Parricide, infanticide : réalités, représentations et cycle paternel. Perspectives en notre époque de globalisation
- Par Jacques Arènes
Pages 159 à 174
Citer cet article
- ARÈNES, Jacques,
- Arènes, Jacques.
- Arènes, J.
https://doi.org/10.3917/top.122.0159
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- ARÈNES, Jacques,
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Notes
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[1]
La performativité décrit l’impact d’un acte de langage qui fait ce qu’il énonce, en même temps qu’il l’énonce (Austin, 1991). Dans un sens extensif, une représentation « performative » participe à la création de l’objet culturel visé par l’activité représentationnelle.
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[2]
De Stephen Daldry, sorti en 2002, d’après le roman éponyme de Michael Cunningham (Cunningham, 2000).
UNE ABSTRACTION PERFORMATIVE
De la horde paternelle à la réalité contemporaine
1 Plus loin que le meurtre du père ou de la mère (patricide ou matricide), la notion de « parricide » privilégie, depuis Freud, la figure paternelle et renvoie, par extension, à un opérateur symbolique qui recouvre la signification de faire disparaître une personne établie dans une relation comparable à celle d’un père. La psychanalyse a fondé son élaboration de la dramatique œdipienne sur la question du parricide. Le meurtre du père tyrannique de la horde primitive place la problématique de la mort du Père comme origine de la culture (Freud, 1913). La conception freudienne du parricide originaire, proposé comme mythe fondateur, entre en concordance avec certains aspects de la réalité contemporaine du parricide adolescent, qui est souvent révolte contre un père tyrannique. Une situation classique est celle du père bourreau domestique, le jeune agissant avec le souci de protéger le reste de la famille. La relation à la mère est qualifiée de fusionnelle, et ces jeunes décrivent la relation avec leur père comme beaucoup plus conflictuelle que les autres adolescents en situation d’homicide (Auclair et al., 2006).
2 Le jeune « névrosé » contemporain met ainsi en acte la révolte originaire postulée par Freud face à un père bourreau. L’acte parricide surgit, aux origines supposées des civilisations comme dans l’actualité, quand la pensée du parricide ne peut (encore) exister, puisque le père réel impose sa violence, plus que l’autorité d’une loi symbolique. La pensée du parricide devient possible, dans l’histoire des civilisations imaginée par le fondateur de la psychanalyse, et remplace l’acte lui-même quand l’interdit lui donnera l’espace de la réflexivité. L’acte de « dé-création » du parricide des origines, est aussi création, en tout cas quand il est par la suite « représenté » et objet d’un travail de culpabilité. Il permet alors le basculement de la communauté humaine du régime de la tyrannie de l’Urvater, et du primat de l’acte, dans le registre de la culture du Père.
Quand la représentation est efficace
3 La relation entre représentation et réalité du parricide est donc complexe, à l’image de la figure paternelle. Toute réalité n’est évidemment saisissable que dans sa représentation, mais, dans le cas du parricide, la représentation tend à avoir une valeur performative [1]. Elle est opératoire par son abstraction. Le Père est lui-même une abstraction (Legendre, 1989). Le principe de paternité sous-tendrait l’institution du sujet. Ce serait dans les ratages de l’institution du sujet, quand la construction humaine est défaillante, que le parricide « véritable » surgirait. Un jeune militaire québécois, le caporal Lortie, pénètre, le 8 mai 1984, dans le bâtiment de l’Assemblée nationale et tire à vue, tuant trois personnes. La folie – symboliquement parricide – se manifeste dans la brutalité de son acte quand l’abstraction paternelle défaille. Le commentaire de Totem et Tabou par Pierre Legendre analyse le statut de la représentation dans le parricide. La représentation de l’acte parricide est partie intégrante de la « fiction » paternelle, qui s’élabore dans le second temps, imaginé par Freud après le parricide originaire, temps où la culture émerge et où la surpuissance paternelle est contrôlée. Que ce régime fictionnel vienne à manquer, et c’est le « vrai » du père qui émerge. Notre époque, où la paternité biologique est de plus en plus recherchée, nous enseigne que « la vérité dans l’espèce humaine est une affaire de viande » (Legendre, 1989, p. 28). Le parricide « réel », le parricide psychotique surgirait sur la scène sociale quand la fiction paternelle basculerait du côté du vrai, et, quand l’Urvater – le père de Lortie était tyrannique et incestueux – s’incarne dans le père réel.
4 Nous allons d’abord analyser la représentation du parricide, notamment au XIXe siècle, pour cerner l’ambiguïté d’une telle représentation, qui s’avère vivace dans une période historique où la famille est exaltée, et où, en même temps, des signes de vacillement du « montage » patriarcal sont à l’œuvre. Nous verrons, à cet égard, comment le matricide constituera, par la suite, un objet culturel de fascination, comme il le fut pour Foucault. Cela nous conduira à situer la période contemporaine par rapport au « cycle paternel », tel qu’il fut imaginé par Freud dans Totem et tabou. Ce cycle continue-t-il à se déployer, en une forme de spirale, où subit-il une régression vers l’origine, dans laquelle la représentation du matricide, puis de l’infanticide dans la période la plus proche, constitueraient une interrogation sur la possibilité même du futur ?
5 Cette réflexion sur la position contemporaine par rapport au cycle paternel nous amènera à interroger la représentation occidentale de la figure du père dans des cultures plus traditionnelles. La « migration » temporelle accélérée expérimentée par notre culture, qui inaugurerait un temps inédit du cycle paternel – voire une forclusion de ce cycle – nous confronte, en notre époque de globalisation, et de phénomènes migratoires importants, à d’autres cultures qui « résisteraient » à notre désir de limiter la (sur)puissance paternelle. La disqualification – en une forme de parricide symbolique – des pères issus de l’immigration serait alors le signe du rejet vis-à-vis de ces figures aujourd’hui inacceptables d’un certain type de paternité, identifié pour nous à un moment plus « dur » du cycle paternel. Une forme de xénophobie prenant pour objet la parentalité immigrée trouverait son terreau en une « phobie » du retour de l’Urvater.
LE PARRICIDE DEPUIS DEUX SIÈCLES : UN OBJET CULTUREL ET JUDICIAIRE COMPLEXE
6 La métaphore du parricide comme point originaire de la culture a été élaborée par Freud dans une société où la représentation sociale du parricide était bien présente depuis plusieurs décennies. Le parricide est, au XIXe siècle, le « crime des crimes » (Lapalus, 2004, p. 14), dans une société qui porte l’ordre patriarcal au pinacle, et conçoit la famille comme une institution indispensable.
Un patriarcat triomphant et vacillant
7 La réalité est cependant complexe. L’observation de l’acte « limite » du parricide permet de cerner l’ordinaire des représentions sociales de la famille, dans lequel le monstrueux dessine en creux la forme inverse de l’ordre social et républicain, puisque la symbolique du parricide se nourrit des différentes déclinaisons métaphorique du Père, à savoir celles de Dieu et du Roi.
8 Le XIXe siècle ne connaît pourtant pas, dans la réalité statistique, de recrudescence des parricides. L’allongement de la durée de vie freinant la transmission des biens, la baisse de l’âge au mariage, certaines dispositions du code civil rendant plus complexes les rédactions testamentaires pourraient influer en ce sens. Mais, au contraire, le taux de parricide tend à baisser au cours du siècle, ce recul pouvant être l’expression du relâchement du pouvoir patriarcal (Lapalus, 2004, p. 535). L’intérêt montant pour le parricide, intérêt que l’on peut qualifier de « médiatique », exprime alors une exacerbation sociétale du modèle patriarcal conjointement à un vacillement du même modèle. La puissance paternelle devient pesante en une période où elle est de plus en plus négociable, et où les places de chacun ne sont plus intangibles.
9 Au cours du XIXe siècle, l’économie monétaire et l’urbanisation enclenchent un changement du contexte général où les villages se désenclavent et où les rôles traditionnels chancellent. Le thème du parricide devint important au XIXe siècle, et plus encore au XXe siècle avec la diffusion de la psychiatrie et de la psychanalyse, dans cette longue période où la figure du Père, et d’un certain type de famille lignagère, tend à s’effacer. Pierre Rivière, matricide célèbre du XIXe siècle, connu par le commentaire de son écrit, relatant la genèse de son crime, élaboré par les participants au séminaire de Michel Foucault au Collège de France (Foucault, 1994), le clame : nul, même le tyran, même le père, même la mère, ne sont protégés de l’événement. Ce monde nouveau est celui où les contrats, et l’ordre économique, tendent à remplacer l’inamovibilité des places. Tout y devient possible, et peut-être le pouvoir d’un nouveau tyran, la mère : « La loi qu’elle institue c’est l’arbitraire […] Elle vide tout contrat de son sens ; mon père, elle le déchoit de son rang. » (Peter et al., 1994, p. 311).
10 Pierre Rivière, qui massacra à coups de serpe sa mère enceinte, sa sœur et son frère, peut être cité en exemple de parricide psychotique. Il décrit, dans son mémoire, une famille en proie à la violence conjugale, où la mère est perçue comme malfaisante. Pierre s’identifie à un père humilié, dans un contexte de brouillage des repères familiaux, où généalogie et genre semblent bouleversés. Ce « matricide peut être lu comme une ultime tentative de rééquilibrage au profit d’un père qui fait désespérément défaut » (Lapalus, 2004, p. 385). Il illustre une forme extrême de souffrance liée à une inscription douloureuse dans une filiation, avec une grande fragilité des identifications parentales.
Du côté de la justice
11 Le parricide est donc un objet complexe qui changea profondément de statut pénal dans les deux derniers siècles. Dans le code pénal de 1810, le terme qualifie le meurtre du père ou de la mère légitimes, naturels ou adoptifs, ainsi que celui d’un ascendant. Ce meurtre, situé au sommet de la hiérarchie pénale, est passible de la peine de mort, assortie d’un cérémonial particulier, où le condamné est conduit à la guillotine nu-pieds et la tête couverte d’un voile noir, et subit l’ablation du poing droit avant décapitation. Un siècle et demi plus tard, dans le nouveau Code pénal de 1994, le terme n’est plus utilisé au bénéfice de la désignation de « meurtre sur ascendant ». L’évolution va d’ailleurs dans le même sens pour l’infanticide. Si le code pénal de 1810 réprime de la peine de mort le meurtre d’un enfant nouveau-né, le nouveau code pénal de 1994 institue « simplement » une circonstance aggravante du meurtre du fait de la minorité de 15 ans. Dans la même perspective, est de plus en plus mise en évidence, à la fin du XIXe siècle, la différence entre parricide tolérable (méritant les circonstances atténuantes) et intolérable.
12 La banalisation pénale des crimes familiaux n’empêche cependant pas leur sacralisation culturelle. Mais, les lieux de la monstruosité ont tendance à se modifier. Cette mutation des représentations va de pair avec la réflexion sur la défaillance parentale, et la déchéance paternelle, et la mise en place d’une politique – d’une normativité – éducative. Le procès pour parricide devient, au cours du XXe siècle, un « réquisitoire contre le père de famille » (Lapalus, 2004, p. 323), et la monstruosité se déplace vers les figures parentales. On analyse les carences éducatives, et les parents négligents sont tout autant stigmatisés que les parents trop aimants. Le parricide est souvent analysé comme effet de la faillite des parents, incapables d’imposer des barrières morales à leur enfant. Le père-tyran domestique, dont la figure se confond avec L’Urvater freudien, tend cependant à s’imposer à la fin du siècle comme « justifiant » le parricide, qui serait alors causé par la maltraitance parentale.
LA REPRÉSENTATION DU PARRICIDE ET LES TEMPS DU CYCLE PATERNEL
13 Le parricide est donc psychanalytiquement canonisé au moment où la transcendance de la figure paternelle tend à se dissoudre. Ce qui n’empêche pas, bien au contraire, la représentation du parricide de s’étendre, notamment dans les médias, au XXe siècle. Une enquête assez récente (Paquette Boots et al., 2006) analyse, par exemple, l’importance du thème du parricide dans les médias anglophones, avec un intérêt particulier pour les cas les plus « monstrueux » (enfants sévèrement abusés ; jeunes meurtriers paraissant particulièrement égotistes et « vicieux », abattant leur parent selon des objectifs d’une gratification immédiate).
Du statut pénal à la fascination culturelle
14 Les représentations culturelles de la monstruosité d’un acte sont toujours en décalage par rapport à la réalité pénale. Au XIXe siècle le crime suprême dans la hiérarchie pénale n’est, en fait, pas encore le crime de référence qu’il deviendra par la suite progressivement. Mais, il constitue néanmoins un objet culturel beaucoup commenté, et dont la cause se révèle diversement appréciée. L’abondance des commentaires n’est pas, quelle que soit l’époque, en lien direct avec la statistique du crime. Le parricide est ainsi assez rare aujourd’hui. Sa fréquence représente entre 2 et 4 % des homicides résolus en Amérique du Nord et en Europe (Ewing, 1997) proportion constante depuis le XIXe siècle en France. Ce taux tend à décroitre à la fin du XXe siècle (Shona et al., 2003).
15 L’imaginaire collectif du parricide, qui n’est pas en corrélation directe avec une réalité statistique, a cependant imposé, depuis un siècle et demi, sa puissance de modèle. Mais, il n’est pas toujours objet de discours, d’autant moins dans les périodes où le réel du parricide se fait plus proche. L’évitement de l’abord frontal du parricide dans la littérature du début du XIXe siècle tient ainsi à la trop grande proximité du parricide révolutionnaire. Ce relatif silence de la littérature sera compensé par la prolifération des références à ce crime dans les « canards » et la littérature judiciaire où le parricide est relaté dans la factualité de l’acte. Dans l’optique des journaux, et de la nouvelle littérature policière, le parricide est cependant considéré comme trop brut. Il relève d’une univocité empêchant le mystère nécessaire au déploiement de l’intrigue. Le crime venant de l’extérieur de la famille serait auréolé d’une plus grande part d’ombre. La littérature réaliste de la fin du siècle lui donnera un contour quasi héréditaire, dans l’œuvre de Zola par exemple, en le délimitant dans les frontières de la dégénérescence inhérente au retard des campagnes. Le XIXe siècle tourne autour de l’objet obscur du parricide. Les explications psychologisantes de la fin du siècle tenteront de combler la faille. Mais le parricide « psychologisé » ne réduit pas complètement l’effet de fascination de l’acte. Cette fascination demeure implicite dans ces temps de l’ordre moral. Elle devient tout à fait explicite près d’un siècle plus tard chez Michel Foucault.
Le commentaire de « Moi, Pierre Rivière »: un tournant anthropologique ?
16 Le commentaire de « Moi, Pierre Rivière…» constitue un renversement. Jean-Pierre Peter, souligne ainsi, dans l’introduction du mémoire, les effets de transfert suscités par le discours du matricide (Peter, 1994, p. 8). Michel Foucault fut subjugué par le « parricide aux yeux roux ». Grâce au mémoire du matricide, le lecteur accéderait à une vérité de l’événement, mais aussi à une vérité de lui-même, à une forme de son être « qui ferait sens ». Pierre Rivière souligne le fond inconscient de la fantasmatique parricide, qui n’est pas seulement celui de l’Urvater, mais aussi de la mère archaïque.
17 Pierre Rivière est un représentant exemplaire du parricide psychotique, hanté par la figure de la mère. Si l’ensemble des parricides est majoritairement constitué de patricides, ce sont plus souvent les mères qui sont assassinées par les parricides adultes (Hillbrand et al., 1999). La victime des actes psychotiques n’est pas, non plus, majoritairement le père, avec une proportion égale ou supérieure de matricides (Devaux et al., 1974). L’acte du parricide adulte est souvent associé à un diagnostic de psychose. Ce type d’homicide relève souvent de problématiques délirantes, avec thèmes de persécution, et représente presque le tiers des crimes commis par les sujets psychotiques (Bénézech, 1992). Il existe rarement une préméditation véritable, et l’instant du crime se caractérise par sa soudaineté, et par un acharnement parfois féroce.
18 La brutalité de l’acte captive donc, à la fin du XXe siècle, pour des raisons différentes de celles qui retenaient l’attention de Freud dans Oidipous Turannos.
19 L’acte parricide, point originaire de création de la filialité chez Freud, se transforme, dans l’approche foucaldienne en modèle créatif de l’agir se déployant hors des pistes du manque à être.
20 Cela nous amène à nous interroger sur le cycle paternel, tel que Freud en a élaboré l’hypothèse. La temporalité du cycle paternel, concerne autant l’inconscient individuel qu’un devenir historique plus vaste qui le dépasse et le produit. La représentation sociale du parricide, telle que nous l’avons rapidement brossée depuis le XIXe siècle, participerait de ces cycles historiques, et de leur rapport avec la culpabilité originaire et le sacrifice du Père.
21 Dans le moment historique où nous sommes, au début du XXIe siècle, il se déploie une forme de négation représentationnelle du parricide originaire. Le « second père » de Totem et tabou est le père réinstauré de la famille, et le père objet du désir de rappel de la religion, qui institue la continuité « spirituelle » d’une génération à l’autre (Granoff, 2001, p. 511-12). Notre temps, dont Foucault eut l’intuition, est celui de la déprise vis-à-vis de cette continuité intergénérationnelle perçue comme dangereuse. Existe-t-il encore une nostalgie du Père ? La « schizo-analyse » deleuzienne (Deleuze, 1972) n’est plus guère débattue chez les philosophes, mais sa diffusion culturelle fut importante, et s’est diluée dans le paysage intellectuel, notamment dans son refus du manque à être. Dans la même lignée, Foucault manifeste un intérêt puissant pour un geste parricide qui représente pour lui le moment initial de la déprise du sujet des dominations l’insérant. La surpuissance de l’Urvater engendra, dans la mythologie freudienne, le cycle de l’éternel retour du Père. Le geste schizophrène de Rivière, et surtout l’interprétation qui en est faite dans la seconde moitié du XXe siècle par Foucault, inaugure une autre vision anthropologique, où le sujet se veut libéré, une fois pour toutes, de l’emprise de l’origine. Doit-on encore s’en tenir à l’épistémè freudienne, et penser notre temps au cœur de la spirale du cycle paternel ? Ou bien nous sommes-nous extraits de la logique de ce cycle ?
Situer la période contemporaine dans le cycle paternel
22 Le thème du parricide chez Freud souligne d’une part la dimension socio-historique de la paternité, et, d’autre part, le fait que cette dimension a à voir avec la violence, plus ou moins exorcisée, et la notion de sacrifice. Le « cycle paternel » freudien entraîne la résurgence de la figure du Père, mais d’une autre manière. Les « nouveaux » pères sont moins puissants que l’Urvater, et doivent eux-mêmes se plier à l’autorité du social. La notion clé du cycle paternel est celle de la culpabilité, à la fois induite par le premier meurtre, et présente d’une certaine manière avant ce meurtre initial. Lacan évoque ainsi le « cercle mythique » de Totem et tabou, dans la mesure où cet ouvrage « fait dériver de l’événement mythologique, à savoir du meurtre du père, la dimension subjective qui lui donne son sens, la culpabilité » (Lacan, 1966, p. 117). Ce côté indécidable de la naissance de la culpabilité, issue d’une transgression qui n’en est pas une, puisqu’elle supposerait une Loi non encore advenue, est justifié, dans le texte freudien, par une argumentation serrée : la culture émerge progressivement de l’indifférencié par approximations successives. Une ambivalence « primaire » à l’égard du père permettrait la mise en place ultérieure du repentir. La culpabilité « primaire » serait rendue possible par ce repentir à l’état de germe. L’instauration des interdits de parricide et d’inceste serait ensuite motivée par la nécessité de préserver l’équilibre de la communauté naissante, et par identification à l’ancêtre consommé. La culpabilité secondaire serait par la suite rendue possible par les transgressions des interdits, etc. La prise en compte du rapport de référence mutuelle entre le psychisme individuel et la culture se déploie dans une évolutivité hypercomplexe où la culture émerge en ses germes immanents à l’humanité elle-même. Ce cycle paternel entraînerait, au cours du temps une abstraction de plus en plus agissante de la donne paternelle.
23 Peut-on situer la période contemporaine dans le déploiement du cycle paternel ?
24 Un scénario optimiste donnerait à penser qu’au cours de l’histoire, les temps cycliques de mise à l’écart du père quand sa puissance s’avère trop « réelle » seraient suivis de la réapparition du Père autrement, moins puissant, mais plus agissant. Le cycle paternel se déploierait en spirale. La puissance paternelle éloignée fait retour d’une manière sublimée. L’opérateur paternel, passé au creuset de la mort du Père se déploie alors dans son ambigüité comme limite interne au désir lui-même. Nulle axiomatique ne peut exhiber en son registre interne les conditions mêmes de sa consistance (Gödel, 1931). L’opérateur paternel, pensé par les fils, rend compte d’une origine, et se révèle l’organisateur des appétits de vie, structurant et définissant l’émergence humaine (Guillaumin, 2003). Dans cette version « optimiste », notre époque serait partie intégrante de la spirale du cycle paternel.
25 Un autre scénario, plus pessimiste, mais intellectuellement stimulant, nous amènerait à penser que nous abordons, depuis la seconde moitié du XXe siècle, une époque inédite, qui nous pousse à « lire le mythe de Freud à l’envers et de présumer une sorte de régression collective, un retour à ce qui précéda le complexe monothéiste-patriarcal » (Verhaeghe, 2002, p. 149). Ce point nouveau serait celui où le sacrifice du Père est lui-même sacrifié comme représentation collective. George Bataille (1967) soutenait l’irréductibilité inaugurale du sacrifice, instituante de toute société. Le Contrat social contemporain tend pourtant à se penser comme celui d’une société expurgée de la violence, où la guerre elle-même pourrait s’effectuer sans mort. Dans ce monde où le mythe sacrificiel est sacrifié, et où la violence incontournable de la socialité est pensée seulement, dans la logique foucaldienne, en termes de libération vis-à-vis d’anciens pouvoirs, la connexion de la paternité à la mort, soutenue par Lacan, n’est plus perçue comme créatrice.
26 La « mort du père » n’est plus considérée comme fondatrice de la culture. Elle devient l’enjeu d’un débat, pour une part idéologique, autour de la disparition de la figure du Père, trop souvent rabattue sur la réalité familialiste, dans nos sociétés. La performativité représentationnelle du parricide tend à s’effacer. Notre culture a du mal à percevoir que la puissance de vie, et d’expansion, détient toujours une ombre sacrificielle. Cette ombre demeure évidemment agissante, même si sa représentation est déplacée, nous le verrons, quant à son contenu, sur le meurtre de l’enfant. Le retour du Père, second moment du cycle freudien de la paternité, se joue néanmoins d’une manière déplacée, sur la scène du monde, par exemple sur celle du crime contre l’humanité. Nous sommes passés du meurtre du Père à celui de « nos » pères. La dramatique freudienne du cycle paternel suppose la réintroduction d’un nouveau Père après l’écartement du premier. C’est donc la question essentielle : notre époque se révèle-t-elle un avatar ambigu du cycle paternel ou bien constitue-t-elle une rupture de ce cycle ?
UNE SORTIE DU CYCLE PATERNEL ?
Le fantasme d’infanticide
27 Le thème du parricide est indissociable de celui de la filiation. L’Urvater freudien n’est pas un père, puisqu’il ne se reçoit pas lui-même comme fils (Causse, 2008). La question du Père est celle de la filialité. Cette question fait place aujourd’hui à une autre, qui est celle des conditions de la parentalité. Si la représentation du parricide tend à porter la réflexion sur l’ouverture originaire conditionnant l’être fils, la représentation de l’infanticide, qui devient prévalente aujourd’hui, pose la question téléologique fondamentale de l’être parent, contemporaine du narcissisme parental, toujours menacé, toujours renaissant (Freud, 1914).
28 Le « meurtre des meurtres » du parricide laisse la place à l’infanticide comme figure du mal absolu (Garapon et al., 1997). Le déplacement n’est pas mince. Il ne s’agit plus de penser le fondement de la culture, mais d’en imaginer la survie.
29 L’angoisse devant la monstruosité de l’infanticide signifie la mélancolisation du lien à l’enfant. Si le parricide fondateur est l’opérateur de l’ouverture de l’origine, l’infanticide est le meurtre des possibles. Ce n’est plus l’acte brutal qui nous lie, et nous délie en même temps de l’originaire, qui est ici convoqué, mais la mise en scène de la disparition possible de l’enfant, dans une figuration du lien à lui constamment menacé. Ce n’est plus alors le lien institué, et la menace qui pèse sur lui, qui est l’objet de la représentation de l’angoisse sociale, mais le lien instituant, le lien sans cesse se faisant.
30 La famille elle-même n’est plus considérée comme une institution prépolitique mettant en connexion le fait social au devenir intime. Elle devient le lieu essentiel de l’intimité conjugale et du désir d’enfant. La mutation anthropologique que nous vivons est celle de « l’enfant du désir » qui n’est plus issu de l’aléa du désir sexuel, mais de la force du vouloir de ses géniteurs. L’enfant roi, puissamment investi du désir de ses parents, est l’enjeu d’une ambivalence pour une part déniée. La surcriminalisation de la pédophilie est peut-être le signe du retour de la faute refoulée contre le Père, mais elle est aussi le symptôme d’un complexe d’Agamemnon (Ghitti, 2003, p. 87) où le sacrifice de l’enfant vient répondre à une condition de fils non assumée.
31 L’insistance freudienne sur le parricide tend à plonger dans l’ombre la toute-puissance de l’Urvater, et le danger, toujours présent, du sacrifice de l’enfant (Cotti, 2002). Le fantasme infanticide serait tout aussi originaire que celui du parricide, et contenu en creux dans le mythe. Le forfait pédophile de Laïos envers Chrysippos, le fils adolescent de son hôte Pélops constitue la séduction originaire organisatrice du mythe d’Œdipe, et figure l’essentielle violence à laquelle peut être exposé l’enfant. Si le thème du parricide accompagna l’émergence, impensée, dans le monde des idées, du remaniement profond des prérogatives de la fonction paternelle, le thème récurrent de l’infanticide nous suggère aujourd’hui l’omniprésence de l’attention à la fragilité de l’enfant, et cèle un vœu inavoué de sacrifice de l’enfant-roi sur l’autel du désir parental. Il s’agit de reconnaître que le désir des parents pour l’enfant, et sur l’enfant, n’est pas pure positivité, et porte en lui l’ombre de la destructivité et de l’infanticide possible.
32 La représentation du parricide était un antidote à la puissance de domination, mais aussi de séduction du Père originaire, pouvant posséder les femmes et les enfants. L’Urvater ne s’accapare pas seulement sexuellement les femmes. Le contrôle de l’engendrement, avec sa dimension de puissance narcissique, fut une de ses prérogatives (Héritier, 2002). L’histoire du « second » patriarcat, du patriarcat tempéré par le retour du Père, s’est développé dans le prolongement de la puissance paternelle, mais aussi dans sa limitation, notamment vis-à-vis des enfants, protégés des effets réels d’une séduction voire d’une emprise. La période historique actuelle voit se dissoudre les représentations du parricide, alors que se déploie une forme de sacrifice des pères. La puissance du désir – ou du non désir – d’enfant – prévaut donc, tout autant au niveau maternel, qu’au niveau d’un couple parental, qui peine à imaginer sa survie narcissique. Les parents de notre époque imaginent difficilement pour leur enfant un destin séparé du leur. La représentation de l’infanticide – et les fantasmes qu’elle recouvre – sont en continuité sémantique avec le vœu inconscient d’abandon, où l’enfant ne peut advenir à lui-même hors du désir des parents.
33 « Pourrais-je m’évader un jour de tout cela ? », marmonne entre ses lèvres Virginia Woolf. Nous doutons tout au long du film The hours [2], qu’elle puisse réellement s’échapper : assaillie par des voix intérieures, elle ne vit que par ses personnages. La narration du film, fugue dessinée autour de la fiction romanesque de Virginia Woolf, Mrs Dalloway, se déploie dans les destins croisés de trois femmes : la romancière anglaise, une jeune femme, Laura, assaillie d’angoisse dans la Californie de l’après-guerre, et Clarissa, une New-Yorkaise contemporaine, qui lutte contre les pulsions suicidaires de son « ex ».
34 Peut-on réellement échapper à soi-même ? Peut-on quitter la prison de l’angoisse quand cette dernière se trouve être le résultat des blessures psychiques des générations précédentes ? « L’ex » de Clarissa Vaughan se révèle le fils de Laura, à jamais prisonnier de la dépression maternelle. Les destins se répètent en des cercles concentriques en notre monde où les parents peinent à imaginer que leurs enfants leur survivent. Le film de Daldry illustre ainsi un malaise essentiel de notre culture : le couple parental contemporain – pas seulement le père – ne détient plus l’avidité narcissique de l’Urvater, mais il a bien du mal à aider sa progéniture à s’extraire de sa propre rêverie, de la même manière que la romancière en combat avec la réalité ne peut plus lâcher ses personnages. L’imaginaire du parricide était ouverture du futur. Le fantasme et l’angoisse d’infanticide inaugurent un dégagement hors du cycle paternel. Nathalie Zaltzman posait la question de savoir si l’historicisation de l’Œdipe, et la figuration du mal originaire à travers le parricide, est à jamais ineffaçable du « programme » de l’espèce humaine (Zaltzman, 2007, p. 103). La prévalence contemporaine du fantasme d’infanticide n’est pas alors la réémergence d’une préhistoire, un renouveau de l’Urvater d’une autre manière, mais l’irruption d’une post-histoire, d’une régression à une situation qui n’aurait jamais existé, dans la création de choses inconscientes n’ayant jamais pris corps jusqu’alors. La filiation, perdue et retrouvée, dans l’historicisation du cycle du Père plaçait implicitement la notion freudienne de Kulturarbeit dans l’épistémè du progrès de l’esprit. L’évidence du progrès est à jamais perdue.
Quand les pères migrants représentent l’Urvater
35 Le moment actuel du cycle de la paternité met en scène, plus qu’il ne représente, dans notre culture, un sacrifice des pères – et non pas du Père – répondant sans doute, dans une forme de retour de balancier, à une surpuissance paternelle, et masculine, s’étant exprimée, notamment, dans les conflits mondiaux du XXe siècle. Si les actes parricides font encore (beaucoup moins) la une des médias, nous ne sommes donc plus sous le régime de la Vatersehnsucht du Père, décrite dans Totem et tabou, cette nostalgie ardente de son retour, qui serait inaugurale du second temps du cycle paternel.
36 Bien au contraire, notre monde de la contractualisation, et de la révocabilité du lien, s’angoisse d’un Urvater possiblement renaissant. Le retour du Père se ferait ainsi, dans notre imaginaire, nécessairement sous le signe de l’archaïque, ce qui nous permet de dénier les bénéfices culturels de la « fiction » paternelle. La normativité éducative, et la police des familles, dont nous avons souligné la mise en place au cours du XIXe siècle, tend à identifier aujourd’hui chez certains pères immigrés cette figure du tyran domestique qui émergea en Europe il y a un siècle et demi. Cette figure nous est d’autant plus effrayante que le fantasme d’infanticide est prégnant, et que nous voulons protéger l’enfant de ce père-là. Cette représentation extrême du pouvoir masculin détient évidemment des aspects de vérité, mais fait perdurer une vision ethnocentriste de la domination, et stigmatise souvent sans nuance certaines pratiques culturelles de la paternité (La Cecla, 2002). La notion de pouvoir dans le couple et la famille est plus complexe que notre culture européenne veut se la représenter, et s’avère l’objet de constantes négociations, notamment dans le monde méditerranéen et africain, fût-il traditionnel (Reeves Sanday, 1990). L’angoisse occidentale face à ceux qui seraient représentants à nos yeux d’un autre « moment » du cycle paternel entraîne un sacrifice des pères « réels ». C’est une plainte souvent entendue dans les familles migrantes que l’impossibilité, sur le sol européen, d’être parents, et plus précisément d’être père au sens où la tradition culturelle initiale pouvait l’autoriser. L’invalidation des pères migrants n’est pas seulement liée au chômage ou à la difficulté d’insertion sociale. Notre monde éducatif et nos services sociaux se sont méfiés des pères migrants, et ont cherché à passer par les mères en évitant d’accompagner la paternité, les intervenants se positionnant parfois en sauveurs de l’enfant (Aouattah, 2010). Accompagner signifierait alors aider les pères entre deux cultures à réaffirmer des valeurs de la communauté de façon non défensive, mais acceptable comme repères symboliques et non plus comme aliénation symptomatique (Lebrun, 1996). Il s’agirait de mettre en place une clinique de la négociation culturelle où seraient prises en compte la complexité de la situation, avec ses données culturelles, la volonté ou non de la part du parent d’humilier le jeune, la structure de la famille, etc.
37 Les marqueurs universels organisant les rôles parentaux se déclinent d’une manière différente, mais dans une structure homologue, selon que l’on ait affaire à des familles dites « lignagères » classiques – fonctionnant sous le fantasme de meurtre cannibalique du Père des origines –, ou à des familles contemporaines où la figure du Père séducteur est plus marquée, et tend à susciter un autre type de travail de séparation (Duparc, 2003). Plutôt que de marquer des préférences, souvent idéologiques, par rapport à tel ou tel type de famille, l’accompagnement des personnes serait de favoriser les passages et les homologies, ce que tentent de faire les praticiens de l’interculturel. L’enjeu est de taille dans la mesure où les adolescents en particulier sont soumis à un clivage par lequel s’oppose la culture d’origine – dont la problématique est portée par le père – et les tentations du dehors, lieu de toutes les tensions et les confrontations. Ces enfants issus de l’immigration expérimentent alors un conflit de loyauté entre filiation, et donc transmission par les pères, et affiliation, de l’ordre de la dynamique d’appartenance à un groupe (Moro, 2002).
38 Notre culture développe donc une profonde méfiance vis-à-vis des familles lignagères, qui seraient porteuses, dans la lignée fantasmatique de l’Urvater, de la surpuissance masculine. La réalité est infiniment plus complexe. Dans l’univers du « second » Père, au sens de Granoff, la puissance narcissique de « reproduction » est justement tempérée par l’inscription du fait paternel, et parental, dans l’indispensable perpétuation de la lignée. Les observateurs des cultures africaines soulignent combien la succession des générations et la cohérence globale du cercle des hommes et de celui des femmes, constituent des vecteurs essentiels d’équilibrage du pouvoir paternel. L’excès d’autorité, voire l’autoritarisme des pères de l’immigration, notamment issus de l’Afrique sahélienne, mais pas seulement, serait pour partie causé par l’altération des systèmes normatifs traditionnels où les différentes strates générationnelles, ainsi que la famille élargie et la communauté des adultes, incluent et contrebalancent la puissance paternelle (Lagrange, 2010 ; Aouattah, 2010). « Les générations, les groupes d’âges, de frères se succèdent par vagues qui avancent par le même vent, en gardant leurs distances tout au long de la vie […]. C’est seulement lorsque sa vague aura atteint le rivage des morts [qu’un homme] deviendra père à part entière. » (M.-C. et E. Ortigues, 1984, p. 110).
39 Si la lignée et la cohérence globale de la communauté « protègent » des régressions possibles vers l’Urvater dans un contexte plus traditionnel, la nucléarisation excessive de la famille risque de « livrer » l’enfant à la séduction parentale. L’enfant est actuellement, dans le contexte européen, le fruit du désir de ses parents qui porte sur sa singularité d’individu, et il soutient seul leur vœu d’avenir. Notre culture souhaite se prémunir du père incestueux ou tyrannique, mais l’emprise de l’origine se déploie d’une manière plus insidieuse dans un assujettissement de l’enfant à la « production » de l’avenir. Notre culture, qui se défie tant de la capture par l’origine souhaite-t-elle réellement ouvrir les possibles ? Qui serait alors le caporal Lortie du temps post-historique de la première moitié du XXIe siècle ? Fin juillet 2011, une tranquille île norvégienne fut le théâtre d’un carnage. Le nouveau caporal Lortie ne s’est pas manifesté dans un parlement pour faire une boucherie au cœur du « vrai » des pères d’une Nation. Il s’est évertué, avec méticulosité, à supprimer des adolescents, certains très jeunes, et à fermer les portes de l’avenir. D’autres massacres ont eu lieu, par la suite, dans les écoles d’autres contrées. Le futur n’est plus à penser. Il est forclos. Le cycle du Père semble suspendu…
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Mots-clés éditeurs : Cycle paternel (cycle du Père), Infanticide, Kulturarbeit, Matricide, Parricide
Date de mise en ligne : 22/07/2013
https://doi.org/10.3917/top.122.0159