Autonome vs indépendant
Pages 128 à 129
Citer cet article
- VAUCHEZ, Jean-Marie,
- Vauchez, Jean-Marie.
- Vauchez, J.-M.
https://doi.org/10.3917/vst.126.0128
Citer cet article
- Vauchez, J.-M.
- Vauchez, Jean-Marie.
- VAUCHEZ, Jean-Marie,
https://doi.org/10.3917/vst.126.0128
Deux mots d’histoire
1Le mot « autonome », dans l’Antiquité, désignait le titre que prenaient certaines villes de Grèce qui avaient le privilège de se gouverner par leurs propres lois. Il faut attendre 1800 pour que, par analogie, ce terme soit étendu à la condition humaine par les philosophes. Kant, par exemple, développe l’idée d’autonomie de la volonté, ce qui prépare le terrain à une dimension psychologique.
2Pour « indépendant », il faut partir du mot « dépendre ». Et, lorsqu’on cherche un peu dans l’histoire, on trouve un très joli métier de dépendeur d’andouilles dans les boutiques des charcutiers au xixe siècle. En effet, dépendre signifiait littéralement détacher, enlever quelque chose qui était pendu ou suspendu. Toutefois, comme souvent dans la langue française, plusieurs sens peuvent coexister et si on remonte au latin impérial de 1150, le terme « dépendre » signifiait « être suspendu, rattaché, sous l’influence, l’autorité de quelqu’un ». Si le mot « indépendant » (ne pas dépendre) peut difficilement s’appliquer au premier sens cité, pour le deuxième, il n’y a pas de problème.
Dans le travail social
3La nuance entre ces deux termes souvent utilisés comme synonymes n’est pas évidente. Pour autant, dans la notion d’indépendance, il y a une dimension d’altérité. Si être indépendant veut dire pouvoir se passer de l’autorité, de l’influence de quelqu’un d’autre, alors on peut inscrire cette notion dans une dimension relationnelle. Être indépendant, c’est pouvoir se passer d’un autre, généralement de ses parents (ou de ses éducateurs).
4En développant un peu cette dimension, on peut penser que le chemin vers l’indépendance passe pour le petit enfant par ce travail de séparation primordiale entre ce qui est soi-même et le reste du monde. Puis, peu à peu, ce processus amène l’enfant à considérer qu’il est un être distinct de ses parents. Plus tard, c’est aussi au travers de la relation aux proches, dans l’identification et dans l’opposition, que l’enfant va se forger une personnalité. Cette déprise de la dépendance affective et relationnelle de l’enfant n’est pas la seule. Elle porte aussi sur des aspects plus matériels. Un enfant est dépendant des adultes pour vivre et ne fixe-t-on pas l’entrée dans l’âge adulte avec le fait de pouvoir s’assumer financièrement ? La dépendance, dans ses deux aspects (matérielle et affective), est aujourd’hui la situation des enfants, des personnes âgées et des personnes en situation de handicap. Pour les professionnels chargés de leur accompagnement, le tout est de trouver la juste mesure entre les besoins de la personne et la nature du suivi. Or, la plus grande difficulté est de cerner la dépendance affective, qui est liée à « la capacité d’être seul » selon le psychiatre anglais Winnicott.
5Pour pouvoir être seul, un bébé doit avoir vécu suffisamment d’expériences sécures sur le plan affectif pour pouvoir supporter l’absence physique de sa mère et se tourner vers des centres d’intérêt plus personnels. L’indépendance affective suppose donc de s’être constitué une armature interne suffisante pour ne pas souffrir de la solitude, en ayant des investissements personnels, culturels, affectifs… C’est la situation du petit enfant dans son processus de maturation, mais on retrouve cette dimension plus ou moins partiellement pour les personnes handicapées mentales et les personnes âgées.
6Winnicott peut être encore mis à contribution pour cette définition de l’indépendance puisqu’il ajoute à sa « capacité d’être seul » une dimension cruciale : « en présence d’autrui ». Apparemment contradictoire (être seul en présence d’autres personnes), cette capacité que Winnicott prête au petit enfant veut dire que celui-ci peut jouer et vaquer à ses occupations alors que ses parents se trouvent dans la pièce. Cela suppose une maturation psychique suffisante pour pouvoir détourner son intérêt de la seule interaction avec l’entourage pour développer son propre espace mental par le biais du jeu. Dans la situation de personnes souffrant de handicap psychique, il est fréquent d’observer une véritable carence dans cette capacité d’être seul en présence d’autrui, qui va bien au-delà de la simple indépendance de pensée.
7Concernant l’autonomie, on peut sourire à la morphologie du mot, composé d’« auto » et de « nomos », c’est-à-dire « qui se nomme lui-même ». Dans la littérature et dans la mythologie, celui qui se nomme lui-même est le poète, le fou ou le dieu. Le nom est toujours donné par un autre, fortement encadré par des règles juridiques de filiation. Comme le souligne Pierre Legendre, l’inscription dans l’ordre généalogique est un acte anthropologique fondamental, cela « humanise la chair humaine ».
8Pour le travail éducatif, l’autonomie est rarement utilisée dans ce sens radical. Le plus souvent, elle désigne une action ou un domaine particulier. On dit : autonome pour sa toilette, autonome dans ses déplacements à l’extérieur ou pour réaliser ses achats… L’autonomie vise alors une capacité de la personne. Elle suppose d’être passé par un certain nombre d’apprentissages, peut évoluer positivement ou disparaître. Cette autonomie est assez facile à appréhender car elle est visible. La personne sait réaliser seule tel ou tel acte de la vie quotidienne.
Conclusion
9Autonomie et indépendance sont presque systématiquement associées comme synonymes par les dictionnaires. Pourtant, en forçant un peu le trait, il est possible de délimiter leurs champs respectifs. L’autonomie se trouverait alors plus du côté de la capacité d’une personne à assurer seule les divers actes de la vie aux différents niveaux du quotidien, de la vie sociale, des déplacements… L’indépendance quant à elle se situerait plutôt dans le champ relationnel, de la relation à l’autre. Il s’agirait donc de pouvoir supporter l’absence de l’autre ou d’être capable de ne pas être sous l’emprise et l’influence d’autres personnes – qui pourraient être le parent, le conjoint ou l’éducateur !