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Article de revue

Tolérance zéro

Pages 73 à 78

Citer cet article


  • Torkghashghaei, E.
(2012). Tolérance zéro. Topique, 121(4), 73-78. https://doi.org/10.3917/top.121.0073.

  • Torkghashghaei, Esmat.
« Tolérance zéro ». Topique, 2012/4 n° 121, 2012. p.73-78. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-topique-2012-4-page-73?lang=fr.

  • TORKGHASHGHAEI, Esmat,
2012. Tolérance zéro. Topique, 2012/4 n° 121, p.73-78. DOI : 10.3917/top.121.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-topique-2012-4-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/top.121.0073


Notes

  • [1]
    Depuis la révolution iranienne en 1979, les transports en commun sont divisés en deux parties : les hommes devant et les femmes à l’arrière du bus, en sachant que les places réservées aux femmes sont moins nombreuses que pour les hommes.
  • [2]
    S., de Mijolla-Mellor, « Les ivresses sacrées », in Topique 2003, N° 85, Esprit du temps, p. 200.
  • [3]
    J.-M., Hirt, Vestiges du Dieu, Grasset, 1998, p. 125.
  • [4]
    J., Lacan, Écrits II, Seuil, 1971, p. 31.
  • [5]
    Ibid, p. 108.
  • [6]
    Ibid, p. 74.
  • [7]
    Ibid, p. 205.
  • [8]
    J., Lacan, Séminaire III : les psychoses, Seuil, 1981, p. 166/167.
  • [9]
    J., Lacan, Seuil, 1971, p. 46.
  • [10]
    Ibid, p. 99.
  • [11]
    Ibid, p. 168.
  • [12]
    Ibid, p. 186.
  • [13]
    S., de Mijolla-Mellor, « Le terrorisme entre l’ordre et désordre », in Topique 2003, N° 83, Esprit du temps, p. 210.
  • [14]
    M., Klein, Développement de la psychanalyse, PUF, 1971, p. 282.
  • [15]
    Ibid, p. 282.
  • [16]
    J., Lacan, De la psychose paranoïaque…, Le François, 1982, p. 283.

1 Nos petites différences ont toujours joué d’une façon ou d’une autre au cours de l’histoire. Nos ressemblances et nos différences avec l’autre ont pu créer aussi bien des identités identiques pour appartenir à une culture ou une religion mais parfois nos différences ont pu générer des séparations. Par exemple la religion, qui est l’exemple type de la croyance collective, a dû se diviser : la causalité du monde a été interprétée à partir de ces petites différences. Les différences de cultures par lesquelles on s’identifie, ne sont que la rencontre avec l’autre, en faisant de nous des êtres semblables et paradoxalement en même temps différents.

2 L’aspect psychologique et culturel de l’acte de croire est un rapport de l’individu à la représentation (dans une religion) dans une situation donnée. Il constitue la raison de l’action de croyance. Cette croyance dans laquelle nous avons plongé peut être idéalisée et détournée à des fins politiques comme par exemple les mouvements sectaires et en particulier les mouvements sectaires politico-religieux. Ces mouvements qui se nourrissent de la religiosité, ont une attitude défensive envers les autres en allant jusqu’à des réactions de violence et d’agression. Leur tolérance envers l’autre devient nulle. Voici le récit d’un événement que j’ai vécu en Iran. C’est un événement s’inscrivant dans la religiosité et qui représente un reflux de la religion.

3 Je suis montée dans le bus permettant de rejoindre l’université de Téhéran. J’ai pris une place dans le compartiment féminin [1]. Pendant le trajet, une femme d’une quarantaine d’années s’est assise à côté de moi. Elle parlait avec une voix très forte contre la situation actuelle : la crise économique, le chômage, etc. Dans son discours qui s’adressait à toutes les femmes présentes dans le bus, elle disait : « Où est le Bon Dieu qui ne punit pas ses Hommes. » Je lui ai répondu simplement que peut-être, ce Dieu qu’elle cherche, n’existe pas. D’un seul coup, toutes les femmes qui m’ont entendue (à peu près dix personnes), ont crié que je n’avais pas le droit de dire ça, que je venais de faire un péché mortel en disant ça, et que ma place serait certainement en enfer. Cette violence était à un tel degré et le climat de terreur tellement palpable que cela m’a obligée à changer mon opinion.

4 En pensant à cet événement, à votre avis, ces « fous de Dieu », comme dit Sophie de Mijolla-Mellor, jusqu’à quel point peuvent-ils aller ? Est-ce la dimension dominante de la croyance chez ces femmes qui s’exprime par l’amour de Dieu, ou bien est-ce un phénomène qui a, selon Sophie de Mijolla-Mellor « … une importance particulière pour le besoin de croire en ce qu’il est porteur pour le sujet d’un plaisir intense auquel il faudrait donner un autre nom, celui de joie, en lien avec celui de jouissance » [2] ? Cela peut expliquer que la croyance se soit transformée à l’aide d’un idéal qui les a amenés vers la religiosité. Jean-Michel Hirt, dans son livre Vestiges du Dieu, nous décrit cette attitude. Selon lui, cette religiosité « c’est le fruit des limites imposées par le psychique et le culturel aux pulsions, le rejeton de leur infortuné destin et la matrice des illusions qui vengent de la réalité finie par la promotion d‘un objet de croyance pour l’infini du désir » [3]. Telle croyance relève certainement, selon lui, de la rigidité, de l’intolérance, de l’interdit de penser autrement et de la sacralisation chez le sujet.

5 Une objection évidente pourrait être soulevée quand ce point de vue a un lien avec la culture traditionnelle. Mais si nous avons choisi cette démarche, c’est parce que nous pensons qu’il existe en quelque sorte un lien entre la transformation de la religion en religiosité chez le sujet. La différence se fonde sur le sentiment de haine qui n’est pas seulement un phénomène élémentaire mais un sentiment qui s’organise dans une tension amoureuse vers un idéal. C’est une haine infantile qui est dans ces temps troublés de l’enfant, transmise par un objet de premier plan qui est aussi un mauvais objet, dénoncé comme cause des violences et des désordres sociaux, raciaux et religieux. C’est pourquoi, je pense que notre culture actuelle laisse peu de place à l’expression, c’est-à-dire accepter la différence de l’autre.

6 Pour comprendre ce phénomène des « fanatiques de Dieu », il faut prendre en considération tous les éléments socioculturels avant et après la révolution iranienne. Je me permettrai d’ajouter que notre religion (le chiisme) qui est une religion politico-religieuse, s’inscrit dans une tragédie depuis l’assassinat d’Ali, premier successeur, Hussein, troisième successeur, martyrisé à Karbala et l’arrivée du 12e successeur, Mahdi, aujourd’hui disparu. Dans notre religion, la soumission de l’individu à Dieu est une partie de nos apprentissages religieux.

7 L’identification imaginaire au héros par lequel le sujet croit être le même qu’un autre, fait que le Moi développe une fixation imaginaire. Le Moi est donc le lieu des identifications imaginaires du sujet d’où il y aura la carence du symbolique. On connaît l’importance de ces mythes dans notre identification. L’identification à un héros a une conséquence importante dans le processus d’attribution, lequel est lié à la formation de la dualité. En effet, le héros est le prototype même de celui qui fait le sacrifice de sa vie pour affronter le monde des forces hostiles. Le sacrifice, qui signifie la perte d’une partie de soi ou la perte totale du Moi est un moyen de s’attirer la bienveillance des forces hostiles. Dans ce cas, on peut se demander si le Moi, tel qu’il est conçu au stade narcissique, et dont la fonction est sans doute de se protéger d’une réalité menaçante parce qu’incompréhensible, ne devient pas à son tour menaçant pour le sujet. Ce stade est fondateur de l’identité et peut se comprendre comme une défense face à une extériorité menaçante.

8 La passion du sujet pour l’Autre/Dieu n’est qu’une « … connaissance, sous une forme pathétique, en lui l’on communie sans communiquer, et il s’appelle la haine » [4], dit Lacan, ce qui amène le sujet vers un schéma terminal de la psychose d’où le Ça « parle dans l’Autre » [5]. Cette psychose, selon Lacan, est l’effet de la forclusion du Nom-du-Père qui ne vient pas de l’absence ou de la carence paternelle mais de l’absence dans l’inconscient maternel qui « provoquera un trou correspondant à la place de la signification phallique » [6] : le manque de la Loi du père chez la mère. Pour cette raison, cette absence ne permet pas au sujet de symboliser cette Loi qui est un Père tout-puissant. Toujours selon Lacan, le père symbolique n’est nulle part chez le sujet. C’est pourquoi il le remplace par un père imaginaire tout-puissant qui s’est fondu dans la conception de la croyance tel que Dieu. Un signifiant de l’Autre dans la parole qui est, toujours selon Lacan, « … la dimension exigée de ce que la parole s’affirme en vérité » [7]. L’identification imaginaire avec ce père engendre chez la mère une position de toute-puissance et va introduire l’enfant à l’ordre du langage qui correspond au flottement de la relation imaginaire. Dans cet ordre imaginaire, l’aliénation est constituante. Selon Lacan (1956), « l’aliénation, c’est l’imaginaire en tant que tel. Il n’y a rien à attendre du monde d’abord de la psychose sur le plan de l’imaginaire, puisque le mécanisme imaginaire est ce qui donne sa forme à l’aliénation psychotique mais non sa dynamique » [8].

9 En suivant cette approche lacanienne, la réaction pathologique de ces femmes que je qualifie de « narcissique » prend, comme nous l’avons dit, sa racine dans l’enfance et est une conduite d’affirmation négative de soi et elle peut être également la conséquence d’une dérivation de l’excitation sexuelle pour laquelle cette conduite permet de trouver la voie de la réalité, sous l’influence du Moi. Derrière ce fragment clinique, se trouve le paranoïaque qui est selon Lacan un a-narciste. Ce paranoïaque/narciste interprète ce qu’il entend et crée une interprétation délirante autour de l’idéal du Moi. Comme Lacan (1957) le souligne, ces femmes déliraient à deux. Ce type de défense n’est que « le développement de la défense propre à un binaire affectif, ouvert comme tel à n’importe quelle aliénation » [9]. Dans un espace aliénatoire dans lequel le rôle de la fonction paternelle dans le déclenchement du délire[10] est si omniprésent que le sujet s’aliène « dans l’identification première qui forme l’idéal du moi » [11]. Ce narciste, enfermé dans un fonctionnement paranoïaque, selon Lacan (1957) « se fait l’instrument de la jouissance de l’Autre » [12].

10 Les sentiments de persécution et de victimisation qui sont deux facteurs importants pour connaître le paranoïaque, se manifestent par la haine. Ce qu’ont subi ces femmes dans l’enfance, vient de l’ordre mis en place par leurs parents sur elles et qui a pu à un moment déclencher une agressivité en elles. Cette agressivité, selon Sophie de Mijolla-Mellor, « amène à craindre la rupture du lien d’amour et de protection qui l’unissent à ses parents. L’enfant transforme cette agressivité en une instance intériorisée, le Surmoi, qui va surveiller le Moi, le limiter, éventuellement le maltraiter. Le Moi n’est pas dès lors le même qu’auparavant… [Car cet ordre], ne se limite pas à une transmission et à un enkystement de l’autorité subie. Tout repose sur cette étonnante transformation du Moi enfantin initial qui se clive en un Surmoi comme l’agressivité que l’enfant avait contre ses parents et un Moi humilié comme l’enfant aurait souhaité humilier et se venger de l’autorité parentale » [13].

11 L’agissement de ces femmes concorde avec l’identification à l’agresseur qui se manifeste par un clivage entre le sujet et l’objet. Selon Mélanie Klein (1946) : « Une grande proportion de la haine contre des parties de la personne propre est alors dirigée contre la mère. Cela conduit à une forme particulière d’identification qui établit le prototype d’une relation d’objet agressive. » [14] C’est par cette identification projective que, selon Mélanie Klein (1946), la dérive du désir de l’enfant blessé, « … vit celle-ci comme un persécuteur. Dans les troubles psychotiques, cette identification d’un objet avec les parties haïes de la personne propre contribue à intensifier la haine dirigée contre d’autres personnes » [15]. Dans ce contexte, le persécuteur principal, selon Lacan (1932), « … est toujours de même sexe que le sujet et est identique à, tout au moins représente clairement, la personne du même sexe à laquelle le sujet tient le plus profondément par son histoire affective » [16]. Ce sentiment de persécution qui se nourrit de la haine est lié étroitement à la mélancolie chez ces femmes. Nous avons une culture (plutôt une religion) mélancolique qui se transmet d’une génération à l’autre par la mère. Nous y trouvons également un ensemble de désirs amoureux et hostiles à l’égard des figures parentales ; une forme d’amour pour le parent du même sexe et de haine jalouse à l’égard de l’autre parent : la guerre des deux sexes.

BIBLIOGRAPHIE

  • HIRT, J.-M., Vestiges du Dieu : athéisme et religiosité, 1998, Grasset, Paris.
  • KLEIN, M., (1946), Développement de la psychanalyse, 1966, PUF.
  • LACAN, J., (1932), De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, 1982, Le François.
  • LACAN, J., (1956), Séminaire III : les psychoses, 1981, Seuil.
  • LACAN, J., (1957), Écrits II, 1971, Seuil.
  • MIJOLLA-MELLOR, S., de, « Les ivresses sacrées », in Topique 2003, N° 85, Paris, Esprit du temps.
  • MIJOLLA-MELLOR, S., de, « Le terrorisme entre l’ordre et désordre », in Topique, 2003, N° 83, Esprit du temps.

Mots-clés éditeurs : Forclusion du Nom du Père, Identification à l'agresseur, Jouissance, Paranoïaque, Religiosité

Date de mise en ligne : 08/03/2013

https://doi.org/10.3917/top.121.0073