Éclipses : propagande et utopie
Pages 17 à 29
Citer cet article
- DE SOUSA, Edson Luiz André,
- De Sousa, Edson Luiz André.
- De Sousa, E.-L.-A.
https://doi.org/10.3917/top.111.0017
Citer cet article
- De Sousa, E.-L.-A.
- De Sousa, Edson Luiz André.
- DE SOUSA, Edson Luiz André,
https://doi.org/10.3917/top.111.0017
Notes
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[*]
Traduction de Patrícia C. Ramos Reuillard et Pascal Reuillard.
-
[1]
Psychanalyste. Professeur de l’Institut de Psychologie de l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul, Porto Alegre, Brésil. Chercheur du Conseil National de Développement Scientifique et Technologique (CNPQ). En post-doctorat à l’Université de Paris VII (2009- 2010).
-
[2]
BATAILLE, Georges. Ce que j’entends par souveraineté. Œuvres Complètes, vol. VIII, Gallimard, Paris, 1976, p. 253.
-
[3]
RILKE, Rainer Maria. Notes sur la mélodie des choses. Éd. Allia, Paris, 2008, p. 53.
-
[4]
ELLUL, Jacques. Histoire de la propagande. PUF, Paris, 1967.
-
[5]
Extrait du texte classique de MACHIAVEL, Le Prince (Chapitre XVIII), op.cité., par ELLUL Jacques, op. cit., p. 47.
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[6]
Nous pensons en particulier à De la propagande (Fayard, Paris, 2002) ; Propagande, médias et démocratie, en collaboration avec McCHESNEY, Robert (Éd. Ecosociété, Montréal, 2004) ; La fabrication du consentement de la propagande médiatique en démocratie, en collaboration avec HERMAN, Edward (Éd. Agone, Marseille, 2008).
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[7]
Nous reprenons dans cette phrase l’extrait du texte de Machiavel cité auparavant. Deux ouvrages de Sophie de Mijolla-Mellor nous intéressent tout particulièrement sur ce point : Le besoin de croire : métapsychologie du fait religieux (Dunod, Paris, 2004) et Croire à l’épreuve du doute (Les Éd. de l’Atelier / Éd. Ouvrières, Paris, 2008).
-
[8]
Cf. BLOCH, Ernst. Le Principe Espérance. Gallimard, Paris, 2001.
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[9]
Cet argument est développé plus en détail dans notre ouvrage Uma invenção da utopia. Lumme Editor, São Paulo, 2007.
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[10]
TCHAKHOTINE, S. Le viol des foules par la propagande politique. Gallimard, Paris 1952 (1ère éd. en 1939).
-
[11]
Dans son texte, Tchakhotine mentionne les pulsions agressives, sexuelles, parentales et même alimentaires.
-
[12]
Encyclopédie Philosophique Universelle – Les Notions Philosophiques, Vol. 2, PUF, Paris, 1990, p. 2072.
-
[13]
DOMENACH, Jean-Marie. La propagande politique. PUF, Paris, 1979 (1ère éd. en 1959).
-
[14]
AULAGNIER, Piera. La violence de l’interprétation – Du pictogramme à l’énoncé. PUF, Paris, 1986 (1ère éd. en 1975).
-
[15]
MIJOLLA-MELLOR, Sophie de. Croire à l’épreuve du doute. Les Éd. de l’Atelier/ Éd.
-
[16]
Comme l’observe Sophie de Mijolla-Mellor, op. cit., p. 12.
-
[17]
Karl. Lettre de Marx à son père, envoyée de Berlin le 10 novembre 1837. Œuvres Philosophiques. Vol. III, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1982, p. 1370.
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[18]
BATAILLE Georges. La part maudite – Essai d’économie générale. Les Éditions de Minuit, Paris, 1949. Remarque : L’exemplaire consulté à la bibliothèque Sainte-Geneviève comportait une dédicace du propre auteur sur la première page, ce qui a donné un autre éclat et entraîné un autre regard sur le livre en question. La dédicace disait : « À M. André Rousseaux, hommage sympathique de Georges Bataille ».
-
[19]
Titre du livre de NEYRAT, Frédéric, Image Hors-image. Éd. Lignes & Manifestes, Paris, 2003.
-
[20]
MONTAIGNE. Les Essais. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2007, p. 98.
-
[21]
Cf. JAMESON, Fredric. As sementes do tempo. Atica, São Paulo, 1997.
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[22]
MARIN, Louis. Utopiques : jeux d’espaces. Les Éd. de Minuit, Paris, 1973, p. 116.
-
[23]
NEYRAT, op. cit.
-
[24]
NEYRAT, op. cit.
-
[25]
CHOMSKY, Noam. De la propagande. Fayard, Paris, 2002. « D’après les dernières enquêtes, chaque année, environ six cent mille enfants sont contaminés par le virus HIV par voie intra-utérine, ce qui signifie qu’ils mourront sans doute du Sida. C’est un processus qui pourrait être enrayé par l’utilisation de médicaments coûtant environ 2 dollars par an. Mais les compagnies pharmaceutiques refusent qu’ils soient vendus par le biais de ce que l’on appelle une « licence obligatoire », en d’autres termes que les pays concernés puissent les produire pour un coût bien meilleur marché que celui du monopole » (p. 198). Comment accepter qu’une telle position puisse exister en face des propres organismes dits humanitaires et responsables de la santé ? Une politique de propagande aux arguments en faveur de la recherche dite de pointe et du soutien du monopole est présente, qui masque en vérité l’intérêt réel, c’est-à-dire le bénéfice de cette entreprise. Pour plus de détails sur ce point, nous invitons le lecteur à consulter l’ouvrage de Chomsky.
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[26]
CHOMSKY, Noam. La fabrication du consentement. op. cit., p. 26.
-
[27]
CHOMSKY, Noam. Propagande, Médias et Démocratie. op. cit., p. 33.
-
[28]
MIJOLLA-MELLOR Sophie de. Croire à l’épreuve du doute. op. cit., p. 9.
-
[29]
MIJOLLA-MELLOR Sophie de. op. cit., p. 25.
-
[30]
CHOMSKY, Noam. De la propagande. op. cit., p. 246.
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[31]
MIJOLLA-MELLOR Sophie de. Croire à l’épreuve du doute. op. cit., p. 65.
-
[32]
MARIN, Louis. Utopiques : jeux d’espaces. Les Éd. de Minuit, Paris, 1973, p. 37.
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[33]
Journal Libération du 15 juillet 2009, p. 12.
-
[34]
Journal Libération du 19 juillet 2009, p. 2.
Jamais la connaissance n’est souveraine : elle devrait, pour être souveraine, avoir lieu dans l’instant. Mais l’instant demeure en dehors, en deçà ou au delà de tout savoir.
Georges Bataille [2]
1 Les cadavres d’une ville ne se trouvent pas seulement dans les cimetières. Le défi est de les rencontrer dans ce qui palpite encore, dans ce qui circule sur les avenues, dans les lignes des journaux quotidiens, dans la musique de fond des bureaux qui cherche à organiser de son refrain monotone notre espace et notre temps, dans les multiples stratégies de propagande produites par notre époque et qui fonctionnent comme une sorte d’éclipse de la pensée. Lors de l’une de nos ballades dans Paris, des dizaines de bulles de savon nous ont surpris et amené à nous arrêter. À mesure que nous avancions, elles se multipliaient. Quels poumons puissants pouvaient être capables de produire une telle quantité de bulles de savon ? En tournant au coin de la rue, nous apercevons avec étonnement une petite machine devant la porte d’un restaurant. Découvrant pour la première fois une telle invention de la technologie publicitaire, nous sommes à la fois surpris et déçu. Des poumons mécaniques pour des yeux fatigués ! En un instant, les bulles de savon ont matérialisé l’air du temps, qui ne tolère pas l’inconstance et la fragilité de l’humain, les pauses d’une respiration qui a besoin d’un temps pour reprendre son souffle. Si nous avions rencontré quelqu’un en train de souffler, nous aurions peut-être été plus près de la « mélodie de l’arrière-fond » dont parle Rilke [3], car nous pourrions encore nous interroger sur la force qui conduit un sujet à faire circuler dans la ville des formes si fragiles et éphémères. C’est sur ce point précis qu’une telle stratégie publicitaire est capable de détruire un rêve.
2 Par définition, toute propagande est un essai de dogmatisme. Cette opération n’est bien évidemment pas menée de manière naïve. Dans Histoire de la propagande, Jacques Ellul [4] illustre parfaitement cette perspective. En retraçant l’histoire de la propagande, l’auteur suggère que Machiavel fut le premier théoricien de la propagande. Il montre de façon claire que sa fonction est de faire paraître à l’autre quelque chose qui n’est pas, dans la mesure où il n’extrait de la réalité que ce qu’il souhaite révéler. Dans ce sens, la propagande ne serait rien d’autre qu’une machine destinée à convaincre. Il suffit d’ailleurs d’évoquer son célèbre adage « gouverner, c’est faire croire ». Le passage qui suit concentre une grande partie de la pensée de Machiavel, ainsi que les deux axes principaux du présent travail :
Le Prince peut être infidèle à ses engagements mais il doit paraître fidèle. Il n’est pas nécessaire qu’il ait toutes les qualités mais il est indispensable de paraître les avoir [...] Car le peuple se prend toujours aux apparences et ne juge que par l’événement. Or le peuple, c’est presque tout le monde, et le petit nombre ne compte que lorsque la multitude ne sait sur quoi s’appuyer [5].
4 Même si ces idées abordent des perspectives distinctes, deux directions possibles et convergentes s’offrent à l’analyse. D’un côté, les stratégies de pouvoir, qui se fondent en grande partie sur la force de la servitude volontaire mue par les machines de propagande. Il est impossible d’évoquer la scène politique contemporaine sans connaître précisément l’anatomie des circuits de propagande que met en scène un tel pouvoir. Sur ce point, l’œuvre louable, militante et critique de Noam Chomsky [6] – qui a consacré certains de ses livres à ce thème spécifique – fut une source d’inspiration. Chomsky parcourt l’histoire pour montrer à travers des dizaines d’exemples combien certains labyrinthes obscurs du pouvoir nous mènent en bateau. Bien que ses textes mettent en apparence l’accent sur un récit détaillé de l’histoire politique récente, avec des données impressionnantes sur le « doit paraître » machiavélique, il ne manque pas de théoriser sur ce phénomène de manipulation de l’information. En effet, il recherche une théorie susceptible de nous permettre une lecture de certains scénarios violents qui ont pour assises les stratégies de propagande. D’un autre côté, une telle réflexion serait incomplète si elle n’était accompagnée, du moins sous forme d’ébauche, par une analyse du fond psychique en jeu dans ces processus. Chomsky souligne souvent ces variables, cependant il ne cherche pas à comprendre la métapsychologie de la fabrication du consentement. À ce stade, certains fondements de la psychanalyse sont essentiels. Pour autant, nous chercherons, en particulier à travers les théorisations de Sophie de Mijolla-Mellor sur le besoin de la croyance, une algèbre minimale d’un « besoin de croire » pour mieux saisir le mécanisme qui conduit le sujet à « se prendre toujours aux apparences et [à] ne juge [r] que par l’événement » [7].
5 Les deux versants évoquent comme contrepoint quelques-uns des fondements du discours utopique que l’on pourrait résumer par les présupposés suivants :
- Critique des images instituées qui cherchent à se présenter de manière univoque.
- Ouverture de nouveaux espaces d’imagination, que ce soit par l’intermédiaire de l’acte politique qui vise à démonter la logique du pouvoir en misant sur la force libératrice de l’instance critique, ou par l’acte analytique qui fournit au sujet de nouveaux sens jusqu’alors inédits.
- Refus d’assumer des positions idéalistes et dogmatiques dans la mesure où il ne prétend pas proposer l’image juste, le monde parfait, la vraie interprétation. L’horizon utopique qui mise sur la force vitale de la création est mû par une insatisfaction radicale de ce qui est. Ce refus d’anticiper la vérité qui sauverait ouvre un espace d’espérance selon la perspective d’Ernst Bloch [8], ainsi que la possibilité de responsabilité de chacun vis-à-vis de son avenir. Dans sa dimension éthique, l’adage freudien Wo Es War, Soll Ich Werden montre la direction de cet horizon de travail [9].
7 Ces éléments seraient suffisants pour soutenir la proposition selon laquelle le discours politique fonctionne, dans sa vocation politique, à contre-courant du discours de la propagande. Une telle perspective s’opposerait en partie à la fureur de la propagande qui, à des degrés divers, se base toujours sur des techniques perfectionnées de persuasion. Tchakhotine l’a très bien montré dans son livre historique Le viol des foules par la propagande politique [10], publié en France en 1939 et aussitôt interdit pour ne pas déplaire à l’Allemagne nazie vu qu’il traitait de la stratégie orchestrée par Joseph Goebbels. Tchakhotine y montre la subtilité des technologies de propagande qui puisent leur force dans le champ pulsionnel des individus [11] :
L’instinct et ses énergies sont ainsi détournés sur des thèmes comme le pangermanisme, la supériorité de la culture ou bientôt celle de la race allemande. Tout l’art du propagandisme consiste donc à guider les pulsions de l’individu dans le sens que l’on a choisi pour lui. La propagande résulte d’un maniement habile des associations d’idées [12].
9 Le terme de contre-propagande apparaîtra immédiatement à partir de là dans le but d’essayer de démonter ces architectures du pouvoir. Jean-Marie Domenach en fait notamment état dans son ouvrage La propagande politique [13]. Il est possible que le terme de contre-propagande ne soit pas le mieux adapté, car a priori il ne romprait pas nécessairement avec les techniques auxquelles il s’oppose. Sur ce point, le discours psychanalytique a peut-être quelque chose d’essentiel à nous transmettre lorsqu’il mise sur le rôle de l’interprétation, en offrant au sujet de nouvelles perspectives en face de l’aliénation qui le constitue. Dans ce sens, interpréter ne consisterait pas à actionner une machine de nomination des bulles de savon qui nous enchantent et nous distraient. Nous ne savons pas a priori d’où elles viennent et nous devons prendre de la distance pour ne pas tomber trop vite dans ce que Piera Aulagnier a nommé la violence de l’interprétation [14]. Interpréter serait beaucoup plus proche des gestes radicaux des mains infantiles qui, quand elles voient ces bulles de savon, s’élancent immédiatement pour les détruire. Si comme Sophie de Mijolla-Mellor nous partons du fait que penser c’est opposer des points de vue, la propagande est certainement un obstacle à la pensée. Que recherche la propagande ? Présenter un objet de manière définitive sans espace pour les doutes et les hésitations. Ainsi, on serait en présence d’un terrain propice à l’adhésion de tels objets comme une sorte de caricature des relations passionnelles. Parfois cette adhésion est si puissante que nous nous confondons avec l’objet. La pensée critique aurait cette fonction importante de déstabiliser la trame identificatoire.
La pensée naît avec le recul qui permet d’appréhender les positions différentes d’un objet ou d’une situation et donc ses aspects, à des moments variés [15].
11 Cette poudre aux yeux permettrait d’ouvrir une brèche, une blessure entre le sujet et l’objet et, d’une certaine manière, de briser le contact fusionnel entre le sujet et l’objet [16].
12 Une dissolution d’images ouvrant de nouvelles perspectives, retirant le sujet de l’éclipse qui le fige à l’ombre de l’objet. La nouvelle lumière qui surgit déstabilise l’harmonie forcée. Quelle serait la bonne position qui nous permette encore d’être surpris par ce que nous voyons ? La littérature utopique s’est toujours souciée de nous prévenir sur les lieux marécageux de l’histoire qui dessinent les cartes soutenant la paix des souverains. Opposer ce miasme de la cave (comme le rappelle Ernst Bloch) constitue le défi que nous devons relever. Karl Marx débute une lettre à son père, écrite à Berlin en 1837, par cette belle réflexion qui résume bien l’argument développé dans ce texte :
Père chéri, il y a des moments dans la vie qui, semblables à des bornes-frontières, se dressent au terme d’un temps écoulé, mais désignent en même temps, avec précision, une direction nouvelle. Parvenus à ce tournant, nous ressentons le besoin de contempler, avec le regard d’aigle de la pensée, le passé et le présent, afin de prendre conscience de notre vraie position [17].
14 Nous savons fort bien qu’il ne s’agit pas d’une position fixe, car chaque événement reconfigure la carte qui nous constitue ; et comme l’a très bien montré Sigmund Freud, placer les sujets en face de la vérité qui les fonde n’est pas une tâche aisée. Travailler sur ce terrain requiert d’approcher des résistances qui sont les forces intrinsèques de ce circuit. Du reste, pour Freud, les résistances qui se matérialisent très souvent en symptômes sont le signe que quelque chose est présent, qu’il se trouve quelque chose avec lequel nous devons entrer en contact malgré notre résistance à en prendre connaissance. Toutefois, identifier ce mouvement représente déjà un grand pas, que ce soit dans les labyrinthes de l’histoire ou dans les couloirs de la psychopathologie de la vie quotidienne. Georges Bataille est très clair sur ce point : « La fuite devant la vérité est, par un jeu de contrepartie, la garantie d’une reconnaissance de la vérité » [18].
L’IMAGE HORS-IMAGE – LE POUVOIR DE LA PROPAGANDE [19]
15 Intitulé « La force de l’imagination », le vingtième chapitre des Essais de Montaigne débute avec la proposition suivante : « Fortis imaginatio generat casum » (une forte imagination produit l’événement) [20]. Il s’agit de l’événement qui se produit en collaboration avec le sujet encore capable d’imaginer. Nous pouvons en déduire que les événements qui modifient le cours de l’histoire sont actionnés par un refus de revêtir le monde des litanies répétitives des discours officiels. Le moteur de leur construction est la puissance créative, ce qui explique pourquoi l’art dans toutes ses instances joue un rôle fondamental.
16 Le sens commun attribue aux utopies la fonction de dessiner l’image précise de la société afin que tous rencontrent enfin la paix, le bonheur et l’harmonie dans la vie en communauté. Vue ainsi, l’utopie finit par être ridiculisée quand ses propositions suivent les idiosyncrasies et les extravagances du désir dans l’impondérable de ses « politiques », ou alors crainte lorsqu’elles sont lues au pied de la lettre et prises tel un texte fini de ce qui devrait être, en se présentant très souvent comme impératives. Très présente à l’heure actuelle, la décadence de l’esprit utopique est due à ces deux grandes équivoques. La force des images utopiques est précisément dans le « hors-image », montrant comme le rappelle Fredric Jameson ce que nous n’avons pas encore été capables d’imaginer, autrement dit en manque par rapport à l’imagination [21]. Il y a quelque chose d’imprononçable dans ce non-lieu, mais cela ne signifie pas que l’évoquer ne nous place sur la voie d’un désir d’autres mondes possibles. Un exemple indiscutable de cette perspective apparaît subtilement dans le texte de Thomas Morus : quand il demande à Raphaël où se trouve l’île de l’utopie, la toux de l’une des personnes présentes l’empêche d’entendre la réponse [22]. Par conséquent, l’utopie ouvre de par son acte d’écriture un espace possible pour ce hors-image. Sa fonction logique est de signaler les abus de toute image qui ose montrer l’objet dans une transparence apparente, dans son évidence « naturelle » et incontestable. Le discours utopique fonctionne comme une coupure soulignant le sans-image. Cet excès de visibilité ne pourrait-il pas nous faire penser à une certaine obscénité de la propagande ? Une obscénité aussi de l’artifice de son fonctionnement, car l’objet en scène en viendrait à répondre aux promesses qui nous font croire qu’il recèle. Il s’agit donc d’un leurre, puisqu’il est incapable de tenir de telles promesses. La violence de la propagande consiste, dans une certaine mesure, à ne pas laisser le sujet faire l’expérience de cette déception salutaire, en maintenant coûte que coûte encore vivante la brillance de cet objet. Cette opération « épargnerait » le sujet de l’expérience de l’effacement de l’image soulignée par Neyrat quand il parle du double régime de la négativité :
- Régime du travail du négatif, qui instaure la vie de l’esprit ;
- Régime de la perte [23].
18 La propagande tente par la force de soutenir l’illusion d’une positivité de l’objet en maintenant vivant son potentiel d’objet de consommation. Ainsi, la logique du capital sait se protéger de ces fissures critiques qui dénoncent la fausseté de cette rencontre :
Quand le capital s’accumule sous la forme d’images, l’image hors-image se résorbe – et la politique risque de se réduire à la consommation de vaines virtualités [24].
20 Ce qui est terrifiant, c’est lorsque cette consommation brouille notre vision des horreurs qui peuplent quotidiennement le monde. Noam Chomsky construit sur ce point un travail courageux et essentiel sur les perversités de la machine politique contrôlant stratégiquement l’industrie de la propagande et dessinant les événements au gré de ses intérêts. La consommation de l’information est l’une des armes les plus efficaces pour un contrôle des politiques d’état échafaudant sans cesse des raisons pour l’impondérable. Les ouvrages de Chomsky cités dans ce travail offrent une vision claire de cette question, et il serait impossible de reproduire ici certaines de ses dissections récentes et surprenantes de l’histoire : le massacre perpétré par l’Indonésie au Timor Oriental, soutenu pendant longtemps par les États-Unis et qui a entraîné des milliers de morts ; la guerre de Corée ; la guerre du Vietnam ; les opérations militaires des États-Unis en Iraq et en Afghanistan ; la terreur d’état de la Turquie contre les Kurdes ; l’occupation chinoise du Tibet ; les Khmers Rouges au Cambodge, l’un des génocides de l’histoire les plus terribles après le nazisme (de 1969 à 1979) et soutenu par les États-Unis pendant les six premières années ; les monopoles des grands laboratoires qui empêchent la mise en place d’une politique sanitaire et urgente pour l’Afrique, entre autres [25].
21 Chomsky est catégorique lorsqu’il observe que la propagande trouve des stratégies pour soutenir l’insoutenable, que ce soit en créant de fausses informations, en supprimant des données importantes ou en actionnant des stratégies psychiques au sein de la population pour créer un climat favorable à ses politiques de guerre, d’intolérance, de discrimination et d’inégalité sociale. Il écrit : « La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’état totalitaire » [26]. Il cite également les grands dispositifs du secteur des relations publiques qui font en sorte de fabriquer les opinions dont ont besoin les puissants. Ces derniers adhèrent au slogan selon lequel l’essence de la démocratie est la fabrication du consentement [27].
PROPAGANDE : L’ÉCLIPSE DU SUJET
22 Dans le film L’Éclipse de Michelangelo Antonioni, une scène se distingue plus particulièrement des autres : le bruit et l’agitation de la Bourse empêchent toute possibilité de dialogue, métaphore de l’échec de la rencontre entre la jeune femme qui vient de se séparer et qui tente en vain d’établir une relation amoureuse avec Piero (Alain Delon), un agent de change. Le seul code possible dans cet espace de travail est la danse des nombres et le rythme hallucinant de la vente et de l’achat des actions. Quand la machine dicte le mouvement d’une manière aussi absolue, le sujet disparaît de la scène. Kafka montre aussi ce scénario dans Colonie Pénitentiaire, quand la machine de torture se met à fonctionner. Son vacarme assourdissant rend impossible tout dialogue, car tout mot est recouvert par le bruit de l’engrenage.
23 Finalement, quels sont les mécanismes élémentaires qui font que nous nous sacrifiions de manière si « pacifique » à ces fonctionnements ? Quelles sont les raisons psychiques qui nous amènent à bénéficier en quelque sorte du conformisme ?
24 Deux tentatives de réponse apparaissent à partir de la lecture du livre de Sophie de Mijolla-Mellor, Croire à l’épreuve du doute. Nous les nommerons provisoirement lumière de l’évidence et ombres identificatoires et utopie.
LUMIÈRE DE L’ÉVIDENCE
25 Tout ce qui se présente comme évident, qui prétend se révéler par soi-même, annule en quelque sorte la condition de lecture du sujet, alors perçu comme un simple récepteur. L’évidence tente de nous placer dans une position de passivité, vu que les objets arrivent à nous de forme cristalline, en faisant abstraction du sujet et de son interprétation. Tout ce qui se présente de manière évidente dispense le sujet de tout effort majeur de langage et de transmission, avec l’idée d’un accès direct à l’objet (comme si cela était possible !). Sophie de Mijolla-Mellor observe à bon escient que cette évidence est initiale, et que tous les doutes qui se présentent ensuite n’ébranlent pas notre espoir de rencontrer cet état primaire à jamais perdu [28]. D’où viendrait alors cette force du rêve d’un objet révélé sans l’intermédiaire du langage ? Une première réponse serait la suivante : [29]
Précisément d’échapper au logos rationnel et au travail des mots qui implique toujours une marge d’incertitude, de critique et donc de progrès. L’évidence est immédiate, hors du temps et de toute espèce d’élaboration, mais pour la constituer, et donc pour pouvoir la reconnaître comme telle, il faut avoir conservé la nostalgie d’un accès au sens par contact direct, presque par osmose.
27 Nous aurions donc, à travers cette équation, un travail de propagande qui produit une sorte d’hallucination de l’objet ; en effet, si notre adhésion est totale et sans résistance, l’objet va parler pour nous, et en nous. La propagande prend un effet magique de saisie du sujet, en partie parce que nous nous donnons passivement à ce jeu. C’est à ce stade que la pensée critique, ainsi que l’acte analytique, surgissent comme des secousses sismiques dans cette forteresse aussi séduisante et aussi fragile que les bulles de savon évoquées au début de ce travail. L’espoir de nouvelles configurations du monde et d’autres contours pour le monde des objets provient des brèches de ce terrain de la certitude.
OMBRES IDENTIFICATOIRES ET UTOPIE
28 Steve Biko et Nelson Mandela ont été deux figures emblématiques de la lutte contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Biko n’a pas eu la même chance que son compagnon de lutte, car il a été assassiné en prison en 1977. Il fut responsable de la création du Black Consciousness Movement qui, on le sait, a joué un rôle fondamental dans l’histoire de ce pays. L’une de ses propositions catégoriques et qui nous ouvre tout un champ de réflexion sur le fond psychique qui nous capture dans la machinerie de la propagande est la suivante : « L’arme la plus puissante de l’oppresseur se trouve dans l’esprit de l’opprimé » [30]
29 Deux observations préliminaires s’imposent. Discourir sur le fonctionnement psychique en jeu dans ces rapports de pouvoir ne signifie pas pour autant refuser tous les autres points de vue théoriques fondamentaux pour comprendre un événement historique. Par conséquent nous nous éloignons sur ce point d’une perspective réductionniste, voire même d’une prétention naïve de psychanalyse appliquée. Deuxièmement, introduire la psychanalyse dans ce débat est essentiel, dans la mesure où nous suivons l’intuition freudienne d’indiquer la puissance analytique dans le champ social et politique que possède cette discipline. Nous savons que c’est un champ qui a encore beaucoup de chemin à parcourir.
30 Biko nous montre que la force de l’oppresseur est en partie octroyée par l’opprimé et que les mécanismes d’identification sont essentiels pour saisir ce lien étrange. La propagande prouve son efficacité quand elle parvient à dessiner pour un sujet un objet idéal auquel il s’identifie et, donc, s’y soumet. Les mécanismes qu’utilise le sujet pour ne pas perturber sa « syntonie » avec ces idéaux, même s’il doit pour cela payer en donnant sa vie, sont nombreux. La propagande produit un certain effet traumatique lorsqu’elle tente de fixer le sujet dans une position statique. En répondant à un mécanisme d’« assimilation » au discours de l’Autre, l’individu aurait tendance à éliminer toute la perception qui mettrait en cause cet équilibre. Bien que constitutive, l’identification se présente ici sur le versant du symptôme. Pour Sophie de Mijolla-Mellor,
L’état d’aliénation, qu’il soit le résultat d’une force aliénante externe ou d’un désir d’auto-aliénation, se définit par son but : la réduction minimale, voire absolue, du conflit entre le Je et ses idéaux. C’est d’une mise à mort de l’individualité qu’il s’agit, par la réduction maximale de tout écart ou différence [31].
32 Néanmoins, les multiples bruits de cette machinerie proviennent de la force du doute qui vient perforer les ombres d’images produites par la propagande. Ce doute donne lieu à une possibilité d’expérience de l’étonnement, de création de nouveaux sens, de nouveaux positionnements en face de l’histoire, d’éclaircissements sur les stratégies, parfois perverses, des politiques de propagande. Identifier certains déterminants de cette politique ouvre de nouveaux espaces d’avenir, dont on ne sait cependant rien. N’est-ce pas précisément là le principe éthique de l’écoute psychanalytique ? Louis Morin avance cette idée avec lucidité quand il indique que l’essentiel du signifiant « utopie » est de mettre en scène un in-déterminé [32].
33 Cela nous paraît être le champ de force que tout travail d’analyse actionne. Nous identifions également ce potentiel utopique dans la tension observée dans l’histoire entre les machines de propagande qui tentent de maintenir le pouvoir dans les mains des mêmes personnes et l’indignation et la révolte de certains encore capables de résister à de telles stratégies violentes. Pour ne donner qu’un exemple actuel, nous vivons à la fois dans un monde d’une Thaïlande où la censure cruelle à l’égard du « crime » de critique contre le roi et ses successeurs (crime de lèse-majesté) demeure, pouvant entraîner une peine de 3 à 15 ans de prison [33], et d’un Iran où persiste l’espérance des mouvements de révolte ; le 21 juillet 2009 par exemple, un réseau Internet de contacts invitait les citoyens à allumer tous leurs appareils électriques de la maison à 21 heures précises et pendant 4 minutes, afin de provoquer une vaste panne d’électricité à l’heure du journal télévisé. Une protestation « silencieuse » contre la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, et surtout contre la politique de propagande du gouvernement mettant tout en œuvre pour rester au pouvoir [34].
34 C’est peut-être en débranchant quelques machines qui nous imposent par la force leurs mélodies de propagande que nous pourrons, peut-être, écouter un peu plus les inquiétudes qui nous habitent et qui attendent encore de pouvoir être formulées. Pourrions-nous rêver d’une souveraineté plus pleine que celle-là même s’il nous manque encore la formulation dont nous avons besoin ? Il y a beaucoup de bulles de savon dans l’air, et il est urgent d’en savoir davantage sur leur lieu d’origine.
BIBLIOGRAPHIE
- AULAGNIER Piera. La violence de l’interprétation – Du pictogramme à l’énoncé. PUF, Paris, 1986 (1ère éd. en 1975).
- BATAILLE Georges. Ce que j’entends par souveraineté. Œuvres Complètes, vol. VIII, Gallimard, Paris, 1976.
- BATAILLE Georges. La part maudite – Essai d’économie générale. Les Éditions de Minuit, Paris, 1949.
- BLOCH Ernst. Le Principe Espérance. Gallimard, Paris, 2001.
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Mots-clés éditeurs : Image, Pouvoir, Propagande, Utopie
Date de mise en ligne : 24/10/2010
https://doi.org/10.3917/top.111.0017