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Article de revue

Conformisme de vie, conformisme de mort

Une étude de la conformité psychique à partir de l’Antigone de Sophocle

Pages 91 à 101

Citer cet article


  • Vinot, F.
  • et Vivès, J.-M.
(2016). Conformisme de vie, conformisme de mort Une étude de la conformité psychique à partir de l’Antigone de Sophocle. Topique, 136(3), 91-101. https://doi.org/10.3917/top.136.0091.

  • Vinot, Frédéric.
  • et al.
« Conformisme de vie, conformisme de mort : Une étude de la conformité psychique à partir de l’Antigone de Sophocle ». Topique, 2016/3 n° 136, 2016. p.91-101. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-topique-2016-3-page-91?lang=fr.

  • VINOT, Frédéric
  • et VIVÈS, Jean-Michel,
2016. Conformisme de vie, conformisme de mort Une étude de la conformité psychique à partir de l’Antigone de Sophocle. Topique, 2016/3 n° 136, p.91-101. DOI : 10.3917/top.136.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-topique-2016-3-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/top.136.0091


Notes

  • [1]
    Steiner G. (1984) Les Antigones, trad. fr. Paris Gallimard. 1986.
  • [2]
    Freud S. (1897) Lettre 142, du 15/10/1897, Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Paris, PUF, 2008, p. 344-345.
  • [3]
    Freud, S. (1907) « Le poète et l’activité de fantaisie », Œuvres Complètes, Tome VIII, Paris, PUF, 2007, p. 159-171.
  • [4]
    Ibid., p. 171.
  • [5]
    On trouve de magnifiques exemples de l’utilisation virtuose et dramatique de ces double sens chez Euripide dans son Alceste (cf. première scène entre Admète et Heraklès – vers 510 et suivants – et la scène du retour des enfers – vers 1005 et suivants).
  • [6]
    Nous tenons à remercier Daniella Angueli pour son aide précieuse quant au repérage de cette question dans l’œuvre de Sophocle.
  • [7]
    C’est moins le vers original qui nous intéresse ici – comme le rêve n’est approché qu’à partir du récit du rêveur, nous nous intéressons au « récit » du traducteur qui tente d’attraper dans le filet de ses mots, les images du texte original qui ne cesse d’échapper –, mais plutôt comment les différentes traductions en proposant une lecture présentant des solutions subjectives singulières face à la nécessité de résoudre cet impossible révèlent cette articulation du conformisme de vie et du conformisme de mort.
  • [8]
    Giorgio Agamben dans Qu’est-ce qu’un dispositif ? revient sur cette césure entre ontologie et praxis, telle qu’elle est repérable dans la théologie de l’Incarnation.
  • [9]
    Le Kommos est une lamentation commune au chœur et aux acteurs présents sur scène. Le Kommos est un moment particulier, où les voix du chœur et celle du héros tragique se mêlent. Le héros en prise à une émotion telle hisse son registre d’expression de la parole au chant, seul capable de transmettre la violence de l’affect en jeu.
  • [10]
    Le psychanalyste se spécifierait d’être « de son temps » lorsqu’il prend en compte les effets cliniques de ce conformisme de vie, tant pour l’analysant que pour ce qui oriente sa pratique.
  • [11]
    La conformité n’est pas le conformisme. La première renvoie à l’adéquation (qui peut être adéquation à des idéaux ou au désir) quand le second implique la soumission.
  • [12]
    Lacan J. (1959-1960) Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse. Paris, Seuil. 1986, p. 359-367.
  • [13]
    Autre exemple d’impératif libérateur : celui que Yahvé énonce à l’égard de Moïse. Le récit du don des Paroles (improprement appelées Commandements) sur le mont Sinaï se rencontre dans l’Exode (20/1-17) et le Deutéronome (5/1-21) et commence dans les deux cas par une même affirmation : « Je suis Yahvé ton Dieu qui t’ai fait sortir d’Égypte… tu ne feras pas d’idole… » Les ordres divins sont précédés d’un pacte symbolique qui vise à faire dépendre le sujet de la seule parole. À la fin de l’énoncé des Commandements dans la version de l’Exode, Dieu prend même la peine de revenir sur cette injonction (verset 23) et de la préciser :
    « Vous ne ferez pas avec moi,
    Des Elohîms d’argent, des Elohîms d’or,
    Vous ne les ferez pas pour vous. »
    C’est bien pour préserver l’humain de l’aliénation conformiste (idolâtrie) que Dieu l’engage à se confronter à l’absolue radicalité qu’aucune image ne saurait cerner.

POURQUOI ANTIGONE ?

1 Georges Steiner, dans son ouvrage [1] consacré à l’immense fortune du mythe d’Antigone en Occident à partir du moment où la littérature antique est redécouverte, s’interroge répétitivement sur l’importance que cette figure a prise donnant naissance à des centaines de traductions, d’adaptations théâtrales, opératiques, chorégraphiques, romans, tableaux… Bien plus que tout autre mythe, celui d’Antigone fascine et, par-delà les siècles qui nous séparent de sa première apparition sur la scène, fait retour régulièrement. Georges Steiner éclaire cette énigme historiquement et philosophiquement, nous proposons de le faire à partir de la psychanalyse.

2 Freud nous indique une voie dès 1897 en faisant remarquer à Fliess que si la pièce de Sophocle Œdipe-Roi produit une réaction dans l’âme du public aujourd’hui comme dans l’Antiquité c’est par la mise en jeu et la représentation des désirs inconscients refoulés en chacun d’entre nous.

3

« Chaque auditeur a été un jour en germe et en fantaisie cet Œdipe, et devant un tel accomplissement en rêve transporté ici dans la réalité, il recule d’épouvante avec tout le montant du refoulement qui sépare son état infantile de celui qui est le sien aujourd’hui[2]. »

4 En 1907, Freud dans son texte Le poète et l’activité de fantaisie[3], précisera les bases du processus de création et de l’énigmatique communication du plaisir esthétique du poète au lecteur ou à l’auditeur. Le créateur en retravaillant le fantasme qui l’habite le rend transmissible à tous. Le spectateur peut alors jouir périphériquement du fantasme mis en forme par l’artiste :

5

« Le poète nous met en état de jouir désormais sans reproche ni honte de nos propres fantaisies[4]. »

6 Ce fantasme que partagent l’artiste et l’homme du commun est mis en forme, rendu représentable par le premier afin que tous puissent en jouir. En s’inspirant de la proposition freudienne, comment peut-on appréhender la question éminemment subjective que met en scène l’Antigone de Sophocle et qui continue à nous solliciter ?

7 Rappelons rapidement les enjeux de l’œuvre. Les deux frères Polynice et Etéocle, fils d’Œdipe, qui luttaient pour le trône de Thèbes, se sont entre-tués au combat. Créon est à nouveau maître de la ville et décide que le corps de Polynice, qu’il considère comme traître à sa patrie, pourrira au soleil, tandis que celui d’Etéocle connaîtra les honneurs dignes d’un héros. Ismène et Antigone, les sœurs des défunts, et désormais les seules descendantes d’Œdipe, ouvrent l’œuvre.

8 Antigone entraîne sa sœur hors des murs du palais pour lui faire part de sa décision : elle enterrera elle-même le corps de Polynice, défiant ainsi l’ordre de Créon. Ismène refuse de s’associer à sa sœur arguant qu’il lui est impossible de s’opposer aux ordres de Créon. Malgré ses tentatives, elle ne parvient pas à dissuader Antigone.

9 Paraît Créon, accompagné du Chœur des vieillards Thébains. Il cherche à ce que ces derniers appuient ses décisions dans les jours à venir, en particulier son choix concernant la dépouille de Polynice. Le Chœur annonce son soutien. Un Garde survient alors, et annonce avec crainte que le corps de Polynice a été recouvert selon les rites : le décret du roi a été violé. Créon est furieux, et il ordonne au Garde de mettre la main sur le coupable, sous peine d’être lui-même exécuté. Il soupçonne en effet le soldat d’être l’auteur du crime ; s’il ne trouve pas de coupable pour s’innocenter, il mourra.

10 Un peu plus tard, le Garde revient avec Antigone qui a été arrêtée alors qu’elle tentait pour la seconde fois d’effectuer les rites funéraires pour son frère. Interrogée par Créon, elle ne nie pas son geste. Suit un violent dialogue entre les deux personnages, sur la moralité du décret de Créon et celle des actions de la jeune fille. Antigone soutient que les ordres énoncés par Créon vont à l’encontre des lois divines imprescriptibles. Créon est de plus en plus furieux et pense qu’Ismène a aidé sa sœur dans son crime, ce qui l’amène à la convoquer. Ismène prétend d’abord qu’elle a contribué au méfait et demande à mourir aux côtés de sa sœur, ce qu’Antigone récuse. Créon ordonne alors l’emprisonnement temporaire des deux jeunes filles, après les avoir traitées de folles.

11 Survient Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone. Si de prime abord il semble prêt à obéir à son père, très vite il tente de le persuader qu’il devrait revenir sur sa décision et épargner Antigone. Rapidement, Hémon accuse Créon de défier les Dieux en refusant les rites sacrés à un mort. Puis il développe sa conception du pouvoir, et le ton monte entre le père et le fils, qui finissent par s’insulter. Hémon quitte la scène sur des paroles funestes, que Créon prend pour une menace de mort à son encontre.

12 Antigone revient sur scène et fait ses adieux au soleil et au monde : enterrée vivante elle ne connaîtra ni les chants nuptiaux ni les joies de la maternité.

13 Après son départ, entre Tirésias, le devin qui s’adresse à Créon et lui dit que tous les signes sont de mauvais augure pour lui. Créon est furieux mais effrayé et persuadé par le coryphée, il court enterrer les restes de la dépouille de Polynice puis délivrer Antigone de sa prison souterraine.

14 Le messager vient alors rendre compte de la succession des malheurs qui a eu lieu depuis le départ de Créon. Hémon est mort, il s’est transpercé d’une épée au pied d’Antigone qui s’est pendue dans la grotte où elle avait été enterrée vivante. Et Eurydice, épouse de Créon et mère d’Hémon, découvrant qu’elle vient de perdre son deuxième fils par la faute de son époux se donne la mort en le maudissant. Créon revient, portant son fils mort dans ses bras réclamant une mort qui a frappé autour de lui mais lui est refusée.

15 Même à partir de ce rapide et imparfait résumé on perçoit que l’enjeu de l’œuvre de Sophocle est celui de la soumission, de la transgression ou pour le dire autrement des raisons qui poussent les personnages à se conformer ou non aux ordres et lois qu’ils revendiquent comme justes ou non.

16 Nous faisons l’hypothèse que la pièce met en forme la question centrale pour l’humain de son rapport aux instances qui demandent au sujet de se conformer et de renoncer à son désir que ces instances soient intra-psychiques ou représentées par des personnages qui peuvent en être l’incarnation. On aura reconnu, bien sûr, cette instance essentielle dans la clinique individuelle mais également sociale et culturelle qu’est le surmoi.

17 À partir de là, les mouvements et les relations qui se dessinent entre tous les personnages de l’œuvre mettent en scène des formes différentes de surmoi et des positions ou réponses vis-à-vis d’elles. Notre but, n’est donc pas d’associer à certains personnages telle figure surmoïque comme on pourrait spontanément le penser, faisant par exemple de Créon l’incarnation même du surmoi féroce et obscène. Cette démarche ne serait qu’une lecture à son tour fixante et donc surmoïque. Le rapport au surmoi et les réponses qui peuvent être faites à ses injonctions concernent tous les personnages de la pièce qui tour à tour peuvent se faire incarnation surmoïque ou objet de ses injonctions.

LA PREMIÈRE SCÈNE : CONDENSÉ DE LA PROBLÉMATIQUE SURMOÏQUE DE LA PIÈCE.

18 Il est saisissant de constater que Sophocle pose cette question dès la première scène et cela de façon radicale. Ismène recule, horrifiée devant la proposition d’Antigone d’enfreindre l’ordre de Créon. Elle tente de pousser sa sœur à la soumission avec des arguments tout à fait audibles : leurs frères et leurs parents sont morts, elles sont seules, soumises à plus puissants qu’elles. Antigone refuse de se conformer et apostrophe sa sœur en une réplique qui nous semble, à elle seule, condenser la scène et au-delà les enjeux mêmes de l’œuvre. Face à la demande de sa sœur, non seulement Antigone se cabre mais de plus, renvoie Ismène à elle-même et à son choix.

19 La version originale grecque de cette réplique d’Antigone (vers 71) est :

20 Ἀλλ’ ἴσθ’ ὁποῖά σοι δοκεῖ,

21 Ce vers pose au traducteur une difficulté particulière car en grec ancien nous trouvons « ἴσθ’ » (isthi) qui est, à la fois, l’impératif du verbe « savoir » (οίδα) et du verbe « être » (ειμί). Ce double sens, très présent dans la poésie antique [5], articule subtilement deux dimensions. Une première traduction approximative et irrecevable, mais qui développerait les deux sens présents, pourrait se déployer ainsi :

22

  1. « reste celle qui te semble » et
  2. « garde ton opinion » ou « que tu restes avec tes idées [6]».

23 L’enjeu de toute traduction de ce vers visera donc à tenter de faire entendre la complexe construction originelle.

24 Cette réplique servira d’appui à notre démonstration, ou plus précisément cinq traductions [7] de cette réplique qui nous semblent déployer des positionnements différents quant à la question du conformisme et nous permettront d’introduire la dialectique entre conformisme de vie et conformisme de mort.

25 Voici 5 traductions de la réplique d’Antigone à sa sœur Ismène classées par ordre chronologique mais nous verrons que cet ordre correspond également à celui conduisant de l’injonction la plus féroce et objectivante à la proposition la plus ouverte et subjectivante :

26

  1. « Reste celle que tu es » (A. Bonnard, 1960, traduction faire pour la mise en scène de Jean Vilar – Festival d’Avignon, L’Arche)
  2. « Sois donc, toi, ce qu’il te plaît d’être » (P. Mazon, 1962 – Les Belles Lettres)
  3. « Fais donc ce qu’il te plaira » (R. Pignarre, 1964, GF Flammarion)
  4. « Fais comme il te semble » (J. Grosjean, 1967 - Éditions La Pléiade)
  5. « Sois celle que tu penses devoir être » (I. Bonnaud, 2004 – traduction faite pour la mise en scène de Jacques Nichet – Théâtre National de Toulouse – Les Solitaires Intempestifs).

27

  1. « Reste celle que tu es », est la traduction la plus ancienne mais également la plus violente du point de vue surmoïque. En disant à sa sœur « reste celle que tu es », Antigone se transforme en surmoi inflexible, ne supposant même pas la possibilité chez elle de pouvoir être autre chose que ce qu’elle est en train de dire, sous le coup de la peur audible qu’elle exprime. Nous retrouverions là une expression de ce regard surmoïque féroce et obscène qui ne voit que ce qui se donne à voir.
  2. La deuxième traduction « Sois donc, toi, ce qu’il te plaît d’être » implique qu’il y ait un choix subjectif de la part d’Ismène : elle peut être ce qu’il lui plaît. Ce choix induit un décalage par rapport à la première position citée plus haut qui, elle n’était que fixation et enkystement. Grâce à ce choix, cette formule contient donc la possibilité d’un changement de position de l’être.
  3. La troisième traduction, « Fais donc ce qu’il te plaira », contient un nouveau déplacement. L’accent porte maintenant sur le « faire ». Ce faisant, l’impératif ne réduit pas le choix d’Ismène à son être, puisque le verbe « être » n’apparaît pas dans cette traduction. Par le biais de cette séparation bienvenue entre l’être et le faire, il y a ici, contrairement à la seconde traduction, changement dans l’être et non plus de l’être. Le déplacement est notable [8]. Remarquons également que le « faire » est pour la seconde fois indexé sur « ce qu’il te plaît ». En effet Ismène est incitée à être (2e traduction) ou bien à faire (3e traduction) ce qu’il lui plaît. L’insistance de cette dimension du plaisir nous mène à supposer que dans ces deux cas le choix se ferait sous l’égide du principe de plaisir. Nous en développerons plus bas les conséquences. Notons toutefois, que ces formulations n’abordent pas encore l’au-delà du principe de plaisir, qui le sera par la prochaine traduction.
  4. La quatrième traduction, « Fais comme il te semble », est une des plus énigmatiques, mais peut-être la plus proche de certains énoncés surmoïques tronqués qui peuvent s’imposer au sujet. La phrase ne dit pas « fais comme il te semble bien/juste/parfait/conforme/etc. » mais seulement « fais comme il te semble », ce qui convoque le sujet à devoir la compléter et donc se positionner. Ce n’est donc plus une assignation (1re formule), mais une invite à se positionner quant à la question du désir et non plus seulement du plaisir, comme précédemment (2e et 3e formule). « Fais comme il te semble » fait surgir la question « qu’est-ce qui oriente ton acte ? », ce qui amène de fait le sujet dans les parages de l’au-delà du principe de plaisir.
  5. La cinquième et dernière traduction, « Sois celle que tu penses devoir être », est la plus récente de notre panel et se distingue radicalement des précédentes. On y trouve la question de l’être dès le début du vers avec l’impératif « sois » qui s’articule habilement à la question du devoir, qui apparaît pour la première fois dans nos traductions. Mais il n’est pas question d’être « celle que tu dois être » mais « celle que tu penses devoir être ». Ici est introduite au-delà de la dimension implacable et objectivante du surmoi, celle de l’« idéal » impliquant un mouvement, une orientation soutenue par une dimension d’altérité. En effet, ce n’est pas Ismène qui se parle à elle-même (dans une logique écrasante et solipsiste du Moi idéal) mais une parole qu’Antigone lui adresse qui fait ouverture vers un ailleurs possible.

28 Ici se découvre un nouveau type d’impératif. Il ne s’agit plus d’un impératif qui vise à soumettre le sujet, que ce soit à un mot d’ordre ou au principe de plaisir, mais un impératif qui invite le sujet à prendre une position, quelle qu’elle soit et cela pour lui et donc non dans une soumission à elle Antigone ou à Créon.

29 La suite de la tirade d’Antigone dans cette traduction l’indique clairement « Lui, moi, je vais l’enterrer pour moi ». Ce n’est pas uniquement pour respecter les lois des dieux d’en bas qu’elle le fera, mais c’est pour elle. Et en cela nous pourrions dire qu’Antigone est l’insoumise absolue, tout le reste de ses arguments n’est que rationalisation. Elle tient peu compte des autres ou d’elle-même en tant qu’autre (c’est-à-dire en tant que moi dans la conception lacanienne). Ismène, par contre, face à la menace de castration définitive qu’est la mort convoque son narcissisme : elle veut garder l’intégrité de son moi. Antigone est ici dénuée du minimum de conformisme nécessaire. La position d’Ismène est une position qu’on pourrait qualifier de « conformisme d’autoconservation » ou mieux : conformisme de vie. Conformisme qui implique que face à la castration radicale qu’est la mort, elle convoque son narcissisme pour se maintenir en vie et s’accomplir socialement en conformité avec les attendus d’une jeune femme grecque. Même Antigone, dans son Kommos [9] à l’occasion du quatrième épisode va douter du radicalisme de son choix et de ce dont il la prive (le mariage, la maternité, les chants nuptiaux) : Antigone sait ce qu’elle perd à ne pas vouloir se conformer aux ordres de Créon mais elle soutient qu’en cela elle est conforme à ce qui se situe au-delà d’elle-même et de tous, dessinant cette fois-ci les contours d’un conformisme de mort.

30 Cette traduction nous amène ainsi à proposer une distinction entre conformisme de vie et conformisme de mort, dont l’articulation et les rapports pourraient varier en fonction des différents types de surmoi, à l’image des liaisons entre Éros et Thanatos supposées par Freud. Revenons dès lors sur nos 5 traductions pour voir si cette proposition en permet une lecture renouvelée.

CONFORMISME DE VIE / CONFORMISME DE MORT

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  1. La première traduction, « Reste ce que tu es », nous inscrit directement et radicalement du côté d’un conformisme de mort omnipotent : il n’y a pas d’ek-sistence dans cette injonction-là. Impossible de me tenir hors de la stase par la violence surmoïque de l’Autre. L’Autre me conforme et je n’ai d’autre solution que de m’y conformer.
  2. La deuxième, « Sois donc, toi, ce qu’il te plaît d’être », en mettant l’accent sur le principe de plaisir, voit l’apparition de la dimension du conformisme de vie. La soumission est au service de l’intégrité moïque mais en même temps écrase la dimension du sujet sous celle du moi, ne permettant pas d’envisager un au-delà du moi. L’être est enfermé dans l’image idéale de lui-même qu’il contemple et l’éviction du faire peut nous interroger sur les moyens dont il pourrait disposer pour tenter de s’en approcher. « Sois ce qu’il te plaît d’être »… comme si cela était possible !
  3. La troisième traduction, « Fais donc ce qu’il te plaira », sonne quant à elle comme un envahissement total du conformisme de vie. Ignorant les exigences d’une confrontation à l’au-delà du principe de plaisir (et donc à l’impossible), cette logique prégnante du conformisme de vie consiste en une soumission aux idéaux sociaux en tant qu’ils sont clairement identifiés, nommés et transmis par la culture [10]. Ces idéaux servent alors d’aimants, d’attracteurs, de moteurs à l’action elle-même (présence du faire). Cependant les objets sont bien repérables et la distinction entre objet du désir et objet-cause-du-désir semble peu effective ou opérante. D’ailleurs, au moment de ce que nous pourrions appeler « Antigone au mont des Oliviers », cette dernière fait référence à ce conformisme de vie en évoquant les chants nuptiaux qu’elle ne connaîtra pas, les joies de la maternité, etc., ce qui implique que même si Antigone s’inscrit clairement dans le conformisme de mort, elle n’est pas sans connaître et reconnaître l’importance du conformisme de vie.
  4. La quatrième traduction « Fais comme il te semble » intrigue, nous l’avons dit, par son caractère tronqué. À ce titre, elle ne permet ni assignation, ni identification, et n’autorise pas non plus de se suffire du principe de plaisir car l’objet visé par le plaisir n’est pas nommé. Derrière l’objet se découvre ainsi déjà la Chose. Cette interpellation permettrait alors le retour, à l’intérieur même du conformisme de vie, du conformisme de mort. Autrement dit, l’énigme proposée par cette interpellation vient trouer les réponses que pourraient apporter les objets substitutifs proposés par le principe de plaisir.
  5. La dernière traduction, « Sois celle que tu penses devoir être », est celle qui, selon nous, articule le plus justement les deux conformismes. Elle n’indique aucune position qu’il conviendrait d’occuper, ni aucun objet du bien commun mais n’en exclut pour autant aucun. De ce fait, elle n’est pas hors conformisme de vie, elle n’interdit pas de prendre part au monde mais en même temps elle dégage clairement un horizon au-delà du conformisme de vie. Mais alors, en quoi cette dernière formule diffère-t-elle de la précédente vis à vis du conformisme de mort ?

32 C’est peut-être que face à une énigme – comme c’est le cas dans la 4e traduction – le sujet est convoqué à apporter une réponse (l’exemple d’Œdipe en montre les risques) alors que la 5e et dernière formulation n’attend qu’un simple devenir, une simple mise en mouvement : pas de suture liée à la signification et au sens, mais une mise en mouvement. Autrement dit, « là où tu étais, tu dois advenir ». C’est une soumission choisie et assumée aux signifiants de l’Autre qui est ici proposée comme solution au dilemme d’Ismène, comme Antigone nous montre qu’il existe également une insoumission assumée. De conforme, le sujet se confirme.

POUR UN CONFORMISME DE MORT NON MORTIFÈRE

33 La distribution de ces traductions selon différentes liaisons des deux formes de conformisme nous amène à poser une ultime question. Si l’on peut assez bien repérer (et pour cause !) ce à quoi le sujet peut se conformer dans le conformisme de vie, il reste encore à déterminer ce à quoi il se conformerait dans le conformisme de mort. Pour répondre précisément à cette dernière question, nous devons faire l’hypothèse de deux types de conformismes de mort :

34

  1. Celui que l’on rencontre en première instance, seul, dégagé de tout conformisme de vie. Dans cette première version, le sujet est conformé par un unique verdict « tu n’es que ça », déniant au sujet toute possibilité d’ek-sistence. Cette première exposition au conformisme de mort serait peut-être celle dont nous parle le mieux la certitude rencontrée dans la psychose : le délirant se conforme à son délire. Ce n’est d’ailleurs probablement pas pour rien que le spectre de la folie rôde dans la pièce et ce dès la première scène.
  2. La seconde version du conformisme de mort impliquerait quant à elle que le sujet soit également traversé par le conformisme de vie. Il est sensible aux idéaux mondains auxquels il est difficile d’échapper et qui sont structurants car permettant le vivre ensemble. Ce conformisme de vie ne peut que varier en fonction des contextes culturels, il est nécessaire – et donc respectable – mais non suffisant. Ainsi, la seconde version du conformisme de mort serait l’introduction de la mort dans le conformisme de vie. Être conforme à sa condition de mortel indépendamment des époques et des latitudes. Cela permet de ne pas être dupe du conformisme de vie et ne pas s’y aliéner. Le conformisme de mort serait dans cette conception un anti-conformisme. C’est l’effet de l’au-delà du principe de plaisir, au-delà que nous assimilons à la pulsion de mort qui fait que si le conformisme de vie ancre le sujet dans la voie vers l’ek-sistence, le conformisme de mort l’empêche de s’y aliéner entièrement : il existe un au-delà des biens. C’est cette articulation entre conformisme de vie et conformisme de mort que Lacan nous semble approcher dans son célèbre aphorisme : « As-tu agi en conformité [11] avec ton désir [12]? » Cette conformité au désir n’implique en rien un savoir sur l’être du sujet ou ce qui serait bon pour lui mais seulement une nécessité (« soll » dans l’aphorisme freudien : Wo es war, soll Ich werden) de se conformer/confronter au devenir sujet, puisque le désir c’est le sujet.

POUR CONCLURE :

35

« Là où était le nécessaire conformisme, Je dois me confirmer. »

36 L’articulation entre conformisme de vie et conformisme de mort implique donc un mouvement, mais un mouvement orienté pour le sujet. Comme nous le rappelions précédemment, Antigone affirme dans la première scène : « Lui, moi, je vais l’enterrer pour moi. » Cette insistance sur le « pour moi » est remarquable à plusieurs moments de la traduction de 2004 et nous renvoie à un impératif libérateur [13]. Nous sommes ici en présence d’un paradoxe : il existe des ordres qui libèrent.

37 C’est l’hypothèse que nous avons voulu soutenir : l’articulation du conformisme de vie (les règles morales édictables et édictées) au conformisme de mort (toute représentation est trouée par l’irreprésentable, aucun objet n’est la Chose, Je est un Autre) permet de proposer l’interprétation suivante du célèbre aphorisme freudien : là où était le nécessaire conformisme, Je dois me confirmer.


Mots-clés éditeurs : Antigone, Conformisme, Conformité, Soumission, Surmoi

Date de mise en ligne : 02/11/2016

https://doi.org/10.3917/top.136.0091