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Article de revue

Les constructions comparatives intra-prédicatives en français

Pages 7 à 33

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  • Fuchs, C.
  • et Guimier, C.
(2011). Les constructions comparatives intra-prédicatives en français. Travaux de linguistique, 63(2), 7-33. https://doi.org/10.3917/tl.063.0007.

  • Fuchs, Catherine.
  • et al.
« Les constructions comparatives intra-prédicatives en français ». Travaux de linguistique, 2011/2 n°63, 2011. p.7-33. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2011-2-page-7?lang=fr.

  • FUCHS, Catherine
  • et GUIMIER, Claude,
2011. Les constructions comparatives intra-prédicatives en français. Travaux de linguistique, 2011/2 n°63, p.7-33. DOI : 10.3917/tl.063.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-travaux-de-linguistique-2011-2-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tl.063.0007


Notes

  • [*]
    Laboratoire LATTICE (UMR 8094) CNRS / École Normale Supérieure Laboratoire CRISCO (EA 4255 Université de Caen)
  • [1]
    Voir, sur ce point, Heine (1997, chapitre 6).
  • [2]
    Cf. Haspelmath et Buchholz (1998).
  • [3]
    L’étude de ces deux marqueurs a, on le sait, fait l’objet d’une très abondante littérature. Citons, en particulier, les travaux de Le Goffic (1993, 2002, 2007), de Moline (éd. 2008), de Muller (1996) et de Pierrard et Léard (2004).
  • [4]
    Ne sont prises en compte ici que les constructions comparatives intra-prédicatives basées sur le schéma ’(déclencheur) + paramètre + que/comme P’, à l’exclusion d’autres constructions (comme par exemple celles en d’autant plus X que… ; sur ces dernières, voir Kuyumcuyan, 2008, § 1.4.).
  • [5]
    La base SCF est constituée d’exemples couvrant une période qui va depuis l’ancien français jusqu’au français moderne. Le présent article s’appuie principalement sur des exemples de français moderne, mais fait également appel à quelques exemples de français classique.
  • [6]
    Après suppression des éléments adventices de la matrice : v. ci-dessous.
  • [7]
    Autre exemple avec haplologie de que : cf. § 3.1.2, [0695].
  • [8]
    Si l’on admet que laid appartient à la subordonnée.
  • [9]
    On pourrait également considérer que l’ensemble Adj. + complément essentiel forme un GAdj., auquel cas cette configuration n’a pas lieu d’être, l’exemple cité devant être analysé comme ceux traités en 3.1.5.

1 – Introduction

1Dans les travaux des typologues (Stassen, 1985 ; Henkelmann, 2006), les constructions comparatives sont classiquement décrites comme comportant les éléments constitutifs suivants :

  • deux lexèmes qui renvoient aux deux entités supports de la comparaison, à savoir respectivement le terme ’comparant’ (appelé ’standard’) et le terme ’comparé’ ;
  • un élément prédicatif (appelé ’paramètre’), qui correspond à la qualité ou la propriété sous l’angle de laquelle opère la comparaison entre les deux entités ;
  • deux morphèmes grammaticaux, reliés respectivement au terme comparant (on parle de ’marqueur du standard’) et au prédicat (on parle de ’marqueur du paramètre’) ; ce dernier marqueur étant, d’ailleurs, souvent absent.
En français, les constructions comparatives présentent deux particularités notables.

2D’une part, là où bon nombre de langues introduisent le ’standard’ à l’aide d’un marqueur au sémantisme cognitivement motivé, qui relève très souvent du domaine spatial (ex. : Jean est (plus) grand à partir de Jules ou Jean est (plus) grand vers Jules) [1], le français recourt à des marqueurs beaucoup plus grammaticalisés et au sémantisme moins transparent : à savoir que (Jean est plus grand que Jules), introducteur du standard de la comparaison d’égalité ou d’inégalité quantitative, et comme (Jean est beau comme un dieu), introducteur du standard de la comparaison équative (qualitative) dont le sémantisme s’origine dans la manière [2].

3D’autre part, la structure syntaxique des comparatives du français se révèle plus complexe que celle des langues décrites par les typologues, lesquelles ne mettent souvent en jeu qu’une unique relation prédicative. Cette complexité explique le grand nombre d’approches théoriques divergentes et de controverses à propos du français, qui portent en particulier sur le rôle syntaxique de ces marqueurs que et comme[3] et sur leur mode d’introduction du standard et/ou d’articulation d’une subordonnée (éventuellement elliptique ?).

4Face à ces questions qui, à l’heure actuelle, restent ouvertes, nous considérons, pour notre part, que les constructions comparatives du français se présentent sous la forme d’une ‘matrice’ au sein de laquelle se trouve enchâssée une subordonnée (verbale ou, bien souvent, elliptique) introduite par un terme en Kw- (que ou comme).

5De ces spécificités syntaxiques et sémantiques il découle que la dénomination de ‘marqueur du standard’ (tout comme celle, traditionnelle, de ‘complément du comparatif’) s’applique mal au français : en effet, dans la perspective qui est la nôtre, l’élément en Kw- a pour fonction de ‘cheviller’ deux relations prédicatives, et non pas simplement d’introduire un terme. Ce mécanisme du ‘chevillage’ peut être décrit brièvement comme suit (voir Le Goffic, 2002 : 328 sq., et 2007 : 31-32). Le terme en Kw- joue un même rôle syntaxique dans la subordonnée et dans la matrice : c’est un adverbe (de quantité dans le cas de que, et de manière — c’est-à-dire de qualité — dans celui de comme). Ainsi, dans Jean est plus grand que Jules (n’est grand), le terme que fonctionne identiquement comme modifieur du prédicat être grand dans les deux relations prédicatives, d’où la glose « la quantité de grandeur de Jean surpasse la quantité (quelle qu’elle soit) de grandeur de Jules ». Il en va de même pour comme dans Jean dort comme un bébé, qui peut se gloser par « la manière dont Jean dort est la manière (quelle qu’elle soit) dont un bébé dort ». Pour l’établissement de la comparaison, la relation prédicative constitutive de la subordonnée (qui comporte le terme ‘comparant’, ou ‘échantil’) sert de repère à l’autre (qui comporte le ‘comparé’, le ‘paramètre’ et le ‘marqueur du paramètre’ — que nous appellerons ‘déclencheur’). Il convient de noter, au passage, que ce ‘déclencheur’ (plus, moins, aussi, autant, …) est nécessairement présent dans les structures en que et qu’il ne l’est plus en français moderne dans celles en comme.

6Le présent article est consacré à l’analyse des structures comparatives complètes (c’est-à-dire comportant une subordonnée) dans lesquelles le ‘paramètre’ est un prédicat (premier ou second) constitué par un groupe verbal, adjectival ou adverbial. Il s’agit donc des comparaisons les plus « classiques », celles où le ‘déclencheur’ (lorsqu’il y en a un) et le terme en Kw- ont une portée intra-prédicative (par opposition aux cas des comparaisons détachées à portée extra-prédicative) [4]. Notre objectif est d’élaborer une typologie exhaustive de ces structures, en les illustrant sur des exemples (de français moderne, mais aussi d’états de langue plus anciens) provenant de la base SCF (« Structures Comparatives du Français ») [5] ; pour une présentation détaillée de cette base et du cadre théorique dans lequel se situe notre étude, nous renvoyons à Fuchs (2008). Pour ce faire, nous nous attacherons à la question des degrés de parallélisme syntaxique existant entre les deux relations prédicatives chevillées par le terme en Kw- : c’est en effet sur la base des éléments communs et des éléments différentiels entre ces deux relations que peut se construire l’interprétation sémantique. Nous étudierons tout d’abord les cas présentant en surface un parallélisme complet (§ 2) ou partiel (§ 3) ; puis, face aux cas de non-parallélisme, nous distinguerons selon que le contexte permet (§ 4) ou non (§ 5) de restituer un parallélisme par-delà les différences de structure superficielle.

7Dans le cours de l’article, nous aurons recours aux conventions suivantes :

  • / / : encadre un segment qui, au sein de l’énoncé, est analysé comme extérieur à la construction comparative ;
  • [ ] : encadre un (ou des) constituant(s) restitué(s) ou remanié(s) lors de l’analyse. On notera que, dans les restitutions entre crochets, le verbe restitué est noté à l’infinitif ; cette option résulte de l’indétermination intrinsèque à l’ellipse du verbe, qui rend impossible le choix d’un temps et d’une modalité particuliers lors de la restitution : voir sur ce point Fournier et Fuchs (2007 : 99-101).
  • {} : encadre un (ou des) constituant(s) analysé(s) comme dominant hiérarchiquement la relation prédicative de la subordonnée ;
  • ? : introduit la structure reconstruite à l’issue de notre analyse.
Les numéros d’exemples notés entre crochets sont ceux qui figurent dans la base SCF. Les sources sont mentionnées de façon abrégée : on trouvera le détail en toute fin d’article, à la rubrique « Références des sources des exemples ».

2 – Existence d’un parallélisme syntaxique (plus ou moins) complet entre la matrice et la subordonnée

8En surface, l’existence d’un parallélisme syntaxique complet, doublé, ou non, d’un parallélisme lexical, entre matrice et subordonnée, constitue un cas de figure peu fréquent, notamment pour les subordonnées en que, mais néanmoins attesté (§ 2.1) ; très souvent, des éléments adventices présents dans la matrice et/ou la subordonnée viennent remettre en cause ce parallélisme absolu (§ 2.2 et 2.3). Celui-ci tend à disparaître graduellement lorsque des éléments anaphoriques viennent se substituer, dans la subordonnée, à des constituants lexicaux (§ 2.4) ou lorsqu’un constituant supplémentaire, auquel ne correspond aucun constituant dans la matrice, est présent dans la subordonnée (§ 2.5).

2.1 – Matrice et subordonnée totalement parallèles

9Dans cette configuration, les deux relations prédicatives chevillées par le terme en kw- sont complètes ; aucun travail de restitution n’est nécessaire au moment du décodage. Par ailleurs, ce parallélisme syntaxique se double d’un parallélisme sémantique, qui se manifeste de diverses façons. Le prédicat de la matrice peut par exemple être repris dans la subordonnée, ce qui permet d’établir un contraste marqué entre les arguments du verbe (sujet et/ou objet) :

[1046]
Il vous aurait traité comme il aurait traité son fils. (cit. GG)
[0431]
on a parlé davantage du siège de Paris […] qu’on ne parle de l’occupation. (R. Kemp, cit. GG)
Cette reprise ne s’effectue que si elle est nécessaire : soit pour éviter une ambiguïté au niveau de la forme du verbe (1046 : comme son fils = comme il traite son fils ? comme il traitait son fils ? comme il a traité son fils ?), ou au niveau du rôle des arguments (1046 : comme son fils = comme son fils - vous traiter ? comme il - traiter son fils ?), soit pour contraster l’actualisation du prédicat de la matrice et celui de la subordonnée (0431 : on a parlé vs. on parle ; que de l’occupation, avec ellipse, pourrait signifier qu’on a parlé de l’occupation).

10Matrice et subordonnée peuvent avoir un prédicat différent mais des arguments identiques ; nulle ellipse n’est alors envisageable. Il s’agit d’établir un contraste entre deux propriétés ou deux procès prédicables d’un même sujet :

[0177]
il étoit encore plus querelleur et plus brutal qu’il n’était fort et vaillant. (Fénelon, cit. DP)
[1487]
le prince fut aussi vite calmé qu’il avait été irrésistiblement enivré. (G. Ohnet, cit. SA)
[0095]
Anne ment comme elle respire. (cit. WI)
[1465]
Le malheur du duc du Maine m’afflige plus qu’il m’étonne [sic]. (Maintenon, cit. HA)
Un contraste peut être établi entre deux propriétés et deux supports distincts, auquel cas matrice et subordonnée sont pourvues chacune d’un sujet et d’un prédicat spécifiques. Ceux-ci appartiennent néanmoins à un même paradigme notionnel :
[0794]
Il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière, qu’il est inconcevable que Dieu soit matière. (La Bruyère, cit. HA)
Le parallélisme n’est plus total, en surface tout au moins, lorsque le verbe de la subordonnée apparaît sous une forme non-finie. Il est alors facile de restituer un sujet à partir de la matrice :
[2773]
Il mourrait plutôt que d’avouer ses torts. (cit. AF 8e éd.)
? Il mourrait plutôt que [il] avouer ses torts.
On remarquera que le parallélisme de surface, qui fonde la structure comparative, peut ne pas être le reflet fidèle des relations prédicatives sous-jacentes. Tel est le cas dans l’exemple suivant où le sujet syntaxique de la matrice peut être compris comme un objet du verbe complément de l’adjectif :
[0861]
Il est autant difficile à subjuguer qu’il est incapable de subjuguer les autres. (Fénelon, cit. GG)
? [Le subjuguer] est autant difficile qu’il est incapable de subjuguer les autres.
Hormis ces cas particuliers, ce double parallélisme, syntaxique et sémantique, a pour conséquence un travail interprétatif minimal pour le récepteur. Il n’en va pas de même lorsque matrice et subordonnée ne présentent que peu d’éléments communs, ou n’en présentent aucun, bien que le parallélisme syntaxique soit maintenu. Les exemples sont en fait peu nombreux. Un semblant de parallélisme peut toutefois se retrouver au plan sémantique lorsque certains éléments présentent une forme de quasi-synonymie :
[1820]
[…] qui soutenait un matelas comme on porte un blessé. (Maupassant, cit. SA)
(soutenir ? porter)
[0626]
Elle lui laissait tenir sa dure main […] comme elle lui eût tendu la poignée d’une canne. (Colette, cit. SA)
(laisser tenir ? tendre)
[0646]
Elle redescendit l’escalier comme on fuit un incendie. (Martin du Gard, cit. SA)
(redescendre un escalier et fuir un incendie : deux procès distincts mais susceptibles d’être réalisés de la même manière (précipitamment))
ou une forme d’antonymie :
[0617]
Elle l’avait renfermée plutôt que non pas la laisser à la poussière. (Proust, cit. DP)
(renfermer quelque chose ? laisser quelque chose à la poussière)
Dans certains cas-limites, essentiellement avec les comparatives en comme, tout parallélisme sur le plan sémantique disparaît, ce qui oblige à faire un travail interprétatif important afin de retrouver ce qui peut sous-tendre la comparaison. La plupart du temps, il s’agit d’établir une équivalence de propriété entre le procès de la subordonnée et celui de la matrice :
[2223]
Un jour, il a sauvé la Turquie comme il aurait peint une nature morte. (E. Bourdet, cit. SA)
(il a sauvé la Turquie de la même façon, quelle qu’elle soit, qu’il aurait peint une nature morte.)
[0953]
Il m’arrive de taper un rapport affreusement ennuyeux comme un autre jouerait du Schumann. (R. Coolus et A. Rivoire, cit. SA)
? /Il m’arrive de/ [je] taper un rapport affreusement ennuyeux comme un autre jouerait du Schumann. [6]
(Il m’arrive de taper un rapport affreusement ennuyeux de la même façon, quelle qu’elle soit, qu’un autre jouerait du Schumann.)
La difficulté d’interprétation de cet exemple tient au fait que la relation entre taper un rapport affreusement ennuyeux et jouer du Schumann ne va pas de soi : si jouer du Schumann implique ’avec plaisir’, alors l’énoncé peut se comprendre comme signifiant il m’arrive de taper un rapport affreusement ennuyeux avec plaisir ; mais d’autres lectures sont sans doute possibles.

2.2 – Présence d’éléments adventices dans la matrice

11Ces éléments adventices, présents dans la matrice, sont des verbes opérateurs (causatifs, aspectuels, etc.) ou modalisateurs, éventuellement accompagnés de leur sujet ; ils sont extérieurs à la construction comparative elle-même :

[1697]
Molière et même Regnard me paraissent l’emporter sur Aristophane autant que Demosthène l’emporte sur nos avocats. (Voltaire, cit. WP)
? Molière et même Regnard /me paraissent/ l’emporter sur Aristophane autant que Demosthène l’emporte sur nos avocats.
(= il me paraît que Molière et même Regnard l’emportent sur Aristophane autant que Demosthène l’emporte sur nos avocats.)
[0383]
Les Jésuites lui faisaient mener Marthe Brossier comme on mène l’ours. (Tallemant Des Réaux, cit. DP)
? /les Jésuites/ [il] (= lui) /faisaient/ mener Marthe Brossier comme on mène l’ours.
(= Les Jésuites faisaient (de telle sorte) qu’il menait Marthe Brossier comme on mène l’ours.)

2.3 – Présence d’éléments adventices dans la subordonnée

12Des éléments de même nature peuvent apparaître comme des éléments adventices dans la subordonnée :

[0952]
il m’a souri comme je n’avais plus vu sourire depuis ma petite enfance. (P. Bourget et al., cit. SA)
? il m’a souri comme /je n’avais plus vu/ [quiconque/personne] sourire /depuis ma petite enfance/

2.4 – Présence d’un terme anaphorique et/ou vicaire dans la subordonnée

13Lorsque la subordonnée reprend le prédicat de la matrice, cette reprise s’effectue par le recours à un élément anaphorique (pronom le anaphorique d’un attribut par exemple) ou un verbe vicaire (faire, le faire) :

[0275]
C’est … bien moins convaincant que ne le sera l’Ode de Claudel. (Rivière, cit. TLF)
? C’est … bien moins convaincant que ne sera le [= convaincante] l’Ode de Claudel.
[0218]
Ce qu’ils ont de vivacité et d’esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise. (La Bruyère, cit. HA)
? Ce qu’ils ont de vivacité et d’esprit leur nuit davantage que ne fait [= nuit] à quelques autres leur sottise.
[0034]
Il détaille ses beautés comme il ferait celles d’une pouliche. (H. Michazut, cit. SA)
? Il détaille ses beautés comme il ferait [= détaillerait] celles (= les beautés) d’une pouliche.
[0624]
Elle l’intimidait moins que ne l’eût fait un article de Paris. (R. Radiguet, cit. TLF)
? Elle l’intimidait moins qu’un article de Paris ne l’eût fait [= l’eût intimidée].

2.5 – Présence d’un constituant supplémentaire (circonstant) dans la subordonnée

14Le parallélisme est rompu, minimalement, lorsque la subordonnée comporte un constituant (normalement un circonstant temporel ou locatif) auquel ne correspond aucun terme parallèle dans la matrice. Ce terme de la subordonnée, souligné dans les exemples ci-dessous, est à projeter dans la matrice sous la forme d’un circonstant restitué en fonction du contexte et notamment des repères temporels impliqués par le verbe :

[1270]
Je suis plus maigre que tu n’as jamais été gros. (cit. DP)
? Je suis [maintenant] plus maigre que tu n’as jamais été gros.
[0321]
Chacun mangeait comme on mange en province. (Balzac, cit. WP)
? Chacun mangeait [là] comme on mange en province.

3 – Existence d’un parallélisme syntaxique partiel entre la matrice et la subordonnée

15Il est bien connu que la subordonnée, contrairement à la matrice, est le plus souvent syntaxiquement incomplète. Si, dans une optique transformationnelle, on considère que le type de configuration envisagé dans la section précédente, celui où matrice et subordonnée sont parallèles, constitue le schéma de base de la construction comparative, on parlera alors d’effacement de tel ou tel constituant de la subordonnée. Sans entrer dans le cadre formel d’un mécanisme transformationnel d’effacement, on parlera simplement de construction (plus ou moins) elliptique. Elle est maximalement elliptique lorsqu’elle est réduite à un seul constituant, de nature variable (§ 3.1) ; mais elle peut également comporter deux constituants (§ 3.2), voire, en théorie tout au moins, plus de deux. Les cas d’élision totale de la subordonnée ne sont pas pris en compte ici ; sur ces « comparatifs tronqués », voir Whittaker (1995). Sont présentés, dans les lignes qui suivent, tous les cas rencontrés dans la base SCF.

3.1 – La subordonnée comporte un seul constituant

3.1.1 – Un GN sujet

16C’est le cas le plus fréquent. Le prédicat ellipsé est récupérable à partir de la matrice :

[0046]
Ses raisons sont meilleures que celles de ses adversaires. (cit. BR)
? ses raisons sont meilleures (= plus bonnes) que celles (= les raisons) de ses adversaires [être bonnes].
[1377]
Lorsqu’on est jeune et bien portante comme vous, l’habitude s’acquiert avec le temps. (G. Bernanos, cit. TLF)
? /Lorsqu’/on est jeune et bien portante comme vous [être jeune et bien portante] …
[0206]
Tout vaudrait mieux que le mariage. (Colette, cit. TLF)
? Tout vaudrait mieux (= plus bien) que le mariage [valoir bien].
Quelques cas particuliers doivent être envisagés :

17Lorsque le GN sujet est un pronom personnel au cas oblique, la restitution d’une relation prédicative complète oblige à restituer un cas sujet :

[0364]
Elle était bien plus grande que moi. (V. Hugo, cit. BR)
? elle était bien plus grande que moi (= je) [être grand].
[2692]
Faites comme lui. (cit. AF 6e éd.)
? Faites comme lui ( = il) [faire].
Dans certains cas, notamment celui des comparatives à parangon et de certaines expressions figées (proverbes), le GN sujet ne comporte pas de déterminant. La restitution de la relation prédicative passe par la restitution d’un déterminant :
[2624]
Cela est froid comme glace. (cit. AF 1re éd.)
? Cela est froid comme [la] glace [être froide].
[1846]
Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. (cit. MO)
? Patience et longueur de temps font plus que [la] force [ni = et] [la] rage [faire].
Le GN sujet peut être réduit à l’un de ses constituants internes :
[2195]
Un bon office de cet homme-là étoit plus utile que de tous les courtisans. (Maintenon, cit. DP)
? Un bon office de cet homme-là étoit plus utile que [un bon office] de tous les courtisans [être utile]
Non seulement le verbe à restituer après le GN sujet est largement indéterminé par rapport aux catégories temporelles et modales, mais il peut parfois également l’être au niveau du choix lexical :
[0012]
Qu’est-ce que vous avez à rester là comme une bûche ? (J. Cocteau, cit. TLF)
? /Qu’est-ce que vous avez à/ [vous] rester là comme une bûche [rester ? rester là ? être ?].
[0158]
Brusquement […] Faustine sembla se décrocher de sa branche comme une flèche de haine et fonça sur le rapace. (L. Pergaud, cit. DP)
? /Brusquement […]/ Faustine /sembla/ se décrocher de sa branche comme une flèche de haine [se décrocher ? être ?] …
Cette indétermination ne nuit pas à l’interprétation de la phrase. Les exemples précédents montrent que l’hésitation porte sur la reprise, ou non, du verbe de la matrice. Or ce verbe dénote, dans tous les cas, une propriété inhérente au sujet : une bûche, entité par nature inanimée, reste là où elle a été posée ; une flèche se décroche. Poser, au moyen du verbe être, l’existence de cette entité sujet, revient à poser l’existence de cette propriété. Par ailleurs la présence de comme situe d’emblée au niveau du qualitatif (d’où la manière d’être). Au résultat, le récepteur n’a nul besoin d’opérer la restitution d’éléments élidés.

18Dans l’exemple suivant, l’indétermination porte sur la reprise, ou non, du verbe battre ; l’adjectif naïf constituant le paramètre de la comparaison est implicite dans la subordonnée :

[1699]
Mon cœur bat certainement plus naïf que le tien. (G. d’Houville, cit. DP)
? Mon cœur bat certainement plus naïf que le tien [être naïf ? battre naïf ?].
Le prédicat ellipsé peut en fait être intégré dans le GN sujet sous la forme d’une relative ; ce qui crée une forme de redondance lorsqu’on le restitue :
[1058]
ils baissent innocemment la tête comme un poulain qui baisse la tête. (C. Péguy, cit. GG)
? ??? ils baissent innocemment la tête comme un poulain qui baisse la tête [baisse la tête].
ou bien, en considérant que le relatif est extérieur à la comparaison :
? ils baissent innocemment la tête comme un poulain /qui/ baisse la tête.

3.1.2 – Un GInf ou une subordonnée en ‘que P’ sujet

19Le constituant sujet de la subordonnée peut se réduire à un groupe infinitif ou à une subordonnée en que :

[0061]
Agir est un million de fois plus beau que penser. (J. Delteil, cit. DP)
? Agir est un million de fois plus beau que penser [être beau].
[2614]
Autant vaut traisner que porter. (cit. AF 1re éd.)
? Traisner vaut autant que porter [valoir].
[0695]
Est-il rien de plus convenable que nous recevions de vos mains le fruit de vos bénies entrailles ? (Bossuet, cit. BR)
? Est-il rien de plus convenable que [(le fait) que] nous recevions de vos mains le fruit de vos bénies entrailles [être convenable] ?
L’exemple [0695] et sa glose montrent que le que qui apparaît en surface dans la phrase comparative résulte de l’haplologie du que introducteur de la subordonnée comparative et du que introducteur de la subordonnée nominalisée en fonction sujet (en fait : que que P) ; sur ce type de construction, voir Piot (2008).

3.1.3 – Un GN complément

20La subordonnée peut se réduire à un GN en fonction complément ; sujet et verbe sont redupliqués à partir de la matrice :

[1059]
Ils cherchent à passer leurs examens par tous les moyens, choisissant les procédés faciles plus volontiers que les procédés honnêtes. (P. Hazard, cit. DP)
? …[ils – choisir] les procédés faciles plus volontiers que [ils - choisir - (volontiers)] les procédés honnêtes.
[0317]
… ceux qui admirent davantage le protecteur que le persécuteur du roi Jacques.
?… ceux qui admirent davantage le protecteur que [ils – admirer] le persécuteur du roi Jacques. (Voltaire, cit. GG)
Il est bien connu que le GN, constituant unique de la subordonnée, fait souvent l’objet d’une ambiguïté dans la mesure où hors contexte il peut s’interpréter comme le sujet ou comme l’objet du verbe ellipsé ; dans ce cas, seule la restitution de la relation prédicative complète permet la désambiguïsation :
[0616]
Elle l’aimait plus que son mari. (cit. TLF)
? Elle l’aimait plus que [elle - aimer] son mari : objet
? Elle l’aimait plus que son mari [aimer - elle] : sujet

3.1.4 – Un Gprép complément essentiel d’un verbe ou complément d’agent dans une construction passive

21complément essentiel d’un verbe :

[0720]
et je me résoudrai à quitter mon pays plutôt qu’à vous quitter. (Molière, cit. BR)
? et je me résoudrai à quitter mon pays plutôt que [je – me résoudre] à vous quitter.
[0509]
[…] qui semblait plus s’adresser à mon ancien ami qu’à son époux défunt. (Proust, cit. TLF)
? […] qui semblait plus s’adresser à mon ancien ami que [il – sembler s’adresser] à son époux défunt.
[2544]
L’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu’en celui de convaincre. (Pascal, cit. GRO)
? L’art de persuader consiste autant en celui d’agréer que [l’art de persuader – consister] en celui de convaincre.
[0487]
Comptez sur moi […] comme sur votre meilleur ami. (Voltaire, cit. DP)
? Comptez sur moi comme [vous – compter] sur votre meilleur ami
[2140]
[…] qui ont disposé de moi comme d’un accessoire dans leur vie. (Madame de Staël, cit. RO)
? qui ont disposé de moi comme [ils – disposer] d’un accessoire dans leur vie.
complément d’agent dans une construction passive :
[0842]
Un modèle est plus clairement exprimé par le pinceau abondant et facile d’un coloriste que par le crayon d’un dessinateur. (C. Baudelaire, cit. DP)
? un modèle est plus clairement exprimé par le pinceau abondant et facile d’un coloriste que [un modèle – être clairement exprimé] par le crayon d’un dessinateur.
[2612]
Autant vaut être mordu d’un chien que d’une chienne. (AF 6e éd.)
? Autant vaut être mordu d’un chien que [être mordu] d’une chienne [valoir].

3.1.5 – Un GInf ou une subordonnée en ‘que P’ complément :

22La subordonnée peut être réduite à un groupe infinitif ou une subordonnée en que en fonction complément :

[1122]
J’aime mieux me plaindre de ma fortune que rougir de ma victoire. (Vaugelas, cit. HA)
? J’aime mieux me plaindre de ma fortune que [je – aimer] rougir de ma victoire.
[1135]
J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure / Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure. (Molière, cit. BR)
? J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure que [je – aimer (le fait) que] il eût reçu pour moi la moindre égratignure [7].
Préférer est analysé comme une forme d’amalgame du déclencheur mieux portant sur le verbe aimer, ce qui permet la restitution du verbe aimer dans la subordonnée :
[1237]
Je préférais croire en Dieu que de le voir. (P. Valéry, cit. GG)
? Je préférais [aimais mieux] croire en Dieu que [je – aimer] (de) le voir.

3.1.6 – Un groupe en fonction attribut du sujet ou de l’objet

23La subordonnée peut se réduire à un GN, un GAdj ou un GInf en fonction d’attribut du sujet ou de l’objet :

[0916]
Il étoit de figure aussi horriblement que plaisamment laid. (J. Cazotte, cit. DP)
? Il étoit de figure aussi horriblement [laid] que [il – être de figure] plaisamment laid [8].
[2616]
Ce n’est pas tant manque de soin que manque d’argent. (AF 1re éd.)
? Ce n’est pas tant manque de soin que [ce – être] manque d’argent.
[0161]
C’est me tenter plus que t’éprouver. (Pascal, cit. HA)
? C’est me tenter plus que [ce – être] t’éprouver.
[1173]
Je l’aime bien mieux une feinte que non pas une vérité. (Molière, cit. HA)
? Je l’aime bien mieux une feinte que non pas [je – l’aimer] une vérité.
La subordonnée est régulièrement réduite à un adjectif dans le cas de la comparaison épistémique, portant sur des degrés de vérité ou d’adéquation au réel ; cf. Rivara (1979, chap. X) et Fuchs (2010) :
[0078]
Albert est aussi intelligent que modeste. (cit. RI)
? Albert est aussi intelligent que [Albert – être] modeste.
Glose : Il est aussi vrai qu’il est intelligent qu’il est vrai qu’il est modeste.

3.1.7 – Un groupe prépositionnel, complément d’un nom ou d’un adjectif

24La subordonnée peut être réduite à un complément prépositionnel, lequel fonctionne comme le complément d’un nom ou d’un adjectif à restituer à partir de la matrice (la préposition est alors régie par ce nom ou cet adjectif).

25complément d’un nom :

[1754]
Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de nos goûts que de nos opinions. (La Rochefoucauld, cit. DP)
? Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de nos goûts que [il – souffrir – impatiemment – la condamnation] de nos opinions.
[1369]
La nuit a certainement une influence très grande sur les peines morales comme sur les douleurs physiques. (Mérimée, cit. TLF)
? La nuit a certainement une influence très grande sur les peines morales comme [elle – avoir – une influence très grande] sur les douleurs physiques.
complément d’un adjectif :
[2300]
Vous êtes aussi libéral de louanges comme de toute autre chose. (Voiture, cit. HA)
? Vous êtes aussi libéral de louanges comme [vous – être libéral] de toute autre chose.
[2524]
Il est capable de se battre autant que de rentrer sa colère. (cit. GRO)
? Il est capable de se battre autant que [il – être capable] de rentrer sa colère.

3.1.8 – Un Gprép ou Gadv en fonction de circonstant (temps, espace, but, …)

26Deux cas se présentent, selon que le circonstant auquel se réduit la subordonnée fait écho à un circonstant parallèle dans la matrice ou non.

27le circonstant de la subordonnée est parallèle à celui de la matrice (les termes parallèles sont soulignés) :

[0068]
La vie était alors plus agréable qu’aujourd’hui. (H. Taine, cit. DP)
? la vie était alors plus agréable que [la vie – être agréable] aujourd’hui.
[1324]
Je m’y ennuie – mais moins que chez moi. (P. Valéry, cit. TLF)
? je m’y ennuie moins que [je - m’ennuyer] chez moi.
[0225]
Ce sont nouvelles qu’il me mande plus pour me braver que pour me donner part en son bonheur. (Guez de Balzac, cit. HA)
? (…) qu’il me mande plus pour me braver que [il - me les mander] pour me donner part en son bonheur.
[1547]
Les hommes risquent davantage en vous laissant vivre qu’en vous attaquant. (Fénelon, cit. HA)
? Les hommes risquent davantage en vous laissant vivre que [les hommes - risquer] en vous attaquant.
absence de circonstant dans la matrice ; si le circonstant de la subordonnée est un circonstant temporel ou locatif, celui-ci fait l’objet d’une projection dans la matrice selon les principes exposés en 1.5. :
[0291]
cet ouvrier ne travaille plus aussi bien qu’autrefois. (cit. TLF)
? cet ouvrier ne travaille plus [maintenant] aussi bien qu’[il - travailler bien] autrefois.
[0505]
Elle était plus que jamais jolie. (R. Boylesve, cit. DP)
? elle était [alors] plus que [elle – être] jamais jolie.
[0614]
Elle l’aimait plus que lorsqu’il était jeune. (cit. TLF)
? Elle l’aimait [alors] plus que [elle – l’aimer] lorsqu’il était jeune.
[0620.03]
elle le dorlotait comme quand il était enfant. (cit. GG)
? elle le dorlotait [alors] comme [elle – le dorloter] quand il était enfant.
[1336]
La choucroute est meilleure qu’à Paris. (cit. RI)
? La choucroute est meilleure (= plus bonne) [ici ?? à cet endroit ??] que [elle – être bonne] à Paris
[0104]
Arrien comme toujours a bien travaillé. (M. Yourcenar, cit. TLF)
? Arrien [cette fois-ci ? en cette occasion ?] a bien travaillé comme [il] toujours [bien travailler]
Le circonstant de la subordonnée, normalement une proposition en si, peut évoquer un monde possible, hypothétique, décroché du monde réel. Il n’est pas alors nécessaire de projeter ce circonstant vers la matrice, celle-ci évoquant implicitement le monde réel :
[0555]
Devant chaque livre, je suis aussi inquiet que si je n’avais jamais écrit. (A. Gide, cit. FC)
? Devant chaque livre, je suis aussi inquiet que [je – être inquiet] si je n’avais jamais écrit.
[1172]
Je l’aime autant que si c’était ma tante à moi. (Gyp, cit. SA)
? Je l’aime autant que [je – l’aimer] si c’était ma tante à moi
[0334]
Clochette voyait tout cela comme si elle était elle-même assise au cirque Mexicain. (H. Lavedan, cit. SA)
? Clochette voyait tout cela comme [elle – voir tout cela] si elle était elle-même assise au cirque Mexicain.
[2048]
Ses mains se crispèrent autour de son cou comme pour le retenir. (G. Sand, cit. BR)
? Ses mains se crispèrent autour de son cou comme [ses mains – se crisper] pour le retenir.
(pour le retenir = comme si elle le retenait / voulait le retenir)

3.1.9 – Un Gadv en fonction de modifieur

28La subordonnée peut occasionnellement se réduire à un groupe adverbial en fonction de modifieur, c’est-à-dire incident à un prédicat verbal :

[0530]
[…], lui dis-je, plus douloureusement que furieusement. (E. Jaloux, cit. DP)
? […], lui dis-je, plus douloureusement que [je – lui dire] furieusement.

3.1.10 – Un participe passé

29Plus rarement, la subordonnée est réduite au participe passé d’une forme verbale au parfait. Le rétablissement du parallélisme passe par la restitution de l’auxiliaire support de ce participe et de son sujet :

[0818]
Il a autant mangé que bu. (cit. RI)
? Il a autant mangé que [il – avoir] bu.

3.2 – La subordonnée comporte plusieurs constituants

30Les principes énoncés ci-dessus peuvent être mis en œuvre lorsque la matrice comporte plusieurs constituants ; de nombreuses configurations sont possibles. Quelques exemples sont donnés ci-dessous.

3.2.1 – GN sujet + attribut

31Il s’agit du cas simple où la copule doit être restituée :

[1613]
Ma vie était maintenant aussi sotte et ennuyée que la sienne douloureuse. (E. Jaloux, cit. SA)
? Ma vie était maintenant aussi sotte et ennuyée que la sienne [être] douloureuse.

3.2.2 – GN sujet + V

[0083]
Je suis encore plus timide que Louis n’est. (M. Bi, cit. DP)
? Je suis encore plus timide que Louis n’est [timide].

32Ce type d’ellipse est peu fréquent et ne semble possible qu’avec un verbe copule. L’ellipse de l’objet d’un verbe transitif par exemple n’est pas concevable (*Marie mange sa soupe aussi salement que Pierre mange ; *Marie travaille le cuir aussi adroitement que Pierre travaille). Lorsque cet objet reprend celui de la matrice (Marie mange sa soupe aussi salement que Pierre mange la sienne ; Marie travaille le cuir aussi adroitement que Pierre le travaille), c’est l’ensemble verbe + objet qui doit être ellipsé (Marie mange sa soupe aussi salement que Pierre ; Marie travaille le cuir aussi adroitement que Pierre).

3.2.3 – GN sujet + GN COD

33Par contre, le verbe transitif peut sans problème être ellipsé :

[0040]
il vous regarde comme une vieille fille son confesseur. (P. Mille, cit. SA)
? il vous regarde comme une vieille fille [regarder] son confesseur.

3.2.4 – GN sujet + Gprép complément essentiel

34Comme dans le cas précédent, le rétablissement du parallélisme passe par l’insertion du prédicat verbal :

[1428]
L’amour prête son nom à un nombre infini de commerces où il n’a pas plus de part que le Doge à Venise. (La Rochefoucauld, cit. HA)
? /L’amour prête son nom à un nombre infini de commerces/ où il n’a pas plus de part que le Doge [avoir de part] à Venise.
[1234]
Tout cela est rongé par ce qui entre temps s’est amassé en nous comme une pierre par le lichen ou du métal par la rouille. (M. Yourcenar, cit. GG)
? Tout cela est rongé par ce qui entre temps s’est amassé en nous comme une pierre [être rongée] par le lichen ou du métal [être rongé] par la rouille.

3.2.5 – GN sujet + circonstant

35À nouveau, c’est le prédicat verbal qui fait l’objet de la restitution :

[0180]
… où l’homme s’est montré bien plus destructeur qu’ici la nature. (Général Mangin, cit. DP)
? où l’homme s’est montré bien plus destructeur qu’ici la nature [se montrer – destructrice].
[1643]
Je préférai défendre les approches de la place plutôt que de m’exposer à y être pris comme un rat dans une souricière. (E.F. Vidocq, cit. BR)
? /…/ m’exposer à y être pris comme un rat [être pris] dans une souricière.

3.2.6 – GN sujet + modalité

36Cette configuration doit être distinguée de celle qui sera évoquée plus loin en 4.4. La modalité est ici de type intra-prédicatif : le modal porte sur le prédicat verbal et non sur l’ensemble de la relation prédicative. C’est un constituant à part entière de la construction comparative ; la restitution concerne l’ensemble du prédicat, verbe + complément(s) éventuel(s) :

[0038]
Il peut bien m’y pousser tant qu’il voudra. (Gyp, cit. SA)
? Il peut bien m’y pousser tant qu’il voudra [m’y pousser].
[0802]
Il frappe tant qu’il peut. (cit. GG)
? Il frappe tant qu’il peut [frapper].
[1735]
N’ai-je pas fait plus que je ne devais ? (cit. BR)
? N’ai-je pas fait plus que je ne devais [faire] ?

3.2.7 – Circonstant + modifieur

37On retrouve la nécessité de projeter un circonstant dans la matrice à partir de la subordonnée parallèlement à la restitution du prédicat verbal :

[1692]
Mlle Renée Devillers qui a quitté l’Odéon fut moins piquante en jeune fille que naguère en chérubin. (Le cri de Paris, cit. DP)
? Mlle Renée Devillers qui a quitté l’Odéon fut moins piquante [alors] en jeune fille que naguère [elle – être piquante] en chérubin.

3.2.8 – Adjectif + complément essentiel

38La subordonnée, réduite à un adjectif et à son complément essentiel, reduplique le sujet de la matrice et le verbe être[9].

[2032]
Roy dont le pouvoir indomptable / Est des loix le ferme soutien, / Aux meschants aussi redoutable / Comme agreable aux gens de bien. (Racan, cit. BR)
? Roy dont le pouvoir indomptable / Est des loix le ferme soutien, / Aux meschants aussi redoutable / Comme [il – être] agreable aux gens de bien.
La « réduction » de la subordonnée se traduit de façon privilégiée par la présence en surface d’un seul constituant (§ 3.1.), voire, mais cette configuration est déjà plus rare, de deux constituants (§ 3.2). La présence de trois constituants dans une subordonnée réduite est exceptionnelle dans la base SCF. On citera les deux exemples suivants. Dans le premier, la subordonnée comporte un sujet, le verbe être et le complément essentiel d’un adjectif, lequel fait l’objet d’une ellipse :
[0103]
Aristote n’est pas moins essentiel à toute métaphysique que ne sont les éléments d’Euclide à la géométrie. (I.F. Suarès, cit. FC)
? Aristote n’est pas moins essentiel à toute métaphysique que ne sont [essentiels] les éléments d’Euclide à la géométrie.
Dans le second, elle comporte le sujet, le verbe être et un circonstant temporel (à partir duquel on doit restituer un terme parallèle dans la matrice) :
[1233]
Je n’en suis pas plus informé de nouvelles que j’étois auparavant. (La Rochefoucauld, cit. HA)
? Je n’en suis pas plus informé de nouvelles [maintenant] que j’étois [informé de nouvelles] auparavant.

4 – Absence de parallélisme syntaxique entre la matrice et la subordonnée ; parallélisme restituable à partir du contexte

39En surface, l’absence de parallélisme peut tenir à la présence d’un ou plusieurs éléments adventices dans la structure de la matrice ou dans celle de la subordonnée.

40S’agissant de la matrice, il arrive que le paramètre de la comparaison ne coïncide pas avec le prédicat principal de la matrice. Ce dernier (ainsi que divers éléments susceptibles de l’entourer) sera alors marqué, à l’aide de / /, comme extérieur à la construction comparative ; le parallélisme peut ensuite être reconstruit en restituant, à l’aide de [ ], un prédicat absent en surface, mais appelé par un constituant adjectival de la matrice – la partie pertinente de la matrice (pour la comparaison) se réduit alors, selon les cas, à un groupe nominal incluant un adjectif épithète (§ 4.1.) ou à un groupe adjectival détaché et à son support nominal (§ 4.2.).

41S’agissant de la subordonnée, le paramètre de la comparaison ne coïncide pas avec le verbe exprimé, lorsque celui-ci est un prédicat d’actualisation (§ 4.3.) ou une modalité (§ 4.4.). Dans des cas de ce type, le verbe de la subordonnée (éventuellement accompagné d’un élément anaphorique) sera marqué, à l’aide de { }, comme dominant la relation prédicative repère de la comparaison – laquelle devra alors comporter un prédicat restitué, à l’aide de [ ], qui redupliquera celui de la matrice.

42Comme on le verra, ces différentes configurations peuvent se combiner.

4.1 – La partie pertinente de la matrice se réduit en surface à un GN incluant un adjectif épithète

43Les deux entités peuvent être comparées au regard d’un paramètre indiqué, non pas par le verbe principal de la matrice, mais par un adjectif épithète figurant au sein d’un GN. La partie pertinente de la matrice se réduit alors à ce GN et l’on restituera un verbe être appelé par l’épithète :

[0136]
Avez-vous jamais ouï parler d’une étoile si brillante que celle du Roi ? (Sévigné, cit. BR)
? /Avez-vous jamais ouï parler d’/ une étoile [être] si brillante que celle du Roi [être brillante] ?
Lorsqu’un seul et même terme amalgame la propriété servant de paramètre pour la comparaison et le ‘déclencheur’, les deux indications doivent évidemment être « désamalgamées » :
[0507]
il n’y a pas pire réputation que celle du duc Gunther. (M. Barrès, cit. TLF)
? /il n’y a pas/ réputation [être] pire (= plus mauvaise) que celle du duc Gunther [être mauvaise]
[1761]
J’ai trouvé mieux que cela. (Dumas père, cit. TLF)
? /J’ai trouvé/ [quelque chose – être] mieux (= plus bien) que cela [être – bien]
Le cas de figure de la matrice réductible à un GN se trouve parfois masqué par un apparent parallélisme de surface, qui joue en fait entre des constituants extérieurs (hiérarchiquement supérieurs) à la construction comparative ; en vue de restituer le véritable parallélisme pertinent pour la comparaison, on sera alors conduit à reconstruire non seulement le prédicat, mais aussi l’entité comparante en dupliquant le GN correspondant à l’entité comparée :
[0287]
Cet artiste a un talent plus universel que Lathorillière (Restif de la Bretonne, cit. DP)
? /Cet artiste a/ un talent [être] plus universel que /Lathorillière [avoir]/ [un talent – être universel]
[1419]
Les méchants princes souffraient, dans le Tartare, des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d’une condition privée. (Fénelon, cit. WP)
? /Les méchants princes souffraient, dans le Tartare,/ des supplices [être] infiniment plus rigoureux que /les autres coupables d’une condition privée – [souffrir]/ [des supplices – être rigoureux]
Ces exemples pourraient en effet être paraphrasés à l’aide d’un énoncé dont la structure de surface manifesterait le parallélisme sur lequel se fonde la comparaison : Le talent de cet artiste est plus universel que (n’est universel) le talent de Lathorillière ; Les supplices soufferts par les méchants princes, dans le Tartare, étaient infiniment plus rigoureux que (n’étaient rigoureux) ceux soufferts par les autres coupables d’une condition privée.

44L’absence de parallélisme en surface se retrouve avec des GN compléments d’une préposition ; le groupe prépositionnel ainsi constitué fonctionne alors comme un modifieur du groupe verbal qui précède, lequel sera marqué comme extérieur à la relation de comparaison :

[0107]
Au besoin dans un cabaret, le gaillard eût mis Adolphe knock-out, d’un geste aussi simple que, dans une bataille, il se fût sacrifié pour lui. (P. Frondaie, cit. SA)
? /Au besoin dans un cabaret, le gaillard eût mis Adolphe knock-out, d’/ un geste [être] aussi simple que, /dans une bataille, il se fût sacrifié pour lui [d’]/ [un geste – être simple]
On rencontre également, dans le cas des matrices réductibles à un GN, des constructions à attribut de l’objet :
[1097]
J’imagine cette ville beaucoup plus sombre qu’elle n’est. (cit. WP)
? /J’imagine/ cette ville [être] beaucoup plus sombre qu’elle n’est [sombre]
qui peuvent concerner tout à la fois la matrice et la subordonnée :
[1309]
J’entends toujours le drame tel que je l’avais compris, et non comme il fut joué plus tard. (A. Daudet, cit. SA)
? /J’entends toujours/ le drame [être] tel que je avais compris [l’ (= le drame) - être], /…/

4.2 – La partie pertinente de la matrice se réduit à un groupe adjectival détaché et à son support nominal

45Les deux entités peuvent aussi être comparées au regard d’un paramètre indiqué par un groupe adjectival détaché, qui correspond à une prédication seconde dont il convient alors de rechercher le support nominal afin d’identifier l’entité comparée. La construction détachée manifeste une autonomie par rapport au reste de la phrase :

[1328]
L’amour qu’il ressentait pour Mlle Aglaé, moins ardent et moins furieux que celui de Mendès, … était tourné chez lui en une manie acharnée. (G. Flaubert, cit. BR)
? L’amour qu’il ressentait pour Mlle Aglaé [être] moins ardent et moins furieux que celui de Mendès [être – ardent et furieux] /…/
[0628]
Elle, familière, grondeuse, rouée comme une potence, lui malin et badin, elle protestant, lui suppliant, ils combinèrent à deux un repas. (R. Benjamin, cit. DP)
? elle, /familière, grondeuse,/ [être] rouée comme une potence [être – rouée] /…/
Mentionnons le cas particulier des énoncés en ‘adj. comme GN être’, qui oblige à reconstruire une relation ‘bouclée’ correspondant à une forme d’auto-repérage :
[0093]
Amoureuse comme elle était, elle ne pouvait être capable de se dominer. (G. Ohnet, cit. SA)
? [elle – être] amoureuse comme elle était [amoureuse], /…/

4.3 – La subordonnée comporte un prédicat d’actualisation

46On a ici affaire à un cas où le paramètre de la comparaison ne correspond ni au verbe de la matrice ni à celui de la subordonnée. Ce paramètre doit en effet (comme précédemment) être reconstruit à partir d’un adjectif au sein d’une matrice réduite, cependant que le verbe de la subordonnée (prédicat d’actualisation du type exister, se trouver, voir, connaître, …) doit être marqué, à l’aide de { }, comme dominant la relation prédicative pertinente — relation qui elle-même appelle une restitution à l’aide de [ ]. Le propre de ce type d’énoncé réside en ce que, à partir d’un GN spécifique de la matrice, l’anaphorique en construit dans la subordonnée une classe d’occurrences générique :

[0164]
C’est un homme aussi vertueux que j’en connoisse. (Guez de Balzac, cit. HA)
? /C’est/ un homme [être] aussi vertueux que {je connoisse} en (= des hommes) [être – vertueux]
[0855]
Il en sortit des pêcheurs dans une petite barque, aussi mince que j’en aie vu de ma vie. (Régnard, cit. HA)
? /Il en sortit des pêcheurs dans/ une petite barque [être] aussi mince que {j’aie vu –de ma vie} en (= des barques) [être – minces]
[0283]
C’est une femme comme il n’y en a plus (J. Marni, cit. SA)
? /C’est/ une femme [être] comme {il n’y a plus} en (= des femmes) [être]
Dans les énoncés en comme suivi d’un prédicat d’actualisation, la classe d’occurrences générique permet de caractériser un type : ainsi, dans l’énoncé précédent, on compare une femme particulière à un type de femme, en l’occurrence un type de femme dont il est dit qu’il n’existe plus (voir Fuchs & Le Goffic, 2008).

47Il n’est, remarquons-le, pas toujours évident de savoir quelle classe générique exacte doit être reconstruite à partir du en :

[0332]
Clarice est belle et sage autant que dans Paris il en soit de son âge. (Corneille, cit. BR)
? Clarice est belle et sage autant que {dans Paris – il – soit} en (= des femmes ? des demoiselles ? des gens ?) de son âge [être – belle ? beau ? et sage]

4.4 – La subordonnée comporte une modalisation extra-prédicative

48On se trouve également devant la nécessité de restituer la relation prédicative pertinente dans le cas des subordonnées comportant une modalisation extra-prédicative, que celle-ci soit exprimée sous la forme d’un adjectif ou sous la forme d’un sujet et d’un verbe (éventuellement accompagnés d’un anaphorique le ou y). Sémantiquement, cette modalisation peut correspondre à une modalité épistémique, à une attitude propositionnelle ou à une modalité énonciative. Dans tous les cas, cette modalisation sera marquée comme dominant hiérarchiquement la relation prédicative de la subordonnée (à restituer) :

0792
]II est arrivé plus tôt que prévu. (cit. GG)
? Il est arrivé plus tôt que {[il – être] prévu} [(que) il – arriver]
[0202]
Ce n’est pas être sage / D’être plus sage qu’il ne faut. (P. Quinault, cit. DP)
? /… d’/être plus sage qu’{il ne faut} [être sage]
[1347]
La douleur de la jeune femme le troublait plus qu’il ne voulait le laisser voir. (G. Ohnet, cit. SA)
? la douleur de la jeune femme le troublait plus qu’{il ne voulait laisser voir} le = [(que) la douleur de la jeune femme - le troubler]
[0974]
Il ne l’aime pas tant qu’on croirait. (cit. GG)
? Il ne l’aime pas tant qu’{on croirait} [(que) il l’aimer]
[1047]
Il vous a traité comme vous vous y attendiez. (cit. GG)
? Il vous a traité comme {vous vous attendiez} y [= à ce que il - vous traiter]

5 – Absence de parallélisme syntaxique entre la matrice et la subordonnée ; parallélisme non restituable à partir du contexte

49Dans tous les cas évoqués jusqu’ici, un parallélisme syntaxique entre les deux relations prédicatives pouvait être trouvé, ou retrouvé moyennant certaines manipulations de la surface. Il existe toutefois des cas où la reconstruction de relations parallèles se heurte à de réelles difficultés, dues à des phénomènes de figement de degré variable.

5.1 – Comparaisons figées comportant un adjectif invarié

50Dans les comparaisons dites ’à parangon’, le découpage en matrice et subordonnée ainsi que la restitution des relations prédicatives correspondantes s’avèrent parfois artificiels. S’ils ne semblent pas poser de difficulté particulière pour des énoncés du type Il est aussi aimable qu’une porte de prison ou Ses bras étaient blancs comme de la neige, en revanche dès lors que l’entité comparante (parangon) est introduite avec le déterminant zéro, la restitution devient peu naturelle, a fortiori si le paramètre est un adjectif invarié fonctionnant comme adverbe dans la matrice :

[0233]
Cela passa doux comme lait. (Saint-Simon, cit. DP)
? Cela passa doux (= doucement, d’une façon qui est douce) comme (le ? du ?) lait [être doux ? passer doux ?]
Qui plus est, la recherche d’un parallélisme prédicatif oblige à choisir la nature lexicale du paramètre à prendre en compte :
[1189]
Je me souviens … qu’il faisait chaud comme un beau diable. (P. de Branthôme, cit. DP)
? … il faisait chaud comme un beau diable [être chaud ? faire chaud ?]
Il est clair que, pour les locuteurs, de telles comparaisons à parangon servent à construire un haut degré à l’aide de la manière sur une seule et unique prédication, et non pas véritablement à comparer deux entités de même rang :
[0181]
… car l’illustre écrivain anglais fait partie des hommes éminents qui croient dur comme fer à l’ectoplasme. (C. Nordman, cit. DP)
= … qui croient très fort, le plus fermement du monde.

5.2 – Autres types de comparaisons figées

51De même, dans le cas des subordonnées en comme tout ou comme rien, la reconstruction de deux relations prédicatives parallèles pose problème :

[0735]
Et puis il était fier comme tout. (J. et G. de Goncourt, cit. BR)
= comme tout ce qu’on pourrait imaginer de plus fier ???
Dans de tels énoncés, la structure comparative est, là encore, utilisée aux fins de construire un effet de haut degré sur une unique relation prédicative.

52Très artificielles également se révèlent être les tentatives de restitution d’un parallélisme dans le cas des comparaisons figées en comme suit :

[1759]
Nous allons procéder comme suit. (cit. GG)
? Nous allons procéder comme [ce qui ???] suit [est ???].
et surtout dans le cas des structures en que/comme ça (ou cela), qui peuvent correspondre à des types d’emplois très variés, et rendent quasi impossible la restitution d’un prédicat dans la subordonnée :
[0698]
Est-il vraiment si méchant que ça ? (cit. RI)
que ça = que vous le dites ? qu’il en a l’air ? que ce degré de méchanceté ? etc.
[2311]
Vous ne savez pas donner un baiser mieux que ça ? (J. Romains, cit. TLF)
que ça = que celui-là ? que vous ne le faites ? etc.
[2782]
Il ne se porte pas si bien que cela. (cit. AF 8e éd.)
que cela = qu’on le dit ?
[0013]
Karelina était haute comme ça ! (M. Van der Meersch, cit. TLF)
comme ça = comme je le montre ?
[0564]
Dis donc, petite, quand on pense qu’il y a des gens qui racontent, comme ça, que je ne suis pas patriote ! (Zola, cit. BR)
comme ça = ??? (Brunot note, à propos de cet exemple, que « cette locution a fini par perdre son sens », p. 672 note 1).

5.3 – Constructions en l’un comme l’autre, les uns comme les autres, etc

53On a affaire ici à des constructions complexes ; le parallélisme ne pourrait être restitué qu’au prix d’un dédoublement (coûteux et quelque peu artificiel) de la structure :

[0247]
Ces deux frères sont plus bêtes l’un que l’autre. (cit. DP)
= de ces deux frères, l’un être plus bête que l’autre [être bête] et l’autre être plus bête que l’un [être bête]
= chacun des deux frères est plus bête que l’autre
[2820]
Ils sont faits l’un comme l’autre. (cit. AF 2e éd.)
= l’un être fait comme l’autre [être fait] et l’autre être fait comme l’un [être fait]
= chacun est fait comme l’autre

5.4 – Constructions en ressembler comme ( ) goutte(s) d’eau :

54On évoquera, pour finir, un dernier type de comparaisons figées rendant problématique la reconstruction d’un parallélisme, celui des constructions en ressembler comme ( ) goutte(s) d’eau :

[1304]
J’en ai trouvé une (= pomme de terre) gonflée, violette, (…) qui ressemble à grand’tante Agnès comme deux gouttes d’eau. (J. Vallès, cit. GG)
? … qui ressemble à grand’tante Agnès comme deux gouttes d’eau [se ressembler]
[2174]
Tu me ressembles comme la goutte d’eau. (Drieu la Rochelle, cit. GG)
? Tu ressembles me (= à moi) comme la goutte d’eau [ressembler à la goutte d’eau ???]

6 – Conclusion

55Dans cet article, nous sommes partis de l’hypothèse selon laquelle les constructions comparatives du français mettent en jeu deux propositions, ‘chevillées’ par le terme en Kw- (que ou comme). Nous avons montré que cette hypothèse permet de rendre compte de façon unifiée de tous les types de structures : depuis les plus évidents (ceux où un parallélisme complet entre matrice et subordonnée apparaît en surface) jusqu’aux plus difficiles (ceux où aucun parallélisme véritable ne semble pouvoir être retrouvé, la plupart du temps suite à des phénomènes de figement). Notre étude a ainsi permis de mettre en évidence l’existence d’un continuum entre ces deux extrêmes.

56Le prix à payer pour une telle homogénéisation de la diversité des structures de surface est double.

57D’une part, cela nécessite de ‘dégraisser’ (pour ainsi dire) les structures de tous les éléments adventices, qui ne sont pas constitutifs de la construction comparative proprement dite. Ainsi les prédicats qui ne coïncident pas avec le paramètre de la comparaison : ceux de la matrice (et dont l’extériorité a été notée en les entourant de / /), et ceux de la subordonnée – prédicats d’actualisation ou modalités – (dont l’extériorité a été notée en les entourant de { }).

58D’autre part et surtout, notre démarche implique un recours massif à l’ellipse au niveau de la subordonnée, recours qui conduit à opérer des restitutions d’éléments (que nous avons notés entre [ ]).

59Il est important, à cet égard, de rappeler que les restitutions ainsi proposées sont de nature purement métalinguistique : elles ne préjugent pas de la nature des opérations cognitives effectives des locuteurs ni de l’acceptabilité des énoncés reconstruits. La restitution d’une relation prédicative complète, outre qu’elle oblige à faire des choix en particulier au niveau de l’actualisation des prédicats, apparaît en effet souvent peu naturelle :

[1097]
J’imagine cette ville beaucoup plus sombre qu’elle n’est. (cit. WP)
? ? J’imagine cette ville beaucoup plus sombre qu’elle n’est sombre.
voire totalement inénonçable :
[0046]
Ses raisons sont meilleures que celles de ses adversaires. (cit. BR)
? *Ses raisons sont meilleures que ne sont bonnes celles de ses adversaires.
Cette différence entre les objets métalinguistiques reconstruits par le linguiste pour les nécessités de l’analyse et les objets linguistiques que sont les énoncés n’a rien que de très classique et ne saurait constituer, en soi, un argument contre l’option en faveur de l’ellipse. D’autant que cette option apparaît ici confortée par l’observation selon laquelle il existe une tendance forte, en surface, à ne conserver dans la subordonnée que le (ou les) élément(s) différentiel(s) par rapport à la matrice – c’est-à-dire ce qui est essentiel pour l’interprétation sémantique.

Références

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  • Whittaker S., 1995, « A la recherche de l’étalon : sur le comparatif tronqué », Faits de Langue, 5, p. 165-174.
  • Références des sources des exemples

    • AF :Dictionnaire de l’Académie française (8 éditions de 1694 à 1935 ; CD-Rom, 2000, Redon)
    • BR :Brunot F., La pensée et la langue (1926 ; 19653, Paris : Masson)
    • DP :Damourette J. & E. Pichon, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française (1911-1940, Paris : D’Artrey)
    • FC :Arrivé M., C. Blanche-Benveniste, J-C. Chevalier, J. Peytard, Grammaire du français contemporain (1964 ; 199711, Paris : Larousse-Bordas)
    • GG :Grevisse M. & A. Goosse, Le Bon Usage (1936 ; 198812, Louvain-la-Neuve : de Boeck/Duculot)
    • GRO : Dictionnaire Le Grand Robert électronique (1994, Paris : Dictionnaires Le Robert)
    • HA :Haase A., Syntaxe française du XVIIe siècle (éd. traduite et remaniée par Obert, 1975, Paris : Delagrave)
    • MO :Moignet G., Systématique de la langue française (1981, Paris : Klincksieck)
    • RI :Riegel M. et al., Grammaire méthodique du français (1994 ; 20043, Paris : PUF)
    • RO :Dictionnaire Le Nouveau Petit Robert (version électronique) (1996 ; 20012)
    • SA :Sandfeld Kr., Syntaxe du français contemporain (1936 ; 19772, Genève : Droz)
    • TLF :Dictionnaire Le trésor de la langue française (version informatisée, 2004, Paris : éditions du CNRS)
    • WI :Wilmet M., Grammaire critique du français (1997 ; 19982, Louvain-la-Neuve : Duculot)
    • WP :Wagner R-L. & J. Pinchon, Grammaire du français classique et moderne (1962 ; 200410, Paris : Hachette)

Date de mise en ligne : 11/03/2012

https://doi.org/10.3917/tl.063.0007