Roynette Odile, Un long tourment. Louis-Ferdinand Céline entre deux guerres (1914-1945), Paris, Les Belles Lettres, 2015, 292 p., 25,50 €
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- GRANGER, Christophe,
- Granger, Christophe.
- Granger, C.
https://doi.org/10.3917/vin.146.0193m
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1 La biographie est un exercice difficile. Probablement parce qu’elle impose à l’auteur des contraintes d’écriture et de démonstration avec lesquelles il doit composer au moins autant que des dates et des faits qu’il lui faut retrouver avec exactitude. Ce n’est pas à proprement parler à une histoire de la vie de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) que s’attache ici Odile Roynette. Elle propose quelque chose de plus serré et de plus pénétrant aussi. La construction de son objet mérite attention. Au départ, raconte-t-elle, elle voulait entreprendre une biographie du soldat Céline, et en est finalement venue à « suivre la trajectoire de l’événement guerrier dans la vie d’un homme qui choisit d’en faire la matière essentielle de son œuvre littéraire ». Le propos, et c’est ce qui fait la grande valeur de ce livre, est alors étranger à ce qui constitue d’ordinaire le matériau d’une biographie.
2 Si l’enquête adopte pour l’essentiel une progression chronologique, elle livre non pas l’histoire d’un écrivain, mais celle de la construction d’une mythologie personnelle qui agit dans l’œuvre même de l’auteur du Voyage au bout de la nuit (1932). Le propos, de ce fait, est d’abord celui d’une démystification. Il s’agit pour Odile Roynette de défaire la légende que Céline – et nombre de biographes à sa suite – a construite de lui-même et de la guerre qu’il a vécue, ou plus exactement de montrer comment il en fait le ressort de son œuvre littéraire.
3 On voit ainsi l’exaltation des combats qui étreint Destouches et la place que prend la guerre, ce « grand tourment où fallait crever en tranchée », la façon dont elle « fracture » son existence. On voit surtout comment la Grande Guerre et la difficile démobilisation de Destouches, mais aussi la façon dont il en fait le point explicatif de la société d’entre-deux-guerres, servent de motif à la radicalisation de Céline. Dans le contexte d’une forte immigration de Juifs d’Europe de l’Est en France, et d’un antisémitisme plus installé dans le pays, la lutte contre les Juifs donne un débouché à la croisade contre le mal et la dégénérescence de la race que Céline prétend alors incarner.
4 Odile Roynette parvient ainsi, en restituant les réinterprétations successives de la Grande Guerre par Céline lui-même, au brouillage qu’il entretient entre la réalité vécue de cette guerre et les profits idéologiques et littéraires qu’il en retire, et éclaire autrement la trajectoire qui conduit l’écrivain jusqu’à la collaboration et à sa condamnation pour indignité nationale. En mettant en œuvre une histoire capable de montrer, à hauteur d’homme, les usages de la mémoire du conflit, les remplois en temps de paix de l’expérience de guerre, ce livre invite les historiens à se saisir de cette manière inventive de se faire biographe. Il laisse irrésolue néanmoins, comme le font souvent les belles expérimentations de ce genre, une question de méthode. On peut s’accommoder du parti pris de départ qui inscrit d’autorité le « cas » Céline dans une historiographie culturaliste de la guerre. On peut même faire taire l’objection qui, face à cet individu par avance individué, voudrait voir mieux les formes et les contraintes sociales qui enserrent sa vie. Il est plus difficile, au regard du matériau immense mobilisé ici, d’accepter sans plus d’explications qu’on ne sache jamais très bien pourquoi tel élément documentaire serait plus explicatif qu’un autre et en quoi il se rattache ou se détache du massif des documents existants, bref qu’on n’accède jamais à la construction par l’historienne de la démarche d’histoire qu’elle conduit ici.
5 Christophe Granger