accumuler autant d’anachronismes en une brève formule : lorsque, au ve siècle à Rome, le dernier empereur est déposé, les populations désignées (quelques siècles plus tard) sous le nom de Türk (« forts ») sont encore situées en Asie centrale. Elles n’ont aucune idée de l’existence d’une « Europe », notion par ailleurs peu pertinente pour les Romains. Pour ces derniers, la seule distinction qui vaille est celle établie entre « Occident » et « Orient », la ligne de partage passant alors à l’ouest des Balkans.

10L’absence de réaction de la classe politico-médiatique à ces dérapages incite l’historien à la modestie. Il est par ailleurs bien placé pour savoir que l’expertise possède ses limites. Chercheurs patentés (sinon reconnus) dans leurs domaines respectifs – l’armée romaine, les institutions monarchiques, les élites d’Ancien Régime, le communisme européen –, les auteurs ont conscience du fait que leurs compétences ne sauraient leur valoir passeport pour quadriller équitablement l’ensemble d’un territoire dont chaque année universitaire accroît l’étendue. Sensibles aux nécessités pédagogiques, ils entendent néanmoins marier, au souci de la « pré-professionnalisation » et de la prise en compte des passions citoyennes, la volonté de ne pas renoncer aux acquis scientifiques. Conçu par quatre spécialistes des quatre périodes, l’ouvrage desserre donc en connaissance de cause le carcan de l’histoire contemporaine tout en tenant compte du poids de celle-ci dans la demande sociale en général et l’esprit des programmes du secondaire en particulier. Ces derniers s’orientent de façon explicite vers des objectifs civiques qui, aussi satisfaisants qu’ils puissent être pour des consciences démocratiques, contraignent de façon difficilement évitable à pratiquer des lectures historiques sélectives. L’enseignant a d’ailleurs été longtemps sommé (les textes sont formels, on le verra, à ce sujet) de rechercher dans le passé des éléments d’explication du monde actuel, au risque (qui n’est pas nouveau, convenons-en) de multiplier les laissés-pour-compte. Bien plus, la recherche de précédents aux valeurs proposées en exemple aux nouvelles générations renoue avec des biais familiers aux hussards de la République. C’est ainsi que la Tolède médiévale se voit, mutatis mutandis, attribuer le même rôle téléologique dans l’invocation de la « tolérance » que, jadis, l’oppidum de Bibracte dans l’illustration d’un « esprit de résistance » gaulois supposé préfigurer le patriotisme républicain. D’où la présence de chapitres (la nation, le fait religieux) dans laquelle l’approche épistémologique (comment aborder ces thèmes en historien ?) se combine à une historicisation des débats du temps présent, sans pour autant cultiver l’illusion que d’une saine mise en perspective (à partir de quel point de vue ?) découleraient des réponses politiques satisfaisantes (pour qui ?).

11Un dernier mot, enfin, qui nous semble de nature à éclairer notre démarche en partant d’une objection que les auteurs ne pouvaient s’épargner : l’ouvrage n’a rien d’une encyclopédie universelle. Il assume à la fois un rapport de forces scientifique (en termes d’ouvrages publiés et de budgets de recherche), la formation de ses auteurs, l’état actuel des débats et les exigences culturelles en cours dans l’enseignement supérieur français. C’est dire que son ethnocentrisme est paisiblement assumé, y compris dans ce qu’il implique comme déficits cognitifs. D’où parlons-nous ? D’un espace culturel où la remise en question fut instituée à hauteur de tradition, cette interrogation impliquant discernement et recréation à partir d’une culture léguée. Ainsi que l’écrit le sociologue Jean-Pierre Le Goff [2004] :

12

« S’il est vrai que l’identité d’un peuple n’est pas une substance immuable qui ne changerait pas avec le temps, on ne saurait faire valoir comme modèle a contrario un mouvement permanent et indéfini, sauf à épouser l’idée du monde comme chaos et abdiquer toute prétention à le rendre signifiant. L’idée d’identité narrative développée par Paul Ricœur peut ouvrir d’autres perspectives en soulignant l’importance du récit qu’un pays se forge de sa propre histoire. Cette identité n’est pas celle d’une “structure fixe, mais bien celle mobile, révisable, d’une histoire racontée et mêlée à celle des autres cultures”. Elle n’en implique pas moins un choix et un tri, une interprétation qui structure les événements et leur donne une signification. »


Date de mise en ligne : 08/12/2019