La transmission des virus de plantes et de vertébrés par arthropodes
Pages 177 à 192
Citer cet article
- MULOT, Michaël,
- BOISSINOT, Sylvaine
- et BRAULT, Véronique,
- Mulot, Michaël.,
- et al.
- Mulot, M.,
- Boissinot, S.
- et Brault, V.
https://doi.org/10.1684/vir.2020.0845
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- Mulot, M.,
- Boissinot, S.
- et Brault, V.
- Mulot, Michaël.,
- et al.
- MULOT, Michaël,
- BOISSINOT, Sylvaine
- et BRAULT, Véronique,
https://doi.org/10.1684/vir.2020.0845
Introduction
1 L’embranchement des arthropodes comprend de nombreuses espèces pouvant assurer le rôle de vecteurs de virus dans le règne animal et végétal [1, 2]. Les arthropodes phytophages prélèvent une partie du contenu des cellules végétales pour tester leur palatabilité puis se nourrissent en ingérant la sève des plantes. Les arthropodes hématophages, quant à eux, se nourrissent du sang des vertébrés. Chez les moustiques, cette ingestion de sang est restreinte au stade adulte et à la femelle, et va permettre le développement des œufs, alors que chez les tiques, l’ingestion de sang concerne les deux sexes au stade larvaire. C’est donc au cours de leur alimentation que les arthropodes vecteurs acquièrent les virus des plantes ou des vertébrés. Les modes de transmission des virus de plantes et de vertébrés présentent de nombreuses similitudes. Ils seront passés en revue et comparés.
Les sites d’accrochage ou d’entrée des virus chez leurs arthropodes vecteurs
2 Les vecteurs de virus de plantes sont principalement des hémiptères et appartiennent à sept grands taxons : Aphididae (pucerons), Thripidae (thrips), Cicadellidae (cicadelles), Fulgoridae (fulgores), Aleyrodidae (aleurodes), Coccoidea (cochenilles) et Membracidae (membracides). Ce sont tous des insectes piqueurs-suceurs qui possèdent un appareil buccal leur permettant de prélever une partie du contenu cellulaire, ou d’ingérer la sève lors de la phase d’alimentation. L’impact économique des virus de plantes transmis par vecteur est considérable, et parmi les quatorze virus les plus dommageables pour les cultures, dix dépendent de vecteurs pour leur dissémination dans la nature [3]. Les quatre autres sont transmis mécaniquement, comme par exemple, par contact avec du matériel agricole contaminé.
3 Les principaux arthropodes vecteurs de virus de vertébrés appartiennent aux familles Ixodidae (tiques), Phlebotominae (phlébotomes), Ceratopogonidae (culicoïdes) et Culicidae (moustiques). Ces derniers, dont les espèces des genres Culex et Aedes, sont responsables de la transmission de nombreux virus ayant un impact très important en santé humaine, tels que le virus de la dengue, le virus Zika ou le virus du chikungunya [4].
4 La transmission de virus par les arthropodes repose sur l’accrochage des virus au niveau de l’appareil buccal, ou sur leur entrée dans les cellules du tube digestif et des glandes salivaires localisées dans la tête.
5 L’appareil buccal des arthropodes vecteurs de virus de plantes se compose d’un rostre qui abrite une paire de stylets mandibulaires et une paire de stylets maxillaires (figure 1, exemple du puceron). Les stylets maxillaires ont pour rôle de percer les cellules et tissus afin d’accéder aux cellules du phloème et du xylème qui constituent les tissus vasculaires des végétaux. Les stylets, dont le mouvement est attribué à des muscles situés à leur base, sont à la fois flexibles pour passer entre les cellules et accéder aux tissus nutritifs, et solides pour percer les parois des cellules végétales. Le contenu cellulaire est aspiré dans le canal alimentaire grâce à l’activité de succion de muscles situés dans la tête. Les arthropodes vecteurs d’arbovirus, de leur côté, possèdent généralement un proboscis, un organe de succion en forme de stylet qui permet de percer la peau de l’hôte par des mouvements de va-et-vient ou des mouvements de coupes latérales. Le proboscis permet la pénétration des canaux alimentaire et salivaire de l’insecte à l’intérieur des cellules de l’hôte [5]. Le plus souvent, l’organe de perçage est enveloppé par une gaine molle (le labium) qui n’est pas insérée lors de la piqûre. Chez le moustique le proboscis est formé de six stylets (figure 1). L’organisation de l’appareil buccal du puceron et du moustique révèle ainsi de fortes similitudes tant morphologiques que fonctionnelles.
6 Le tractus digestif des insectes vecteurs de virus de plantes est constitué de l’œsophage (également appelé intestin antérieur), de l’intestin moyen, lui-même subdivisé en intestin moyen antérieur (ou estomac) et intestin moyen postérieur, et de l’intestin postérieur. Certains hémiptères, comme les cicadelles et les aleurodes, présentent un organe supplémentaire, la chambre filtrante, entre l’œsophage et l’intestin moyen antérieur. Cette partie du tube digestif permet de réguler l’apport en eau de la sève ingérée pour en concentrer les éléments nutritifs. Chez les moustiques, le tube digestif peut être divisé en trois parties : l’œsophage, l’intestin moyen et l’intestin postérieur. L’intestin postérieur, l’intestin moyen et la chambre filtrante sont les points d’entrée pour l’acquisition des virus de plantes dans les cellules des vecteurs, tandis que l’intestin moyen est, pour l’instant, le seul point d’entrée connu qui assure l’acquisition des virus de vertébrés.
7 Lors de leur prise alimentaire, les insectes piqueurs-suceurs phytophages sécrètent une salive qui contient des effecteurs capables de diminuer les défenses immunitaires de la plante [6]. Les glandes salivaires du puceron sont composées de deux glandes principales et de deux glandes accessoires qui sont reliées au canal salivaire (figure 1). Les virus de plantes transmis par arthropodes ont été localisés dans les glandes salivaires accessoires ou principales des vecteurs (voir paragraphes sur les modes de transmissions circulantes). Chez le moustique, la paire de glandes salivaires est composée de trois lobes, beaucoup plus larges chez la femelle que chez le mâle [7, 8]. Cette différence de structure peut être liée au caractère hématophage de la femelle, le mâle se nourrissant de nectar.
Les différents modes de transmission des virus de plantes : mécanismes moléculaires, déterminants viraux et facteurs de l’hôte
8 Pour les virus de plantes, les modes (i) circulant non-multipliant, (ii) circulant multipliant et (iii) non-circulant (figure 2) sont les trois types de transmission de virus par arthropodes.
La transmission circulante non-multipliante
9 Les phytovirus transmis selon le mode circulant non-multipliant sont uniquement localisés dans les cellules du phloème des plantes. Ces virus appartiennent aux familles Luteoviridae, Geminiviridae et Nanoviridae (tableau 1).
Modes de transmission, familles de virus associées, déterminants viraux et facteurs du vecteur intervenant dans la transmission des virus de plantes et des virus de vertébrés.
| Virus de plantes | Facteurs protéiques intervenant dans la transmission des virus de plante par arthropode | ||
| Transmission | Famille | Coté virus | Coté vecteur |
| Circulante multipliante | Tospoviridae transmis par thrips | Gn | ? |
| Reoviridae transmis par cicadelle | P2, Pns10, Pns11 | actine | |
| Rhabdoviridae transmis par puceron, cicadelle, fulgore | G | ? | |
| Circulante non multipliante | Luteoviridae transmis par puceron | CP, RT* | Symbionine, APN, Eph, Sam50 |
| Geminiviridae transmis par cicadelle, membracide, puceron, aleurode | CP | Symbionine | |
| Nanoviridae transmis par puceron | CP, facteur assistant | ? | |
| Non circulante Stratégie capside | Closteroviridae transmis par aleurode | CP mineure | ? |
| Bromoviridae transmis par puceron | CP | MPCP4 | |
| Non circulante Stratégie facteur assistant | Caulimoviridae transmis par puceron | CP, P3, P2 | Stylin-01 |
| Potyviridae transmis par puceron | HC-pro | ? | |
| Virus de vertébrés | Facteurs protéiques intervenant dans la transmission du DENV par moustique à l’homme | ||
| Transmission | Famille | Coté virus | Coté vecteur |
| Biologique | Togaviridae, genre Flavivirus, transmis par moustique | protéine d’enveloppe E | Prohibitine |
| autres protéines potentiellement impliquées: - Glycoprotéines 40 et 45 kDa - Enolase - Protéines inconnues de 37, 48, 50, 54, 56, 58, 67, 77, et 80 kDa |
Modes de transmission, familles de virus associées, déterminants viraux et facteurs du vecteur intervenant dans la transmission des virus de plantes et des virus de vertébrés.
10 Les virus des familles Luteoviridae et Nanoviridae sont, dans la plupart des cas, transmis par des pucerons, tandis que les Geminiviridae sont transmis par aleurodes, cicadelles, pucerons et membracides. Le trajet de ces virus dans l’insecte commence avec la prise de nourriture phloémienne sur une plante infectée. Le virus chemine dans le tractus alimentaire de l’insecte puis traverse l’épithélium digestif au niveau de points d’entrée qui varient en fonction du virus et du vecteur (chambre filtrante, intestin moyen, intestin postérieur). Le virus est ensuite libéré dans l’hémocèle, la cavité générale de l’insecte qui contient l’hémolymphe. Dans l’hémolymphe, le virus atteint les cellules des glandes salivaires et s’accumule dans les cellules des glandes salivaires principales ou accessoires, selon les espèces de virus, avant d’être finalement inoculé, via la salive, à une nouvelle plante hôte (figure 2). Les insectes vecteurs restent virulifères après les mues et peuvent transmettre le virus pendant toute leur vie. Ils ne transmettent cependant pas le virus à leur descendance. Pour ce mode de transmission, les insectes vecteurs ne sont pas considérés comme des hôtes du virus puisque celui-ci ne s’y multiplie pas.
11 Pour illustrer ce mode de transmission, nous présenterons plus en détail l’état des connaissances sur la transmission par les pucerons des virus de la famille des Luteoviridae, avant d’aborder celle des virus de la famille des Geminiviridae et des Nanoviridae.
Les Luteoviridae
12 Les particules virales des Luteoviridae sont acquises par les pucerons lors d’une ingestion de sève sur une plante infectée. Les virions migrent au travers du tube digestif et sont internalisés par un mécanisme de transcytose (endocytose-exocytose) au niveau de l’intestin moyen postérieur et/ou de l’intestin postérieur [9]. Les particules virales des Luteoviridae étant non-enveloppées et non-glycosylées [10], ce mécanisme de transcytose repose sur des interactions directes entre les protéines de structure virales et des récepteurs spécifiques du virus à la surface des cellules de l’intestin. L’endocytose intestinale serait médiée par des vésicules recouvertes de clathrine [9] (figure 3). Un mécanisme similaire de transcytose se produit ensuite au niveau des cellules des glandes salivaires accessoires (GSA). Les virions franchissent la lame basale entourant ces cellules, puis la membrane plasmique basale, avant de traverser le cytoplasme des cellules dans des vésicules qui fusionnent avec la membrane plasmique apicale. Les virions, libérés dans le canal salivaire, sont entraînés avec la salive dans la plante lorsque le puceron se nourrit.
13 Les particules icosaédriques des Luteoviridae sont constituées de 180 sous-unités de la protéine majeure de capside (CP, coat protein) et de quelques copies d’une protéine mineure de translecture appelée protéine de readthrough (RT*). La RT* est une protéine de fusion qui contient la séquence de la protéine de capside dans sa partie N-terminale, ce qui permet son ancrage dans la particule virale. La CP est suffisante pour assurer le passage des virions au travers des cellules de l’intestin, mais la RT* intervient dans l’efficacité de ce processus. La RT* est cependant essentielle au passage des virions au travers des cellules des GSA [11–13]. L’implication de facteurs végétaux, acquis simultanément avec les particules virales, dans la transmission des polérovirus (Luteoviridae) a été montrée [14, 15]. Ces facteurs pourraient soit protéger les particules virales dans la lumière du tube digestif, soit participer à leur internalisation, ou encore agir sur la régulation de l’expression de gènes chez le vecteur comme cela a été démontré pour le Potato leafroll virus (PLRV) transmis par le puceron Myzus persicae. Dans ce cas particulier, l’ingestion de composants phloémiens influence l’abondance et l’activité d’une protéase qui régule la transmission du PLRV [16].
14 Les particules virales des Luteoviridae sont supposées interagir avec des récepteurs de la membrane apicale des cellules du tube digestif, ainsi qu’au niveau de la lame basale et de la membrane plasmique basale des cellules des GSA, puisque ces membranes constituent des barrières à la transmission. Seules quatre protéines impliquées dans le processus de transmission des Luteoviridae ont pu être identifiées jusqu’à présent. La première est la symbionine, une protéine homologue de la protéine chaperone GroEL d’Escherichia coli, qui est produite par la bactérie endosymbiotique, Buchnera aphidicola. Cette bactérie est contenue dans des cellules spécialisées de l’insecte, appelées bactériocytes. Buchnera aphidicola est l’endosymbionte primaire obligatoire des pucerons, produisant des acides aminés essentiels que le puceron ne peut obtenir de la plante en quantité suffisante. La symbionine se lie in vitro aux particules de plusieurs Luteoviridae, et plus particulièrement avec la protéine mineure de capside. De plus, un traitement antibiotique des pucerons, éliminant les endosymbiontes, inhibe la capacité des pucerons traités à transmettre le PLRV [17]. Cependant, des études plus récentes d’immunolocalisation de la symbionine montrent que celle-ci ne serait pas secrétée hors des bactériocytes, remettant ainsi en question son implication dans la transmission des virus [18]. La deuxième protéine de puceron suspectée d’être impliquée dans le processus de transmission du Barley yellow dwarf virus-MAV est la protéine SaM50, localisée dans les cellules des GSA du puceron Sitobion avenae[19]. L’acquisition simultanée par le puceron du BYDV-GAV et d’anticorps dirigés contre SaM50 diminue considérablement la transmission de ce virus [20]. La troisième protéine est la protéine membranaire alanyl-aminopeptidase N (APN). Elle a été identifiée chez le puceron Acyrthosiphon pisum par la méthode du phage display[21], et est capable de se lier au Pea enation mosaic virus (PEMV). Le rôle d’APN dans la transmission du virus a été démontré par des expériences de compétition entre le virus et le peptide mimant le site d’accrochage au récepteur [22]. Enfin, le rôle du récepteur de l’éphrine (Eph) chez le puceron M. persicae dans la transmission du Turnip yellows virus (TuYV) a récemment été démontré [23]. L’acquisition orale par les pucerons d’ARN double brin ciblant le gène Eph a permis une réduction du taux de transmission du TuYV. La baisse du taux de transmission du virus a été corrélée à une internalisation moins efficace du virus dans le corps du puceron, suggérant un rôle de la protéine Eph dans le passage des virions au travers des cellules intestinales.
Les Geminiviridae
15 Les Geminiviridae sont, comme les Nanoviridae, phylogénétiquement proches des Circoviridae qui infectent les mammifères, les oiseaux et les insectes. Les Geminiviridae dont le mécanisme de transmission est le plus étudié appartiennent au genre Begomovirus, dont le virus type est le Tomato yellow leaf curl virus (TYLCV) transmis par des aleurodes. Les virus sont acquis par les vecteurs au cours de leur alimentation sur une plante infectée, puis ils traversent les cellules au niveau de l’intestin moyen et de la chambre filtrante. Les Geminiviridae sont supposés ne pas se répliquer dans leurs vecteurs, mais cette question fait encore l’objet de débats [24, 25]. Comme pour les Luteoviridae, les virions sont transportés au travers du tube digestif par transcytose. Lorsque les bégomovirus sont libérés hors des cellules intestinales, ils traversent l’hémolymphe des aleurodes et atteignent les cellules des glandes salivaires principales (GSP), qu’ils traversent pour être libérés dans le canal salivaire. Comme les cellules des glandes salivaires principales ont été observées en contact direct avec l’intestin moyen antérieur, il est possible que la translocation du virus puisse aussi se produire par transfert direct des particules virales entre les cellules de ces deux organes [26]. Une autre hypothèse de transport des bégomovirus ferait intervenir les trachées (le système respiratoire des insectes), qui constituent une route de propagation empruntée par d’autres virus chez les insectes [27]. Une étude récente montre l’importance de l’endocytose via des vésicules à clathrine pour le transport des particules du TYLCV à travers les cellules de l’intestin moyen antérieur des aleurodes [28], confirmant ainsi les observations faites en microscopie électronique [29]. Comme pour les Luteoviridae, il semblerait que la protéine GroEL de la bactérie endosymbiotique Rickettsia soit impliquée dans la transmission du TYLCV [30].
16 Une analyse par génétique inverse a permis d’identifier des régions distinctes de la CP des Geminiviridae impliquées dans la transmission du virus par aleurode ou par cicadelle [31, 32]. Chez l’aleurode Bemisia tabaci, le collagène et une protéine non caractérisée nommée MGP (midgut protein) sont suspectées jouer un rôle dans la transmission [33, 34]. L’ingestion par les aleurodes d’anticorps ciblant ces protéines réduit la transmission des bégomovirus. Enfin, il est probable que l’inoculation du TYLCV nécessite l’implication de facteurs salivaires spécifiques puisque la présence des virions dans les cellules des GSP ne garantit pas sa transmission [35].
Les Nanoviridae
17 Les Nanoviridae sont des virus exclusivement transmis par puceron. Ces virus sont multipartites et ont comme particularité de posséder six à huit segments monocistroniques encapsidés séparément dans des particules icosaédriques formées de la même protéine CP [36].
18 Dans le cas du Banana bunchy top virus (BBTV), des études d’immunodétection de la CP par fluorescence ont démontré que le virus s’accumule dans l’intestin moyen antérieur du puceron avant d’être libéré dans l’hémolymphe d’où il diffuse jusqu’aux cellules des GSP. Aucune preuve de réplication du virus dans le vecteur n’a pu être apportée [37]. Chez le Faba bean necrotic stunt virus (FBNSV), chacun des huit segments génomiques s’accumule de manière reproductible à une fréquence relative spécifique dans le corps des insectes vecteurs. L’accumulation des segments est différente selon la plante hôte infectée et définit la formule génomique [38]. Ces variations de formule génomique suggèrent l’existence de mécanismes d’interactions complexes entre les Nanoviridae et leurs vecteurs. Il a récemment été montré que la protéine non-structurale codée par le segment N du FBNSV est essentielle à la transmission du virus par son puceron vecteur [39]. Cette protéine jouerait le rôle de facteur assistant de la transmission, ce qui en fait un cas unique chez les virus circulants transmis par vecteurs. À ce jour, les récepteurs de ces virus sont inconnus.
La transmission circulante multipliante
19 Les virus transmis selon le mode circulant multipliant possèdent la capacité de se multiplier dans l’organisme vecteur. Ces virus appartiennent aux familles des Reoviridae, des Tosposviridae et des Rhabdoviridae. Les insectes vecteurs de ces virus sont les cicadelles, les fulgores, les pucerons et les thrips. Le trajet des virus dans leurs vecteurs est très similaire à celui des virus circulants non-multipliants, toutefois ces virus se répliquent dans les cellules épithéliales de l’œsophage et de la chambre filtrante, dans les cellules musculaires qui entourent ces organes, dans les ovaires et les cellules des glandes salivaires. Une fois acquis, ces virus sont transmissibles à vie par l’insecte vecteur [40, 41].
20 Si plusieurs déterminants viraux de la transmission des virus circulants et multipliants ont été identifiés (tableau 1), aucune protéine d’insectes vecteurs n’a pu être reliée de façon certaine à la transmission de ces virus, à l’exception de la protéine Pns11 du Rice gall dwarf virus (RGDV) qui est essentielle à sa transmission par cicadelle comme décrit ci-dessous.
Les Reoviridae
21 Le virus modèle pour l’étude des Reoviridae est le Rice dwarf virus (RDV) transmis par des cicadelles. La capside de ce virus est composée d’une double couche protéique. La couche externe contient des protéines mineures dont la protéine P2 impliquée dans la transmission. Des études en cellules d’insectes ont montré que la protéine P2 est responsable de l’attachement des virions à la surface des cellules. L’entrée des virions dépend d’une endocytose à clathrine [42] et la libération des ARN messagers viraux dans le cytoplasme nécessite la protéine P2 [43]. Les sites d’entrée de ce virus dans la cicadelle sont l’œsophage et la chambre filtrante. Des mécanismes de transport des virions du RDV à travers les cellules de la cicadelle ont récemment été mis en évidence. Les virions nouvellement assemblés dans les cellules d’insectes s’associent avec des structures tubulaires formées de protéines virales non-structurales telles que les protéines Pns10 pour le RDV et Pns11 pour le RGDV. Ces tubules sont associés à des réseaux d’actine qui leur permettent, par l’interaction avec des myosines, de pénétrer dans les cellules voisines, mais aussi de traverser les microvillosités de la membrane plasmique apicale ainsi que la membrane basale des cellules [44] (figure 4, tableau 1). La formation de ces tubules représente une voie de dissémination des virions dans le corps du vecteur qui s’affranchirait de la reconnaissance des virions par des récepteurs. Ces tubules sont incapables d’interagir avec des protéines d’actine provenant d’insectes non-vecteurs, ce qui fait de l’actine un facteur de spécificité de la transmission du RGDV. De plus, il a été prouvé que la protéine Pns11 du RGDV est impliquée dans le passage des virus au travers de la membrane plasmique apicale des cellules des glandes salivaires de la cicadelle vectrice [45]. Les auteurs ont démontré que les tubules formés de Pns11 et des virions s’attachent à la membrane plasmique apicale recouverte d’actine, ce qui déclenche le mécanisme d’exocytose des virions dans le conduit salivaire (figure 4). Une inhibition de l’expression de Pns11 par l’interférence par l’ARN entraîne la disparition de ces structures tubulaires et une réduction de la transmission du virus, probablement en bloquant la libération des virions dans le conduit salivaire.
Les Tospoviridae
22 Un modèle bien étudié chez les Tospoviridae est le Tomato spotted wilt tospovirus (TSWV) transmis par le thrips Frankliniella occidentalis[46]. Seuls les insectes ayant acquis le TSWV durant les premiers stades larvaires sont capables de transmettre le virus, qui n’est d’ailleurs jamais détecté dans l’hémolymphe de l’insecte. Le virus passerait directement du tube digestif aux cellules des glandes salivaires, ces cellules étant en contact avec le tube digestif durant les premiers stades larvaires de l’insecte. Les particules de ces virus sont enveloppées et contiennent un génome segmenté associé aux protéines de nucléocapside N. On peut signaler que les virions ne sont pas associés à des structures tubulaires comme les Reoviridae dans les cellules des thrips. L’enveloppe de ces virus contient deux glycoprotéines virales, nommées Gn et Gc, dont l’importance pour l’attachement et l’entrée du virus dans les cellules intestinales des thrips a été démontrée [47]. En développant différents tests d’interaction in vitro, une étude récente a identifié six protéines de thrips de premier stade larvaire (L1) capables d’interagir avec la protéine Gn du TSWV (tableau 1) [48]. Ces protéines sont localisées dans l’intestin et les glandes salivaires aux premiers stades larvaires, ce qui fait de ces protéines d’excellents candidats pour assurer le rôle de récepteurs du TSWV dans les thrips.
Les Rhabdoviridae
23 La famille des Rhabdoviridae compte vingt genres, dont le genre Lyssavirus qui inclut le virus responsable de la rage, et les genres Cytorhabdovirus, Nucleorhabdovirus, Varicosavirus et Dichorhavirus, qui infectent les végétaux et sont principalement transmis par insectes (cicadelles, fulgores, pucerons) [49].
24 Les Rhabdoviridae ont une capside enveloppée en forme de « balle de revolver ». Les Rhabdoviridae pénètreraient dans les cellules épithéliales de l’intestin par endocytose médiée par des récepteurs [49, 50]. La fusion membranaire des Rhabdoviridae requiert la présence de la glycoprotéine G à la surface des virions. À l’instar des Rhabdoviridae de vertébrés, cette protéine serait nécessaire à l’accrochage du virus sur les récepteurs de l’intestin et de la chambre filtrante, ainsi qu’à l’initiation de la fusion des membranes [51] (tableau 1). Le transport des Rhabdoviridae de plantes dans la cicadelle ou le fulgore s’effectuerait de l’intestin moyen vers les glandes salivaires principales en passant par l’hémolymphe. Une voie alternative neuronale ou trachéale permettrait directement le passage des virions de l’intestin aux glandes salivaires [40]. Ces virus se répliquent dans de nombreux tissus ou organes du vecteur tels que l’intestin, le système nerveux, les muscles et les glandes salivaires. Une étude de transcriptomique différentielle suggère un rôle de la voie de régulation des transposons pour le maintien du Maize mosaic virus (Rhabdoviridae) à un niveau basal dans l’insecte fulgore, permettant d’éviter ses effets entomopathogènes [52].
Le mode non-circulant de la transmission des virus de plantes
25 Les virus de plantes non-circulants sont des virus qui ne pénètrent pas dans les cellules du vecteur. Les particules virales sont retenues de manière spécifique sur des sites à l’extérieur des cellules au niveau de la cuticule tapissant l’intérieur des stylets ou de l’intestin antérieur (cavité buccale et œsophage). La rétention cuticulaire explique la perte d’infectivité des vecteurs après la mue.
26 Les virus de plantes sont majoritairement transmis selon le mode non-circulant, contrairement aux virus de vertébrés chez lesquels ce mécanisme d’accrochage spécifique des virions au niveau de l’appareil buccal n’a jamais été observé. Chez les virus de vertébrés, un mode de rétention non-spécifique au niveau des pièces buccales des moustiques est néanmoins décrit (figure 2d). Les virus non-circulants sont acquis et transmis lors des brèves piqûres d’épreuve que les insectes réalisent dans les cellules de l’épiderme ou du mésophile. Ils sont ensuite retenus au niveau des stylets ou de la cavité buccale [53, 54]. Ces virus peuvent être classés en deux catégories selon le mécanisme qui permet la rétention des particules virales dans l’insecte (figure 5) : les virus dont les protéines de la capside interagissent directement avec les récepteurs, « stratégie capside », et ceux qui se lient aux récepteurs par l’intermédiaire d’une protéine virale assurant le rôle de pont moléculaire entre la capside et le récepteur par la « stratégie du facteur assistant » [55]. Ces stratégies sont particulièrement bien décrites dans la littérature par l’étude des interactions Cucumovirus/puceron et Crinivirus/aleurode pour la stratégie capside, et les interactions Potyvirus/puceron et Caulimovirus/puceron pour la stratégie du facteur assistant [55, 56].
27 Le Cucumber mosaic virus (CMV, Bromoviridae), espèce type du genre Cucumovirus, utilise la stratégie capside pour sa transmission par puceron. La protéine CP du CMV s’assemble pour former une capside à symétrie icosaédrique. Cette protéine contient des domaines en feuillets β chargés négativement dont l’exposition à la surface de la capside est nécessaire et suffisante pour obtenir une transmission efficace du virus par puceron [57]. Le CMV serait retenu à l’extrémité des stylets du puceron au niveau du canal commun. La protéine cuticulaire MPCP4 (Myzus persicae Cuticular Protein 4) pourrait jouer le rôle de récepteur du CMV chez le puceron M. persicae. En effet, cette protéine localisée au niveau de l’acrostyle (décrit ci-dessous), possède la capacité de se lier dans la levure à la CP du CMV [58, 59] (tableau 1). Une autre étude a montré que les particules du CMV se lient in vitro à des peptides caractéristiques des protéines cuticulaires [60]. Le rôle de ces protéines dans la transmission du CMV par puceron devra cependant être validé.
28 Le Lettuce infectious yellows virus (LIYV) est un crinivirus de la famille des Closteroviridae, transmis par aleurode et utilise la stratégie capside pour sa transmission. Les particules flexueuses du LIYV sont retenues au niveau de la cavité buccale et de l’œsophage grâce à la protéine mineure de la capside (CPm) localisée à une extrémité de la particule virale [61]. Des expériences de compétition ont montré que l’acquisition orale d’un anticorps dirigé contre la CPm du LIYV inhibe efficacement sa transmission en interférant avec la fixation du virus sur les sites de rétention présents sur la cuticule du vecteur. Cependant, la nature des molécules impliquées dans la rétention du virus sur ces sites est inconnue à ce jour.
29 L’existence de la stratégie du facteur assistant de la transmission a été pressentie après avoir observé que des particules virales perdent leur capacité à être transmises lorsqu’elles sont purifiées. Ceci supposait qu’un facteur présent dans les plantes infectées, et non associé aux virions de manière permanente, était perdu lors des étapes de la purification. La protéine P2 du Cauliflower mosaic virus (CaMV, genre Caulimovirus) et la protéine HC-Pro (Helper component-proteinase) des potyvirus assurent le rôle de facteur assistant de la transmission. En incubant les stylets maxillaires disséqués provenant d’espèces vectrices de pucerons avec la protéine de fusion P2-GFP, il a été montré que le facteur assistant du CaMV s’accroche à l’extrémité distale du stylet dans une zone nommée acrostyle [62, 63]. Le CaMV, et par analogie les potyvirus, sont donc supposés être retenus au niveau de cette zone. L’acrostyle est un épaississement de la cuticule de la paroi intérieure des stylets présent chez toutes les espèces de pucerons, qu’elles soient vectrices ou non du CaMV. Les mécanismes et les protéines virales assurant la transmission du CaMV par puceron sont bien documentés. La protéine P4 est la protéine majeure de la capside icosaédrique du CaMV et la protéine P3 est associée aux virions. La protéine P2 (facteur assistant de la transmission) se lie à la particule virale via la protéine P3. Ces trois protéines sont ainsi requises pour la transmission du CaMV et forment le complexe transmissible. L’identification des récepteurs des virus transmis selon le mode non-circulant a progressé très récemment avec l’identification de la protéine Stylin-1 comme un récepteur du CaMV chez le puceron [64]. Cette protéine cuticulaire est localisée au niveau de l’acrostyle. Une réduction de l’expression de la protéine Stylin-1 par l’interférence par l’ARN conduit à une diminution de la transmission du CaMV (tableau 1).
30 Avant que le complexe transmissible ne soit retenu au niveau de la cuticule du puceron, une étape essentielle d’« activation de la transmission » a lieu dans la cellule végétale [65]. Cette étape est une réponse de la plante à la piqûre de l’insecte qui induit une relocalisation subcellulaire du virus quasi instantanée. En effet, les différents éléments constituant le complexe transmissible se trouvent physiquement séparés dans la cellule végétale : les vésicules formant les « usines virales » contiennent majoritairement les virions associés à P3, alors que le « corps à transmission » contient les protéines P2 et P3 ainsi que quelques virions. Lors de l’insertion des stylets du puceron dans les cellules d’une plante infectée, le corps à transmission est désintégré suite à une entrée rapide de tubuline cellulaire, et une sortie massive des virions des usines virales se produit [66, 67]. Ces bouleversements entraînent la relocalisation des virions le long des microtubules corticaux de la cellule, formant ainsi une super-structure appelée « réseaux mixtes ». Cette structure permet de répartir les complexes transmissibles dans toute la cellule et facilite ainsi l’acquisition des virions par le puceron lors des piqûres d’épreuve. Les effecteurs salivaires du puceron sont probablement à l’origine de cette réorganisation cellulaire mais leur identité reste pour l’instant inconnue. L’activation de la transmission a récemment été démontrée pour un deuxième virus, le Turnip mosaic virus (TuMV, Potyvirus) [68]. L’initiation de l’activation de la transmission de ces deux virus (CaMV et TuMV) repose sur des réactions communes qui dépendent de la signalisation calcique et des molécules réactives d’oxygène (ROS, reactive oxygen species) [69].
Les différents modes de transmission des virus de vertébrés
31 Chez les virus de vertébrés, deux modes de transmission par arthropodes ont été définis : la transmission biologique, dont les mécanismes sont similaires à ceux de la transmission circulante et multipliante des virus de plantes, et la transmission mécanique (figure 2).
La transmission biologique des virus des vertébrés
32 Les virus de vertébrés transmis par arthropodes constituent par définition le groupe des arbovirus (arthropod-borne virus). Contrairement aux virus de plantes, les virus de vertébrés sont principalement des virus enveloppés. Les étapes clés d’une transmission efficace d’un arbovirus par son vecteur comprennent (i) l’initiation de l’infection dans l’intestin moyen, (ii) la propagation de l’infection dans l’épithélium de l’intestin moyen et aux tissus secondaires, (iii) l’amplification secondaire du virus dans ces tissus, (iv) l’infection des cellules des glandes salivaires (et parfois des tissus reproducteurs entraînant la transmission verticale à la progéniture), et enfin (v) la libération du virus dans les conduits salivaires pour la transmission horizontale à un hôte vertébré non-infecté [7]. Ce processus rappelle fortement les étapes empruntées par les virus de plantes transmis selon le mode circulant et multipliant et suggère l’existence de mécanismes similaires pour le franchissement des épithélia intestinaux et salivaires.
33 À l’exception de l’African swine fever virus de la famille des Asfarviridae, tous les arbovirus sont des virus à ARN. Parmi les arbovirus les plus dommageables pour l’homme, on trouve le virus de la dengue (Dengue virus, DENV, Flavivirus) transmis par les moustiques des espèces Aedes aegypti et A. albopictus. Le cycle infectieux du DENV dans son vecteur débute avec l’interaction entre les particules virales enveloppées et des molécules présentes à la surface de la cellule intestinale, qui sont soit des molécules d’attachement et/ou des récepteurs d’endocytose. Dans les cellules de moustique, la protéine d’enveloppe E se lie aux récepteurs à la surface des cellules, ce qui entraîne l’internalisation des virus par une endocytose médiée par la clathrine. Une étude cristallographique de la protéine E montre que le domaine DIII, en surface de la particule, pourrait exposer le, ou les, site(s) de liaison aux récepteurs [70]. Aucun récepteur du DENV n’a pour le moment été identifié avec certitude chez les mammifères et les moustiques, mais un certain nombre de molécules candidates ont émergé [71].
34 Le candidat le plus étudié en tant que récepteur potentiel du DENV chez le moustique est la prohibitine, une protéine de 35 kDa [72]. Des expériences de Far-western blot ont montré que cette protéine interagit in vitro avec le DENV-2 (un des quatre sérotypes du DENV). Le traitement des cellules d’insectes avec des anticorps anti-prohibitine, ainsi que l’inhibition de l’expression du gène par l’interférence par l’ARN, entraînent une diminution de l’accumulation du DENV. De plus, des expériences d’immunoprécipitation et de colocalisation renforcent l’hypothèse d’une interaction spécifique de la prohibitine avec la protéine E [72]. Il existe également une glycoprotéine de 45 kDa (gp45) qui pourrait jouer le rôle de récepteur. En effet, cette protéine est localisée à la surface des cellules de moustique, et l’incubation de ces cellules avec un anticorps spécifique de la gp45 inhibe l’accrochage du virus DENV-4 à la surface des cellules [73]. De nombreuses autres protéines de moustique ont également été identifiées comme des récepteurs potentiels du DENV, parmi lesquelles une énolase, une kinase associée au récepteur beta-adrénergique, une cadhérine [74], et une dizaine de protéines dont seuls les poids moléculaires sont connus [75-78]. Leur implication dans la transmission du DENV n’a cependant pas encore été démontrée (tableau 1). La réplication du DENV dans les glandes salivaires a récemment été confirmée [79] et le tropisme du DENV pour certaines zones spécifiques suggère une distribution hétérogène des récepteurs [80].
35 Les mécanismes d’entrée d’autres arbovirus transmis de manière biologique ont également été étudiés. Le Vesicular stomatitis virus (Rhabdoviridae), transmis par les culicoïdes (moucherons, Ceratopogonidae), pénètre dans les cellules d’insectes par endocytose à clathrine [81]. De même, des études réalisées sur des cellules de moustique infectées par le virus du chikungunya (Alphavirus, Togaviridae) ont montré que ce virus pénètre dans les cellules de son vecteur par un mécanisme d’endocytose à clathrine [82]. La sous-unité bêta d’une ATP-synthase a été identifiée comme un récepteur potentiel de ce virus dans les cellules de moustiques [83].
36 Chez les moustiques, le rôle des barrières intestinales et salivaires est bien décrit et quatre niveaux de blocage des virus ont été définis : (i) une impossibilité de pénétrer ou de se multiplier dans les cellules intestinales ; (ii) un blocage au niveau de la sortie du virus des cellules intestinales ; (iii) une absence d’internalisation des virus dans les cellules des glandes salivaires ou (iv) un blocage de leur sortie. L’absence de récepteurs du virus et l’implication du système immunitaire par l’interférence par l’ARN, pourraient expliquer l’inefficacité du franchissement des barrières intestinales et salivaires par les virus chez les moustiques [7]. Le blocage des virions par la membrane péritrophique et les mécanismes immunitaires d’apoptose ont aussi été évoqués comme des facteurs potentiels permettant de bloquer la diffusion des virus à travers ces barrières.
37 Un autre type de transmission biologique d’arbovirus est celui médié par les tiques. Les mécanismes moléculaires qui régissent les interactions virus/tiques sont encore peu connus [84]. Les virus sont probablement reconnus par des récepteurs grâce à leurs glycoprotéines de surface. Les virus se répliquent ensuite dans les cellules du tube digestif avant d’être disséminés dans l’hémolymphe jusqu’à d’autres organes, où le titre viral peut être élevé, notamment dans les glandes salivaires et les organes reproducteurs. Il est intéressant de noter que la réplication du virus dans la tique peut être stimulée par l’accrochage puis l’ingestion de sang par la tique sur son hôte vertébré, comme dans le cas du Crimean-Congo hemorrhagic fever virus (Bunyaviridae) [85]. La libération par la tique de sécrétions salivaires contenant diverses molécules, dont des agents anti-inflammatoires et anti-coagulants, permet d’activer la transmission des virus comme celui de l’African swine virus [86-89]. De manière surprenante, des cas de transmission de plusieurs virus, dont le Tick-borne encephalitis virus (Flaviridae), de tiques infectées vers des tiques non-infectées par un mécanisme d’alimentation simultanée sur un hôte vertébré ont été signalés. Ce type de transmission est facilité dans la nature par l’activité grégaire des tiques dont la proximité entre les individus facilite le passage du virus d’une tique à l’autre [88].
La transmission mécanique des virus des vertébrés
38 Chez les vertébrés, on appelle transmission mécanique la contamination non-spécifique des animaux par des insectes hématophages porteurs de virus. Ceci constitue une différence notable avec les virus de plantes transmis de manière non-persistante pour lesquels une spécificité d’interaction de virus avec le vecteur a toujours été observée. Dans le cas de la transmission mécanique des arbovirus, les insectes inoculent le virus au niveau du site d’alimentation selon trois manières : par contact avec le sang contaminé qui réside sur leurs pièces buccales, par régurgitation du sang contaminé, et par l’intermédiaire d’excréments contaminés qui souillent les plaies de l’animal hôte. La transmission mécanique a souvent été considérée comme un transport accidentel de virus. Ces contaminations ne sont pourtant pas à négliger car elles touchent de nombreux animaux tels que lapins, cochons, vaches, et dans une moindre mesure les humains. La transmission mécanique par insectes hématophages a, par exemple, été à l’origine des épidémies majeures causées par le Rift valley fever phlebovirus (Bunyaviridae) en Afrique et le Venezuelan equine encephalitis virus (Togaviridae) en Colombie. On constate que les cas de transmission mécanique d’arbovirus se font principalement par l’intermédiaire d’insectes diptères [90]. Malgré les conséquences importantes des cas de transmission mécanique, les connaissances sur les processus sous-jacents restent limitées. De plus, il peut être difficile de déterminer si un virus n’est transmis qu’exclusivement de manière mécanique. En effet, de nombreux arbovirus utilisent plus d’une voie de transmission (contact direct entre vertébrés, transmission mécanique associée à une transmission biologique) [90, 91]. Quelques paramètres clés intervenant dans ce mode de transmission semblent cependant émerger de la littérature. Il s’agit, par exemple, de la concentration virale qui doit être élevée au point de prélèvement (vaisseaux sous la peau), car le volume de sang résiduel contaminant les parties buccales des insectes vecteurs est faible [90]. De plus, ces virus doivent être résistants à des conditions environnementales le plus souvent défavorables au maintien de leur pouvoir infectieux.
Conclusions/perspectives
39 L’étude de la transmission par arthropodes des virus de plantes et de vertébrés révèle de nombreuses similitudes, mais aussi des divergences remarquables telles que l’absence de transmission mécanique des virus de plantes par insectes. En effet, contrairement aux virus de vertébrés transmis mécaniquement par insectes, une interaction spécifique entre le virus et son vecteur a toujours été identifiée entre les virus de plantes et leurs vecteurs. On ne peut cependant exclure que l’absence de spécificité dans la transmission mécanique des virus de vertébrés par arthropodes soit un jour remise en cause.
40 D’une manière similaire, le mode de transmission circulant non-réplicatif, uniquement décrit pour certains virus de plantes, n’a peut-être pas encore été mis en évidence pour les arbovirus, par manque de données expérimentales. De plus, comme l’ont mentionné Blanc et Gutierrez [1], certaines sous-populations d’arbovirus pourraient circuler dans le vecteur sans se multiplier, ou la réplication virale pourrait être restreinte à certains tissus spécifiques dans l’insecte. Ces auteurs signalent le cas du Thogoto virus (THOV, Orthomyxoviridae) qui, lorsqu’il est injecté dans l’hémolymphe de la tique Amblyomma variegatum avec un composé stimulant la salivation, peut traverser les glandes salivaires et être sécrété dans la salive de la tique indépendamment de la réplication virale [92]. De manière plus surprenante, plusieurs études récentes indiquent que le Lumpy skin disease virus (LSDV, Capripoxvirus) transmis par la tique Rhipicephalus spp. envahit plusieurs organes et y persiste sans qu’aucune réplication ne soit détectée [93, 94]. Ces observations rappellent la transmission circulante non-multipliante des virus végétaux. Il est également envisageable que certains virus de plantes dits « non-multipliants » se répliquent dans leur vecteur sans que leur réplication ait été détectée par les technologies actuelles. La réplication virale serait contrebalancée par un mécanisme de dégradation des génomes viraux identique à celui récemment mis en évidence chez les moustiques infectés par le virus de la dengue ou du chikungunya. Ce mécanisme, basé sur la production d’ADN viraux (vDNA) par une reverse transcriptase de rétrotransposons, amplifie la réponse immunitaire par l’interférence par l’ARN et maintient le virus à un niveau basal dans l’insecte [95]. Ce mécanisme de régulation des génomes viraux a également été identifié chez la mouche, et pourrait exister chez les insectes vecteurs de virus de plantes.
41 Les travaux portant sur les interactions virus-vecteurs ont permis de proposer de nouvelles méthodes de lutte ciblant la transmission des virus [96, 97]. Parmi les stratégies en développement, on peut citer l’utilisation de l’interférence par l’ARN pour réduire l’expression de gènes impliqués dans la transmission virale [23], ou encore le largage de vecteurs génétiquement modifiés et affectés dans leur capacité à transmettre les virus [98]. L’utilisation d’endosymbiontes pour modifier la capacité vectrice des insectes est particulièrement prometteuse. L’introduction de la bactérie endosymbiotique Wolbachia dans le moustique A. aegypti, vecteur des virus de la dengue, Zika et du chikungunya, réduit la transmission de ces virus [99]. De plus, l’infection par Wolbachia induit une incompatibilité cytoplasmique responsable de la propagation efficace de la bactérie au sein des populations d’insectes [100, 101].
42 Pour terminer, nous évoquerons le mécanisme de la « manipulation » des hôtes par les virus pour faciliter leur transmission. Ce mécanisme, qui se manifeste dans de nombreuses infections parasitaires [102], concerne aussi les hôtes et vecteurs des virus de plantes. En effet, il a été montré que des virus de plantes induisent des modifications phénotypiques et chimiques dans les plantes infectées qui rendent celles-ci plus attirantes et plus appétantes pour les vecteurs, facilitant ainsi l’acquisition des virus puis leur propagation vers de nouveaux hôtes. Plus surprenant encore, après l’acquisition du virus sur les plantes infectées, un changement du comportement de certains vecteurs s’opère, les rendant plus attirés par des plantes non-infectées, ce qui pourrait faciliter la transmission du virus à d’autres plantes [103]. Quelques études suggèrent que ce concept de « manipulation » des hôtes par les virus s’applique aussi aux arbovirus. En effet, des moustiques porteurs du virus de la dengue montrent une activité motrice augmentée et se nourrissent de manière plus importante que des moustiques sains ; des altérations au bénéfice de la dissémination du virus [104, 105]. Un autre exemple suggère que l’infection neuronale de moustiques par le Japanese encephalitis virus (Flaviviridae) modifierait leur comportement en augmentant leur attraction vers les sources émettrices de CO2 que sont leurs hôtes vertébrés [90]. Cependant, il n’a pas encore été montré que des vertébrés infectés par des arbovirus subissent des modifications physiologiques attirant les insectes vecteurs ou leur permettant de mieux acquérir le virus à l’instar de Plasmodium falciparum, l’agent du paludisme, qui provoque chez l’homme l’émission de composés volatiles qui attirent le moustique vecteur [106].
Remerciements
43 Nous remercions chaleureusement nos collègues Véronique Ziegler-Graff (CNRS-IBMP, Strasbourg), Etienne Herrbach et Martin Drucker (Inrae, Colmar) pour leur relecture attentive du document et les trois reviewers pour leurs corrections pertinentes.
Liens d’intérêt
44 les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.
À gauche : coupe schématique longitudinale de la tête du puceron et coupes transversales de son rostre. Les deux stylets mandibulaires entourent les deux stylets maxillaires. Toute la longueur de la face intérieure des deux stylets maxillaires présente des crêtes longitudinales complémentaires leur permettant de se verrouiller mutuellement et de former deux canaux : le canal alimentaire (CA) et le canal salivaire (CS). Ces canaux fusionnent à leur extrémité en un canal commun (CS). Les stylets mandibulaires sont innervés par des dendrites (DE).
GSP : glandes salivaires principales \; GSA : glandes salivaires accessoires.
À droite : représentation schématique de l’appareil buccal du moustique. Le proboscis est formé de six stylets confinés dans une gaine molle, le labium, qui n’est pas insérée lors de la piqûre. Parmi ces stylets, le labrum et l’hypopharynx constituent respectivement le canal alimentaire (CA) et le canal salivaire (CS). Une paire de stylets mandibulaires rigides permet de guider l’hypopharynx et le labrum. Une paire de stylets maxillaires, aussi appelées laciniae, est rattachée à des muscles du proboscis et sert à enfoncer les stylets dans l’épiderme des hôtes par des mouvements de glissements longitudinaux. Le CA est relié à des muscles dans la tête de l’insecte qui jouent le rôle de pompe aspirante pour transporter le sang jusqu’au tube digestif.
Adaptée de [44, 45].
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Mots-clés éditeurs : arthropodes, transmission, virus de plantes, virus de vertébrés
Date de mise en ligne : 25/09/2024
https://doi.org/10.1684/vir.2020.0845