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Article de revue

Le psychothérapeute « à l'école de phénoménologie »

Pages 173 à 183

Citer cet article


  • Madioni, F.
(2004). Le psychothérapeute « à l'école de phénoménologie » Topique, no 88(3), 173-183. https://doi.org/10.3917/top.088.0173.

  • Madioni, Franca.
« Le psychothérapeute “à l'école de phénoménologie” ». Topique, 2004/3 no 88, 2004. p.173-183. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-topique-2004-3-page-173?lang=fr.

  • MADIONI, Franca,
2004. Le psychothérapeute « à l'école de phénoménologie » Topique, 2004/3 no 88, p.173-183. DOI : 10.3917/top.088.0173. URL : https://shs.cairn.info/revue-topique-2004-3-page-173?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/top.088.0173


Notes

  • [1]
    Lantéri-Laura, préface, Le temps et la psychose de Madioni.
  • [2]
    Lantéri-Laura, préface, Traité de psychopathologie de Minkowski.
  • [3]
    Lantéri-Laura, ibid., p. 20.
  • [4]
    Borgna, 1995.
  • [5]
    Binswanger, Introduction à l’analyse existentielle, p. 115.
  • [6]
    Lantéri-Laura, Phénoménologie de la subjectivité, pp. 93-94.
  • [7]
    Heidegger, pp. 90-91.
  • [8]
    Husserl, Méditations, p. 171.
  • [9]
    Husserl, œuvre citée, p. 90.
  • [10]
    Apprésentation signifie rendre présent, concrétiser la présence de l’autre à l’intérieur du Moi.
  • [11]
    Minkowski, p. 314.
  • [12]
    Binswanger, Trois formes, p. 23.
  • [13]
    De Monticelli, L’avenir de la phénoménologie, méditations sur la connaissance personnelle.
  • [14]
    Ricœur, La mémoire, l’histoire et l’oubli.
  • [15]
    « Le Dasein est, dans son intimité avec la significativité, la condition ontique de possibilité de la dévoilabilité de l’étant qui se rencontre dans un monde avec le genre d’être de la conjointure (utilisabilité) et peut se déclarer ainsi en son en-soi. », Heidegger, p. 125.
En mémoire de mon maître Georges Lantéri-Laura
« Time and the bell have buried the day, The black cloud carries the sun away. »
Eliot « Four Quartets »

1La question de la psychothérapie d’orientation phénoménologique demeure complexe, car, les années durant, la prédominance des modèles psychanalytique et cognitive a laissé dans l’ombre cette approche.

2Toutefois, il est intéressant de s’interroger sur quelle psychothérapie peut se définir phénoménologique. Il reste à savoir quels sont « les critères d’inclusion et d’exclusion dont nous disposons pour dire que telle démarche relève ou non de la phénoménologie » [1].

3Il serait réducteur d’imaginer que la contribution de la phénoménologie puisse se limiter à l’étude de la psychopathologie, car dans ce cas « la psycho-pathologie jouerait à l’endroit de la psychiatrie clinique le même rôle que la physiologie générale à l’égard de la médecine », écrit Lantéri-Laura [2]. De ce fait, l’approche phénoménologique perdrait toute sa valeur heuristique dans la clinique.

4De mon point de vue, la phénoménologie reste un héritage précieux pour les praticiens de tous horizons, d’où l’intérêt de poursuivre la réflexion dans ce domaine. L’objectif de ce travail est pour le moins ambitieux, à savoir esquisser des fondements pour construire une épistémologie phénoménologique en psychothérapie. De ce fait, je vais conduire ma recherche aux interfaces entre philosophie phénoménologique et clinique psychothérapeutique. Cette proposition théorique va s’articuler en deux parties. Bien que ce choix résulte un peu arbitraire, il sera utile afin de tracer un itinéraire dans l’univers complexe de la phénoménologie. La première partie porte sur les fondements philosophiques de la phénoménologie. Comment peut-elle se lire aujourd’hui, en France, disposant d’un plus ample choix en traduction de textes de Husserl. La deuxième partie se concentre sur quelques notions clés envisagées sous l’angle épistémologique.

5Néanmoins, je veux rappeler avec mon maître Lantéri-Laura que ce mot de phénoménologie n’est guère facile à manier puisqu’il n’est attribué que par commodité à la philosophie de Husserl, des Idées I et étendu par la suite et non pas sans réserves, à des auteurs comme K. Jaspers, M. Scheler, N. Hartmann, M. Heidegger enfin à Merleau-Ponty et Sartre. Bien qu’à l’heure actuelle le terme de phénoménologie couvre un domaine vaste de la recherche philosophique, il faut reconnaître que « pour un grand nombre de praticiens en France le terme de phénoménologie continuait à se prendre dans l’acception que lui avait donnée K. Jaspers dès 1913 [...] à savoir les aspects subjectifs de la clinique psychiatrique, tels qu’ils peuvent sembler accessibles à l’Einfühlung » [3].

6Or, la phénoménologie devrait être considérée en tant que réalité méthodologique complexe, dans ses fondements et dans ses développements concrets [4]. D’où le fait que la psychothérapie serait une des étendues qui contribue à définir le champ sémantique de la phénoménologie en psychiatrie et psychologie clinique.

7Cependant, il faut rappeler que la phénoménologie est une philosophie qui ne peut fournir des postulats pratiques que dans la mesure où elle ne contredit pas sa nature.

8Revenons au cœur même de ce travail, à savoir en quoi consiste la psychothérapie existentielle. Mot se référant à Binswanger et que je propose de remplacer par psychothérapie d’orientation phénoménologique. Mais il s’impose, quand même, de reprendre la position de Binswanger : « La direction de recherche analytico-existentielle en psychiatrie est issue, écrivait-il, de l’insatisfaction concernant les projets de compréhension scientifique de la psychiatrie... Or, ce à quoi la psychiatrie et la psychothérapie ont affaire en tant que science, c’est, comme on le sait, l’homme, non pas, en premier lieu, l’homme psychiquement malade, mais l’homme » [5]. L’essentiel de la démarche phénoménologique consiste à considérer une existence donnée dans son unicité comme forme en relief sur un fond co-constitutionnel qui est le monde. La phénoménologie représente une approche psychothérapeutique du vécu de l’homme; une approche de l’Erlebnis dans son être-au-monde, dans sa spécificité d’y-être.

I – FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES : SUBJECTIVITÉ ET INTERSUBJECTIVITÉ

9Le cœur de la réflexion phénoménologique est, sans doute, la question du sujet et de son monde. Cependant, la subjectivité, au sens phénoménologique, ne peut se réduire à ce qui émerge de l’exploration de la vie intérieure du sujet. Bien qu’une tentative d’esquisser une hypothèse de subjectivité ne peut se priver de rendre compte des différents niveaux dont celle-ci s’articule, c’est-à-dire celui de la transcendance, de l’expérience et du vécu; il est difficile dans ce brève essai de traiter de ces trois niveaux de façon exhaustive. Or, je crois qu’il faut oser la formule suivante : appartient au niveau transcendantale de la subjectivité tout ce qui appartient à la sphère de la conscience en-soi, à la sphère de l’intentionnalité. L’intentionnalité demeure l’essentiel de tout Erlebnis elle est la structure de la conscience qui corrèle un vécu et un objet qui appartient à cette même expérience vécue. « L’apparaître du monde, au sens phénoménologique, comporte des structures qui permettent de concevoir comment une séquence liée de ces apparaître serve de base à l’expérience d’une vie subjective » [6].

10La subjectivité transcendantale est une construction complexe qui implique la structure portante de l’intentionnalité. Il ensuit que toute intentionnalité est un projet de soi-même et que la dimension de la projectualité est l’essence temporelle de la conscience.

11Le moi est alors le résultat provisoire de ce processus d’intentionnalité. Il est le résultat d’opérations telles que : choisir, soustraire, ajouter et corriger. À chaque pas, dans ce parcours, le moi se forme en écoutant la multitude de voix qui l’habite afin de pouvoir devenir une conscience intentionnelle de sa propre subjectivité. Toutefois, un sujet n’est pas une donnée établie d’avance et fixée comme une structure rigide mais est une opération perpétuelle de synthèse. Cette opération de synthèse assure la dimension temporelle de la continuité et de la discontinuité de l’être-en-soi. La synthèse, toujours provisoire, de la subjectivité est le contact le plus intime entre la conscience et le monde.

12Il faudrait imaginer, alors, le moi comme un acteur à la fois du scénario transcendantal de son être et de l’expérience concrète du monde de son être homme.

13Or, attardons-nous sur le cas particulier, de l’expérience mondaine et transcendantale que le sujet fait d’autrui, donc de l’intersubjectivité. C’est à certaines positions de Husserl que j’aurai recours pour y chercher les fondements philosophiques de cette expérience qui se trouve au centre de toute expérience psychothérapeutique. « L’autre nous est donné dans l’expérience concrète, écrit-il, comme tout objet » [7]. Le Moi, continue-t-il, agît dans un horizon d’expérience, il a une sphère à lui, d’appartenance et d’apprésentation. Le Moi a des modes de conscience du monde et des modes de conscience de soi-même. « L’Ego considéré concrètement possède un univers de ce qui lui appartient [...]» [8].

14Il ensuit que la nature de l’expérience d’autrui est indirecte car : « ce qui peut être présenté et justifié directement est « moi-même », écrit Husserl. L’autre m’est suggéré seulement dans l’expérience indirecte et cette suggestion est vérifiée par une concordance interne avec l’expérience de moi-même. L’autre est une modification de “mon” “Moi” » [9]. L’autre est possible car Moi je suis possible, une autre monade se constitue par apprésentation[10] dans la mienne.

15Il me semble pouvoir indiquer dans ce passage des notions clefs, pour emboîter la question ontologique et celle de la rencontre psychothérapique qui n’est que rencontre mondaine, que rencontre de deux vécus. Les concepts d’analogie, de sphère d’appartenance et d’apprésentation, nous mènent à conclure une possible authenticité de la rencontre avec l’autre. Il y a dans ces notions une partie essentielle de la compréhension phénoménologique de la rencontre humaine.

16Or, cette perspective philosophique donne de la profondeur à la signification de la rencontre thérapeutique car la psychothérapie peut être envisagée sous l’angle de l’être-avec-autrui et de l’être-avec-soi-même en tant que rencontre de deux existences.

17Certes, la notion de sphère d’appartenance comme espace partagé entre Moi-même et l’autre construit un espace du sens : l’autre m’apparaît de façon nécessaire dans un monde primordiale. Il s’agit de l’ouverture de l’ontologie phénoménologique à la phénoménologie comme herméneutique.

18Vu dans la perspective du phénoménologue la psychothérapie se présente comme l’espace temporalisé de la rencontre de deux existences, d’un Moi avec un autre Moi. Dans une dialectique du Tu-Tu, au sens existentiel. L’autre « résonne » en face de Moi non comme un Tu de la mondanité mais comme un Tu de la conscience transcendantale. Chaque structure mondaine et transcendantale est donnée originairement comme « sphère d’appartenance » comme ce qui est directement accessible au moi par une explicitation originelle de moi-même. Il ensuit que l’expérience fondamentale de l’autre est unique, singulière et intentionnelle.

19Je propose que ces positions soient considérées comme une base essentielle de la recherche des fondements philosophiques de la psychothérapie phénoménologique.

20Dans le lien entre le Moi et le monde se joue le rapport intime entre l’être et son étant. Cette expérience du monde est le vécu propre de chaque existence, l’intimité du sujet avec son monde et avec autrui.

21La psychothérapie phénoménologique comprend et cherche à saisir le vécu. « Le vécu, écrivait Minkowski, n’est pas à confondre avec le conscient [...] Le conscient et l’inconscient, tels qu’on les manie dans certaines conceptions risquent de devenir de simples attributs, tantôt présents, tantôt absents... » [11] alors que le vécu subjectif est un sentir, un lien psychophysique avec le Leib. Ce lien n’est ni conscient, ni inconscient car il est le fond de l’existence comme dans le rapport « figure sur fond ».

22Je reviens, donc, à l’idée que l’unité de l’être et du monde apparaît comme le postulat fondamental pour la compréhension de chaque existence telle qu’elle nous est offerte dans l’observation clinique. Chaque existence dans son êtreaumonde réalise une ouverture au monde, elle est disponible vers-le-monde, elle devient projet.

23Toutefois, la situation existentielle de la rencontre psychothérapique relève de la rencontre entre notre propre être-au-monde et celui de l’autre. Dans la rencontre s’actualise la possibilité intime de la connaissance d’une autre existence car ce qui se construit entre les deux existences est un rapport intentionnel.

24L’intentionnalité induit un mouvement à la conscience, et ce mouvement s’exprime par le langage et il est toujours temporalisé.

25Certes, l’actualisation de ce mouvement intentionnel est essentiellement langage. Or, les images, crées par le langage, ramènent dans un monde de l’àpeuprès, dans un monde où le rapport entre langage et objet est une relation complexe.

26Dans ce sens, la psychothérapie est une condition de laboratoire privilégiée pour que le sujet définisse son monde. La « donation de sens » se construit lentement mais inexorablement dans le travail relationnel, selon le concept de « développement » de Jaspers. Le langage est à considérer comme le jeu du sujet avec le monde. D’où l’idée que j’emprunte à Wittgenstein que les mots ouvrent à la dimension des « jeux linguistiques ».

27En psychothérapie, cela veut dire jouer à créer un monde intersubjectif qui fait exister un monde intérieur souvent innommable. Un monde qui s’est égaré pour le sujet comme dans une « crampe mentale ». Les mots ne viennent pas expliquer mais décrire et inventer des familles entières de significations.

28La notion de famille de significations ouvre à l’horizon du sens. Il s’agit d’une notion qui nous affranchit du besoin de l’explication pour nous amener aux jeux explorateurs des logiques combinatoires. D’où le fait qu’on puisse adopter en thérapie l’attitude à inventer tous les mondes possibles qu’à chaque fois les mots esquissent. Le sens devient alors une déliaison du langage, une exploration nouvelle. Du point de vue herméneutique la question du sens se déplace de celui qui parle à celui qui écoute, le sens ne va plus être linéaire et causale mais probable. Il faut admettre alors une herméneutique à double référence : de celui qui parle et de celui qui écoute. Le lieu du sens devient dansant, instable et non attribuable d’emblée.

29Quel est alors le rapport au signifiant dans la relation entre deux existences ?

30Dans la pratique psychothérapique, le thérapeute se trouve à être le lieu du signifiant exactement comme le patient et, le signifiant peut se dégager grâce à l’opération constructive de la relation. De ce fait, le thérapeute et le patient ont une position créative dans le langage, hors de toutes schématisations préalables. Ils peuvent inventer un espace sémantique signifiant car appartenant à la sphère intersubjective.

31« Ce que nous appelons psychothérapie, écrit Binswanger, n’est qu’une pratique visant à donner au patient la possibilité de « voir » la structure globale de son existence humaine, son être-au-monde, et de comprendre où il s’est égaré » [12]. Dans la communication entre deux existences, il s’agit de la mise en commun de deux patrimoines biographiques.

II – FONDEMENTS ÉPISTÉMOLOGIQUES

• l’époché ( ????? )

32Comment s’appréhende la rencontre du sujet avec le monde et avec autrui ? La méthode essentiellement phénoménologique est celle de l’intuition eïdetique qui surgit après l’opération de la réduction phénoménologique, l’époché.

33Quand, pour un moment, nous pouvons neutraliser les effets sur nous-mêmes de la réalité qui nous entoure afin de nous ajuster commodément parmi les choses, alors nous ouvrons un espace pour rencontrer « autre chose ». Nous prenons une vacance mentale et nous apprécions des aspects des choses autrement inaccessibles [13]. S’ajuster parmi les choses du monde, arrêter de le regarder selon le point de vue habituel et devenir un contenant vidé pour recevoir, celle-ci est l’attitude de l’époché.

34Il s’agit de mettre entre parenthèse, de suspendre nos connaissances du monde, pour aller vers le monde même et saisir ce qui se montre (phénomène) dans son évidence. L’opération de mise entre parenthèse, de suspension du monde, permet à la conscience de se retrouver face à chaque phénomène comme pour la première fois. Cette opération de rencontre avec l’objet est une contamination entre le sujet et l’objet grâce à laquelle sont abolis tous les points de vue préconçus de notre existence pour y-être seulement.

35Il faut saisir ce qui se montre comme il se montre, apprendre ainsi à voir. Le mot phénomène comme le souligne Heidegger, renvoie au participe passé du verbe grec ????? (fánao), ce qui se montre. Le regard phénoménologique est un regard sur ce qui se montre, un regard à la fois complexe et naïf.

36Le postulat fondamental pour le phénoménologue, se résume à décrire et comprendre selon l’intuition eidétique la rencontre entre le sujet et le monde. Par ailleurs, la description du mouvement existentiel entre sujet et monde va permettre au sujet d’intentionner l’objet rencontré. D’où le fait que la psycho-thérapie puisse se penser en tant qu’expérience eidétique.

37L’épochè devient méthodologie et d’une science eidétique et d’une interaction entre le sujet et le monde. Or, l’épochè dessine, je le rappelle, un mouvement qui va de la réalité de l’expérience à la conscience.

38Cependant, ce mouvement vers le monde et avec le monde se caractérise par le fait d’être un mouvement ouvert et qui dure. Il en résulte que l’épochè est une opération interminable dans le temps car chaque nouvelle rencontre avec le monde demande au sujet de se situer et d’accomplir à nouveau la réduction phénoménologique.

39L’épochè, écrit Ricœur, est une expérience temporelle qui a dans le souvenir sa face objectale [14]. Car, dans cette perspective, le souvenir devient la trace de l’objet qui a traversé l’expérience subjective.

40Par ailleurs, il paraît clair que le premier pas du phénoménologue, en psycho-thérapie, va être celui d’apprendre à « suspendre tout jugement » – donc de sortir de la logique causale entre les phénomènes – et apprendre à utiliser sa propre subjectivité en tant qu’outil. Dans ce sens, l’attitude de l’épochè ouvre à la relation, à l’écoute authentique.

41L’écoute pour le phénoménologue est comme une sorte d’écoute vide ou mieux vidé, pour utiliser une heureuse expression de Calvi, car privé de la réalité du monde qui a été mis entre parenthèse, grâce à cette capacité de l’écoute vide le thérapeute s’introduit dans le monde du patient. Le thérapeute rencontre le monde du patient et le laisse résonner en lui. C’est ainsi que le vécu est authentiquement partagé et sa compréhension permet une participation existentielle.

• Le temps et l’espace

42Aucun phénomène ne peut être appréhendé bien que l’on ait accompli la réduction phénoménologique, hors des sa position, de son apparaître dans le temps et dans l’espace. Pour le phénoménologue, je le rappelle, le temps est à la fois essence et forme (eïdos et morphé) de tout phénomène.

43Il est bien entendu un artifice de cette étude d’aborder la question de la temporalité et de la spatialité sous l’angle des fondements épistémologiques. Ce choix délibéré est une manière pour fournir aux lecteurs non phénoménologues un parcours au cœur des problématiques les plus complexes de la phénoménologie même.

44En quoi la conscience du temps est-elle à considérer comme conscience de Soi ? Écrire de la phénoménologie du temps équivaut à écrire une phénoménologie de la contradiction car il faut à tout pas rendre compte du non-être. Le temps ramène l’être au monde, permet à la conscience son historicité. Il s’agit de cela, à tout moment, dans la rencontre psychothérapeutique. La conscience temporelle du sujet se construit dans les plis de la perception, au moment où la conscience se retire de l’objet perçu pour le transformer en objet vécu et successivement se retire du vécu pour transcender d’elle-même. La conscience du temps est un mouvement qui va du temps des choses au temps psychique, elle se construit en tant qu’entité, comme Zeitobjekt.

45La conscience intime du temps n’est que l’historicité même du Moi, la conscience de l’être et du devenir. Dans l’opération de montage de l’historicité, la subjectivité est mise en jeu ainsi que les frontières qui la définissent. « C’est pourquoi tout souvenir suppose le temps » écrivait Aristote et on ne peut pas négliger que en psychothérapie toutes les formes du temps sont des formes de la mémoire. Or, le passé (retentio) a un lieu, il habite dans le présent, il n’a pas une inscription dans le passé même mais dans l’actuel. La rétention rapproche le souvenant des objets qui l’avait perçu car la rétention représente la capacité de contenir, d’enregistrer, de perdre et de retrouver ce que le sujet a vécu dans l’expérience vivante de la perception.

46La structure ontologique du temps s’actualise lors du travail thérapeutique par l’emploi des objets temporels. Les objets temporels utilisés dans la mise en place du cadre thérapeutique, mais aussi dans le cœur du récit, témoignent de l’existence d’un temps/espace objectif ou temps apparaissant, inhérent aux choses. Ce temps implicite est un rappel essentiel pour la construction du temps existentiel de la conscience, car le temps objectif est l’expérience primaire de la temporalité même.

47L’on pourrait dire qu’établissant le cadre thérapeutique nous utilisons la temporalité comme une structure (morphé) appartenant à la sphère du monde sensible. De ce fait, l’expérience psychothérapique se situe entre la sphère existentielle et celle expérientielle. Grâce à cela se dessine la perspective temporelle de l’historicité du sujet.

48En psychothérapie, saisir la structure portante de l’expérience du temps subjectif et le lien avec sa structure transcendante est un point essentiel de la compréhension de l’existence du sujet. D’où le fait que la rencontre thérapeutique devient le lieu de l’historicité du sujet.

49Certes, je viens de le souligner, en psychothérapie se concrétise une expérience de la temporalité historique mais il ne faut pas négliger l’expérience de l’espace, entendu comme horizon existentiel.

50Le Dasein, dit Heidegger, est spatial en un sens originel, et par conséquent le monde est donné à l’être par l’espace. Dans la réflexion heidegerienne le Dasein par le fait qu’il est donné à soi-même est une essentia et une possibilité. Le Dasein possède comme spécificité le fait de ne pas être libre du monde, il est essentiellement être-au-monde[15]. Il ne possède pas un monde mais il est dans-le-monde.

51La spatialité est la condition subjective de toute expérience sensible, elle est la dimension de la coexistence, donc, de l’être-dans. Pour reprendre une idée de Merleau-Ponty, l’espace est le moyen par lequel la position des choses devient possible, il n’est pas le milieu dans lequel se disposent les choses. L’expérience de l’espace apparaît comme l’expérience de l’être-jeté-au-monde et de l’allerverslemonde. Dans ce sens la psychothérapie est un lieu, un lieu mondain de la relation, un lieu de l’être. En psychothérapie l’espace dégage son orientation signifiante, il devient « espace orienté », il devient « direction de sens ».

52Or, il convient d’insister sur un dernier point qui découle de ces considérations c’est-à-dire que l’espace est la condition de l’expérience qui se donne à la sensibilité, au corps, afin de devenir espace historique et mnésique du sujet.

53Cependant, nous pouvons en conclure que l’expérience de la spatialité n’est pas une expérience du Moi qui s’épuise ou se fige mais elle s’invente perpétuellement. D’où la portée fondatrice du lien entre espace et sujet. L’on doit considérer que l’espace est donné au moi par et dans le corps. Par le mouvement le corps s’approprie de l’espace et des dimensions, de l’horizontale et de la verticale. L’horizontal marque l’horizon de l’expérience existentielle de l’espace et trace la frontière du monde visible et invisible. La verticalité permet au sujet l’expérience de l’à-Soi, envers-Soi et de Soi-vers le monde. Cette topographie du corps-sujet illustre le sens de la thèse que chaque existence peut être comprise à partir de son monde ou mieux de son espace vécu. De ce fait, l’espace sort des règles strictes de la perception pour devenir espace de l’imaginaire. L’espace se meut alors entre la sphère de l’illusion et celle de la projection. Une illustration de ce processus peut être vue, sans doute, dans l’espace onirique.

54L’espace temporalisé dessine le lieu géographique de l’être et de l’être en tant qu’être-dans-un-lieu.

55Lorsque en psychothérapie se réalise l’appropriation, dans la mémoire, des lieux qui construisent l’histoire du sujet, alors l’objet qui peut se mouvoir dans l’espace mentale recommence à se mouvoir dans l’espace perceptif. « Etre-dans-l’espace, écrivait Binswanger, veut dire esquisser une perspective de soi dans le monde, une perspective dans le mouvement de la monté et de la chute ». Car les mouvements dans l’espace de chaque existence humaine sont essentiellement ceux de l’ascension et de la descente.

« À l’école de phénoménologie »

56On ne peut qu’être redevable à Ricœur pour cet intitulé qui me permet de tirer quelques conclusions provisoires de cet essai. Tout d’abord, je crois que l’on puisse dire que la phénoménologie est une école malgré les diversités qui caractérisent ses auteurs. Bien qu’elle demande aux cliniciens un effort remarquable pour se familiariser avec des concepts philosophiques nullement faciles à manier, elle reste une contribution incontournable pour une pensée clinique non dogmatique. Support essentiel d’une pensée psychanalytique qui n’ignore pas ses racines, elle est un des piliers de la psychopathologie courante en psychiatrie.

57La phénoménologie est un exercice du sentir soi-même et l’autre qui est fondateur de toute expérience thérapeutique de ???????? – thérapeia veut dire soin –.

58Je crois que notre brève itinéraire a montré une approche de la rencontre comme structure portante de l’accueil du monde et de l’autre. Pour le psycho-thérapeute s’ouvre la possibilité de transformer la rencontre thérapeutique dans un espace-temps partagé qui construit un Nous existentiel.

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Date de mise en ligne : 22/04/2026

https://doi.org/10.3917/top.088.0173