8. Les montagnes russes émotionnelles
Trouvez de la quiétude au quotidien
- Par Laura Besson
Pages 99 à 109
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- BESSON, Laura,
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- Besson, L.
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1 10 h du matin : vous vous sentez le nouveau Steve Jobs, prêt à tout réussir et à devenir le meilleur de votre secteur.
2 10 h 30 : vous avez reçu un retour négatif à votre devis et vous voilà démoralisé, en train de vous demander pourquoi diable vous vous êtes embarqué dans une aventure pareille.
3 12 h : vous avez bouclé le projet sur lequel vous travaillez depuis des mois, hallelujah ! Quelle joie !
4 Cela vous parle ? Alors, bienvenue dans le club très prisé des entrepreneurs : les (épuisantes) montagnes russes émotionnelles !
L’épuisement des montagnes russes émotionnelles
5 Nous consacrons un chapitre entier à ces phénomènes de montagnes russes émotionnelles, car c’est une problématique très fréquemment rencontrée par les entrepreneurs. Ceci dit, ces grandes variations émotionnelles ne sont que la suite logique du chapitre précédent : elles sont le résultat des stratégies de lutte et d’évitement émotionnels.
6 Comme nous l’avons vu précédemment, ces phénomènes de lutte et d’évitement cannibalisent votre énergie et vous empêchent de l’utiliser à bon escient : mettre en place des actions répondant à vos besoins et vous permettant de suivre vos valeurs. C’est ainsi que vous construirez une vie et un business épanouis et pleins de sens.
7 Ces montagnes russes émotionnelles sont excessivement coûteuses en énergie et vous l’avez compris, vos émotions ne lâcheront pas l’affaire ! Si vous n’accueillez pas le message, elles augmenteront l’intensité du signal jusqu’à ce que vous daignez vous en occuper… ou elles s’imposeront avec force.
« Les émotions dont on ne s’occupe pas s’occupent de nous. »
9 Puisque je cite Thomas d’Ansembourg, j’en profite pour lui emprunter une métaphore qui a le mérite de la clarté.
10 Imaginez-vous à 19 h, à la sortie du travail, impatient de rentrer chez vous, de retrouver vos proches et vos pantoufles. Vous mettez le contact et le tableau de bord de la voiture indique « Réserve ». Vous décidez de vous en occuper plus tard et vous prenez la route. Puis s’allume le voyant du liquide de frein. Puis celui d’une surchauffe moteur. Que va-t-il se passer ?
- La sortie de route ?
- La collision avec un autre usager ?
- La panne sèche ?
12 Filons la métaphore jusqu’à votre vie quotidienne. Vous conduisez la voiture de votre existence, puis votre tableau de bord indique « Réserve d’énergie » (besoin de repos). Vous décidez d’en faire fi, parce qu’il faut aller travailler. Puis d’autres voyants s’allument : la tristesse, que vous balayez d’un revers de la main parce que « vous n’avez pas le droit d’être triste, il y a plus malheureux que vous dans la vie » ; la colère, que vous décidez d’ignorer parce qu’« il faut être gentil et ne rien dire » ; la peur, que vous n’écoutez pas parce que « vous devez être fort et courageux ». Que va-t-il se passer ?
- La sortie de route : vous claquez la porte au nez de votre associé et vous voilà seul à piloter l’entreprise.
- La collision avec un autre usager : vous avez dépassé votre quota et piquez une super colère sur votre enfant adoré. Mais les dégâts sont faits.
- La panne sèche : vous voilà cloué au lit, incapable de vous lever et de continuer. C’est la panne sèche, le burn-out.
14 Nous avons tellement peu appris à collaborer avec nos émotions que nous devons à tout prix « gérer » qu’un jour, elles montent en puissance. Ces phénomènes de montagnes russes émotionnelles n’ont rien de « normal » et sont encore moins « bon signe ». Ce n’est pas parce que beaucoup d’entrepreneurs disent les vivre que nous devons les normaliser ou pire, les banaliser. La fréquence de ces vécus n’est que le reflet direct des injonctions à ne pas s’écouter. À court terme, cela peut être valorisant socialement : « Je suis entrepreneur (notez le besoin d’appartenance ici), parce que je travaille beaucoup, parce que je suis courageux, parce que je ne me plains jamais, etc. » À être votre propre Persécuteur, pour emprunter le vocabulaire de Stephen Karpman, vous allez devenir votre propre Victime (voir chapitre 17).
15 Ces montagnes russes émotionnelles sont d’autant plus pernicieuses qu’elles vous emmènent très « haut » dans les ressentis émotionnels. Par moment, vous êtes porté par une joie intense, ou plutôt par une euphorie criante. Encore une fois, cela peut être exaltant sur le coup, mais en acceptant de monter très haut dans l’euphorie, il va falloir accepter de « descendre très bas » ensuite. Tous les systèmes répondent à leur principe d’homéostasie, d’équilibre, et vous risquez de vous prendre un retour de balancier.
« Des émotions dont nous perdons le contrôle peuvent rendre stupides les gens les plus intelligents. »
Comment apaiser ces montagnes russes ?
17 Si vous êtes maintenant convaincu que ces quelques moments d’euphorie passagère ne valent pas le retour de balancier, se pose alors la question de comment réguler ces vécus émotionnels.
18 Vous noterez que je n’utilise jamais l’expression « gestion des émotions » qui, je trouve, a tendance à enfermer à nouveau dans cette idée de devoir gérer, contrôler, maîtriser, plutôt que de faire place et d’accepter.
19 Sortir du manège des montagnes russes émotionnelles commence par travailler sur les notions d’acceptation vues au chapitre précédent, par créer de l’espace et du temps pour dialoguer avec ces instances émotionnelles avant qu’elles n’aient besoin d’intensifier le signal. Venir au contact de ces ressentis de tristesse, de colère et de peur n’est pas chose facile. Ce sont des ressentis inconfortables, parfois désagréables, voire douloureux. Mais ce n’est pas parce que le signal nous est inconfortable qu’il n’est pas foncièrement pertinent.
20 De la même manière, nous préférons nous retrouver en « haut » des montagnes russes émotionnelles, dans l’euphorie et l’excitation. Mais l’euphorie n’est pas la joie, pas une joie profonde, habitée, sereine. L’euphorie nous déconnecte des inconvénients, nous aveugle et peut nous faire prendre tout un tas de décisions dysfonctionnelles (comme tous les vécus de lutte et d’évitement, puisqu’ils nous empêchent de mettre de la conscience dans l’expérience vécue).
Joie ou surexcitation ?
Prenez une minute pour vous demander quelles seraient les conséquences négatives d’accepter ce deal :
- Si vous êtes incapable de voir le négatif, méfiance ! Vous êtes sûrement en pleine montagne russe émotionnelle ! Il y a en effet peu de chances qu’il n’y ait absolument aucun inconvénient à ce partenariat.
- Si vous pouvez en voir les aspects négatifs, mais, malgré tout, faire le choix conscient d’accepter cet accord, alors vous aurez fait un choix éclairé et responsable. Vous êtes un individu libre, qui n’est pas l’esclave de ses émotions et qui saura prendre ses responsabilités si le négatif se présente, parce que vous saurez pourquoi vous avez fait ce choix, en toute connaissance de cause.
21 Accepter ces ressentis inconfortables, c’est apprendre à vivre avec eux. Cela ne signifie pas de s’y résigner ou qu’ils seront là ad vitam æternam. Mais cela peut impliquer que, pendant un temps, nous allons avancer avec la peur, la colère ou la tristesse. Le corollaire d’une éducation basée sur la non-acceptation émotionnelle, c’est l’éducation du « faire ». Nous n’avons appris qu’à faire constamment et donc, à nous réaliser et à nous valoriser à travers nos productions.
22 Vous vous souvenez peut-être du film Les Choristes ? Quand François Berléand dit « Action » et que Kad Merad lui répond du tac au tac « Réaction » ? Eh bien, voilà ce que nous avons appris pendant de longues années :
- Action → réaction ;
- Problème → solution.
24 Et nous voici donc devenus tout à fait intolérants au moindre inconfort et à la moindre incertitude. Il faut réagir, tout de suite. Il faut faire, maintenant. Sinon, c’est insupportable. Et nous répétons, encore et encore, des solutions périmées qui aggravent le problème que nous prétendons résoudre, parce que nous ne prenons pas le temps de prendre un peu de hauteur, de perspective et de discernement. Si nous ne faisons pas un pas de côté pour regarder la situation autrement et pour regarder en nous ce qu’elle génère comme émotions et besoins, alors nous fonçons tête baissée, de plus en plus vite, pour faire de plus en plus de choses, jusqu’à la sortie de route, la collision ou la panne sèche, dont nous parlions plus haut.
« L’émotion est la source principale de toute prise de conscience. »
26 Admettons que vous ressentiez un grand besoin de changement dans votre entreprise : vous êtes lassé des offres que vous proposez et vous identifiez le besoin de changer de cible ou de business model. Tout de suite, la peur se met en route :
- « Et si le nouveau modèle ne fonctionnait pas ? Ou moins bien ? »
- « Que vont penser mes clients de ce changement ? »
- « Et si je perdais tout mon chiffre d’affaires ? »
28 Jusqu’ici, tout est normal ! Vous avez des besoins (de certitude, de sécurité, de stabilité…) qui vous envoient des émotions pour vous faire passer le message suivant : « Attention, changement en vue, potentiels dangers, sois vigilant. »
29 Jusqu’ici, tout est toujours normal. Là où le bât blesse, c’est dans l’interprétation du message que vous lisez souvent comme : « Attention, changement en vue, potentiels dangers, n’y va pas. » Or, ce n’est pas le message de la peur. La peur est comme votre fidèle chien de garde : elle vous informe d’aller voir à la porte ce qu’il se passe. Elle prévient, elle informe, elle rend vigilant et attentif, pas passif et immobile.
30 Alors, vous pouvez, comme nous l’avons vu, choisir d’ignorer le signal. En quel cas, le chien de garde risque d’aboyer de plus en plus fort. Vous pouvez vous laisser impressionner par le signal et ne plus bouger. Ou vous pouvez remercier cette peur pour le message, vous asseoir à côté d’elle et venir au contact de tous ces besoins et de toutes ces émotions qui vous parlent.
31 Reconnaître que vous avez besoin de changement n’implique pas, de facto, que vous devez tout changer, tout de suite (action → réaction). Le fait que votre peur soulève des problèmes d’organisation business ne vous oblige pas à y répondre immédiatement (problème → solution). Vous pouvez prendre le temps de coexister avec tous ces états. Ce n’est pas confortable, ce n’est pas facile, mais c’est votre essence d’humain.
« Les émotions que l’on n’exprime pas ne meurent pas. Elles sont enterrées vivantes et reviennent nous hanter plus tard sous une autre apparence. »
Les combats émotionnels des entrepreneurs
33 Pour terminer ce chapitre, j’ai souhaité vous présenter trois « combats émotionnels » que les entrepreneurs rencontrent souvent. Je les ai nommés ainsi, car ils représentent souvent des luttes internes entre des injonctions sociétales et des besoins existentiels qui peuvent prendre la forme de conflits psychiques perçus comme insolubles.
Le besoin d’appartenance versus « Sois toi-même »
34 Comme nous l’avons vu, le besoin d’appartenance est un besoin fondamental de l’humain. Principalement quand nous sommes enfants, nous sommes prêts à tout pour y répondre. Peu importe le prix à payer, le besoin d’appartenance au système familial est primordial.
35 En revanche, nous avons souvent grandi au travers d’une éducation qui nous invitait à gommer notre singularité. Empruntons à nouveau à Thomas d’Ansembourg son excellente analyse en la matière : nous avons mille fois entendu « tu serais gentil de… », ce que nous avons souvent compris comme « je t’aime si… » :
- Je t’aime SI tu ranges ta chambre (peu importe si cela ne respecte pas ton espace privé qui est ta chambre).
- Je t’aime SI tu performes à l’école (et que tu rassures ton parent angoissé pour ton avenir).
- Je t’aime SI tu fais tel métier (et que tu fais la fierté de la famille, voire que tu réalises mon rêve à moi).
37 Devenu adulte, vous avez fait le choix d’être entrepreneur. Votre besoin d’appartenance à la communauté entrepreneuriale est toujours présent et légitime. Or, dans ce milieu, notamment pour les petites entreprises, il vient se heurter à une autre injonction qui est : « Pour que ta boîte réussisse et pour attirer des clients, tu dois être toi-même. » Ah…
38 Outre le fait que cette injonction du « sois toi-même » est très floue pour beaucoup (notamment pour les positions de Sauveur, nous en reparlerons plus tard), et assez culpabilisante, elle a aussi le caractère de l’ambivalence totale avec l’éducation que nous avons reçue.
39 Si vous vous reconnaissez dans ce premier « combat émotionnel », une première piste de réflexion sera de travailler sur ces besoins d’appartenance, d’intégration et de reconnaissance de votre singularité, au travers d’un accompagnement individuel par exemple.
Le repos versus la performance
40 Ici aussi se vit une lutte bien connue des entrepreneurs : la double injonction du « repose-toi » versus « prouve ta valeur en produisant et en travaillant ».
41 Sans développer maintenant l’importance de ces temps de « ré-création » dont nous parlerons dans le chapitre suivant, il est ici question, à mon avis, de deux choses :
- Notre tendance à la pensée binaire : soit je me repose, soit je travaille. Notre société a bien du mal avec les contraires et les paradoxes. Pourtant, nous sommes des êtres de contradiction et les entrepreneurs tiennent, en bonne partie, leurs forces de ces contraires. Comme l’explique David Laroche, coach de dirigeants, la « réussite » est un monde de nuances : si je veux expérimenter la réussite, je dois expérimenter l’échec. Si je veux un couple soudé et uni, nous devons expérimenter des difficultés et des conflits. Si je veux vivre un état de paix intérieure, je dois aller au contact de ce qu’il y a de plus sombre en moi. « Le maître maîtrise les opposés », comme il se plaît souvent à le dire.
« Les polarités sont des séries de contraires interdépendants, appartenant au même ensemble ; on ne peut en choisir une de préférence aux autres, le système a besoin de tous les pôles pour survivre. »
- Le rapport au temps : nous ne pouvons pas vivre un contact à soi, aux autres et au monde apaisé sans vivre un rapport au temps apaisé. Nous entretenons souvent un état d’esprit de pénurie vis-à-vis du temps : « Je n’ai pas le temps », « Je vais perdre du temps »… L’expérience du temps est inhérente à notre expérience d’humain. Cependant, la commodification du temps (percevoir le temps comme une denrée dont on dispose) est relativement récente à l’échelle de l’humanité. Évidemment, cette sensation de « perdre du temps » vient souvent parler d’une tension sous-jacente qui dit : « Je ne vis pas ce que je veux vivre, moi. » Quand nous ne sommes pas à notre place, quand nous ne suivons pas notre élan vital, nous sommes rappelés à notre condition de vivre dans un temps fini. La frustration et le ressentiment s’installent et laissent place un jour à la violence : « C’est toi qui m’empêches de vivre ma vie. »
45 Si ce point vous parle, cela vaut le coup de vous mettre en mouvement pour trouver un rapport plus apaisé (et apaisant) au temps et à vos paradoxes. Ils sont tous deux des alliés. L’humain a besoin de transcendance, et plus vous nourrissez ce besoin et cette force, moins vous luttez en la matière. Ce qui nous transcende est ce qui nous emmène au-dessus et au-delà de nous-mêmes : l’art, la philosophie, le militantisme, les activités psycho-corporelles, le vécu spirituel, etc.
La reconnaissance versus « Ne te compare pas »
46 Enfin, le dernier « combat émotionnel » que nous explorerons ici est celui du besoin de reconnaissance, abyssal chez beaucoup d’entrepreneurs, versus l’injonction « Ne te compare pas ».
47 Nous avons déjà étudié la notion de comparaison sociale, alors concentrons-nous davantage sur le besoin de reconnaissance. Comme le besoin d’appartenance, le besoin de reconnaissance est un besoin fondamental de l’humain. Il fait, en revanche, partie des besoins qui ont été facilement ressentis comme lésés quand nous étions enfants. Si, enfant, je n’ai pas pu faire l’expérience de me sentir reconnu (dans mes compétences, dans ma valeur, dans ma singularité, etc.), alors je n’ai pas d’autres choix que d’aller chercher de la reconnaissance à l’extérieur. Nous avons rarement appris à aller la chercher en nous. Les entrepreneurs parmi vous qui ont des positions de prédilection de Sauveur connaissent bien ce besoin de reconnaissance qu’ils ont appris à obtenir en se rendant indispensables (aux autres et à leur entreprise).
48 Si c’est ici que vous vous reconnaissez, une piste à explorer peut être celle du Sauveur (nous en reparlerons dans la cinquième partie), mais également de réintérioriser ce besoin de reconnaissance pour vous rendre moins dépendant de l’extérieur.
« Ceux qui n’apprennent rien des faits désagréables de leurs vies forcent la conscience à les reproduire autant de fois que nécessaire. Ce que tu nies te soumet. Ce que tu acceptes te transforme. »
En quelques mots
Date de mise en ligne : 17/01/2025