S'abonner
Article de revue

Les mutilations sexuelles féminines

Pages 73 à 82

Citer cet article


  • De Demandolx, A.
(2018). Les mutilations sexuelles féminines. Topique, 143(2), 73-82. https://doi.org/10.3917/top.143.0073.

  • De Demandolx, Anne.
« Les mutilations sexuelles féminines ». Topique, 2018/2 n° 143, 2018. p.73-82. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-topique-2018-2-page-73?lang=fr.

  • DE DEMANDOLX, Anne,
2018. Les mutilations sexuelles féminines. Topique, 2018/2 n° 143, p.73-82. DOI : 10.3917/top.143.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-topique-2018-2-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/top.143.0073


Notes

  • [1]
    Freud S. 1920 Le tabou de la virginité in Psychologie de la vie amoureuse.
  • [2]
    Erlich M. 1986 La femme blessée – L’Harmattan.
  • [3]
    Couchard F. L’excision – Que sais-je ? p. 73.
  • [4]
    Erlich M. op. cit., 240.
  • [5]
    Aayan Hirsi Ali - 2006 Ma vie rebelle, Paris SLA.
  • [6]
    Fainzang S. 1988 La femme de mon mari, L’Harmattan p. 119.
  • [7]
    Carbonne N. 2011 Les mutilations sexuelles féminines – Berg International, p. 48.
  • [8]
    Erlich op. cit., p. 11.
  • [9]
    Fainzang S. 1988 op. cit.
  • [10]
    Erlich M. op. cit., 205.
  • [12]
    Erlich M. op. cit., p. 163.
  • [13]
    Ferenczi S. Confusion de langue entre les adultes et l’enfant.
  • [14]
    Manazan M. J. 1994 La socialisation féminine in Concilium revue internationale de théologie n°252 p. 73
  • [15]
    Peemans-Poullet H. (1982) La mutilation du sexe des femmes, Les bulletins du Grif vol. 6 n°1 p. 47-50.

1Au cours des trois années de séminaire « Les violences faites aux femmes » ce sont essentiellement les violences commises par des femmes contre d’autres femmes qui ont suscité mes interrogations, violences qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense, ne serait-ce que dans la banalité quotidienne « Il faut souffrir pour être belle ! ». Poussée à l’extrême, l’absurdité de cette logique autorise la pratique des pieds bandés en Chine, qui a aujourd’hui heureusement totalement disparu. On observe aussi une grande violence des femmes contre leurs semblables dans le proxénétisme puisque sur les 475 condamnations pour proxénétisme aggravé prononcées en 2010, 28 % des personnes condamnées étaient des femmes. La violence contre les femmes n’est pas l’apanage des hommes.

2Les mutilations sexuelles se pratiquent depuis des millénaires sur les hommes comme sur les femmes, nous ne traiterons ici que des mutilations féminines, violences de genre qui déclenchent les réactions les plus vives, et la réprobation la plus unanime. Elles sont considérées comme une intolérable violence contre les femmes.

3Notons incidemment que la circoncision ne suscite pas les mêmes indignations, et n’est pas perçue comme une violence, bien qu’il s’agisse pourtant d’une authentique mutilation sexuelle. « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » disait Montaigne.

4Loin de vouloir imposer dans le détail ces diverses pratiques, je m’efforcerai essentiellement de cerner les hypothèses sur l’origine des mutilations sexuelles féminines avant d’évoquer des pistes de réflexion sur les résistances au changement.

5NB. Les statistiques dont on dispose sont tirées des EDS (enquêtes démographiques et de santé), auto-déclarations dans des pays où cette pratique est interdite. Sachons par ailleurs que compte tenu de l’intimité du sujet, de la pudeur qui l’entoure, les témoignages sont difficiles à obtenir, car ce sont des choses dont on ne parle pas, on peut aussi penser que ceux qui s’expriment sont souvent ceux qui s’y opposent.

1. RAPPELS SUR LES MUTILATIONS SEXUELLES FÉMININES

6Il s’agit d’une pratique très ancienne, remontant avant les Égyptiens. Elle était très pratiquée sous les pharaons. Les mutilations prennent des formes très différentes selon les ethnies, peuvent être expansives ou réductrices. La principale est aujourd’hui la clitoridectomie (ablation du clitoris ou des nymphes), et la plus radicale est l’infibulation (couture du sexe après excision avec ablation totale du clitoris, des nymphes et des grandes lèvres, forme essentiellement observée en Afrique de l’Est). L’âge de la jeune fille varie également, la mutilation génitale se pratique de la naissance au mariage, voire même au-delà puisqu’à chaque accouchement, la parturiente doit subir une défibulation avant d’être ensuite ré-infibulée après la naissance. Pour simplifier, nous parlerons dorénavant d’excision, ou de mutilation.

7Les mutilations sexuelles sont indépendantes de la religion, malgré une idée couramment répandue. Elles se pratiquent aussi bien chez les chrétiens, que chez les musulmans ou les animistes, mais ne sont prescrites par aucun texte religieux.

8Les mutilations sexuelles existent de très longue date dans tous les continents, à l’exception de l’Europe dans les populations locales (la clitoridectomie n’y a été pratiquée que ponctuellement vers le XIXe siècle et le début du XXe dans une perspective de lutte contre l’onanisme). Elles sont concentrées aujourd’hui en Afrique (large bande Est-Ouest s’étendant de la corne de l’Afrique au Sénégal), au Moyen-Orient et en Indonésie ; on en trouve également trace en Amérique du Sud et en Océanie.

9Dans la quasi-totalité des ethnies, la pratique reste exclusivement une affaire de femmes.

10Selon une étude de l’Unicef en 2016 il y aurait 200 millions de femmes excisées dans le monde.

11Les mutilations sexuelles féminines sont en régression, surtout dans les pays où la prévalence est faible (les plus fortes régressions ont été récemment observées au Kenya et en République Centrafricaine). Elles sont interdites dans la plupart des pays africains qui la pratiquent, et condamnées par la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, CIDE, les conventions ONU. En France les mutilations sexuelles féminines sont criminalisées depuis 1983, sanctionnées par l’art 222 du code pénal avec principe d’extra-territorialité.

2. HYPOTHÈSES SUR LES ORIGINES

12Les hypothèses majeures évoquent toutes l’angoisse masculine devant le sexe ou la sexualité de la femme, avec des variations dans les approches. Si l’argument esthétique peut arriver parfois au premier plan, l’inquiétude sur la paternité avec son corolaire de besoin de maîtrise n’est pas à négliger, ainsi bien entendu que l’inquiétude sur l’intégrité qui renvoie pour sa part à l’angoisse de castration.

13Parmi les angoisses les plus fréquemment évoquées se trouvent :

14

  • L’angoisse devant un être « ouvert aux deux bouts », la femme est un puits sans fond qui risque d’engloutir l’homme ou son sexe.
  • L’angoisse devant une sexualité féminine réputée insatiable : selon Platon dans le Timée, la femme est un être double, car dans son intérieur siège l’utérus perçu comme un être vivant, autonome et mû par le désir de faire des enfants ; il faut lui donner sa pitance par des relations sexuelles, sinon il s’agite dans tous les sens et obstrue les orifices corporels…
  • L’angoisse devant les humeurs s’échappant du sexe féminin, que ce soit le sang menstruel – considéré comme impur dans toutes les civilisations – ou le sang virginal parfois redouté comme un poison. Cette croyance dans certaines ethnies donne lieu à la défloration par un tiers ou à la défloration rituelle, pour épargner au mari soit le danger de la déception devant ses performances, soit la mort. Dans son article « Le tabou de la virginité » Freud explique que « l’homme craint que la femme ne l’affaiblisse, qu’elle ne le contamine avec sa féminité, et qu’il ne se montre ensuite inapte [1]». En effet, on imagine sans peine l’angoisse de l’homme devant déflorer sa jeune épousée infibulée par sa seule puissance virile et sans l’aide d’un quelconque outil.
  • L’angoisse du vagin denté, selon le mythe du vagina dentata, le clitoris serait la dernière dent restante et serait une menace de castration pour le sexe de l’homme. En outre, la présence de cet organe risquerait d’empêcher le coït. Le clitoris pourrait tuer le bébé lors de l’accouchement.
  • Freud traduit le dégoût masculin en évoquant « l’horreur de ces créatures mutilées » dans la « Différence anatomique des sexes ».
  • Le sexe féminin est souvent considéré comme très laid, inquiétant, humide. Michel Erlich [2] résume ainsi : « La vacuité, l’obscurité, l’humidité, le caractère indéfinissable du sexe féminin en font une zone dangereuse, auxlimites imprécises, dont la vue suscite chez l’homme une angoisse. »
  • Saint Augustin n’a certes pas rendu le sexe féminin plus attrayant en précisant que inter urinam et faeces nacimur.
  • La femme est un élément impur et dangereux, souvent associé à la contresociété et aux entreprises de magie agressive et de sorcellerie, selon Balandier.
  • Dans la plupart des cultures, on attribue à la femme la faute originelle, que ce soit dans la Genèse où Ève mange la pomme interdite, dans mythe de Pandore qui ose ouvrir la boîte contenant les mots de l’humanité malgré l’interdiction qui lui en est faite, dans le proverbe Bambara « la femme est un serpent, quand elle sort la tête, fais-la lui rentrer », ou même plus récemment dans des prêches musulmans associant inconduite féminine et catastrophes naturelles. Pour sa part N. Carbonne suppose que la mutilation féminine aurait une valeur rédemptrice et que la femme rachèterait ainsi sa faute originelle.

15Comme on le constate, les hommes sont confrontés à de multiples angoisses qui toutes ont conduit au besoin universel masculin d’exercer un contrôle sur la sexualité féminine. « L’excision et l’infibulation apparaissent comme des moyens de contrôle et de répression des pulsions féminines insatiables, contrôle visant à calmer les angoisses de l’homme devant les incertitudes de sa paternité [3]. »

3. QU’EN EST-IL DES MOTIFS ÉVOQUÉS AUJOURD’HUI POUR LE MAINTIEN DE CES TRADITIONS ?

16On vient de voir que ces coutumes se seraient établies pour calmer les angoisses masculines, on s’aperçoit qu’elles sont maintenant défendues ou soutenues par d’autres arguments, qui se concentrent autour de l’esthétique et de la pureté d’une part, mais font surtout ressortir la dimension sociologique. Ces arguments sont également avancés par les femmes elles-mêmes. Pourrait-on penser que, devant un système imposé par un autre – l’homme pour calmer ses angoisses, – il faudrait ensuite que la femme trouve des arguments pour défendre une pratique à laquelle elle ne pouvait que se soumettre ?

17L’argument esthétique est souvent mis en avant, les mutilations auraient pour but de contrecarrer la laideur du sexe féminin ; aujourd’hui dans le monde occidental on voit se multiplier les pratiques de chirurgie esthétique avec vulvolplastie, labioplastie, vaginoplastie… interventions certes demandées à titre personnel et sans aucune dimension traditionnelle mais qui confirment que le besoin de « rendre beau » le sexe féminin n’a pas disparu.

18L’infibulation peut représenter l’aboutissement de la recherche de beauté : il s’agit de rendre le sexe aussi lisse et pur que possible, débarrassé de ses « replis dégoûtants » qui inquiètent. Rappelons que selon le mythe, Baubô faisait rire par exposition de sa vulve, mais l’exposition de cet organe féminin peut aussi faire peur aux animaux et mettre en déroute le lion d’Afrique du nord ou l’ours de Laponie [4]. Infibulé, le sexe féminin devient lisse, une fermeture quasi parfaite. Aayan Irsi Ali [5] (somalienne, député néerlandaise, active militante précoce dans la lutte contre l’excision) raconte dans son autobiographie que sa grand-mère lui disait qu’il fallait absolument la débarrasser de cet affreux kintir qui risquait de pousser démesurément et lui tomber sur les pieds. Sa grand-mère les a fait exciser, sa sœur et elle, contre l’avis de leurs propres parents et en leur absence.

19Une grande importance est bien entendu accordée à la pureté et à la virginité, lesquelles sont garanties par cette fermeture du sexe. Une légende veut que l’infibulation ait été imaginée par une mère pour préserver sa fille d’un viol par le seigneur voisin qui avait pour habitude de s’attribuer toutes les jeunes filles du voisinage. Certaines ethnies considèrent l’infibulation comme un facteur de liberté car celle-ci offre aux jeunes filles une liberté de mouvement et de fréquentation dont elles ne jouiraient pas autrement.

20Un reproche couramment adressé aux non excisées est celui de sentir mauvais, d’avoir peu de moralité, d’être sale.

21La mutilation sexuelle revêt une importance capitale, car elle est le signe d’entrée dans la société, donne accès au statut de femme et autorise le mariage, elle assure ainsi protection et stabilité, certes sous tutelle masculine. Elle est une étape nécessaire dans l’éducation et un accès à la vie de femme mariée [6].

22Il s’agit d’une construction sociale de l’identité sexuée : « Ce qui donne à penser que le biologique ne suffit pas pour déterminer les sexes, il conviendrait d’y rajouter l’apport de la culture [7] ». En France, la même idée a eu cours sous les mots de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. »

23Michel Erlich cite les Guerzé de Guinée, dont les filles attendent avec impatience « cette épreuve qui doit socialement les transformer en femmes [8] ».

24« Tandis que l’excision aurait pour fonction de supprimer la virilité de la femme (par nature bi-sexuée) la circoncision aurait celle d’augmenter la virilitéde l’homme. Ces deux institutions viseraient donc respectivement à dé-viriliser la femme et à sur-viriliser l’homme, aux fins de réduire le pouvoir de la première et d’accroître le pouvoir du second. » S. Fainzang [9].

25

  • Dire qu’une femme non excisée n’est pas une femme n’est pas refuser un constat biologique, c’est affirmer qu’elle n’a pas reçu l’inscription de la féminité sur son sexe, d’où des conséquences lourdes pour elle… exclusion du groupe, impossibilité de se marier, de faire ses prières, associée à une femme de petite moralité…
  • L’étude de ces pratiques dans les nombreuses sociétés où elles se situent dans un contexte rituel montre qu’elles marquent solennellement un changement statutaire et salutaire de l’individu. Leur prédilection pour certaines périodes de la vie paraît bien indiquer qu’il s’agit d’actes ayant une portée sociale et non de banales opérations chirurgicales [10].

4. COMPRENDRE LES FREINS À L’ÉVOLUTION

26Les mutilations sexuelles féminines reculent dans le monde, mais lentement. Comme on le constate à la lecture de la récente étude d’Andro et Lesclingand, les reculs sont les plus notables dans les pays où la prévalence est moindre et la résistance est la plus forte lorsque la prévalence est élevée, comme en Égypte par exemple.

27La recherche menée par l’Unicef et rapportée dans l’Insight Innocenti de novembre 2010 porte sur l’abandon des MSF et arrive à la conclusion suivante : il est vain de tenter de convaincre une femme isolément de passer à l’abandon de la pratique, puisque cela revient à la placer en conflit de loyauté entre la recommandation occidentale et la fidélité à sa culture traditionnelle. Le facteur déterminant réside dans la sanction sociale associée. Il convient d’établir les conditions pour passer d’une communauté où toutes les filles sont excisées, à une où aucune ne l’est, l’abandon est possible pourvu qu’il soit collectif. Cette recherche met en valeur l’apport de la théorie des conventions sociales de Gerry Mackie, qui s’inspire de la théorie des jeux pour expliquer les phénomènes d’interdépendance dans les décisions. La décision de conserver ou abandonner la pratique est plus étroitement liée, pour une femme, à ce qu’elle croit que sa communauté attend d’elle qu’à ses propres convictions.

28Pourquoi ces pratiques ne régressent-elles pas plus rapidement ? Comment les femmes peuvent-elles continuer à infliger à leurs propres filles ces mutilations qu’elles ont souvent tellement douloureusement vécu ? Comment parviennent-elles, sous couvert de respect de la tradition à renoncer momentanément à leur rôle de protection de leur enfant ?

29Dans les années 60, la pression occidentale a déclenché parfois un repli identitaire contre-colonial, notamment sous l’influence de Jomo Kenyatta au Kenya. Aujourd’hui la lutte contre l’excision est mondiale, pourtant, malgré l’interdiction dans de nombreux pays d’Afrique, les traditions de la mutilation se perpétuent, notamment parce que ces mutilations sont considérées comme le choix garantissant le meilleur futur pour les filles11.

30Rappelons que dans la plupart des ethnies, l’excision est exclusivement une affaire de femmes : les femmes subissent l’excision, seules d’autres femmes assistent à l’opération et les exciseuses sont presque toujours des femmes, souvent issues de la caste des forgerons. Par ailleurs, les anciennes, les matrones ont un pouvoir exorbitant puisqu’elles peuvent s’emparer des jeunes filles et les exciser contre l’avis des parents, que ce soit pour les jeunes filles habitant le village ou pour des jeunes filles habitant en Europe à l’occasion d’un séjour « au pays ». Dans cette tradition l’homme est à la fois omniprésent mais aussi totalement absent.

31Plus la prévalence est forte, plus les femmes se prononcent en faveur de la pratique (Andro et Lesclingand, 2016) confirmant ainsi le poids de l’attente sociale. Aujourd’hui les femmes des ethnies pratiquant l’excision ne cèdent plus simplement sous la menace d’une domination masculine, mais adhèrent au système traditionnel et perpétuent ce qui est manifestement une violence physique et psychique, c’est en ce sens qu’on peut parler de consentement. Rappelons ici la différence entre céder et consentir : le consentement suppose l’adhésion à un système, une organisation, et donc la prise de conscience du système existant, quand bien même ce consentement supposerait l’adhésion à une proposition venue d’un autre (Foulquié, 1962).

32Réduire les mutilations sexuelles féminines à un phénomène de domination de la femme par l’homme satisferait certes les plus extrêmes des féministes, mais commettrait sûrement l’erreur d’ignorer la participation parfois active des femmes à cette coutume.

33S’il s’agissait exclusivement de domination masculine, les femmes devraient y être toutes opposées, or c’est loin d’être le cas. Dans l’équilibre homme/femme, dans ce rapport de domination qui permet à cette pratique de persister, il convient d’examiner les deux points de vue, et donc de réfléchir également à l’implication des femmes.

34Je ne peux ici m’empêcher d’évoquer ce que décrit Virginie Despentes dansson livre King Kong théorie : une intégration tellement profonde de la situation de domination de la femme qu’elle annihile tout mouvement d’auto-défense.

35L’idée de consentement à la domination permet aux hommes de se déculpabiliser et de rejeter la faute sur les dominées, – c’est ce qu’avance Nicole-Claude Mathieu – tandis que d’autres – tel Maurice Godelier – supposent que l’acceptation de la domination masculine peut se contenter d’une violence physique résiduelle, virtuelle, tant que le consentement ne faiblit pas. Dans le cas des mutilations féminines on peut en effet interroger l’accrochage féminin à la tradition. Les femmes n’auraient-elles aucun moyen de lutte ?

36Le film La source des femmes peut paraître simpliste, il présente pourtant le mérite d’évoquer le soulèvement des femmes contre la domination masculine en jouant précisément sur ce même ressort de la sexualité.

37Et si, dans cet « accrochage » féminin aux mutilations intervenaient des motivations moins louables ?

38

  • Revient souvent l’idée de résistance à la douleur qui ouvre un champ formidable à la rivalité femme/homme : être plus forte, endurer plus de souffrances que l’homme, et le renvoyer ainsi à sa castration. « Chez nous, les femmes disent qu’on ne peut pas s’en passer, que la douleur est nécessaire, que les non excisées ne connaissent rien et que ce sont celles qui crient le plus fort pendant l’accouchement. » Yvette Centrafricaine 17 ans, vivant en foyer région parisienne rapportée par Erlich [12].
  • L’ambivalence maternelle à l’égard de sa fille, son besoin d’emprise – si finement décrits par F. Couchard – pourraient également expliquer que la petite fille opposée à l’excision après l’avoir vécue devienne ensuite une mère partisane de ces mêmes mutilations au nom de la tradition.
  • Comment comprendre que les « matrones » soient si ferventes gardiennes de la tradition si elles sont dénuées de toute rivalité à l’égard des toutes jeunes filles ?
  • Comment ignorer le mécanisme d’identification à l’agresseur et les phénomènes de reproduction intergénérationnelle de Ferenczi [13] ?

CONCLUSION

39Pour conclure, je citerai P. Bourdieu : « Les dominés contribuent, souvent à leur insu, parfois contre leur gré, à leur propre domination en acceptant tacitement les limites imposées. »

40Avec Mary John Mananzan évoquant le « cercle vicieux qui maintient sa propre oppression », on peut s’interroger : les femmes pourraient-elles être « complices à leur insu de la permanente discrimination, subordination et exploitation dont elles sont l’objet [14] » ?

41Je laisserai les derniers mots à Hedwige Peemans-Poullet, féministe, qui illustre bien le dilemme auquel ces femmes se trouvent confrontées :

42« Plus éprouvante encore est l’idée que la mère de toutes ces femmes mutilées s’est trouvée consentante, même lorsque certaines circonstances lui auraient permis d’y faire échapper sa ou ses filles… L’amour maternel ne se transforme donc pas en un rempart contre l’agressivité des hommes, il est lui-même teinté de cet esprit de vengeance, de jalousie et de sadisme que nous rencontrons dans tant d’autres circonstances. Beaucoup de mères se disent « puisque j’ai dû passer par-là, elle n’a qu’à y passer aussi », mais beaucoup de jeunes filles interrogées ont le sentiment d’avoir été trahies par leur mère à cette occasion [15]. »

BIBLIOGRAPHIE

  • ANDRO A., et Lesclingand M., (2016) Les mutilations génitales féminines. État des lieux et des connaissances, INED.
  • CARBONNE N., (2011) Les mutilations sexuelles féminines, Paris Berg International.
  • COUCHARD F., (2003) L’excision PUF, Que sais-je ?
  • COUCHARD F., (2003) Emprise et violence maternelles : étude d’anthropologie psychanalytique, Dunod.
  • DESPENTES V., (2006) Kingkong théorie, Grasset.
  • ERLICH M., (1986) La femme blessée : essai sur les mutilations féminines, L’Harmattan.
  • FREUD S., (1920) Le tabou de la virginité in Psychologie de la vie amoureuse, Petite Bibliothèque Payot.
  • HIRSI Ali A., (2006) Ma vie rebelle, Paris Éditions SLA.
  • PEEMANS-POULLET H., (1982) La mutilation du sexe des femmes, Les bulletins du Grif, vol 6 n°1 p. 47-50.
  • UNICEF Insight Innocenti (2010) La dynamique du changement social – Vers l’abandon de l’excision/mutilation génitale féminine dans cinq pays africains.
  • Film

    • La source des femmes (2011), Radu Mihailleanu.

Mots-clés éditeurs : Domination, Excision, Mutilation sexuelle, Violence féminine, Violence sexuelle

Date de mise en ligne : 09/07/2018

https://doi.org/10.3917/top.143.0073