S'abonner
Article de revue

Eugénie Sokolnicka et Marie Bonaparte

Pages 83 à 92

Citer cet article


  • Moreau Ricaud, M.
(2011). Eugénie Sokolnicka et Marie Bonaparte. Topique, 115(2), 83-92. https://doi.org/10.3917/top.115.0083.

  • Moreau Ricaud, Michelle.
« Eugénie Sokolnicka et Marie Bonaparte ». Topique, 2011/2 n° 115, 2011. p.83-92. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-topique-2011-2-page-83?lang=fr.

  • MOREAU RICAUD, Michelle,
2011. Eugénie Sokolnicka et Marie Bonaparte. Topique, 2011/2 n° 115, p.83-92. DOI : 10.3917/top.115.0083. URL : https://shs.cairn.info/revue-topique-2011-2-page-83?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/top.115.0083


Notes

  • [*]
    - E. Pichon, dans la Séance du 1er juin 1929 de la Société Psychanalytique de Paris, Revue française de Psychanalyse, t. III, n°1, 1929, Paris, P.U.F., p. 150-174.
  • [1]
    - A. de Mijolla, « Marie Bonaparte, Freud et la psychanalyse », Conférence du 27 novembre 2010, Musée de Saint-Cloud.
  • [2]
    - Il faudra attendre Robert Badinter, garde des Sceaux et ministre de la justice, qui fera voter l’abolition de la peine de mort en septembre 1981.
  • [3]
    - « La question est-elle de savoir qui sera le maître ? » : Humpty Dumpty ripostant à Alice de Lewis Carrol De l’autre côté du miroir, cité par A. Lemel
  • [4]
    - « Voï che sapete che cosa è amor... » et surtout « Vorrei e non vorrei », in Mozart, Les noces de Figaro.

1 Deux femmes analystes ont une importance capitale dans l’introduction de la psychanalyse en France. Toutes les deux ont fait une analyse avec Freud et participent à la fondation de la première société de psychanalyse : la Société Psychanalytique de Paris (S.P.P.).

EUGÉNIE SOKOLNICKA (1884-1934)

2 Eugénie Sokolnicka la première psychanalyste officielle en France est une pionnière de la psychanalyse des enfants.

3 D’origine polonaise, Eugenia Kutner naît à Varsovie le 14 juin 1884, au sein d’une famille juive aisée. Son père est banquier ; sa mère vient d’une famille engagée dans l’indépendance polonaise. Elle est élevée par une gouvernante française, et après des études secondaires à Varsovie, elle vient tout « culturellement » à Paris, pour faire des études supérieures à la Sorbonne. Elle y obtient une licence de sciences, en biologie. Rentrée en Pologne, elle épouse M. Sokolnicki, rencontré à Paris.

4 En 1911, elle s’intéresse à la psychanalyse et part faire un stage à Zurich chez Jung ; elle a 27 ans. Puis elle fait une analyse chez Freud, analyse interrompue pour difficultés financières, semble-t-il. En bon stratège, Freud lui conseille alors de pratiquer à Munich où il n’y a pas d’analyste, mais cette installation s’avère être un échec. Eugénie retourne alors en Pologne, au moment de la guerre, en 1914.

5 Puis elle repart de nouveau en analyse, à Budapest cette fois, chez Sàndor Ferenczi, pendant une ou deux années, en 1916.

6 Après ce va-et-vient analytique d’une dizaine d’années en Mitteleuropa, entre les trois pionniers de la psychanalyse, elle décide de s’installer définitivement à Paris.

7 Par la Correspondance Freud-Ferenczi, nous savons que Freud n’aime pas beaucoup « la Sokolnicka » – désignée comme une diva ? – alors que Ferenczi a, selon Freud, « manifestement un faible pour cette horrible personne » (« faible » en français dans le texte).

8 Ce jugement si péjoratif de Freud est-il dû à la compulsion masturbatrice dont elle fait montre ? Ou à ses idées de persécution ? Ou bien parce qu’elle a abandonné le domicile conjugal ? Nous n’avons pas de réponses à cette question.

9 Pourtant, c’est bien Eugénie Sokolnicka qui devient en 1921 la première représentante officielle, « légitime », de Freud à Paris. Car il compte sur elle pour que ce Paris, jadis si ensorcelant pour lui, et avec lequel il est maintenant « brouillé », ne résiste plus autant à sa méthode...

10 Eugénie Sokolnicka renoue avec les cercles littéraires qu’elle a connus étudiante. Elle donne des « causeries » et des conférences d’information sur les idées théoriques de Freud. Acceptée et appréciée dans le milieu des écrivains, elle a l’appui de Paul Bourget, qui lui fait rencontrer André Gide. Elle devient même le modèle du psychanalyste pour ce dernier, qui la campe dans un des personnages de son roman, Les Faux monnayeurs, publié en 1925 : c’est « la doctoresse Sophroniska ». Dans ce roman, rappelons-nous, elle mène un genre de cure avec Boris, ce jeune garçon onaniste, qui reste dans la pensée magique, et dont elle analyse un rêve laconique : « gaz, téléphone, 100.000 », rêve qu’elle pourra faire déplier et dont le sens sera trouvé…

11 Elle commence à recevoir chez elle un petit groupe, vite désigné par le nom de « club des Refoulés », parmi eux : Gaston Gallimard, Jean-Marie Rivière, Roger Martin du Gard. Son influence auprès de quelques écrivains lui permet d’entrer dans le cercle littéraire de la NRF. Cette revue, liée aux éditions Gallimard, a grandement facilité la diffusion de la psychanalyse. Alors que Samuel Jankélévitch commence à traduire son œuvre, Gallimard signe un contrat avec Freud, qui lui recommande Eugénie : elle devient l’intermédiaire entre Vienne et Paris et la conseillère pour la traduction.

12 Le milieu médical lui reste néanmoins fermé. Max Eitingon, de passage à Paris, essaie sur le conseil de Freud de la faire admettre dans les milieux officiels de la psychiatrie. Paul Bourget la présente au Pr Georges Heuyer après la conférence qu’elle donne à l’E.H.E.S.S. Heuyer l’invite à travailler à l’hôpital Sainte-Anne. Trois mois plus tard, hélas, le Professeur Henri Claude, qui vient d’être nommé, l’exclut à peine arrivé.

13 On peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles elle ne réussit pas à s’implanter : parce qu’elle est non-médecin ? Femme ? Qu’elle n’est pas à l’aise avec les patients adultes ? Ou bien son caractère difficile lui jouerait-il des tours ? Car on la dit, en effet, « hyper-sensitive »…

14 Si elle n’a pas réussi à introduire la psychanalyse auprès des patients adultes, elle a pu faire son chemin avec les enfants. Une cure particulièrement difficile, menée avec un garçon obsessionnel, permet d’avoir une idée de sa pratique d’analyste d’enfant.

15 Ce garçon présente les symptômes suivants : un rituel de toucher, un attachement pathologique à sa mère, des maux de tête et migraines. Dans son discours, l’annulation est systématique ; il formule ses demandes d’une façon étrange. À sa mère, il dit par exemple : « donne-moi du thé – ne me donne pas de thé ».

16 On notera la même culpabilité et croyance magique chez le héros de Gide, qui s’est d’ailleurs inspiré du cas traité par E. Sokolnicka.

17 Utilisant la technique active de Ferenczi, elle donne des interprétations, utilise des données scientifiques pour lui expliquer la sexualité, et lui montre que ses migraines viennent de son refus de savoir. Et elle peut également agir de façon ferme et même musclée ! Ainsi, une crise de rage de ce jeune patient, éclatant en présence de la mère, se voit rapidement réglée : elle le pousse un peu brutalement sur le fauteuil et met la mère à la porte. Tout rentre dans l’ordre. Cette thérapie, rapportée dans « L’analyse d’un cas de névrose obsessionnelle infantile », a été republiée en 1968, dans la Revue française de neuro-psychiatrie infantile (Sokolnicka, 1968).

18 En 1926, elle participe à la création de la Société Psychanalytique de Paris, dont elle est la première vice-présidente, et également à la création de la Revue française de psychanalyse, où ses articles sont publiés.

19 Dans sa filiation analytique, on lui connaît plusieurs élèves d’importance. René Laforgue fait avec elle une cure « brève et mouvementée », et se fera traiter, dira-t-il, « de véritable diable », tout en reconnaissant la patience de son analyste !

20 Elle dirige aussi la cure d’Edouard Pichon. Celle-ci, plus longue, dure trois ans. En 1929, reconnaissant, il lui écrit une lettre où il remercie « son institutrice en psychanalyse, Madame Sokolnicka, de lui avoir appris de quelle importance était l’étude approfondie du complexe de masturbation » [*].

21 Sophie Morgenstern et Blanche Reverchon-Jouve seront également ses élèves.

22 Puis son rôle va décroître peu à peu ; elle est remplacée par Marie Bonaparte qui prend à son tour la position de représentante officielle de Freud.

23 Sa vie se terminera tragiquement. N’ayant que peu d’élèves et peu de moyens financiers, elle est hébergée dans un logement prêté par son ancien analysant, Édouard Pichon. Dans la nécrologie qu’il lui consacre, il reste discret sur les circonstances de sa mort, mais il semble bien qu’elle se soit suicidée au gaz.

MARIE BONAPARTE (1882 -1962)

24 Cette analyste m’était connue par quelques-uns de ses articles, son beau livre sur Edgar Poe, l’iconographie et sa correspondance publiés par Jean-Pierre Bourgeron (Bourgeron, 1998), ainsi que par la biographie romancée de Célia Bertin, La dernière Bonaparte (Bertin, 1982).

25 Dans son ouvrage, Alain de Mijolla (Mijolla, 2010) en fait un personnage éminent du mouvement analytique, et de la S.P.P.

26 Marie, dernière des Bonaparte, est l’arrière-petite-fille de Lucien frère de Napoléon et l’arrière-petite-nièce de Napoléon. Fille du prince Roland Bonaparte, géographe, et de Marie Blanc, riche héritière des casinos de Monte-Carlo, elle naît le 2 juillet 1882 à Saint-Cloud. Orpheline de mère à 1 mois, elle est élevée par diverses gouvernantes et institutrices. Son enfance difficile, solitaire, la pousse à écrire très tôt ses fameux Cinq cahiers, publiés plus tard.

27 En 1907, un mariage arrangé lui fait épouser le Prince Georges de Grèce et de Danemark. Elle devient mère de deux enfants, Eugénie (1908) et Pierre (1910).

28 Sa vie d’Altesse Royale aurait pu ne jamais croiser les chemins de la psychanalyse, si ce n’étaient son malheur de femme et sa curiosité intellectuelle…

29 Son mariage ne lui donne pas de satisfactions, d’autant que son mari est homosexuel et qu’elle souffre de frigidité. Des amants célèbres, le chirurgien Émile Troisier, des hommes politiques tel Aristide Briand, ne la comblent pas davantage.

30 Elle écrit des contes, des histoires tristes.

31 Et bientôt, en 1924, elle publie un article étonnant sous le pseudonyme d’A. E. Narjani, dans le Bruxelles Médical : « Considérations sur les causes anatomique de la frigidité chez la femme » (Narjani, 1924) ; elle y affirme que la frigidité de la femme est un problème de nature purement anatomique, un cas de « téléclitoridie ». Nous y reviendrons. Il est temps qu’elle fasse une cure…

32 Elle rencontre la psychanalyse par le biais d’un ami, le Pr. Gustave Le Bon, qui lui a conseillé, en 1923, la lecture de l’ouvrage de Freud, L’Introduction à la psychanalyse. Elle n’aura alors de cesse, à travers le Dr René Laforgue, de vouloir rencontrer le fondateur de cette discipline.

33 Après un moment de refus, Freud finit par accepter. Le 30 septembre 1925, elle descend de l’Orient-Express en gare de Vienne et sonne au 19 de la Bergasse.

34 Sigmund Freud a 70 ans, il est malade, atteint de son cancer à la mâchoire et supporte mal sa prothèse. Elle a 43 ans et fera avec lui une cure, en plusieurs tranches, s’installant chaque fois pour plusieurs mois d’affilée à Vienne.

35 Un transfert très positif s’installe, auquel Freud répond par un contre-transfert tout aussi positif, comme on peut le voir dans sa lettre à Ferenczi :

36 « En ce moment j’ai une patiente très intéressante, une Princesse de Grèce, née Bonaparte, arrière-petite-fille du frère de Napoléon, Lucien, une femme d’une grande sagesse, avec une bonne intelligence critique, qui après être passée par Laforgue, est arrivée jusqu’ici, en partie par intérêt pour la cause, en partie pour ses restes névrotiques. Ce n’est pas du tout une aristocrate, mais un véritable être humain (ein Mensch) et le travail avec elle marche à merveille. C’est une amie du vieux Le Bon. Elle connaît et juge très bien Bergson, et elle sait raconter des choses très intéressantes. De telles personnes correspondent au mieux à mon intention de m’épuiser le moins possible. Mais apparemment il n’y en a pas beaucoup de cette sorte. » (Freud-Ferenczi, 2000).

37 Entre cette princesse, femme « de qualité » (Mensch), ou peut-être un peu masculine, et le fondateur de la psychanalyse c’est l’éblouissement mutuel. Marie deviendra une disciple, puis une amie inconditionnelle. Elle couvrira Freud de cadeaux (d’antiquités, en particulier) et recevra l’intaille grecque montée en bague, signe d’appartenance au Comité secret.

38 Dans son livre, et dans sa dernière conférence [1], fin novembre, au Musée d’art et d’histoire de Saint-Cloud lors de l’exposition « Marie Bonaparte. Portrait d’une femme engagée », Alain de Mijolla montre le rôle central qu’elle a occupé dans le Mouvement analytique. Non seulement elle participe à la création en 1926 de la Société Psychanalytique de Paris (SPP), première société de psychanalyse en France, mais elle tisse un lien étroit entre Freud et les analystes parisiens ; elle y gagnera le surnom, moqueur, de « Freud m’a dit… ». Puis elle crée la Revue Française de Psychanalyse avec Laforgue, Hesnard et Pichon.

39 Elle est également mécène de la psychanalyse, dépensant sans compter et ouvrant un premier Institut de psychanalyse Boulevard St Germain, Institut qu’elle aura la bonne idée de fermer pendant la guerre !

40 Elle constitue de précieuses archives en rachetant, en 1937, les lettres de Freud à Fliess (Freud Fliess, 1969), lettres qu’elle a dû rechercher activement ! Elle s’en ouvre à Freud, qui propose alors d’en payer la moitié, lui confiant leur caractère intime et son souhait : « Je ne voudrais pas que la moindre d’entre elles parvienne à la connaissance de la soi-disant postérité. » Elle refuse. Il espère du moins la convaincre de détruire ses lettres. Mais elle refuse encore. C’est donc grâce à elle que nous avons pu approcher la naissance de la psychanalyse, qui sera le titre de leur traduction aux PUF. – titre qui en a piégé plus d’un !

41 Elle défend les intérêts de Freud contre les psychiatres qui veulent faire une psychanalyse à la française, débarrassée de l’influence germanique. Et défend bien sûr la psychanalyse profane, laïque.

42 Grâce à ses traductions de plusieurs ouvrages de Freud : Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Le mot d’esprit, Ma vie et la psychanalyse, Gradiva, Le petit Hans, elle transmet le texte originel de Freud, malgré quelques erreurs, alors que les Français non-germanistes ne connaissaient Freud que par ouï-dire.

43 En 1938, utilisant son passeport royal, elle protège Freud par sa présence à Vienne, pendant les heures du danger nazi, et permet, avec William Bullitt, l’ambassadeur américain de Roosevelt à Paris, de le sauver de la mort et de faciliter son exil à Londres, avec femme, fille, belle-sœur, domestique et… sa précieuse collection d’antiquités (Moreau Ricaud, 2011).

44 Passons ici sur les années qui suivent : son « exil » choisi ; son retour à Paris ; ses activités institutionnelles et analytiques ; son rôle de superviseur – dont Juliette Favez-Boutonnier (Favez-Boutonnier, inédit) nous avait raconté la pratique : autant de séances d’analyse, autant de séances de contrôle ; mais le contrôle était gratuit – ses vacances au Lys de mer dans le midi, joliment nommé le « club des piqués », où elle recevait ses collègues, amis et élèves.

45 Jeune analyste titularisé de la S.P.P., Alain de Mijolla comptait la rencontrer en 1961, mais, malade, elle était absente à cette réunion ; elle meurt l’année suivante d’un cancer.

46 Revenons maintenant sur deux points : son rôle dans les tractations de la S.P.P. et la première scission de 1953, ainsi que son engagement courageux dans des causes perdues, du moins à l’époque.

47 Généralement ignoré, son engagement dans des combats sociaux, politiques et en particulier contre la peine de mort, était total.

48 Passionnée par les criminels (qui étaient nombreux dans sa famille), elle s’est d’abord intéressée à cette meurtrière de sa belle-fille enceinte, condamnée à mort et graciée par le président de la République, Mme Lefebvre. Elle étudie son dossier, lit tous les rapports des experts, puis va lui rendre visite en prison et s’entretient avec elle pendant « 4h15 ». Elle écrit ensuite « Le cas de Mme Lefebvre », véritable expertise psychanalytique. Cet article, bien écrit, est passionnant. Pour elle, il s’agit d’un crime œdipien.

49 Opposée à la peine de mort, elle a l’idée d’une prophylaxie du crime et d’un « asile-prison » pour les cas de folie particuliers. Dans son livre, Alain de Mijolla cite ce que l’on pourrait appeler le réquisitoire de Marie Bonaparte contre la peine de mort :

50 « Si le peuple tient tellement, par exemple, au maintien de la peine de mort, pourtant d’une exemplarité douteuse dans l’état actuel de nos sociétés, où le crime se réfugie de plus en plus parmi les désadaptés n’ayant pas le sens du réel qui les environne, ne serait-ce pas moins par souci de sa propre protection que comme à la dernière prérogative royale qui lui reste, en temps de paix, de verser impunément, parce que collectivement, le sang ? Et le sang du criminel ! C’est-à-dire celui que tout au fond de lui, inconsciemment, les instincts primitifs refoulés et insatisfaits du peuple envient » ! (Mijolla, 2010).

51 Le style et la passion engagée dans cette cause se situent dans la ligne d’un Victor Hugo, et plus près de nous d’un Robert Badinter [2] ou d’un Henri Leclerc.

52 De même, elle essaiera, sans succès malgré son déplacement en Californie, de sauver de la chaise électrique le fameux Caryl Chessman, coupable de viol et de kidnapping.

53 Restent, entre autres, deux questions.

54 Sa position sur la sexualité féminine paraît extravagante : elle est persuadée que la frigidité de la femme est due à une malformation anatomique. Que l’on peut opérer. Son article, signé « Narjani », évoqué plus haut, prêterait à rire, si Marie Bonaparte n’était pas passée sous le scalpel du chirurgien de Vienne, le Professeur Halban ! Après une première visite chez ce chirurgien en 1926, car elle n’obtient pas l’amélioration souhaitée par la psychanalyse, elle attend encore, et, en 1927, se fait opérer pour la première fois. Deux autres opérations se succéderont en 1930 et 1931 !

55 Un petit livre d’Alix Lemel, Les 200 clitoris de Marie Bonaparte, récemment publié aux éditions des Mille et une nuits (Lemel 2010), reprend l’enquête gynécologique supposée de Narjani, avec les tableaux des mesures de la distance entre le clitoris et le méat urétral, effectuées sur un panel de femmes. Et les opérations successives de Marie pour rapprocher le clitoris du vagin. Et permettre ainsi l’orgasme féminin lors des rapports sexuels… A. Lemel fait l’hypothèse d’un « texte-appât », d’un défi à Freud. Si la première opération de Marie se situe avant d’entrer en cure chez Freud, elle continue à se faire opérer encore deux fois chez le Professeur Halban de Vienne ! Or, selon Alain de Mijolla, ses trois opérations se situent en fait pendant sa cure. Plus que des acting out, ce sont donc de véritables passages à l’acte ! Et Freud la laisse faire… [3]

56 Parce que cette Altesse fait ce qu’Elle veut ? Ou peut-être parce que dans ces années-là, Freud subit lui-même plusieurs opérations, non seulement de la mâchoire, mais aussi une ligature des canaux déférents, censée provoquer une régénérescence et lutter contre son cancer.

57 Attend-il surtout, de cette analysante particulière, un nouveau savoir sur la sexualité féminine ? Son interrogation : « Que veut la femme ? » date de cette période, car il dit ne pas être capable de répondre à cette grande question. Relancée par Lacan avec son « Che vuoi ? », formule trouvée dans Le diable amoureux de Jacques Cazotte, elle se trouve déjà en germe dans l’opéra de Mozart [4]. Éternelle question ?

58 Après des expériences amoureuses avec Jean Troisier, chirurgien, un temps son amant, qui ne lui apporte pas de satisfactions, Marie écrit dans son Journal : « La psychanalyse peut tout au plus donner la résignation et j’ai quarante-six ans.[…] L’analyse m’a apporté l’apaisement de l’esprit, du cœur, la possibilité de travail, mais rien du point de vue physiologique. Je pense à une deuxième opération. Dois-je renoncer à la sexualité ? Travailler, écrire, analyser ? Mais la chasteté absolue m’effraie » (Bertin, 1982).

59 Cela montre bien que ni les opérations gynécologiques, ni la psychanalyse n’ont rien donné…

60 Quant à son influence dans le Mouvement psychanalytique, elle est réelle. Dans la première scission de 1953, Marie Bonaparte est d’abord du côté de Jacques Lacan contre Sacha Nacht, qui tire la psychanalyse vers la médecine ; puis elle opère un revirement et se range du côté de Nacht. À quoi sont vraiment dus ces revirements et quels en sont les enjeux ?

61 Comme les passions de cette époque se sont calmées, peut-être serait-il bon que l’auteur de cet ouvrage Freud et la France nous précise son point de vue personnel sur cette question, via tous les documents qu’il a rassemblés.

62 Cela pourrait nous aider à sortir des mythes sur cette période, mythes toujours actifs.

BIBLIOGRAPHIE EUGÉNIE SOKOLNICKA (1884-1934)

  • S. Freud, S. Ferenczi, Correspondance 1920-1933, vol. III, Paris, Calmann-Lévy, 2000.
  • A. de Mijolla, Freud et la France 1885-1945, Paris, P.U.F., 2010.
  • E. Sokolnicka, « L’analyse d’un cas de névrose obsessionnelle infantile », in Revue française de neuro-psychiatrie infantile, XVI, 56, rééditée en 1968.
  • BIBLIOGRAPHIE MARIE BONAPARTE (1882 -1962)

    • C. Bertin, La dernière Bonaparte, Paris, Perrin, 1982.
    • J.-P. Bourgeron, Marie Bonaparte, Paris, P.U.F., 1998.
    • J.-P. Bourgeron, Marie Bonaparte et la psychanalyse à travers ses lettres à René Laforgue et les images de son temps, Genève, Slatkine, 1993.
    • J. Favez-Boutonnier, Entretien avec Michelle Moreau Ricaud, (inédit).
    • S. Freud, S. Ferenczi, lettre à Ferenczi du 18 octobre 1925, Correspondance 1920- 1933, Paris, Calmann-Lévy, 2000.
    • S. Freud, W. Fliess, La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., (1956) 1969.
    • A. Lemel, Les 200 clitoris de Marie Bonaparte, Paris, Mille et une nuits, 2010.
    • A. de Mijolla, Freud et la France 1885-1945, Paris, P.U.F., 2010.
    • M. Moreau Ricaud, Freud collectionneur, Paris, Campagne Première, 2011.
    • A.E. Narjani (alias Marie Bonaparte), « Considérations sur les causes anatomiques de la frigidité chez la femme », in Bruxelles Médical, Revue bi-hebdomadaire des sciences médicales et chirurgicales, 1924.

Mots-clés éditeurs : Cas Mme Lefebvre, Complexe de masturbation, Doctoresse Sophroniska de Gide, Frigidité, Heuyer, Mécène et protectrice de Freud, Première psychanalyste d'enfants, Psychanalyste laïque

Date de mise en ligne : 27/06/2011

https://doi.org/10.3917/top.115.0083