Génocide et ethnocide : exterminer pour survivre
- Par Mounir Chamoun
Pages 41 à 49
Citer cet article
- CHAMOUN, Mounir,
- Chamoun, Mounir.
- Chamoun, M.
https://doi.org/10.3917/top.102.0041
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- CHAMOUN, Mounir,
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«Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés ».
« Toutes les guerres sont civiles, parce que c’est toujours l’homme qui tue l’homme ».
1Parler de génocide et d’ethnocide dans un colloque consacré à la guerre juste peut paraître insolite, tant ils constituent l’envers de la guerre et plus encore de la guerre juste. Le processus génocidaire est ce que le genre humain a inventé de plus cruel et de plus pervers : le mal y est érigé en bien, absolutisé et justifié pour la sauvegarde de la race ou la pureté de la nation. Le vingtième siècle en a connu plusieurs et ne cesse d’en connaître ou d’en produire, le vingt et unième lui emboîte le pas, en enregistrant ça et là des massacres de populations dans la pire tradition tribale ou totalitaire. Tuer, supprimer, exterminer l’autre est une constante de l’Histoire et les polémologues ont toujours mis l’accent sur la permanence du phénomène guerre dans le parcours du genre humain (G.Bouthoul). La Bible en est une illustration éclatante. Et dans l’Histoire en général, depuis l’aube de l’humanité, le temps de guerre dépasse de loin le temps de paix.
2Ainsi les guerres et les génocides du XXe siècle se sont soldés par quelque deux cents millions de morts. Elie Wiesel, répète dans ses interventions télévisées comme dans ses écrits, qu’il y a en permanence sur notre planète près de 35 points chauds d’affrontement et que malgré les progrès de la civilisation dans la majorité des pays constitutifs des Nations unies et les traités de coopération, la conflictualité et l’agressivité meurtrière n’ont pas diminué d’intensité ni de cruauté.
3Si j’attache une importance particulière au processus génocidaire, c’est parce, sous-tendu par des tendances racistes, il se maintient partout où des conflits éclatent : c’est bien le cas actuellement du Darfour, de l’Irak, de l’Afghanistan, du Sri Lanka, et de temps à autre, de l’Inde ou d’autres pays à composition pluriethnique. Un tel processus est toujours accompagné de l’idée d’épuration ethnique, concept totalement opposé au respect de la nature humaine dans sa diversité tel que défini dans la convention des droits de l’Homme, bafouée un peu partout et même dans les démocraties les plus avancées. Le propre de la réponse au génocide, sauf dans la situation exceptionnelle de la Shoah, c’est de transformer les attaqués en citoyens qui se définissent un droit de réponse et qui s’établissent ainsi dans une guerre défensive qui devient alors juste à leurs yeux. Nous avons connu, au Liban, durant les longues périodes de guerre, quelques relents de la menace génocidaire, sous forme d’extermination de l’autre pour des raisons liées à l’appartenance confessionnelle, couvrant ainsi le champ particulier du racisme religieux, forme moderne des pratiques de l’intolérance et de l’extermination sur fond de justification légitimée par la croyance en Dieu comme cela peut bien être le cas pour le judaïsme, le christianisme ou l’islam, pour ne parler que des religions monothéistes ou religions du Livre.
1. L’EXPÉRIENCE PERSONNELLE DE LA GUERRE ET DE L’INSTABI-LITÉ POLITIQUE QUI EN DÉCOULE
4Permettez-moi, avant d’aller plus loin dans mon analyse, de vous faire part de mon expérience personnelle de la guerre et de ce qu’elle a pu laisser comme traces en moi, devenues avec le temps, dans le sens précisé par Samir Stifanos, des traumatismes cumulatifs, facilement réveillés par un après-coup approprié à un moment du déroulement de la vie psychique. À la fin du mandat français sur le Liban (en 1943) j’ai connu, enfant, sur le territoire libanais la guerre fratricide française entre gaullistes appuyés sur les Britanniques et les Français appelés vichistes. Adolescent je fus témoin dans le cadre de la vie quotidienne, des premiers assassinats politiques qui ébranlèrent l’indépendance encore très fragile du pays et de la formule démocratique héritée de la troisième république française. Jeune adulte, j’ai connu les affres de la première guerre civile au Liban en 1958, qui devint vite une guerre confessionnelle après avoir été un conflit entre nassériens unionistes et Libanais souverainistes (déjà !). Puis ce fut la guerre libano-palestinienne de 1973 durant laquelle être libanais devenait un danger réel dans certaines régions dominées par les Palestiniens. Beaucoup de personnes furent assassinées, de part et d’autre, pour leur appartenance ethnique ou nationale. Le plus dur et le plus durable à la fois fut l’explosion du pays durant les longues années 1975-1991. Guerres des autres sur le sol libanais, d’abord palestino-libanaise puis syro-libanaise, pour se transformer enfin en guerre libano-libanaise, islamo-chrétienne, intra musulmane et intra chrétienne, cette période a produit plus de cent mille tués, plus de trois cent mille blessés dont une majorité de handicapés à vie. C’est pendant cette période que j’ai perdu huit membres de ma famille directe, mon appartement et mon cabinet atteints et incendiés deux fois, moi-même blessé à deux reprises en portant secours à des blessés ou à des brûlés dans les rues, en les transportant dans les hôpitaux. Puis vint l’été dernier, en juillet-août 2006, ces trente et uns jours de guerre israélo-libanaise (Tsahal-Hezbollah) qui détruisit une très grande partie de l’infrastructure en ponts et chaussées, logements très nombreux détruits, régions entières rayées de la carte, entreprises, dépôts de carburants, pistes de l’aéroport, centrales électriques, amplifiant le déficit du budget de l’État de plus de neuf milliards de dollars. Durant toute cette période de grand danger, le sujet expérimente autant la fragilité de l’existence personnelle que l’impunité, doublée du sentiment d’abandon par la communauté internationale qui laisse un pays faible, sans capacité dé défense et sans aviation, subir les assauts d’une armée suréquipée et aveuglée par son orgueil d’omnipotence. La déception profonde à laquelle fait allusion Freud, dans ses écrits sur la guerre, fut mienne tout au long de cette période, avec l’interrogation lancinante : qu’est-ce que la guerre, pourquoi la guerre ? Me vinrent alors à l’esprit des séquelles d’informations relatives aux fonctions économiques de la guerre, de ses effets de régulation démographique en liaison avec les propos de Malthus, ou mieux, la conception hégélienne de la guerre, confirmant une nation dans son identité et consolidant sa structure et sa solidarité face à l’ennemi. C’est là pour Hegel, l’essence de sa fonction historique. Toute cette argumentation ne console pas de la tristesse et du désarroi du moment. Freud est évidemment plus convaincant dans « Considérations sur la guerre et sur la mort » (1915), lui qui avait assisté au désastre de la première guerre mondiale qui l’avait privé de certains membres de sa famille directe. Dans cet écrit, il ne fait pas du tout allusion au génocide arménien perpétré par les Turcs. Il n’en a pas eu connaissance, visiblement, disent les historiens.
5Dans sa réponse en 1932 à la question d’Albert Einstein : « Pourquoi la guerre ?», on retrouve le même Freud aussi profondément heurté par les désordres produits par la haine dans des pays civilisés, le même Freud naïf qui souhaiterait résoudre les problèmes de l’humanité déchirée par les atrocités des guerres, par la bonté retrouvée, par le triomphe des pulsions de vie, de l’Eros, face aux ravages de la pulsion de mort. Freud aurait certainement perdu cette naïveté première, que je lui attribue, s’il avait suffisamment vécu pour être témoin de la Shoah et de toutes les atrocités commises par l’Allemagne nazie. L’idée constante dans l’œuvre de Freud fait allusion à la régression grave dans les acquis de l’humanité et à la désillusion qui en découle en référence à l’homme blanc, occidental et civilisé comparé à l’homme des origines. Il nous engage également à méditer sur le « tu ne tueras point » de la Bible, en précisant qu’on n’aurait pas interdit ce qui n’est pas consubstantiel à la nature humaine. Et c’est plus tard qu’il fera appel aux pulsions de mort, dans la configuration complexuelle de l’être humain, pour expliquer les aptitudes meurtrières de l’homme.
2. LE GÉNOCIDE ET LE PROBLÈME DES DIFFÉRENCES
6Freud voit dans l’origine de la guerre entre les peuples la perception des différences et considère que tant que ces différences persisteront, il y aura toujours des guerres. Et pourtant certains régimes politiques, appuyés sur des idéologies aussi perverses que puissantes, ont essayé de réduire les différences ou de les enrayer (le cas du bolchevisme soviétique). D’autres régimes ont procédé à la conversion des natifs d’un pays pour faire dépasser les antinomies religieuses et introduire ainsi une plus grande chance de paix civile. Mais, est-il possible, dans la réalité, de réduire les différences ou de les éradiquer ? Est-il possible de faire dépasser la permanente tentation de l’épuration ethnique qui surgit de temps en temps dans certains pays rongés par la guerre civile ?
7Qu’elle soit appuyée sur la race, la couleur de la peau, la langue ou la religion, la différence, petite ou grande, gêne sur le plan identificatoire parce qu’elle introduit une brèche dans l’harmonie supposée d’une nation ou porte atteinte au sentiment d’appartenance collective. Elle gêne certes, mais elle inquiète également parce que si elle permet un regroupement antagoniste des autres en groupe distinct, elle pourrait alors entraîner rivalité et hostilité parfois dangereuses. C’est bien ce thème qu’aborde Tzvétan Todorov dans son livre intitulé « Nous et les autres ». C’est là aussi que prend racine le désir d’exterminer l’autre pour survivre dans la mesure où la gêne et l’inquiétude peuvent se muer en menaces, instaurant du coup une sorte d’inimitié permanente.
8La différence finit également par induire une compétition ou une rivalité
exacerbées sur les plans du savoir comme celui de l’avoir entre les diverses
communautés constitutives d’une nation ou d’un pays qui creuse les oppositions et diminue les chances de l’entente et de la coopération. C’est aussi le
départ de l’instauration des comparaisons infériorisantes dont le destin est de
susciter une conscience de classe et des conduites de rejet amplifiant les antagonismes. Au Liban, par exemple, les Chrétiens se considèrent comme
appartenant à une culture plus élevée que les musulmans, les musulmans sunnites déconsidèrent les chi’ites, relégués au rang de parents pauvres de l’Islam.
Ce sentiment de classe provoque chez une partie de la population la perception
de l’autre comme un obstacle au progrès de la communauté et finit par justifier des intentions meurtrières et un désir d’extermination de l’exogène. L’autre
doit être classé comme un ennemi à tous égards, pour légitimer massacres, bombardements, mutilations et prise d’otages en toute impunité. Ce fut bien le cas
du Liban durant les années noires de la guerre civile de 1975 à 1991, périodes
où tous les massacres au nom de la religion ou de l’harmonie confessionnelle
furent justifiés. Durant plus de seize ans, la population libanaise aura vécu sous
la hantise de l’extermination réciproque, ajoutant à la déchirure nationale un
lot important de traumatismes dont nous continuons à subir les effets psycho-pathologiques, pour nous-mêmes comme pour nos patients, jusqu’à ce jour.
En réalité, tous ces sentiments prennent appui sur un atavisme ancestral qui
n’a d’autre nom que le racisme, toujours alimenté par la conscience de la différence. Nous le constatons quand nous examinons attentivement la situation
d’un grand nombre de pays à composition démographique plurale ou multiconfessionnelle comme le Liban, Chypre, l’Irak, l’Irlande, le Canada, l’Inde et
beaucoup d’autres pays, comme l’ensemble des pays constitutifs de l’ex-Yougoslavie : la Serbie, la Croatie, le Kosovo, la Bosnie, et aujourd’hui la
Belgique aux prises avec les différences d’appartenance linguistique et culturelle. Permettez-moi de vous donner quelques exemples anecdotiques relevés
çà et là et qui en disent long sur ce problème des différences meurtrières. Au
Liban, un devoir de rédaction donné à des jeunes élèves d’un collège maronite
à Byblos, au plus fort des luttes entre Chrétiens et Musulmans, en 1976-77 était
ainsi : « Montrez en quoi une jeune fille chrétienne est différente d’une jeune
fille musulmane ». En Argentine les immigrés d’origine libanaise ou syrienne,
étaient appelés « Turcos de mierda »; les Polonais, « Polakos pata sucia ». Les
Québécois nomment « minorités visibles » les néo-canadiens de races noires ou
asiatiques. Tout cela pour dire que qui dit différence dit résistance à l’acceptation de l’autre et exclut de ce fait la tolérance, vertu en soi négative, mais qui
permet la cohabitation dans la paix d’ethnies différentes ou de communautés
aux intérêts antithétiques. Le problème grave dans l’attitude génocidaire est que
les massacres sont souvent commis en toute bonne conscience. Il a fallu ces
dernières années et peut-être depuis Nurenberg et aujourd’hui le tribunal pénal
international de La Haye pour qu’il ait été possible de mettre fin à l’impunité.
Mais nous savons tous que dans ce domaine, il reste encore beaucoup à faire,
l’impunité de certains chefs d’État dans des régimes totalitaires demeurant pratiquement totale.
9Sur d’autres plans, l’erreur du génocidaire, épris d’épuration ethnique et d’harmonie sociale par éradication des différences, réside dans son ignorance de la dynamique du surgissement de ces dernières. Aucune harmonie sociale n’est éternelle; les différences se recréent, au fil du temps, dans le climat social le plus apparemment homogène. C’est pourquoi nous préconisons qu’au lieu de vouloir supprimer les différences, mieux vaut œuvrer pour réduire les résistances.
3. LE PROBLÈME DE L’ETHNOCIDE DANS LES SOCIÉTÉS DE CERTAINS ÉTATS CONTEMPORAINS ET PLUS PARTICULIÈREMENT DANS LES EMPIRES TOTALITAIRES
10Il s’agit essentiellement de problèmes en liaison avec les cultures identifiantes d’un pays, d’une nation ou d’une société donnée, représentée par la langue et la religion (Renan aurait ajouté la race et la volonté de vie commune). Ces problèmes sont peu abordés par les penseurs contemporains, sauf peut-être par les sociologues et les anthropologues intéressés par les séquelles des empires coloniaux, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle.
11Depuis les invasions les plus reculées dans l’histoire de l’humanité, tout occupant a voulu imposer aux populations vaincues, ses lois, sa langue, son mode
de vie, sa vision du monde, ses normes de pensée et ses valeurs morales. La
colonisation française portait en elle une vision civilisatrice, alors que les socio-économistes ont toujours attribué à la colonisation britannique une intention
commerciale. Le point de départ se situe dans une perception de soi comme
tenant de la vérité universelle et de ce fait investi d’une mission de conversion
des peuples conquis, à la parole bienfaisante et à la culture sous-jacente. Cela
impliquait, par voie de conséquence, une lutte, pour ne pas dire une guerre, contre
toutes les valeurs autochtones, touchant surtout la langue, la religion, l’histoire
et les traits fondamentaux de la culture originaire. On peut considérer que c’est
souvent le prix à payer pour l’instauration d’un ordre nouveau ou pour la création d’un ensemble national. On peut penser volontiers à l’œuvre d’un Louis
XIV, d’un Garibaldi, d’un José de San Martin et tant d’autres. Mais comment
justifier cette lutte contre les cultures d’origine ? Pourquoi ai-je appris durant
les premières années de ma scolarité à Beyrouth, dans les manuels qui m’étaient
imposés parce que j’étais dans un établissement français, que mes ancêtres étaient
gaulois ? J’avais appris plus tard, par des collègues africains, que leurs ancêtres
étaient aussi gaulois, parce qu’ils avaient étudié dans les mêmes manuels d’histoire que moi, leur pays comme le mien ayant été colonisé pratiquement à la
même époque. Pourquoi la langue bretonne fut-elle interdite, quelque temps,
dans le Nord-Ouest de la France ? Pourquoi avoir obligé les pays de la Baltique
à parler russe jusqu’à en oublier leur langue originaire ? Pourquoi les Kurdes
en Turquie sont sans papiers, sans école, sans langue, alors que dispersés dans
quatre pays différents, eux qui forment un peuple homogène de plus de trente
millions d’âmes ont conservé leurs coutumes et leur histoire, malgré toutes les
persécutions directes subies à travers les générations ? Certes l’ethnocide n’est
jamais accompli d’une manière brutale ou sanguinaire. Il est le fruit d’une lente
progression dans la contrainte dont l’objectif est de tuer l’identité des personnes et des collectivités pour leur faire adopter une identité nouvelle.
12Ce qui est vrai pour la culture en général l’est aussi pour les religions. Je fais allusion ici à toutes les conversions forcées obtenues manu miltari dans les premiers temps des conquêtes coloniales. On pourrait facilement illustrer ce propos en rappelant aussi bien les péripéties de la Pax romana que l’extension de l’empire soviétique jusqu’à son effondrement en 1989. La Russie soviétique avait en effet entrepris une paganisation des pays chrétiens par une série de mesures visant à remplacer la foi, la pratique religieuse ou même l’expression du besoin de croire par les impératifs du matérialisme historique propre à la pensée de Karl Marx et de ses interprètes. C’est dans ce sens qu’il faut aussi comprendre les persécutions religieuses ayant eu lieu en Chine populaire pendant des décennies. Ou l’éradication des coutumes locales dans les pays d’Amérique latine, pour les remplacer par un folklore importé et imposé au nom de l’harmonie de la nation future à créer. Nous touchons ici du doigt le problème des cultures dominantes qui finissent par absorber les cultures locales ou particulières, enlevant par là au citoyen-sujet qui nous intéresse, les assises mêmes de sa personnalité et de sa vie psychique intime. Pour moi, l’ethnocide est une guerre pernicieuse, aussi meurtrière, sinon davantage, que les guerres armées, destructrices des vies et des biens; c’est bien de destruction psychique dont il est question, justifiée par l’impératif de la domination culturelle, question qui nous intéresse en tant que psychanalyste dans une perspective d’ethnopsychanalyse.
4. LES GUERRES SAINTES : CROISADES ET JIHAD ISLAMIQUE
13Évoquer le problème des guerres saintes, aussi bien les Croisades que le jihad islamique, revient à réfléchir sur la justification, par le recours à Dieu et àsa volonté, de conflits multiples depuis l’aube de l’Histoire, à mi-chemin entre les génocides et les ethnocides. Récupérer une Terre sainte ou chasser l’infidèle de la terre conquise, forcer l’incroyant, l’arme au poing, à apostasier ou à se convertir, toutes ces récupérations ou ces conquêtes ont été accomplies dans le sang, créant ainsi, dans toutes les religions, victimes et martyrs. Il a fallu attendre longtemps pour que la liberté religieuse, de croyance et de pratique, soit reconnue et respectée et qu’elle fasse enfin partie des Droits de l’homme inclus dans les chartes de quelques rares pays démocratiques. Le drame actuel du Darfour est la preuve patente qu’un tel esprit règne toujours et qu’il est très difficile de le faire disparaître, malgré les efforts déployés par les Nations unies. Durant la guerre fratricide du Liban, entre 1975 et 1991, Ma’ammar Kadhafi avait suggéré comme solution à la crise meurtrière et à l’ensemble du problème libanais, la conversion des Chrétiens à l’islam, pour éviter les effusions de sang. « Poursuis l’infidèle, tue-le, jusqu’à ce qu’il se convertisse » préconise le texte coranique. Et ne sont pas en reste, les actes forcés de conversion, comme les massacres, dans la chrétienté historique.
14D’où peut donc procéder une telle conviction ? Ramener tout humain vers la religion révélée par le Dieu unique et fondre dans la même foi la diversité humaine, pour le salut de l’âme de chacun, c’est la définition même de l’œuvre messianique, conforme à la volonté divine, du moins telle qu’interprétée par les hommes. Évangéliser, convertir, harmoniser, anéantir les différences pour satisfaire le Créateur en étendant son règne, jusqu’aux confins de la terre, c’est justement ici que s’opère le glissement du théologique au politique. La question qui se pose au psychanalyste est de savoir comment des êtres humains peuvent adhérer à de telles perspectives destructrices, comment s’opère ce mécanisme de soumission des esprits pour que des actes de mise à mort deviennent possibles, sans aucun recul et sans dimension critique, sans retour à sa conscience d’homme, devant respecter la vie des autres hommes ? On pourrait expliquer la chose dans la perspective freudienne de Psychologie des masses et analyse du moi, héritée en partie de la théorisation de Gustave Le Bon, le sujet étant fasciné par un leader au point d’en perdre tout discernement personnel. Ce dont il s’agit ici c’est une fusion dans la volonté divine, explicite ou supposée, qui motive, en toute bonne conscience, la conduite du sujet, même quand il s’agit de tuer ou de massacrer massivement certaines populations, pour se conformer à cette volonté et accomplir le dessein de Dieu. Si dans certains pays au régime théocratique ou, tout aussi bien totalitaire, la psychanalyse est tant refusée ou persécutée, c’est parce qu’elle introduit la sédition, la subversion et la révolte dans les cœurs et les esprits et qu’elle risque de miner l’idée même de pouvoir absolu. C’est d’ailleurs l’une des raisons, comme nous l’avons montré dans d’autres écrits, du retard de la pénétration de la psychanalyse en pays d’islam. Il en fut de même pour la pensée chrétienne médiévale qui avait cours au moment où furent décidées et mises en place les Croisades. D’ailleurs l’accueil réticent de l’Église catholique pour les idées freudiennes, dès leur publication, n’avait pas d’autre justification. L’idéal religieux est-il aujourd’hui partout libéré de cette contrainte ? Il est fort difficile de le confirmer quand on est témoin de tout ce qui s’accomplit toujours au nom de Dieu, comme nous l’avons signalé plus haut, alors que les religions monothéistes continuent à affirmer que leur message essentiel est fait d’amour, de don et d’acceptation. Il faut avouer que l’implication du religieux, dans la vie de beaucoup de nos patients est telle, que le travail analytique s’en trouve hypothéqué et lesté.
15Je voudrais conclure ces propos en réfléchissant avec vous sur la guerre et son rapport avec le sujet, face à la mort donnée, qu’il s’agisse d’une guerre provoquée et voulue, ou d’une guerre défensive subie. La décision de guerre n’est jamais, en réalité, le fait de la personne elle-même; au mieux c’est l’État qui en décide. Mais accepter le fait de tuer ou d’être tué est une démarche qui ne s’accomplit que si un travail de deuil de soi-même est effectué. Je l’appelle plus volontiers, un travail de deuil partiel et anticipé. C’est le travail qu’effectue toute personne au déclin de sa vie quand par exemple des pertes sensorielles font décliner ses potentialités. Mais dans le cas de la guerre, la mort est plus présente, plus imminente et ne peut y aller que celui qui a consenti à mourir pour une juste cause, du moins à ses yeux.
Mots-clés éditeurs : Différences, Épuration ethnique, Ethnocide, Extermination, Génocide, Guerres saintes, Harmonie culturelle, Menaces existentielles, Soumission, Survie, Volonté divine
Date de mise en ligne : 01/11/2008
https://doi.org/10.3917/top.102.0041