L’expert et l’idéologie de la norme
- Par Gaëlle Lego
Pages 94 à 100
Citer cet article
- LEGO, Gaëlle,
- Lego, Gaëlle.
- Lego, G.
https://doi.org/10.3917/vst.127.0094
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https://doi.org/10.3917/vst.127.0094
Notes
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[1]
ei : Évaluation interne et ee : Évaluation externe.
-
[2]
Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médicosociaux, « Recommandations de bonnes pratiques professionnelles. Mise en œuvre de l’évaluation interne dans les établissements et services visés », mars 2008, p. 1 (c’est moi qui souligne).
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[3]
Loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale, section 5, art. L. 312-8.
-
[4]
J.-A. Miller et J.-C. Milner, Évaluation. Entretiens sur une machine d’imposture, Paris, Agalma, 2004, p. 53.
-
[5]
G. Légo, « L’évaluation comme symptôme du malaise contemporain », vst , n° 109, 2011, p. 77-82.
-
[6]
rbpp : Référentiels de bonnes pratiques professionnelles. Voir à ce propos J.-Y. Broudic, « Le comportementalisme : référence officielle des pratiques professionnelles ? », dans Méduse et le miroir de l’évaluation. De la pétrification des pratiques à l’insistance du désir, acte 4, Comité de vigilance des cmp de l’Ouest, Brest, 2012, p. 189-205.
-
[7]
G. Orwell, 1984, Paris, Gallimard, 1950, p. 423.
-
[8]
C. Doucet, La qualité, Paris, Puf, 2005. C. Douce est consultant en entreprise.
-
[9]
Fiches de contrôle, fiches d’événements indésirables, fiches d’incidents…
-
[10]
M.-J. Sauret, Malaise dans le capitalisme, Toulouse pum, 2009, p. 68.
-
[11]
J. Lacan, Le désir et son interprétation, Le Séminaire, Livre VI, séance du 7 janvier 1959, Paris, ali p. 136-137.
-
[12]
Ibidem.
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[13]
V. de Gaulejac, La société malade de la gestion Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Paris, Seuil, 2005, p. 73. La « quantophrénie » est la maladie, l’obsession pour la mesure, le calcul.
-
[14]
Ibidem.
-
[15]
Le terme est emprunté à J.-P. Le Goff, La barba rie douce. La modernisation aveugle des entreprise et de l’école, Paris, La Découverte, 2003.
-
[16]
J.-L. Bourhis et C. Auger, « La réunion, une contribution à l’évaluation interne au service du sujet » dans Penser l’institution. L’évaluation au service de la clinique. État des lieux des pratiques collectives dan les équipes institutionnelles, actes de la journée régionale d’étude du creai de Bretagne, Rennes, 5 avri 2006, p. 35-36.
-
[17]
V. de Gaulejac, op. cit., p. 52.
-
[18]
Ibid.
-
[19]
Ibid., p. 53.
-
[20]
D.-R. Dufour, Le divin marché. La révolution culturelle libérale, Paris, Denoël, 2007.
-
[21]
Notamment le colloque de l’Appel des appels (regroupant plusieurs collectifs), « Que deviennent nos métiers ? Comment et à qui en rendre compte ? », Paris, 14 avril 2012.
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[22]
F. Pavloff, Matin brun, Paris, Cheyne, 2002.
1 Depuis la loi de modernisation sociale, le législateur a institué une évaluation des pratiques. Nombreux sont les établissements à avoir eu recours à des intervenants extérieurs pour les aider à réfléchir sur leur ei en vue d’une ee future [1] . À partir de critères et référentiels établis par l’anesm , la proposition est de pouvoir analyser le dispositif institutionnel, ses dysfonctionnements, et les procédures d’accueil et de suivi des dits « usagers » : « Les éléments structuraux validés et présentés ne constituent pas une liste exhaustive d’exigences mais un outil de dialogue, de responsabilité, destiné à une mise en œuvre adaptée selon les besoins et le contexte [2] . »
2 Dans la plupart des structures dans lesquelles je travaille en tant que psychologue clinicienne (salariée ou vacataire), il en ressort un sentiment plutôt positif de cette première expérience, même si l’épreuve nous entraîne dans une logique sans fin et contribue à épuiser les « ressources internes » parfois, et même si le jargon employé reste marqué d’une opacité administrative. Cependant, la méthode prônée par les expertises demeure assez fastidieuse, à la longue, pour ceux qui font partie des « groupes de pilotage », lesquels s’épuisent et demandent à être remplacés régulièrement.
3 Avec l’arrivée massive des évaluateurs experts sur le terrain, la donne semble changer : ce qui apparaissait au début comme proposition devient exigence, ce qui renvoyait à notre domaine d’expérience devient injonction à y inclure une certaine standardisation des réponses. Face à ce déferlement bureaucratique, nous avons dû prendre position, souvent.
4 Nous nous sommes opposés, aussi, lorsque leurs prescriptions normatives menaçaient l’équilibre fragile de nos actes, la sécurité des professionnels ou visait à une occupation obsessionnelle de notre temps de travail.
5 Qu’en est-il de ce retournement ? Que pouvons-nous transmettre de notre travail clinique ?
L’expert et la passion évaluative
6 Le texte de loi 2002, en définissant la nature de l’évaluation par laquelle les établissements doivent passer, fait l’impasse sur la fonction symbolique de nos métiers. En préconisant d’évaluer « leurs activités et la qualité des prestations qu’ils délivrent, au regard notamment de procédures, de références et de recommandations de bonnes pratiques professionnelles validées [3] », il oublie que l’action sociale est d’abord une affaire de relation dans laquelle le désir du clinicien est engagé. Comment alors mesurer la « bonne » pratique à partir d’une codification, à partir de protocoles ?
7 D’autre part, nous avons souligné auprès des évaluateurs que l’accompagnement que nous dispensons auprès des personnes n’est pas de la « prestation » mais un acte éthique pris dans une intersubjectivité. À cela, nous avons rencontré une surdité persistante. Les dés étaient pipés, dès le début. La rencontre avec les évaluateurs externes devait nous permettre de nous aider à réfléchir sur nos pratiques, sur nos éventuels dysfonctionnements, nous autoriser à pouvoir dégager des pistes de travail communes. La déception fut grande dans la majorité des établissements que je connais. Nous obliger à réduire nos pratiques à des logiques standardisées nous invite à la transgression avec l’écoute du sujet, à l’oubli du singulier.
8 De plus, le but attendu de nos « prestations », nous ont-ils expliqué, est de « recueillir les besoins des usagers pour les satisfaire ». Le taux de satisfaction général sera mesuré, régulièrement, par des « enquêtes et questionnaires de satisfaction ». Les tâches bureaucratiques s’accumulent et déjà certains, pour éviter d’être détournés de leur mission première, ont créé des postes nouveaux, et embauché des agents pour répertorier les indicateurs, classer les items, tenir à jour les « classeurs des effets indésirables », etc. Le système crée de l’emploi, et fait tourner l’économie.
9 Ce qui nous étonne le plus, c’est la non-communication possible de l’essence même de notre travail. L’idéologie mortifère de la gestion pure semble forclore ce qui de la rencontre à l’Autre tient du « vivant », du désir.
10 Pour ne pas en rester là, avec nos interrogations en suspens et notre perplexité, nous avons engagé un travail de réflexion à plusieurs sur l’enjeu de cette nouvelle domination sociale. Se pourrait-il que cette « passion pour l’évaluation [4] » qui se saisit du monde, aujourd’hui, dans tous les lieux, dans tous les secteurs, soit le symptôme de notre civilisation moderne [5] ?
Les préconisations normatives des « rbpp [6] »
11 Un changement dans la terminologie usitée a été introduit. Cette modification n’est pas sans effet. La falsification des faits, par le langage, permet d’exercer un contrôle sur les masses : « La novlangue était destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but [7]. » Aujourd’hui, ce changement linguistique vient indiquer insidieusement une autre représentation des choses, des êtres et du monde. Il vient signifier une autre conception de l’être appréhendé comme un « objet » à réparer, à compléter grâce aux nombreux gadgets mis en circulation sur le marché. L’introduction de la logique « de compensation du handicap » amorce un tournant historique. Plutôt que le travail social serve à aider la personne à faire avec ses conflits psychiques, sa différence, sa créativité, nous faudrait-il maintenant compenser quelque chose perçu comme un déficit ?
12 En arrière-fond, nous faisons l’hypothèse que les préconisations normatives des rbpp n’y sont pas pour rien. Elles s’appuient sur la logique de la « démarche qualité » telle qu’elle est appliquée dans l’industrie. Le traitement de l’humain n’échappe pas au recyclage prôné par l’univers capitaliste. Au même titre que les produits.
13 Doucet [8] parle de la qualité, de l’introduction du « zéro défaut » dans la chaîne de production pour lutter contre les produits trop chers à fabriquer. Un contrôle s’exerce à certains postes-clés de la transformation de la matière première en « produit fini ». Lorsqu’un souci est pointé, l’effet rétroactif de la « qualitique » permet de réajuster le déroulé de la productivité. Ces outils [9] sont importants, cependant, l’auteur nous met en garde contre l’abus des évaluations illimitées, lesquelles visent plus, au bout du compte, à une exigence de mise en conformité ou à l’acquisition d’une certification plutôt qu’à la recherche de la qualité en tant que telle.
14 Le « projet individualisé » tel qu’il a été modernisé ne vise-t-il pas une forme de recherche de conformité par le biais de ses multiples réévaluations ? Le sujet devra-t-il se soumettre aux attendus définis, pour lui, dans ce document qu’il a lui-même signé ? La dangerosité de ce programme peut s’entrevoir à partir des risques d’exclusion qu’il peut produire.
L’empreinte du scientisme et du marché
15 La nature du lien social contemporain est marquée « d’un lien social dominé par la science et le marché […] exploitant la structure du sujet désirant pour lui faire croire que la science fabriquera l’objet qui lui manque et qu’il n’aura qu’à se servir sur le marché – sans le recours d’aucun lien social établi. En un mot, le capitalisme fabrique des individus : soit justement des sujets complétés de leur plus-de-jouir. La science est donc mise au travail de fabriquer des objets [10] ».
16 Aux prises avec ce discours dominant, deux choses se dégagent d’emblée dans cette configuration évaluative. Le sujet, devenu « usager », se doit de déplier ses attentes pour les établir en « besoins ». Le professionnel, devenu un « prestataire », se doit de les répertorier rigoureusement et d’y répondre. Cette approche nous fait oublier que, d’une part, le sujet ne sait jamais ce qu’il désire réellement, et d’autre part, qu’il y a toujours un écart à introduire dans la réponse à apporter.
17 Enfin, la question du savoir est une donnée essentielle. Celui-ci se situe du côté du sujet et non du côté du professionnel expert, comme l’affirme l’anesm.
18 Méconnaître ces éléments de base à la relation éducative, soignante, peut avoir des conséquences majeures, voire désastreuses. Plutôt que de considérer la personne à partir de ses « besoins », l’acte clinique opère une subversion, car en rabattant le désir sur le besoin, on risque d’éteindre celui-ci : « Si nous oublions ce dont il s’agit, c’est-à-dire de confronter le sujet avec sa demande, nous ne nous apercevons pas que ce que nous produisons, c’est le collapse, l’effacement de la fonction du sujet comme tel dans la révélation de ce vocabulaire inconscient, nous sollicitons le sujet de s’effacer et de disparaître [11]. » L’acte porte donc sur « la reconnaissance des supports signifiants cachés dans sa demande, inconscients [12] ». Dans l’accompagnement éducatif, pédagogique, thérapeutique dispensé dans nos institutions, nous tentons de nous orienter à partir du réel du sujet, à partir de son histoire et de sa singularité.
Quand l’objet « regard » s’impose à Ghyslain
19 Ghyslain V. est un homme d’une trentaine d’années qui travaille dans un esat (Établissement et service d’aide par le travail) en « sous-traitance ». Son travail est régulier, lent. Il est opérationnel dans un travail « de routine », mécanique et répétitif. Il ne semble pas avoir beaucoup de contacts avec les autres ouvriers. Parfois, Ghyslain s’arrête, pétrifié : il sent dans l’atelier des odeurs que seul lui peut sentir. Parfois, aussi, il refuse fermement la tâche car il ressent les regards dirigés vers lui : « Il veut ma photo ! », s’exclame-t-il. Ou bien : « Il veut ma mort ? ! ! » Il en est convaincu : les autres veulent sa mort. Seul, il ne peut trouver un point d’arrêt et s’enflamme. La fuite ou le passage à l’acte est sa solution, à lui.
20 La monitrice intervient. Tranquillement, elle lui propose un autre poste. Là où il ne sera pas embarrassé du regard de l’Autre. Elle lui propose d’aller au poste « des briquets », seul sur une table, face au mur. Cette solution apaise Ghyslain qui se remet au travail.
21 Des périodes de « débranchement » de la réalité peuvent ponctuer l’état psychique de ce travailleur. Il s’agite. Dans ces moments de fragilité, le délire est plus actif, envahissant même. Le retour des hallucinations est un signe. Un signe de mal-être qui contraint les moniteurs à réajuster le dispositif de travail, et à faire « coupure » avec cet objet « regard » qui insiste.
Toni : de l’usage du cannabis
22 Toni O. est un jeune homme de 25 ans lorsqu’il arrive à l’esat, en « blanchisserie ». Il fume « du hash » clame-t-il haut et fort. Il arrive, certains matins, sur son lieu de travail les yeux mi-clos, et travaillant comme « bon lui semble ». La monitrice s’inquiète : « C’est un jeune homme pas très productif ! » La situation est abordée en réunion technique, et le mot d’ordre est donné : il faut qu’il voie la psychologue pour qu’il arrête sa consommation ! L’idée d’un arrêt de sa prise de cannabis est très « popularisée » dans l’établissement, avec le principe suivant : « Il faut qu’il arrête de fumer et ensuite il pourra être concentré sur son travail. »
23 Le jeune homme est très content de me voir. Dans son lien au produit, je découvre au fil de la discussion une tout autre réalité. Toni insiste, d’emblée, sur ce qui l’encombre : il cherche une femme, et ne trouve pas. Il me dit souffrir d’être célibataire depuis… quinze ans ! La plainte tourne. Mes interrogations ne font que renforcer cette revendication d’« être seul depuis longtemps », ce qu’il tente de justifier à travers divers exemples familiaux et autres.
24 Je le laisse associer, et je repère deux choses. Deux choses étroitement liées. Le cannabis et la femme. Il me dit ceci : « Depuis quinze ans, je fume. Depuis quinze ans, je suis célibataire et à chaque fois que je rencontre une femme, je fume, et ça la fait fuir. » Toni a bien repéré (inconsciemment ?) qu’il y a une équivalence qui se joue, pour lui. Elle se situe entre la femme et le cannabis.
25 Cette situation clinique nous indique qu’a contrario des références hygiéniques, l’utilisation d’un toxique, pour un sujet, peut avoir une fonction de suppléance dans son économie psychique. Pour Toni, en tout cas, l’usage régulier du cannabis lui assure de pouvoir repousser à l’infini la rencontre avec l’Autre sexué.
Produire de l’écart
26 Adonis est un garçon de 9 ans suivi dans notre sessad. L’enfant souffre d’une maladie génétique dont l’annonce a produit un traumatisme. Les médecins ont été catégoriques : l’enfant ne vivra pas plus que quelques années. L’enfant est chétif. Il a l’air physiquement d’un enfant de 4 ans.
27 Adonis semble être dans son monde, déblatérant, à certaines occasions, des propos incohérents, obéissant sans entrave à l’injonction de l’Autre : il ne peut pas s’habiller tout seul, prendre sa douche, se laver… Sa mère fait pour lui. Elle ne peut pas « le lâcher ». À 7 ans, elle lui donnait, encore, le biberon. Adonis se collait sur elle pendant nos entretiens, « comme s’il voulait rentrer dans son ventre ». La légende grecque dit qu’Adonis « jaillit du ventre de sa mère ». Mais a-t-il jamais été extrait de son corps, à elle ?
28 L’éducatrice tente d’introduire un écart. Elle dit à Madame R. que le biberon n’est plus utile à son âge. Pourquoi ne pas enterrer ce biberon, et lui donner de la nourriture solide ? Mme R. obéit. Elle jette immédiatement le biberon à la poubelle.
29 Le problème, c’est que Madame R. obéit aux injonctions des professionnels mais sans rien subjectiver. Elle commence à être très persécutée. Par exemple, à l’invitation qui lui a été faite de laisser son fils à la cantine, elle répond : « C’est impossible puisqu’il n’est pas propre. Quand y a du caca dans sa culotte, je dois le changer. Autrement, ça sent et les autres vont se moquer de lui. J’ai peur de ça ! »
30 Le petit est mou, et à l’atelier poney, il suit les mouvements du cheval mais ne peut anticiper. Il peut brosser l’animal si l’ordre lui en est intimé, mais ne peut prendre d’initiative. Cet enfant inquiète les professionnels, et ceux-ci me demandent de rencontrer les deux parents. Six séances sont donc programmées. Cette mère ne peut pas prendre une place de mère au regard d’une fonction symbolique. Heureusement, le père produit par ses interventions et son intérêt un écart entre la mère et le fils : « Arrête de le coller. Il ne va pas s’envoler ! » La mère, encouragée par nous, a pu s’investir ailleurs (danse country, atelier de lecture). À défaut de pouvoir subjectiver un tiers symbolique, cette mère a pu consentir à se régler sur un ailleurs… qui produit un certain écart dans la (con)fusion dans laquelle elle était avec son fils.
31 Adonis pourra-t-il en faire quelque chose ? De cet espace libre.
Subversions
32 « L’insignifiance et la quantophrénie sont deux figures du pouvoir. L’une permet d’éviter la critique et la contestation, puisqu’elle empêche de saisir le sens des enjeux qui sont à l’œuvre, l’autre permet de présenter comme neutre et objective une démarche qui conduit les agents à intérioriser l’idéologie gestionnaire [13]. » Le pouvoir « réside dans la capacité d’imposer une vision du monde, en légitimant son point de vue comme universel [14] ».
33 La démarche qualité apporte toute une cohorte de termes en prise directe avec l’idéologie gestionnaire. Analyser ce que la modernité emporte avec elle relève d’un acte éthique. Afin de mettre un frein à l’avancée insidieuse d’une société utilitaire, pragmatique, nous soutenons l’idée que nos pratiques doivent être pensées plutôt que d’endosser cette « pensée chewing-gum [15] ». Les « réunions cliniques », les synthèses nous procurent des outils d’évaluation. Chacun peut, de sa place, énoncer des extraits, des séquences cliniques qui marquent sa propre rencontre avec un sujet, et ce sont « ces pièces détachées, parfois sans signification apparente, qui vont permettre de tirer le fil d’une logique qui aurait pu passer inaperçue. Il est question d’admettre un savoir du côté de l’enfant, d’essayer de mettre entre parenthèses nos savoirs établis et de collecter les particularités de chaque enfant, en quelque sorte ses inventions, pour lui permettre de se construire comme sujet. C’est une démarche qui s’oppose à l’assignation de l’enfant comme objet de l’institution [16] ». C’est ainsi que nous avons pu penser un réajustement du dispositif de travail avec Ghyslain V., à partir de la prise en compte de son réel à lui. Une mise à distance de la pulsion scopique (sous sa forme mortifiante) s’impose, parfois, avec ce sujet.
34 Adonis, encombré par la jouissance maternelle, nécessite que sa mère s’occupe ailleurs. Au fil des échanges, le père prend de plus en plus de place, produisant un écart dans la relation mère-fils. Cette année, l’enfant a grandi de deux centimètres.
35 La situation de Toni O. nous a donné plus de difficultés. La démarche qui consistait à lui faire renoncer à son « objet toxique » n’a eu qu’un effet d’effondrement. Lorsque la norme hygiéniste a insisté, auprès de ce sujet, il a chuté. À l’hôpital psychiatrique, nous espérons que sa logique subjective ainsi que son partenaire-symptôme seront entendus. Lorsque l’appel à la standardisation des rbp insiste, un conflit d’ordre éthique se pose toujours chez les professionnels. Ils tentent de négocier un espace vital. Des espaces de parole inédits sont des outils à mettre au service de la clinique, et sont à inventer au quotidien et en fonction du style de l’institution. Ils autorisent une reprise des événements, du vécu, du « non-mentalisé »…
Comment et sur quoi prendre position ?
36 Cette folie évaluative prend ses sources dans la volonté de rationaliser les actes afin de réduire les coûts de production. La gestion des affaires humaines, par la norme, est prise comme indicateur d’une « bonne pratique ». C’est un calcul fondé sur l’illusion de la mesure, de la quantification et de la scientificité parfaite : « L’acte de travail est décomposé en unités de base permettant de reconstituer la démarche optimale dans l’exécution des différentes tâches à accomplir [17]. » Les travailleurs, quant à eux, « sont considérés comme les rouages d’une machine ou les éléments d’un système [18] ». C’est un système qui produit une quantité infinie de procédures, de référentiels, de tâches administratives, d’indicateurs supposés transformer l’activité en sa plus simple expression. Dans cet univers pragmatique, c’est l’expert, comme agent, qui possède la maîtrise de la méthode ; celle-ci ayant pour finalité la production d’une vérité universelle, globale, appliquée à toutes les autres formes de savoirs. Calibrer l’activité à partir de ces paramètres vise à formater, à donner une autre vision de la réalité, « une modélisation du réel sous forme de tableaux de bord, d’indicateurs, de ratios [19] ». C’est pourquoi nous pouvons qualifier l’évaluation standardisée comme idéologie. Et cette idéologie sert un nouveau dieu, celui du « divin marché [20] ». Nous avons, donc, subverti ces injonctions en temps de rencontre. Par exemple, les réunions « projet » sont devenues des lieux de parole, pour le sujet, en partant de ce qu’il a, lui, à dire de son parcours, de ses points d’impasse. Les fiches d’incidents dans lesquelles il nous fallait scrupuleusement noter la réaction de l’enfant n’ont recueilli que protestations ou insultes. Alors qu’il aurait fallu aux éducateurs relancer une autre fiche pour établir un « non-respect de l’autorité », ils se sont laissés subvertir par ces sujets en manque de lien social. Les nombreux graphiques supposés codifier les « besoins » en chiffre de 1 à 5 à partir d’une logique pédagogique, éducative, thérapeutique, en établissant une catégorie prédictive sur les années à venir, nous ont donné l’occasion d’inventer l’humour à plusieurs.
37 Nous avons mis une limite en refusant de remplir compulsivement une fiche à chaque appel téléphonique de l’extérieur ou à l’interne, avec nom, identité de l’interlocuteur, durée de l’appel, contenu et résumé de la discussion, réponse donnée… Les professionnels auraient passé plus de temps sur la gestion des appels qu’en présence des « usagers ». Nous nous sommes positionnés contre les comptes rendus hebdomadaires des suivis thérapeutiques. D’une séance sur l’autre, le contenu n’est en aucun cas révélateur d’une évolution. Ce n’est qu’à partir d’un cycle de plusieurs rencontres qu’un enfant peut dévoiler une rectification de sa position subjective.
38 La résistance ne peut se faire qu’à plusieurs. À l’intérieur de l’établissement, elle prend l’aspect d’« un travail de fourmi », et à l’extérieur, des collectifs ou des comités existent pour faire barrage à l’envahissement de la logique technocratique [21].
39 À l’époque du retour du totalitarisme, il est plus que nécessaire de prendre position, au risque d’être englouti par le retour d’une lame de fond, tels Charlie et son copain dans Matin brun [22]. La mise en place insidieuse d’un système peut, aussi, se faire à l’insu des citoyens « ordinaires ».